PANEM ET CIRCENSES
Le soleil se levait à peine , et la première heure venait d'être marquée aux clepsydres , pendant que des hérauts parcouraient les quatorze quartiers de Rome, appliquant de grandes affiches le long des temples et des portiques, et annonçant des chasses de panthères et des
combats de ghuliatcurs, qui seraienl donnés par rempercur j à rami)hilliéàlre do Vespasicn, h la quatrième heure; ce qui équivaut, dans notre manière de compter, a dix heures du matin. Les hérauts chargés du premier quartier , qui était celui de la Porte Capène , placardèrent très richement les Thermes d'Ântonin Caracalla; et comme l'un d'eux allait vers la Porte Lavernale, il appliqua une affiche sur le mur de la maison de Fabiola , où Danaë était cachée avec les chrétiens.
Le comte Crispiciole avait déployé , depuis son entrevue avec l'empereur, une effroyable activité. Les syndics des diverses corporations de comédiens lui avaient fourni , sans savoir l'usage qu'il en voulait faire , la liste de tous les bateleurs de Rome ; il avait su à peu près, par les rapports des divers chefs du guet , le nombre et la demeure des chrétiens; Cornélius etBébrix, les deux sénateurs auxquels il ne pouvait pas pardonner d'être dans le secret
de ses désastres amoureux , attendaient leur sort, aux prisons Mamertines ; et, sous prétexte de distribuer un don militaire aux Archers gaulois , il les avait attirés , pendant la nuit, sans armes, hors du camp , et les avait fait saisir par la légion entière des Prétoriens. Tout était donc prêt. Il avait donné le signalement exact de Fabiola et de Danaë, avec l'indication précise de leur demeure ; et il se rendit , vers la troisième heure , auprès de l'empereur, pour se réunir au cortège de l'Augusta, au moment où elle suivrait Son Eternité à l'amphithéâtre.
La foule encombrait déjà les rues qui allaient de la circonférence au centre de Rome. L'amphithéàlre où les jeux allaient être donnés était situé à l'extrémité septentrionale du quartier d'Isis et de Sérapis, qui était le troisième. La Voie Sacrée au nord , la Voie Triomphale au couchant , et la Voie Labicana ^ au midi , étaient les trois rues qui allaient y abou-
tir. Il avait été ronstruit par Vespasien , sur les plans de l'empereur Auguste, et inauguré par Titus. Il occupait l'emplacement des viviers de Néron , aux anciens jardins de sa maison dorée. Il portait à cette époque le nom d'amphithéàtrc de Flavius ; mais des débris de la statue monumentale de Néron y ayant été réunis , il prit le nom même de cette statue , qui s'appelait Colosseum ; et cet amphithéâtre est ce qu'on nomme aujourd'hui^ en italien, le Colosseo, et en français, le Colysée.
A mesure que la foule arrivait , elle pénétrait dans l'intérieur de l'amphithéâtre, parles divers portiques qui en perçaient l'imposante masse. Des Décurions , armés d'une baguette d'ivoire, étaient debout à l'entrée des diverses grilles qui conduisaient aux degrés. L'amphithéâtre pouvait contenir quatre-vingt-sept mille personnes. L'immense toile qui couvrait les degrés, comme une tente, pour mettre les spectateurs a l'abri du soleil , était développée.
267 — Un grand nombre de personnes e'taient déjà occupées, dans l'intérieur du cirque, à étendre avec des râteaux le sable qui le couvrait , pour absorber le sang des hommes et des animaux qu'on allait y répandre; et des belluairesj armés de pieux de fer, couraient, de loge en loge, gourmander les lions impatiens, et voir si nul gravier ne devait gêner l'ouverture des portes. Les gradins inférieurs , destinés aux simples citoyens romains et à la populace, étaient déjà garnis, et quelques Chevaliers se montraient aux gradins intermédiaires , lorsqu'un piquet de Prétoriens à cheval annonça l'arrivée de l'empereur et de FAugusta , son épouse.
Son Éternité était précédée du sénat en masse. Leurs Excellences et Leurs Sincérités, qui étaient en chaise, mirent pied à terre en • arrivant à l'amphithéâtre , et leurs esclaves se rangèrent sous l'immense portique à colonnade , qui en faisait le tour. L'entrée de l'em-
— 26S — pereur et de l'Augusta fui saluée par huit salves, avec ces mots: Que les dieux vous conservent î répétés en chœur, et en manière de litanie. Ils allèrent se placer sous la tente qui était dressée , au niveau des gradins des ramilles sénatoriales. L'empereur était étendu sur un lit sculpté, revêtu de lames d'or. L'Augusta était placée à sa gauche , et un peu plus bas que lui. A sa droite , et au niveau de l'impératrice Salonine , étaient le Tribun des Prétoriens, le Préfet de la ville, le Flamine de Jupiter, et les Doyens du Collège des Pontifes, du Collège des Sacrificateurs, du Collège des Saliens, et les chefs des autres degrés du clergé régulier et du clergé séculier. Au-dessous de la tente de l'empereur, et au-dessus de l'ordre des Chevaliers, était une loge gardée par quatre licteurs , armés de faisceaux. 11 y avait cinq femmes , sur lesquelles tous les regards se portaient avec vénération ; c'étaient les Yestales , ayant à leur tète Madame la Grande.
Un petit personnage, coiffé d'un bonnet phrygien en drap d'or, avec une aigrette en plume de cygne, se tenait derrière le lit de repos de l'empereur , et attirait l'attention de tout le monde : c'était Grispiciole. Son visage, qu'il essayait de rendre souriant en parlant à l'empereur, était bouleversé par des contractions sinistres. La foule considérait avec épouvante ce nain difforme, dont on savait partout l'ascendant sur l'esprit de l'empereur, et auquel on attribuait l'effroyable malheur de plus de quinze cents personnes, soldats, histrions, chrétiens et sénateurs, qui allaient être livrées aux lions, sous le prétexte d'une conspiration qui ne paraissait pas bien prouvée. Mais comme cette catastrophe se résumait en combats de gladiateurs et en chasse de panthères , la curiosité l'emportait encore sur la commisération. La fête faisait oublier le crime.
Quand tout le monde fut assis , un héraut se leva près de la tente de l'empereur, et cria :
Silence ! Alors , un décurion lui à haute voix l'ordre des spectacles et des jeux que Son ÉternUë daignait donner au sénat, aux chevaliers et au peuple de la ville de Rome. Cet ordre portait que l'on commencerait par la chasse des animaux, que l'on continuerait par le combat des gladiateurs, et que l'on terminerait en livrant aux lions les criminels condamnés pour avoir conspiré contre la sûreté de l'Empire.
— Que les Dieux conservent son Éternité! répétèrent cinq fois les quatre-vingt-sept mille hommes qui remplissaient l'amphithéâtre. Le belluaire en chef cria : Place ! et le spectacle commença.
Il sortit de sous un porlique plusieurs gladiateurs espagnols , armés a la légère. Ils étaient sans casque, et portaient un ruban autour des cheveux , comme les rétiaires. Une inducula blanche et sans manches se joignait à des braies gauloises de couleur noire, et
était retenue par une ample ceinture rouge. Ils avaient aux jambes, du genou à la cheville, une cnémide en cuir fauve, brodée de couleurs, et aux pieds l'antique sparteille , qui tire son nom de la ville de Sparte. Ils se tenaient par la main, et ils se mirent à danser en rond , au milieu du Cirque, en chantant une chanson guaditane. Un belluaire ouvrit tout à coup la loge d'un taureau des Marais Pontins, et l'animal fondit sur eux, l'œil enflammé et la corne basse. La ronde allait toujours. Au moment où le taureau les louchait de son souffle , celui sur lequel il était arrivé se contenta de lâcher la main de son camarade , et le taureau entra dans le cercle. Le danseur qui se trouvait de l'autre côté en fit autant ; le taureau passa encore ; et la ronde allait toujours. L'animal était lancé avec tant de force, qu'il dépassa de beaucoup les danseurs ; il revint sur lui-même, à plusieurs reprises, avec la même furie ; et sa corne , qui ne frappait que Tair^
11 ialeiTOUipil jainaiD ni la danse ni ia cilaiitjon. C'était la pièce d'ouverture; tout ramphiihëà- Ire applaudit, et le belluaire rouvrit la porte de la loge, où le taureau , dont la fureur n'était que de l'épouvante, alla se réfugier tout seul.
On fit sortir alors un buffle , qui avait une forte sangle passée autour du corps. Celle sangle avait un anneau , sous le ventre de l'animal, et à cet anneau était attachée, par une longue corde, une panthère, qui avait au cou un collier de métal. Il n'y avait que les belluaires très célèbres qui combattissent les animaux féroces en liberté. l]\\ novice irritait la panthère avec son dard ; et comme elle était retenue par la corde, un jeune camarade plein de malice aiguillonnait le buffle à l'improviste , ce qui donnait tout à coup du champ à la panthère, et soulevait sur tous les degrés de l'amphi théâtre de fort joyeuses acclamalions. Ce fui ensuite le tour de sane^liers et de
loups, sur lesquels on lança une meute de chiens de Laconie , et de lièvres qui excitèrent des transports d'admiration générale, en se réfugiant entre les pattes d'un lion royalement étendu au soleil, où 1^ chiens n'osèrent pas les attaquer.
Quand on eut fait rentrer toutes ces bétes , un héraut annonça que, pour varier le spectacle , un criminel allait être dévoré par un lion. C'était ce malheureux marchand juif, qui avait vendu de fausses émeraudes à l'impératrice , et que Crispiciole avait conseillé de brûler vif. Des bourreaux l'amenèrent à moitié dépouillé de ses vêtemens, et l'attachèrent à un poteau , qu'on fixa dans le creux d'une pierre enfoncée dans le sol. Il était d'une pâleur cadavéreuse, et se soutenait à peine. Il se fit un grand silence, pendant qu'on l'attachait. Le poteau était planté devant la loge d'un lion récemment arrivé d'Adrumète , qu'un
prince de i\Iauritanie avait envoyé à Tempe-
— 27/i — reiir, avec des autruches, c( qui était déj^ célèbre par sa taille et par sa férocité. C'était la première fois que ce terrible lion paraissait en public, et tous les spectateurs étaient dans r attente. Deux belluaires tout bardés de fer , et armés de longues piques^ s'avancèrent avec précaution vers la loge , et se préparèrent à l'ouvrir. Ils se placèrent des deux côtés de la porte. L'un d'eux l'attira vers lui avec force, et s'en couvrit le corps. Le pauvre juif s'évanouit, au bruit que firent les gonds , et le silence redoubla. L'autre belluaire, comme si l'animal avait refusé de sortir, le harcela, d'un air fort défiant , avec le fer de sa pique ; et tous les spectateurs, muets et haletans, virent paraître alors, pour lion d'Âdrumète, un beau chapon au corsage doré, qui s'avança la tête haute , sur le seuil de la loge , et qui se mit à chanter , en grattant le sable avec ses éperons. Il s'éleva tout à coup, d'un bout à l'autre de cette assemblée immense, un rire fou, qui
roula comme un coup de tonnerre, du bas de l'arène aux degrés supérieurs de T amphithéâtre. C'était une plaisanterie impériale, qui eut le plus grand succès. Au bout de quelques instans , un héraut se leva ^ et fit signe qu'il allait parler, au nom de son Eternité. «Peuple romain , s'écria-t-il, Toici ce que César vous dit : — Cet homme avait trompé FAugusta; il convenait qu'il fût trompé. — Maintenant, bourreaux , chassez ce drôle ! » Les éclats de rire avaient quelque peu fait revenir le Juif à lui-même ; lorsqu'on l'eut délié du poteau , on lui ouvrit un portique . et il s'enfuit au milieu des lazzis et des huées de la populace.
Une fanfare jouée tout à coup par des trompettes annonça l'arrivée des gladiateurs à cheval. Il allait enfin y avoir du sang répandu î La foule battit des mains, et cria trois fois : Que les dieux gardent César !
Il y en avait cent paires. Ils appartenaient à l'empereur, et ils étaient tous Thraces ou
Gaulois. A proportion que certains d'entre eux étaient lues, ou seulement estropiés, et vendus à vil prix pour être portiers ou gardiens de troupeaux, il les faisait rem[)lacer par les plus renommés qui se trouvaient chez les principaux entrepreneurs de jeux de l'Italie. Il y avait en effet des gens qui faisaient profession de fournir, à prix débattu, cent ou deux cents paires d'hommes a égorger, pour une fête. Ils les faisaient instruire chez eux par d'habiles maîtres d'armes, et ces gladiateurs tuaient leurs camarades avec le plus grand sang-froid du monde. C'est de chez un de ces entrepreneurs de jeux, nommé Lentulus Batiatus, de Capoue, que le célèbre Spartacus s'échappa, avec deux cents de ses compagnons ; et la guerre terrible qu'il alluma , bien malgré lui , puisqu'on l'empêcha de se sauver dans son pays, eut ainsi pour principe, non une révolte d'esclaves , mais une évasion de gladiateurs.
Ces deux cents gladiateurs s'avancèrent deux h deux, et passèrent devant l'empereur, ayant à leur tête le Lanista, ou maître d'armes en chef. Ils se rangèrent , par paires, devant la tente impériale ; et le maître d'armes dit à haute voix, en leur nom : César, ils te saluent, avant de mourir! Puis, ils défdèrent , en tournant, les uns à droite, les autres à gauche, et ils allèrent se poster, sur deux lignes , au milieu du Cirque, de façon à ce que chacun d'eux eût son adversaire en face de lui.
Les chevaux qu'ils montaient n'étaient pas bardés. Ils étaient seulement couverts d'une assez grande housse carrée, servant de selle , retenue par une croupière de couleur rouge, et par une sangle de cuir, qui ceignait le corps du cheval. Leur bride n'avait ni frontail , ni muselière. C'était une bande de cuir embrassant le cou, venant se joindre aux deux extrémités d'un mors droit, et serrant la barre
avec une gourmette fort courte. Les chevaux n'étaient pas ferrés. Les cavaliers n'avaient pas des éperons comme ceux de l'armée. Ils étaient coiffés d'un casque assez semblable à ceux que portait la chevalerie, au seizième siècle. La forme en était ronde, et surmontée d'un porte-plume, où se plaçait une aigrette. 11 avait, a la hauteur du front, un avancement pareil à celui de nos chapeaux. Cependant, la paroi verticale du casque se continuait, à partir de cet avancement, jusqu'au dessous du menton , et couvrait entièrement le visage et le cou, jusqu'aux clavicules. Sur le milieu de cette plaque convexe, qui abritait le visage, il y avait, du haut en bas, une fente qui servait à respirer; et, à droite et à gauche, étaient percés deux trous ronds, qui servaient de vues ou d' œillères. Comme les gladiateurs se servaient du bouclier, et avaient par conséquent la pare du côté gauche, l'œillère gauche était garnie d'un solide grillage en métal.
Toute la partie gauche de leur corps était également couverte, à rexception du bras, qui était nu, parce qu'il s'abritait en tenant le bouclier. Ils avaient l'inducula, sans manches, serrée autour de la taille, avec une ceinture. Le bras droit, étant à découvert; était enfermé dans un brassaid en lames d'acier articulées, terminé, en guise de gantelet, par un avancement qui recouvrait la main. Ils portaient le bouclier rond , une lance légère et l'épée courte.
Quand ils furent en présence, le maître d'armes les nomma tout haut, l'un après l'autre, en ajoutant, après leurs noms, le nombre de victoires qu'ils avaient remportées. Il y en avait de fort célèbres, que le peuple applaudit, mais qu'il n'aurait pas reconnus, parce que le casque couvrait leur visage. Le maître d'armes fit alors un signal à l'homme qui jouait de l'orgue hydraulique, et le combat commença.
Les cavaliers partirent au galop, penchés
sur leurs chevaux, le bouclier en avant, et la lance baissée. Le choc en renversa six , dont trois laissèrent échapper leur bouclier dans la chute. Perdre son bouclier , ou recevoir une blessure d'où le sang jaillissait par terre, c'était être vaincu. En principe, tout vaincu était immédiatement mis à mort, à moins que le peuple ne fît grâce. Ces trois vaincus levèrent donc la main gauche, sans rien dire, et leurs adversaires attendirent, l'épée nue. Le peuple leva aussi la main , ce qui était le signal du pardon , et ils sortirent de l'arène. Les vainqueurs se retirèrent aussi, car les gladiateurs n étaient pas tenus de combattre deux fois dans la même journée.
Les quatre-vingt-dix-sept paires qui restaient continuèrent la lutte. La plupart d'entre eux avaient brisé leur lance, et se servaient de l'épée. Leurs chevaux se cabraient les uns contre les autres, et les combattans se portaient des coups furieux. Au bout de quelques
instans, il y en eut vingt , de part et d'autre, qui avaient reçu de profondes blessures dans les flancs ou à la poitrine. Ils furent obliges de se rendre. Ils descendirent de cheval, ainsi que leurs adversaires, et levèrent la main gauche. Le peuple, qui n'avait pas encore vu de sang, ne bougea pas. Ces vingt gladiateurs vaincus, qui avaient pour point d'honneur de ne pas implorer deux fois leur grâce, baissèrent la main, et s'avancèrent frojdement vers les vainqueurs, en mettant un genou à terre. Ceux-ci, qui avaient déjà l'épée nue et qui attendaient, leur mirent la main gauche sur la tête , en la penchant en arrière, et ils leur coupèrent la gorge. Le combat avait cessé un instant , et les gladiateurs avaient repris leurs lignes. Il passa alors des mules traînant es crochets, qui enlevèrent rapidement les cadavres parle portique des morts. — Du sable ! du sable! s'écria le maître d'armes en chef. Des hommes apportèrent du sable, qu'ils étendi-
rent avec des râteaux, sur les mares de sang qui rougissaient Tarène, et le combat recommença.
Il y avait alors comme ujie sorte d'ivresse j qui gagnait la multitude. L'orgue hydraulique, perfeclionné par Néron , jouait des airs guerl'iers ; les bétes féroces , réveillées par l'odeur du sang et des cadavres, grattaient les portes de leurs loges, en poussant des hurlemens horribles, et le peuple battait des mains. Il y eut encore trente gladiateurs vaincus et tués , car le peuple ne fit aucune grâce, et des mules passèrent de nouveau avec leurs crochets, pour enlever les morts. Il ne restait plus que cinquante paires de combattans. La populace, qui trouvait cette bataille trop lente, à cause des manœuvres des chevaux , demanda, à grands cris , les gladiateurs à pied. Ils entrèrent.
Les gladiateurs à pied étaient de trois sortes, les Thraces, les Mirmillons et les Rétiaires.
Les Thraces portaient le casque du gladiateur à cheval. Ce casque était souvent orné de belles sculptures en relief. Ils avaient le corps nu , du cou à la ceinture. Leur bras droit était enveloppé d'un brassard en lames de métal ^ qui montait jusqu'à l'épaule , et qui se terminait par un gantelet rond et creux, dans lequel était même enfermée la garde de l'épée. Une forte ceinture de cuir fixait autour de leurs reins un court tablier de laine, et servait de point d'appui à des garde-cuisses d'acier, qui descendaient jusqu'aux genoux. Ils portaient, pour défendre leurs jambes, des grèves de cuivre, en métal plein et solide, ornées de sculptures figurant des têtes de lion. Ces grèves couvraient le pied, par devant, jusqu'à la naissance des doigts , et remontaient de près d'un demi-pied au-dessus du genou. Elles avaient assez la forme d'une tuile à canal, appliquée sur le tibia et nouée avec deux courroies de cuir, au haut et au bas de la jambe.
— 28/i — Le bouclier des Thraces était un rectangle concave, et ils se servaient de l'épée courte. Les Mirniillons étaient armés à peu près comme les Thraces. Seulement ils portaient une tunique au lieu de tablier, un bouclier rond, des grèves plus légères, et un poignard recourbé, au lieu d'épée. Ils avaient sur le casque la figure d'un poisson, et ils étaient presque tous Gaulois. Les Rétiaires n'avaient ni casque, ni bouclier, ni grève, ni épée. Un petit ruban ceignait leurs cheveux; ils avaient pour armes une longue pique terminée par un trident , et une espèce de fdet, avec lequel ils enveloppaient leurs adversaires. Les Thraces combattaient contre les Mirmillons, et les Mirmillons combattaient encore contre les Rétiaires.
Quand les gladiateurs eurent salué César, et que le lanista en chef eut décliné leurs noms et leurs faits d'armes, l'orgue hydraulique commença de jouer une pyrrhique , et les combaltans s'attaquèrent. Les Thraces et
les Mirmillons se portaient des bottes savantes ^ qui faisaient pousser des exclamations admira tives aux maîtres d'armes mêlés parmi la populace , et les Rétiaires volligeaient d'un bout à l'autre de l'arène , en essayant de lancer leur filet. C'étaient des cris , des menaces et des railleries auxquels répondaient les panthères et les hyènes j qui glissaient leur museau sous les portes et qui demandaient les morts. Tant de vaincus , tant de cadavres. Le peuple était féroce de joie. Les mules passèrent quatre fois avec leurs crochets. Il n'y avait plus de sable ; on marchait dans le sang. Un ïlirace, qui avait demandé à continuer le combat, malgré ses victoires, égorgea sept Mirmillons. L'empereur l'affranchit sur-lechamp , en lui disant : Sois libre ! ce qui souleva sur tous les degrés du Cirque de frénétiques applaudissemens. Il ne restait plus que trente paires de gladiateurs, acharnés les uns contre les autres. Une voix impatiente cria î
Les lions! Ce cri devint à l'instant un hourra immense. Les lions! les lions! L'empereur fit signe de la main. Le maître d'armes en chef s'interposa entre les combaltans , et les gladiateurs se retirèrent. ,
C'était là le moment terrible qu'attendait Crispiciole. Toutes les angoisses de sa nuit de honte , de jalousie et de désespoir s'amoncelaient tumultueusement dans son ame; et tant que quelqu'un vivrait de ceux qui l'avaient froissé dans son afï'ection ou insulté dans sa gloire, de ceux qui l'avaient vu pleurer ou entendu gémir, il lui semblait que ce peuple immense , qui tremblait au seul bruit de son nom, allait se lever tout à coup devant lui, et lui jeter au visage les lazzis outrageans des jardiniers de Tibur et des paysannes de Fidènes. Danaë elle-même, qu'il avait tant aimée pourtant, et qu'il aimait encore , ne pouvait trouver grâce devant sa colère. Morte, elle ne serait pas à lui, mais elle ne serait à per-
sonne. Il ne comprenait pas l'amour qui pardonne, mais l'amour qui se venge. Il avait vu sans émotion et sans plaisir les sangliers déchirés par les meutes et les gladiateurs offrant la gorge à l'épée; mais il se redressa, et ses yeux rayonnèrent, lorsque le peuple demanda les criminels qu'on devait jeter aux lions.
L'empereur, au contraire, avait presque oublié l'effroyable sentence qu'il avait prononcée la veille. La terreur du juif, s' évanouissant devant un chapon, l'avait fait rire aux éclats, et il avait fort goûté la bravoure et l'élégance avec lesquelles ses gladiateurs étaient morts. 11 était content. 11 lui eût été égal que les sénateurs, les chrétiens, les bateleurs et les Archers gaulois, arrêtés par Grispiciole, mourussent ou ne mourussent pas ; et s'il les laissait déchirer par les bétes féroces , c'était sans colère , et uniquement parce que les préparatifs étaient faits.
Les premiers qu'amenèrent les bourreaux , c'étaient les sénateurs. Il y avait Cornélius Céthégus et Julius Serranus, qui marchaient en se tenant par la main, et Bébrix, dont les contusions n'étaient pas encore bien guéries. Ils passèrent devant l'empereur , pour le saluer, et après qu'ils eurent abaissé le capuchon de leurs manteaux , Cornélius dit d'une voix calme :
— Éternité , on vous trompe ! nous n'avons jamais conspiré. Nous mourons victimes d'une lâche calomnie; que les Dieux conservent l'Empire et vous gardent !
Us passèrent; toutes les familles sénatoriales étaient sombres de tristesse ; mais leur terreur était encore plus grande que leur pitié. Les bourreaux allèrent placer les trois victimes au fond du Cirque, en face de la loge des ours.
Les seconds qui parurent , c'étaient les chrétiens. Ils étaient plus de deux cents» Dia-
creSy veuves et vierges. Oispiciole reconnut en tête la vénérable Fabiola , qui marchait le front incliné , récitant des jjrières , et humble jusque dans le martyre. L'entrée de ces hommes simples et calmes , de ces femmes résignées et fortes , qui allaient mourir sans avoir jamais connu le mal, et qui mêlaient leurs douces et mélancoliques prières au grondement redoutable des lions , émut singulièrement le peuple. Ils saluèrent profondément l'Empereur, et un diacre lui dit avec respect :
— Éternité , on nous fait mourir pour le crime de notre croyance , et cependant cette croyance nous ordonne d'obéir à vos lois et de vous être fidèles. Nous n'avons nulle haine contre vous, ni contre personne. Nous allons prier Dieu de toucher votre ame aveuglée, et de vous pardonner, comme nous vous pardonnons.
Alors, les chrétiens passèrent , et le diacre
dit toul haut les prières pour la conversion de.^
infidèles , que les veuves et les vierges répétèrent après lui. Les bourreaux placèrent les chrétiens en face de l'Empereur, devant les loges des lions.
Les troisièmes qui entrèrent , ce furent les Archers gaulois. Il y avait toute la cohorte . huit cents hommes. Leurs mains étaient liées. Ils étaient beaux et fiers. On les mena aussi devant f Empereur pour le saluer. Crispiciole, qui examinait attentivement leurs visages , n'y reconnaissait pas Aiidronic. Il fit signe à un officier du Guet, qui avait été employé dans cette arrestation périlleuse ^ de s'approcher de lui.
— Je ne vois pas là, dit-il, un primipilaire que je connaissais.
— Le primipilaire Andronic ? répondit l'officier ; il a obtenu hier un congé du Tribun . et il a dû partir immédiatement pour la Gaule ; mais d'ailleurs vous devez être content, toute la cohorte y est , excepté lui.
— Malheur ! s'écria Crispiciole , en lui lançant un regard de colère.
En ce moment, le Tribun des Archers salua l'Empereur^ et lui dit :
— Éternité, vous nous avez vus combattre , et vous savez que nous ne craignons pas de mourir ; quand les bêtes féroces auront déchiré nos habits, le peuple verra sur nos poitrines les blessures que nous y avons reçues, en défendant le nom romain. J'atteste ici tous les vieux soldats qui m'écoulent, ce n'était pas après tant de combats et après tant de victoires, encore tout ornés des colliers d'or que vous avez vous-même jetés sur nos épaules , que nous devions mourir comme de vils gladiateurs. César , que les Dieux vous conservent î
Les Archers défilèrent la tête haute , et les bourreaux les placèrent entre les chrétiens et les sénateurs, devant la loge des tigres.
Enfin apparurent les pauvres bateleurs. Ils
étaient plusieurs centaines; population nomade et délabrée^ venue de tous les coins du monde, et formée de tous ces hommes rêveurs , paresseux et fantasques , dont la vie a pour limites l'hôpital et le gibet. Il y avait des Européens, des Africains et des Asiatiques; des montreurs d'ours et de singes, des avaleurs d'épées, et des joueurs de gobelets. On les avait saisis avec leurs accoutremens de place, les uns ayant des plumets hyperboliques , les autres des robes étranges , ancienne pourpre dégénérée en haillon.
La populace reconnaissait là ses joyeux grotesques^ qui l'amusaient chaque jour avec leurs saillies , et avec les chaises qu'ils portaient au bout de leur nez. Elle déplora sincèrement une fin si misérable. Il y avait parmi la cohue quelques filles charmantes, étoiles perdues-dans cette nuit , qui traînaient leurs robes comme des matronnes, et qui pleuraient de mourir si belles et si jeunes ,
avec toutes leurs illusions dans la tête, et toute leur passion dans le cœur. La pitié gagnait peu à peu parmi le peuple , à l'aspect de ces misérables, si effarés et si tremblans. Si quelqu'un eût demandé leur grâce , tout l'amphithéâtre se serait levé en leur faveur ; mais les hyènes poussèrent tout à coup un hurlement sonore ; les mauvais instincts de la populace se réveillèrent ; un enfant cria : Les lions! Et aussitôt il s'éleva comme un tumulte, qui ébranla le Cirque de ces mots frénétiques : Les lions î les lions !
Crispiciole, brisé d'attente et d'émotion, n'eut pas la force de regarder l'entrée des bateleurs. Il avait donné le signalement de Danaë avec beaucoup d'exactitude ; et comme il avait déjà vu Fabiola , il ne supposait pas que la danseuse si renommée du théâtre de Marcellus eût échappé à ses officiers de police. Il avait d'ailleurs entrevu , dans la rapidité d'un regard involontaire , une forme chaste et di-
vine, qui illuminait une groupe immonde d'histrions. Son ame s'était remplie d'épouvante , à cette vision si douce et si afîreuse ; et quand le peuple demanda les lions à grands cris, il lui semblait entendre la voix des Furies, qui le poursuivaient comme Oreste, en l'accablant de malédictions.
Lorsque toutes ces victimes furent prêtes , un Décurion fit signe aux belluaires de se tenir près des portes des loges, avec leurs pieux ; puis, il s'écria :
— César veut que sa vengeance ne vienne qu'après celle des dieux. Belluaires , lâchez le lion d'Adrumète sur les chrétiens !
Alors, deux belluaires touchèrent les verroux d'une loge située en face de l'Empereur. Il en sortit un rugissement redoutable , qui ébranla tous les échos du Cirque. Fabiola était à quelques pas de la loge, à genoux, les mains jointes, et les yeux au ciel. Elle prononçait avec ferveur des prières ardentes ; et les bel-
luaires pouvaient entendre qu'elle y mêlait le nom de Danaë. Tout à coup , la porte de la loge fut ouverte , et les spectateurs furent ^ malgré eux, saisis d'effroi , à l'aspect d'un lion gigantesque, à pelage fauve et à crinière noire, qui s'arrêta sur le seuil de la loge , comme ébloui par la lumière trop subite du jour.
En ce moment, un grand cri, un cri de désespéré, partit du côté de la loge de l'Empereur. Un homme vigoureux et de haute taille venait de s'élancer , des degrés supérieurs de l'amphithéâtre, vers la tente impériale. La violence de son élan avait écarté les Prétoriens de service. Cet homme , qui du reste n'avait pas d'armes apparentes, et qui ne proférait pas un mot , avait saisi avec une main de fer le nain Grispiciole ; et puis , aussi rapide que la foudre, il avait repris son élan, à travers les rangs des Vestales , des Chevaliers et du peuple; et il venait de sauter dans l'arène, tenant toujours Grispiciole dans sa mahi.
C'était Crispiciole qui avait poussé ce cri de détresse , en reconnaissant Androiiic.
Une lois dans l'arène, Andronic marcha droit au lion. L'animal prenait déjà son élan pour bondir jusqu'à lui, lorsque le montagnard lui jeta le nain à la face. Le lion saisit Crispiciole parla tête , et couvrit son râle d'un effroyable rugissement. Puis, Andronic s'empara du pieu d'un belluaire, se plaça résolument devant Fabiola, éperdue de surprise, et s'adressa à l'Empereur.
Toute cette action fut si imprévue, si rapide, si éclatante; il y avait dans la taille d' Andronic tant de force , dans sa pose tant d'audace, dans son regard tant de majesté , que tous les spectateurs furent saisis d'admiration et se levèrent. Comme il allait parler, il se fit un grand silence ; et l'on n'entendait plus que les grondemens étouffés du lion , accroupi sur les lambeaux convulsifs de Crispiciole.
— Eternité , dit Andronic d'une voix forte,
je suis Primipilaire des Archers gaulois. S'il était vrai que nous conspirons contre vous , comme on vous l'a fait croire , je vous aurais pris , au lieu de prendre votre nain ; et vous seriez déchiré par les dents du lion, comme le nain est déchiré à cette heure. Cette conspiration est donc une fable , vous le voyez bien. Elle a été inventée par ce misérable bouffon , qui ne méritait pas l'affection de votre Clémence ; il a voulu perdre ma fiancée , qu'il avait enfermée malgré elle dans son palais , et perdre avec elle la chrétienne Fabiola , sa maîtresse , le sénateur Cornélius , son appui , et moi, son époux. Comme vous auriez soupçonné son crime , s'il ne vous avait demandé que notre mort , à nous quatre , il a inventé une conspiration dans laquelle il a enveloppé plusieurs sénateurs , plusieurs chrétiens , tous les comédiens de Rome, et toute la cohorte des Archers. Voilà la vérité toute pure , Eternité ! Il n'y a ici aucun coupable , que le bouf-
fou qui est mort. Ces soldats vous aiment, et mourront pour vous défendre, sur les champs de bataille. Eternité , au nom de votre gloire , grâce pour les soldats !
Ces paroles produisirent une émotion générale.
-^ Grâce pour les soldats ! s'écrièrent les vétérans qui étaient dans l'assemblée.
— - Grâce pour les sénateurs ! s'écrièrent les familles sénatoriales et les chevaliers.
r^ Grâce pour les chrétiens ! s'écrièrent {^usiêurs voix éloignées.
— Grâce pour les bateleurs ! s'écria la po* pylace.
Puis, il y eut un cri véhément et solennel , qui éclata sur l'amphithéâtre :
— Grâce pour tout le monde !
L'Empereur, qui était poète, et qui n'avait
aucune colère dans l'ame , se leva , et étendit la main.
— Romains, dit-il, vous êtes un grand
peuple , et vous devez avoir de grands empereurs. Le divin César fut clément, je le serai comme lui. Je fais grâce à tout le monde. Belluaires , faites rentrer le lion.
Il y eut alors un élan magnifique de joie; et ce peuple immense répéta trois fois de suite : César , que les Dieux vous conservent !
Pendant ce tumulte , Fabiola s'était levée pour se jeter dans les bras d'Andronic.
— Où est Danaë ? demanda-t-elle avec angoisse.
— Elle doit être toujours cachée avec les chrétiens, puisqu'elle n'est pas ici, répondit Andronic. Elle vous croit morte , sans doute , et peut-être croit-elle que je suis mort aussi.
— Dieu nous garde qu'elle eût cette pensée, ô mon fils !
Ils partirent aussitôt, à travers la foule, pour aller trouver Danaë ; et les Archers gaulois, délivrés de leurs liens, firent long-temps retentir les airs du nom de leur libérateur.