INTRODUCTION
La guerre de Trente ans fut tout d'abord assurément une guerre religieuse. C'était bien leur liberté confessionnelle que les princes allemands avaient voulu sauvegarder en appelant a li'ur secours les rois du Nord comme des protecteurs naturels. La Suède, sous un Gustave-Adolphe, quand elle se portait vers eux avec ardeur comme en vertu d'une impérieuse mission, considérait avant tous les autres ce suprême intérêt. En prenant en main, avec un zèle sincère, la cause religieuse, son roi sut mettre de son côté une force morale considérable, précieux appoint vers le succès. Mais il est clair que les préoccupations politiques se mêlèrent de bonne heure à cette grande querelle ; en face de la maison d'Autriche, qui convoitait une domination excessive, la France savait, à n'en pas douter, qu'il s'agissait pour elle-même comme pour maint autre Etat d'une question d'équilibre et d'indépendance nationale; chacune des puissances, chacune de celles du Nord en particulier, avait ses intérêts propres à défendre, ses satisfactions, ses ambitions, ses garanties particulières à revendiquer. Gustave- Adolphe était sans doute un protestant convaincu; mais il eut dès l'origine des visées politiques. Après avoir, dans sa guerre contre la Pologne, conquis la Livonie et l'Estonie, il convoitait la Poméranîe. Peut-être rÔva-t-il de la couronne impériale :
vi VISÉES POLITIQUES DE GUSTAVE-ADOLPHE
Richelieu parut le croire et le combattit sous main. Ce qui est sûr, c'est qu'il exigea que l'hommage fût rendu à luimême, et non plus aux princes protestants dont il reprenait les pays.
Le Danemark fut plus timide et tout aussi intéressé. Quand il commença de prendre les armes, ce fut sur les instances des puissances occidentales, surtout de l'Angleterre. Il craignait pour la domination de la Baltique ; Christian IV convoitait en outre pour son fils des avantages personnels. Les mêmes inquiétudes que lui avaient inspirées les ambitions de l'Empereur, il devait nécessairement arriver à les ressentir du côté de la Suéde à la suite des grands succès de Gustave- Adolphe.
Christian IV avait inauguré avec gloire et poursuivait avec une constante énergie son règne de soixante années (1588- 1648). Les chants nationaux du Danemark célèbrent encore aujourd'hui ses victoires maritimes. Le détroit du Sund, dont il détenait les deux rives, lui était à la fois une source de revenus et un instrument de puissance, dont par malheur il abusa. Comme ii possédait les provinces méridionales de la péninsule Scandinave, les clés de la Baltique étaient vraiment à lui ; sa marine, après la guerre de Calmar (1610-1613), y dominait. Mais il était, de plus, et il resta, malgré ses cruels revers, maître de la Norvège ; il avait parcouru en habile, en héroïque marin l'immense étendue de ses cotes, pour visiter et protéger contre les Suédois la Laponie et le Finmark; il avait réglé avec soin l'administration de ces vastes provinces, de manière à faire naître et à favoriser un essor commercial dont la Baltique serait ou le point de départ ou une étape importante. Jaloux des premiers succès de Gustave-Adolphe en Pologne et en Russie, allié de l'Electeur palatin, que la première période de la guerre avait ruiné, prince d'Empire en sa qualité de duc de Hotstein, membre souverain du cercle de Basse- Saxe, désigné par le choix des princes allemands pour les défendre contre Ferdinand II et les troupes de Tilly. qui déjà ravageaient l'Allemagne du Nord, inquiet pour ses fils, auxquels il voulait procurer l'archevêché de Brème et les évèchés de MinJen et de Verden, inquiet pour son propre duché du
BEVBRS DE CHRISTIAN IV m
Holstein, auquel il voyait prétendre de; comtes de Schauenbourg que l'Empereur faisait mine d'encourager et de secourir, il prit en mars 1625. comme capitaine général, te commandement des forces de son cercle allemand ; mais battu à Lutter par Ttllr le 27 août 1626, malgré la coopération de Mansfeld et de Christian de Brunswick, il perdit on instant tous se* Étals. Bahtein, SIesvig, Jutland. Déjà Waldstein, avec le titre que lui avait donné l'Empereur de général de la mer Baltique et de la mer du Nord, armait dans les ports h an séa tiques une flotte destinée à soumettre toute la Scandinavie. Stralsund était pour le nouvel empire maritime que rêvait le chef allemand un entrepôt ou on refuge absolument nécessaire. Par bonheur Waldstein, qui assiégeait cette place, y échoua, et Tilly se trouva forcé au même temps de laisser démembrer son armée. Christian IV put profiter de cet arrêt pour reprendre ses États, et l'Empereur, ébranlé par ce revers, consentit à la paix. Il avait parlé fièrement naguère de donner à Waldstein la couronne danoise; mais l'Autriche ne conservait plus maintenant de si chimériques espérances: son ambition venait d'échouer sur les rives de la Baltique. Elle prétendit du moins traiter, au congrès de Liibeck, le 22 mai 1629, avec le Danemark seul, en l'isolant de la Suède; elle y réussit aisément. Christian IV abandonna même ses alliés d'Allemagne. 11 renonça à toute prétention sur les bénéfices ecclésiastiques, à tout droit d'intervention quelconque dans les affaires germaniques, sauf en sa qualité de duc de llolstcin. 11 promit en outre de conserver une stricte neutralité.
Chacun des succès de son rival devint désormais un échec humiliant et considérable pour le roi de Danemark. Quand les armées suédoises prirent possession de la Poméranie, il comprit que ses possessions méridionales n'auraient plus aucune sécurité. La mort du roi de Suède ne pouvait relever ses espérances; car la fermeté d'Axel Osenstierna, qui se déclara dans l'assemblée de Heilbronn en mars 1633, et la valeur des capitaines formés par Gustave-Adolphe allaient continuer l'œuvre si glorieusement commencée, et recruter d'importantes alliances à la Suède. Celle de la France, ébauchée par le traité
vm REVERS DE CHRISTIAN IV
de Wismar en 1636, était confirmée en 1638, et, des l'an suivante, l'Autriche acceptait la pensée de céder aux Suédois la Poméranie.
Il y avait pourtant encore dans ce petit royaume des traces de prospérité et de grandeur qu'attestent des relations contemporaines*. Les troupes de Tilly avaient affreusement ravagé la péninsule danoise : il en reste encore aujourd'hui des traces; maïs les îles et la Scanie n'avaient pas souffert, et les grandes constructions do Christian IV dans ces régions témoignent des ressources qui subsistaient et du bon emploi qui en fut fait. Aussi quand le prince Christian, fils aîné du roi Christian IV, épousa la fille du prince Electeur de Saxe, le 5 octobre 1634, le gouvernement français n'hésita pas à envoyer d'Avaux, comme vers une cour qui jouissait d'une antique considération. Les plénipotentiaires danois furent aussi appelés aux négociations pour la paix, ouvertes dés 1643; mais ils quittèrent presque aussitôt Osnabriick par suite de la rupture ouverte qui survint cette année même entre le Danemark et la Suéde.
Le nouvel empereur d'Allemagne, Ferdinand 111 (1637-1657), avait su exploiter les inquiétudes de Christian IV à l'égard des Suédois. Il avait excité à la cour de Copenhague de sourdes menées qui, dénoncées à Stockholm, déterminèrent en mai 1643 Oxenstierna et le sénat à prévenir leur ennemi en l'attaquant sur l'heure. Un courrier secret, auquel Oxenstierna avait fait apprendre par cœur ses Instructions, joignit en septembre Torstensonau fond de la Moravie. Il portail à celui-ci l'ordre de marcher immédiatement vers le Nord, sans découvrir les projets contre le Danemark. Torslenson traversa rapidement la Silésie et la Lusace. Il s'empara bientôt, à la suite d'une attaque impétueuse, des duchés et puis du Jutland, pendant qu'une autre armée suédoise occupait les provinces méridionales de la péninsule Scandinave, qui faisaient partie de la monarchie danoise.
. Voir nno description (lurnianmede Danemark, par un Italien, Torquato Conti, manujuriio à la Bibliothèque nalïonalo de Paris, et de laquelle Uuhkk, dans fc» Britfe am Paris, t. I", p. 74, etc., a donne d'intéressants extraits.
PAIX DE BItÔMSEBRO ix
Ces guerres locales retardaient l'achèvement de la guerre de Trcnle ans, à la conclusion de laquelle la France était plus que jamais intéressée. Le cabinet français intervint donc ici comme médiateur. Le duc de la Thuillerie, notre ambassadeur, fut chargé d'exercer cette médiation, et la paix de Brômsebro, du 13 août 1645, fut, par son habileté, un peu moins désastreuse pour le Danemark qu'il n'aurait pu le craindre. Elle n'en commençait pas moins de consacrer une ruine qui ne devait plus s'arrêter. La Suède obtenait l'exemption de tous droits de péage et de visite dans le Sund et les Belts et sur l'Elbe; le Danemark lui cédait à perpétuité deux provinces vers la Norvège, l' île de Gotland, dont la situation au milieu de la Baltique méridionale est si importante, et l'île d'Oesel, qui domine l'entrée du golfe de Riga. Il lui cédait aussi pour trente années (afin de lui assurer, était-il dit, la franchise du Sund) la province de Halland, sur les rives du Callegat, en face du Jutland septentrional. Le Danemark devait s'estimer heureux de ces tristes conditions : il avait couru eu réalité les plus grands dangers. Christian IV avait vu sans pouvoir y mettre obstacle la flotte militaire des Hollandais convoyer trois cents navires de commerce à travers les eaux du Sund en refusant lout péage, et prendre ensuite une situation menaçante tout près de sa capitale. 11 avait tellement irrité les Étals généraux qu'ils avaient eu la pensée de partager l'État danois de concert avec la Suède. La guerre de 1(143 à 1645 résolut d'une manière décisive, contre le Danemark, le long débat pour la prééminence dans l'intérieur de la Baltique. Elle entraîna le vaincu, à, la suite d'énormes perles lerritoriales, économiques et financières, vers un désordre polilique d'où devait sortir le coup d'Etat absolutiste de ilitiO. Elle modifia profondément la situation du Danemark à l'égard des autres puissances. D'une part la maison de Holslein-Gottorp s'engagea dans une politique hostile jusqu'à l.i tiiihison 1 et qui allait être pour la monarchie danoise l'origine de bien des maux; d'autre part une puissance telle que la république de Hollande devint de plus en plus ennemie, et ce