TRIPLE ALLIANCE DE 10C8 XXXV
périls que le Danemark conclut, outre l'alliance du 20 mai 1673 avec la Hollande, un traité défensif avec l'Empereur, le Brandebourg et le Brunswick- Lu ne bourg, 22 septembre 1672, une alliance avec l'Empereur, 26 janvier 1674, et enfin une autre alliance encore avec l'Empereur, l'Espagne et la Hollande, 10 juillet 1674.
Pourquoi, au Heu de se combattre par des alliances contraires, les deux États du Nord ne s'unissaient-ils pas, et d'une façon permanente? Us eussent, à ce prix, garanti la paix ou tout au moins offert une alliance précieuse contre qui l'aurait troublée. Il n'est pas étonnant qu'à travers toutes ces agitations la pensée de l'union Scandinave se soit plus d'une fois fait jour. Louis XIV avait soubaité cette alliance. M. de Feuquiere qui, depuîfl 1G73, avait succédé à Courtin comme ambassadeur de France à Stockholm, était convaincu que lo Danemark, une fois cet accord solidement consenti, se laisserait entraîner facilement vers nous. Plusieurs hommes politiques en Suède donnaient ce conseil à leur pays. Un d'eux, Jean Gyldenstierna, en soutenait l'idée, et, devenu ministre de Charles XI, allait travailler à la réaliser, comme Sehosled et Griirenfeld, nous l'avons vu, l'avaient fait en Danemark ; mais le chancelier suédois, Magnus Gabriel de la Gardic, fort puissant et fort ennemide la cour danoise, faisait tout rejeter. 11 s'irritait pariieuiièrement, et tout un parti autour de lui, de ce que le Danemark paraissait devoir acquérir les comtés d'Uldeu bourg et de Delmenliorst, et il poussait le duc de Holstein-Gotlorp a élever pour son compte d'injustes prétentions sur cet héritage. Cela n'empêcha pas que, bientôt après, le ministre danois Jens Juel n'offrît le projet d'un traité, 27 juin 1673. Feuquiere insista si vivement pour la prise en considération que la Suède ne se refusa pas à faire une contre-proposition favorable au mois de janvier 1674. Seulement le chancelier de la Gardie y avait introduit un article qu'il savait bien que le Danemark n'accepterait jamais, à savoir que le cabinet de Copenhague devrait satisfaire aux demandes du duc de Holstein-Gottorp au sujet des comtés d'Oldenbourg et de Delmenhorsl.
Peut-être Feuquiere serait-il parvenu à faire abandonner ces
X5XT1 NOUVELLE COALITION CONTRE LA FRANCE prétentions; mais la situation changeait bientôt, et devenait très critique pour la Fiance. L'Angleterre faisait sa pais ovw la Hollande le 19 février 1674; l'électeur de Brandebourg suivait cet exemple ; la France voyait se former contre elle une coalition de l'Empereur, de l'Espagne et du Brandebourg. Des lors elle n'avait plus qu'une pensée, au service de laquelle Fcuquicre consacra tous ses efforts : susciter l'intervention suédoise en Allemagne, contre le Brandebourg. C'est ce qui amena la défaite du général suédois Wrangel à Fehrbellin, 18 juin 1675. Quant au Danemark, en face de la Suéde toujours malveillante, sa conduite paraissait dictée : il signa un nouveau traité avec le Brandebourg, les deux parties s'engageant à continuer la guerre jusqu'à ce que la Suède eût restitué la Scanie, le Halland et le Bleking au Danemark, et cédé au Brandebourg la Poméninie suédoise. Lu réponse fut, sur la demande de la Suéde, une déclaration de guerre de la France au Danemark, en 167G. Pendant trois années, les hostilités ravagèrent les provinces suédoises en Allemagne et au delà du Sund ; un heureux concours de circonstances et la bravoure personnelle du roi Charles XI empêchèrent seuls la Suède de succomber.
C'est vers ce temps-là qu'intervint la sérieuse tentative de Jean Gyldensliernapour amener une entière union Scandinave. Le Danemark venait de faire sa paix avec la France à Fontainebleau le 9 septembre, et avec la Suède à Lund, le 6 octobre 1679. Le 7, une alliance défensive était signée entre Suède el Danemark. Cette situation nouvelle paraissait favorable pour de nouvelles conceptions politiques au sujet des pays du Nord. Jean Gyldenstiema remarquait avec raison qu'il ne devait pas Ctre question d'imposer par la force l'union des deux monarchies Scandinaves, mais qu'il fallait préparer les voies à un accord volontaire par certaines institutions communes et par l'union dynastique. La reine danoise Marguerite et les premiers rois de la maison d'Oldenbourg s'étaient mépris jadis en voulant employer la violence. Charles-Gustave, le roi de Suède, avait commis la même erreur. D'autre part, si ces deux hommes d'Etal du Danemark, Annibal Sehested et Griffcnfeld, avaient conçu le projet d'une telle alliance, c'avait été principalement en vue de
NOUVEAU PROJET DE SC AND1NA VISME xxxvn
la polilique extérieure, ce qui n'était que la moitié de l'œuvre. Le projet étuis par Gyldenstierna était différent. Il voulait non pas seulement un système monétaire, mais aussi un système douanier identique pour les deux pays, des assemblées ecclésiastiques communes pour assurer l'unité religieuse, des institutions intérieures aussi entièrement assimilées entre elles que possible, et un pacte de famille enfin préparant l'union dynastique future : le roi de Suède Charles XI épouserait la sœur du roi de Danemark Christian V, Ulrique Éléonore. En attendant que ces espérances fussent réalisées, Gyldenstierna demandait que les deux royaumes acceptassent une intime et indissoluble union. Ils s'assisteraient réciproquement en cas de danger sur terre et sur mer ; nul d'entre eux ne conclurait un seul traité sans l'assentiment et la participation de l'autre. Ainsi serait créée une puissance réelle. Le nouvel Etat accepterait volontiers sans doute l'amitié de la France, mais en se voyant compté par elle, et en se réservant la liberté de choisir au besoin un antre allié. On ne visait, quant à présent, qu'à la conservation de la paix ; on songerait plus tard à quelque agrandissement en Allemagne.
Avec le succès d'un plan si vaste et si bien conçu, la Scandinavie unie aurait servi de digue contre la Russie ; elle aurait contenu l'Angleterre dans ses aspirations a l'empire des mers ; la France eût recueilli la première un grand profit de l'équilibre général ainsi constitué.
I y eut encore vers la même date et dans le même sens quelques autres suggestions indépendantes. La bibliothèque impériale de Vienne conserve un manuscrit intitulé Dialogus historico-politicus de rébus sepicnlrionaliàus, composé à Copenhague, et dédié au roi de Suède. Charles-Gustave, après avoir essayé vainement d'opérer l'union par la force, se serait occupé de l'obtenirpar les voies pacifiques. L'auteur de l'œuvre manuscrite reprend cette pensée, et il reproduit, sans paraître en avoir eu connaissance, le plan de Jean Gyldenstierna. Il va même jusqu'à proposer d'emblée la parfaite union pour l'armée et la flotte.
Quant aux souverains, le roi de Suède Charles XI approuvait
xxxrro XOl'VBAU PROJET DE SCANDINAVISHE
les traits principanx dn projet de GyldensUerna, y comprù l'alliance avec la Franc*, bien qu'il fût mécontent de cette dernière puissance, qui avait entraîné la SuMe dons une guerre fatale et s'était arrogé le droit de conclure la paix de Fontainebleau au nom de la Suède sans la consulter. Le Dunut était assez disposé à faire bon accueil à la proposition d'une alliance suédoise sous la garantit 1 d'une entente franc restait pourtant dans un certain état de défiance. La Fnna enfin, sans connaître tous les détails du pian de Gylden approuvait volontiers : mécontente de la Suède et peu confiante dans son énergie prochaine, elle ne croyait guère d'ailleurs à une intimité cordiale entre les deux Etats rivaux.
Les choses en étaient là quand s'ouvrirent à Paris les négociations en vue d'une alliance avec ta France. En février 1680, GyldensUerna arrivait à Copenhague, ostensiblement pour conclure le contrat de mariage entre le roi de Suède et la prîm Ulrique Eléonore, mais aussi et surtout pour sonder le gouve nement danois au sujet d'un rapprochement plus intime. Suède avait un moyen de prouver sa sincérité : c'était d' donner le duc de Holstein-Gottorp, toujours prêt à queh agression contre le Danemark, et de le laisser retomber a ancien état de vassal danois... Mais le cabinet de Stockholm expliquait par toute sorte de raisons l'assistance qu'il éluit toujours disposé à donner à ce prince. Voici celles qu'on donnail à Pomponne en septembre 1671 : « Ce duc, lui disait-on, était frère de la reine et oncle du roi de Suède. Sa maison avait toujours été étroitement unie avec la couronne suédoise, et il était compris dans les traités de Roeskilde et de Copenhague. La Suède ne pouvait souffrir que le roi de Danemark voulût user de trop d'autorité avec lui. particulièrement pour lui faire céder le comté de Delmenhorst, auquel elle avait un intérêt spécial. Il lui était d'importance que cet Etat, qui est voisin du duché de Brème, demeurât entre les mains d'une moindre pi sance. S'il passait entre les mains du roi de Danemark, ce roi, déjà maître de l'Oldenbourg et du Holstein, enfermerait le duel comme de deux côtés, et se trouverait maître des bords l'Elbe et du Weser. Par ces raisons de droit cl de bienséance, on
TRAITE DEFENSIF DE 1682 xxxix
se croyait obligé d'appuyer la cause du duc de Goltorp, et c'était principalement pour ce sujet qu'on avait envoyé le sieur de Pufendorf a Vienne. >
Les négociations entamées ne s'achevèrent pas; Gyldenslierna mourut le lOjuin 1680, peu de jours après la célébration du mariage royal ; et le comte Bengl Oxenstierna, devenu après lui 1» directeur de la politique suédoise, se montra inspiré d'idées et de sentiments contraires, sauf qu'il ne désirait pas la rupture de la paix. Les préjugés nationaux, les opinions préconçues l'emportaient définitivement sur les meilleurs calculs, sur les projets les plus sensés.
La jalousie réciproque entre le Danemark et la Suède était, en réalité, bien loin de s'éteindre. Elle trouva de quoi se ranimer encore dans la situation périlleuse que créaient a l'Europe l'ambition de Louis XIV et l'épisode des Chambres de réunion. Les colères que suscitaient les excès delà France étaient entretenues el attisées par son mortel ennemi, Guillaume d'Orange. Le « Traité d'association de la Haye », 23 janvier 1682', auquel adhérait la Suède, fut la première pierre de la future Grande Alliance. Les deux puissances du Nord n'en continuaient pas moins à négocier à Versailles. LaSuède usait de cette tactique dangereuse de prolonger ses pourparlers avec la France tout en Imitant avec les puissances qu'elle prévoyait devoir être bientôt forcément les ennemies déclarées de Louis XIV. Elle voulait ne dénoncer ses liens avec celui-ci que lorsqu'il aurait décidément engagé la guerre générale, et elle souhaitait de ne pas se trouver alors sans alliances dament conclues. Le Danemark, de son côté, se tenait convaincu que la Suède ne lui épargnerait pas quelque trahison formelle, et il s'appliquait a prendre ses précautions d'avance.
Pendant que le gouvernement de Stockholm liait décidément partie contre Louis XIV avec l'Empereur, l'Espagne, les ducs de Liineliourgetla Hollande (le traité définitif estdu 12 octobre), le cabinet de Copenhague conclut décidément avec la France le traité défensif du 25 mars 1682.