‹ Daniel DerondaChapitre 15 sur 18 · A US · texte numérisé non relu

A US

DANIEL DEROft 1>À

— Ne reviendrez- vous pas me voir avant que je quitte Londres ? demanda Gwendolcn timidement et a.ec de la tristesse dans le regard.

— Si je puis vous être utile, si vous le désirez, certainement je reviendrai.

— 11 faut que je le désire, s'écria-t-elle impétueusement. Vous savez qu'il le faut. Quelle force aurais-je sans cela ? Quel autre que vous est ici pour moi ?

I n nouveau sanglot s éleva.

L'angoisse se peignit sur les traits de Deronda. 11 paraissait malheureux en disant :

— Je viendrai certainement.

Elle aperçut ce changement; mais le soulagement qu ellê ressentit en apprenant qu'elle le reverrait ne laissait aucune place à un autre sentiment, et il y eut en elle un retour de courage avec l'espoir.

— Ne soyez pas malheureux à cause de moi, dit-elle affectueusement; je me souviendrai de vos paroles... de toutes. Je me rappellerai ce que vous attendez de moi... J'essayerai.

Elle lui tendit de nouveau la main, comme si elle avait oublié ce qui s'était passé, mais nul sourire n'apparut sur ses lèvres. Elle n'avait pas souri depuis la mort de son mari. Quand elle fut seule, on l'aurait prise pour la statue mélancolique de la Gwendolen, qui, autrefois, était toujours prête à rire quand les autres étaient graves.

Deronda revint encore deux fois à Park-Lane avant le départ de Gwendolen; mais ses visites eurent lieu en présence de madame Davilow et par conséquent l'agitation fut moins grande. Depuis qu'elle avait consenti à accepter son revenu, elle avait conçu un projet dont elle aimait à parler : c'était de retourner avec sa mère et ses sœurs à Offendene, et, selon son expression, reporter sa vie à l'époque où elles y arrivèrent pour la première fois et où

autour d'elle tout était bonheur; seulement, elle ne le savait pas alors. On en parla à sir Hugo, qui se chargea de louer Gadsmere à un prix qui devait couvrir au delà celui du loyer d'Offendene. Tous ces détails lurent racontés à Dcronda: il écouta volontiers ce qu'on lui communiqua sur ce sujet, qui semblait devoir un peu occuper l'attention de Gwendolcn et concourir à la calmer. Il ne dit et elle ne lui demanda rien de ce qui l'occupait principalement. Il suffisait à Gwendolen de savoir qu'il viendrait à Diplow avant la fin de l'automne. Elle ne pensa pas non plus aux Lapidoth, à la petite juive et à son frère, qui devaient pourtant peser d'un si grand poids sur sa destinée.

LXIY

En attendant, Ezra et Mirah, que Gwendolen ne comprenait pas dans sa pensée sur Deronda, voyaient leurs relations avec lui se resserrer davantage.

Le père Lapidoth avait quitté sa fille, dominé par la possibilité de risquer au jeu l'argent qui lui resterait en sus de ce qu'il lui fallait pour payer sa nourriture, sans aucunement se soucier de la perspective qui l'attendait ni des résolutions qu'il aurait à prendre. Avant d'avoir tout perdu, il ne considéra pas s'il s'adresserait de nouveau à Mirali ou s'il braverait la présence de son fils. Au premier moment, il avait reculé devant l'idée de revoir Ezra, et la bourse de Mirah, qu'il tenait dans ses mains, suffisait pour bannir de son esprit l'idée de nécessités futures. Mais, si l'appétit du jeu est bien autrement fort que l'appétit de l'estomac, encore faut-il faire au moins un repas par jour, et, quoique celui de Lapidoth fût des plus modérés, il ne pouvait apaiser sa faim qu'avec de l'argent comptant. Quand, après une courte visite à une maison ayant pour enseigne « les Pyramides », il eut doublé et triplé d'abord, puis

enfin perdu les trente shillings de Mirah, il sortit, le portemonnaie vide, indécis s'il le vendrait ou s'il irait le rendre à, sa fille, en lui déclarant qu'il s'était servi du contenu pour payer une dette qu'on lui avait réclamée. Lapidoth se disait, d'ailleurs, qu'il avait un droit sur ce que possédaient ses enfants, et que ce droit était plus fort que le juste ressentiment d'Ezra. Après tout, demeurer avec ses enfants était ce qu'il pouvait faire de plus raisonnable, et plus il pensa à revoir son fils, moins il recula, son imagination lui offrant la chance d'avoir de l'argent en poche sans se donner de mal. Le résultat de sa réflexion le conduisit, deux jours après avoir revu Mirah, vers le petit square de Brompton, avec l'espoir de lavoir entrer ou sortir. Mais déjà le soir tombait; après avoir un peu attendu et se sentant fatigué il se dit qu'il pouvait sonner, et, si sa fille n'était pas à la maison, il demanderait l'heure à laquelle elle rentrerait. En approchant, il l'entendit qui chantait; elle n'était donc pas sortie. Mirah était au piano et disait la mélodie qui commence par Herz, mein Herz, qu'Ezra écoutait les yeux fermés, lorsque madame Adam ouvrit la porte et dit avec un peu d'embarras:

— Il y a en bas un monsieur qui se dit votre père, miss.

— Je descends, répondit Mirah en se levant et en regardant son frère.

— Non, Mirah, non! dit Ezra avec autorité. -- Faites-le monter, madame Adam.

Mirah debout se tordait les mains, frissonnait d'anxiété, tout en continuant de regarder Ezra, qui s'était levé aussi et qui, évidemment, était très ému. Son visage reflétait une expression qu'elle n'y avait jamais vue; son front se plissait; on lisait sur ses lèvres la même sévérité qui jaillissait de ses yeux.

Quand madame Adam revint pour introduire l'étranger,

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elle jeta un regard sur le groupe et se dit en refermant la porte : « C'est assuré ment le père. • Lapidoth S'était donné à l'avance un air mélancolique, mais il tremblai réellement lorsqu'il dit:

— Eh bien, Ezra, mon fils, tu ne dois pas me reconnaître après tant d'aunées de séparation?

— Je vous reconnais... trop bien... mon père, dit Ezra avec une sévérité solennelle qui fit résonner le mot « père » comme un reproche.

— Ah! tu n'es pas content de moi? je ne m'en étonne pas. Les apparences me condamnent. Quand un homme tombe dans la gêne, il ne peut pas faire ce qu'il voudrait. Cela n'empêche pas que j'ai bien soutfert. — En parlant, il retrouvait toujours sa volubilité et son effronterie; alors, se tournant vers Mirah, il lui tendit le porte-monnaie, en disant :

— Voici ta petite bourse, ma chère. J'ai pensé que tu en étais inquiète parce qu'il y a quelque chose d'écrit. Je l'ai vidée, lu vois; j'avais une dette à payer pour ma nourriture et mon logement. Je savais que tu ne regretterais pas que je me sois acquitté de cette dette, et me voici... sans un sou dans ma poche... à la merci de mes enfants* Vous pouvez me renvoyer si vous voulez, sans avoir besoin d'appeler la police. Dis ceci, Mirah: « Mon père, j'ai assez de vous; j'étais votre bijou; vous avez dépensé pour moi tout ce que vous aviez lorsque je ne pouvais rien faire sans vous; mais je puis faire mieux sans vous maintenant. » Dis cela, et je pars sur-le-champ. Je ne te tourmenterai plus.

Comme d'habitude, il y avait des larmes dans sa voix.

— Vous savez bien que je ne dirai jamais cela, mon père, répondit Mirah avec désespoir; car tout ce qu'il venait de dire n'était que mensonge, et elle le savait ; elle comprenait aussi qu'il avait l'intention de s'installer chez eux.

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— Mirah, ma soeur, laisse-nous! dit tara d'un ton décisif.

Elle le regarda hésitante, suppliante, craignant l'arrêt qu'il allait prononcer, mais incapable de sortir sans intercéder pour ce père qui était pour elle comme une douloureuse excroissance sur sa chair, mais qu'elle n'aurait pu en arracher sans une peine affreuse. Elle s'approcha de son frère, lui prit la main et lui dit à voix basse:

— Souviens-toi, Ezral Tu as dit qu*> notre mère ne l'aurait jamais chassé!

— Sois sans crainte et retire-toi, dit-il.

Elle quitta la chambre; mais après avoir monté quelques marches, elle s'assit sur l'escalier, le cœur palpitant. Si son frère allait être trop sévère!.. Si son père partait!...

Lapidoth eut une vague perception de ce qui se préparai t pour lui dans l'esprit de son fils; mais il commençait à se prêter à la situation et il comptait répondre par une froideur de supériorité à toute tentative de l'humilier. Ce fils, à l'œil hagard et dont la voix semblait sortir du sépulcre, l'impressionnait cependant plus qu'il ne l'aurait voulu.

— Cette maison ou nous sommes, dit Ezra, est entretenus en partie par la générosité d'un ami bien cher qui prend soin de moi, et en partie par le travail de ma sœur, qui se suffit à elle-même. Tant que nous aurons un toit, nous ne vous en exclurons pas. Nous ne voulons pas vous livrer en pâture à vos vices, car vous êtes notre père, et, quoique vous ayez oublié vos devoirs, nous connaissons les nôtres. Mais jamais je n'aurai confiance en vous. Vous êtes parti en emportant jusqu'au dernier sou, laissant vos dettes impayées; vous avez abandonné ma mère; vous lui avez volé sa fille et vous lui avez brisé le cœur. Vous êtes devenu joueur, et, au lieu de conscience, vous n'avez plus qu'un insatiable désir. Vous étiez prêt à vendre ma sœur, vous l'aviez vendue; mais votre attente a été déçue et vous nV

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vez pu en toucher le prix. L'homme qui a lait de telles choses ne doit jamais s'attendre à ce qm Ton se fie à lui. Nous partagerons notre nourriture avec . vous ; vous aurez un lit et des habits; nous nous acquitterons de ce devoir, parce que vous êtes notre père, mais nous ne nous lierons pas à vous. Vous êtes un méchant homme! Vous avez fait le désespoir et le malheur de notre mère! Se dire qu'un pareil homme est notre père, c'est comme si nous sention> sur notre chair un tison ardent qui ne s'éteindra jamais. C'est l'Eternel qui nous l'a imposé; et, quand même la justice humaine vous aurait châtié, quand même vous auriez cummis des crimes et que votre corps flotterait inerte devant le mépris de la foule, nous dirions: « C'est notre père; laites place, que nous puissions l'enlever de votre vue ! »

En se préparant à cette scène, Lapidoth n'avait pu prévoir quelle serait l'intensité de l'éclair, ni quel cours il prendrait. Il n'avait pu prévoir l'effet, si nouveau pour lui. de cette voix de lame de son fils. Elle toucha ce ressort d'excitabilité hystérique dont Mirah avait été si souvent témoin quand il se metlailà sangloter sans motif. Lorsque Ezra eut fini, Lapidoth se laissa tomber sur une chaise, et pleura comme une femme, la tête appuyée sur la table; et quoique ces larmes fussent une réaction inévitable sous la flagellation des termes dont son fils s'était servi pour le flétrir, elles devinrent pour lui une précieuse ressource contre la difficulté du moment.

Ezra s° rassit sans rien dire de plus, épuisé qu'il était par le choc produit sur son frêle organisme par cette explosion de sentiments que, pendant des années, il avait accumulés dans la solitude et le silence. Ses mains décharnées tremblaient sur les bras de son fauteuil ; la voix lui aurait manqué s'il lui avait fallu répondre à une question. Mais l'oreille attentive de Mirah avait perçu un son que son cœur reconnut, et il lui fut impossible de rester plus long-

temps dehors, En entrant dans la chambre , sa première inquiétude fut pour Ezra; elle courut à lui, prit ses mains dans les siennes et les lui serra passionnément ; mais il ne parla ni ne la regarda. Lapidoth, quoique sa tête fût cachée, savait très bien que sa fille venait d'entrer ; il se redressa, passa son mouchoir sur ses yeux, tendit la main vers elle et lui dit avec un enrouement plaintif :

— Adieu, Mirah ; ton père ne t'ennuiera plus. 11 est digne de mourir comme un chien dans un fossé, et i) le veut. Si ta mère avait vécu, elle m'aurait pardonné. Il y a trente-quatre ans que je lui mis l'alliance au doigt sous la chuppa quand nous fûmes mariés. Elle m'aurait pardonné et nous aurions fini nos vieux jours ensemble. Mais je ne l'ai pas mérité. Adieu !

11 se leva ; mais Mirah, posant sa main sur lui, le retint. Elle ne pleurait pas ; elle ne se plaignait pas, mais elle était comme hors d'elle-même quand elle s'écria :

— Non, mon père, non !...

Puis, se tournant vers son frère :

— Ezra, dit-elle, tu ne l'as pas renvoyé ?. .. Restez, mon père, et oublions les orts. . . — Ezra, . . c'est impossible I. . . Je ne puis dire à mon père : « Va et meurs!. . . »

— Je ne l'ai pas dit, répliqua Ezra en faisant un grand eiîort, j'ai dit : « Restez et soyez protégé. »

— Alors vous resterez, mon père. . . Nous aurons soin de vous. Venez avec moi !

Et elle l'attira vers la porte. C'était ce que voulait Lapidoth ; il voyait avec plaisir la docilité de sa fille et crut qu'un changement d'habitudes lui serait possible. Elle le fit descendre au parloir et lui dit :

— C'est ici que je travaille quand je ne suis pas avec Ezra. Derrière, il y a une chambre à coucher qui sera la vôtre. Vous resterez avec nous et vous serez bon, mon père. Dites-vous que vous êtes revenu auprès de ma mère

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etquellevousa pardonné. C'estparma voix qu'elle vous parle.

Mirah l'implorait, mais elle ne put lui rendre une de ses caresses d'autrefois. Lapidoth eut bientôt recouvré son calme et parla à sa fille de l'amélioration de sa voix et d'autres sujets analogues. Quand madame Adam vint pour débarrasser la table sur laquelle il avait soupé, il enta* ma une conversation avec elle, afin do lui montrer qu'il n'était pas un homme commun, quoique «es vêtements n'en donnassent pas la preuve.

Pendant ses heures d'insomnie de la nuit, il fit toutes sorte de supputations pour calculer combien Mirah pouvait avoir d'argent; puis ses pensées se portèrent sur la roulette, sur la méthode qu'il avait suivie, et sur la martingale qui l'avait fait perdre. Certes, il avait eu de bonnes raisons pour venir en Angleterre; mais, à tout prendre c'était un maudit pays.

Telles furent les visions qui le hantèrent pendant cette première nuit qu'il passait sous le toit de ses enfants. Quant à son fils irrité et au jugement terribl qu'il avait prononcé, ce fut à peine s'il s'en souvint . Ezra passa devant ses yeux comme un fantôme immatériel, et ses paroles furent couvertes par le bruit des numéros et les mouvements du jeu, qui semblaient fitre devenus le fond de sa conscience.

Deronda fut désagréablement surpris, lorsqu'il revint de l'abbaye, de trouver ce père, si peu désirable, installé dans l'appartement do Brompton. Mirah avait cru nécessaire de parler de lui à son père et même de lui raconter brièvement do qu'elle manière avait commencé son commerce amical avec Ezra et la sympathie qui avait cimenté leur affection mutuelle. Elle passa légèrement sur ce que Daniel avait fait pour elle, en omettant surtout de lui dire - qu'il l'avait secourue au moment où elle allait se noyer ; elle lui parla de son refuge dans la famille Meyrick, de façon à lui faire supposer que c'était par ses amies que Deronda l'avait connue. Elle n'aurait pu consentir à tout lui révéler, car elle ne voulait pas même permettre que son père pût avoir la moindre idée de ses rapports avec Daniel. Lapidoth, do son côté, et pour des raisons à lui oonnues, n'était pas tenté de la questionner sur les circonstances de sa fuite et sur son arrivée en Angleterre. Ce qui l'intéressait bien davantage, c'était de savoir que ses enfants avaient un ami bienfaisant, un protecteur, qui

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occupait, en apparence, une haute position dans la société anglaise.

Ezra ne crut pas devoir taire à Deronda la nouvelle condition imposée à leur existence.

— Je suis devenu calme en le voyant maintenant, ditil en terminant son récit, et j'essaye de me persuader que la tendresse de ma sœur et la vie paisible que nous menons l'engageront à ne plus succomber à la tentation. J'ai enjoint à Mirali, qui a juré de m'obéir, de ne point lui donner d'argent. Je l'ai convaincue que ce serait le plus sûr moyen de le conduire à sa perte.

Deronda était revenu le troisième jour après l'arrivée de Lapidoth. Les nouveaux vêtements commandés pour lui n'étaient pas encore prêts, et, comme il désirait produire une impression favorable, il ne tint pas à se présenter dans ses habits râpés. Il s'était mis à sa fenêtre pour guetter la sortie de Daniel, et s'étonna de sa jeunesse, dont Mirah ne lui avait rien dit, et qu'il n'aurait pas supposé chez un homme qui s'était pris d'une sérieuse amitié pour le sépulcral Ezra et pour des études qui sentaient le moisi. 11 se figura que le vrai motif qui attirait Deronda était un amour ardent pour Mirah. Tant mieux alors I car cet amour lui promettait plus d'indulgence qu'un simple attachement pour Ezra ; il espérait bien se recommander lui-même au jeune homme et annuler toute prévention défavorable. Lorsque Deronda revint, Lapidoth, tout de neuf habillé et satisfait de sa prestance, était dans la chambre avec Ezra qui considérait comme un devoir de tolérer la présence de son père, malgré le dégoût invincible qu'il ressentait pour lui. Daniel se montra froid et réservé; la vue de cet homme qui avait flétri la vie de sa femme et influé d'une façon si désastreuse sur celle de ses proches, lui inspirait une répulsion qui allait jusqu'au malaise physique. Mais Lapidoth ne se découragea pas ; il

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demanda la permission de rester et. d'écouter la lecture des papiers contenus dans le coffre ; il se rendit môme utile en déchiffrant un manuscrit difficile en v ieil allemand. Il alla jusqu'à suggérer l'idée d'en faire une transcription et de recopier en outre d'autres originaux en mauvais état. La vue d'Ezra, disait-il, était affaiblie, au lieu que la sienne était encore très bonne. Deronda accepta l'offre en voyant un air de satisfaction sur la figure d'Ezra, qui, néanmoins, dit aussitôt que ce devait être fait sous ses yeux, ne pouvant laisser les papiers sortir de sa présence, par crainte d'un accident quelconque. Le pauvre malade ressemblait à un geôlier qui est condamné à surveiller ; s'il avait laissé son père seul, il n'aurait pas cru qu'il travaillait de bonne foi. Lapidoth s'imposa une rude contrainte pour gagner les bonnes grâces de Deronda, mais la présence de ce père importun élevait entre lui et Mirah une barrière nouvelle et impalpable, chacun d'eux redoutant d'être souillé par les déductions de son esprit, chacun d'eux interprétant faussement leur réserve et leur défiance. Tn temps bien long se serait écoulé de la sorte, si une nouvelle lumière n'était venue éclairer Deronda.

Aussitôt après son court séjour à l'abbaye, il avait été voir Hans Meyrick, à l'amitié duquel il se croyait obligé de faire connaître les vrais motifs de son dernier vovas:e et les changements qui en résultaient pour lui. Mais Hans ne se trouvait pas à la maison et on le croyait à la campagne pour quelques jours . Daniel lui ayant laissé un mot, attendit une semaine sa réponse. Comme celle-ci se faisait trop attendre, et qu'il craignait un nouveau caprice du trop susceptible artiste, il alla lui taire une seconde visite et fut introduit dans son atelier, où il le trouva en petite jaquette, sans gilet, ses longs cheveux encore humides du bain qu'il leur avait fait prendre, avec l'air d'un homme

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fatigué et contrarié. Il tenait sa palette et ses pinceaux çt s'était mis debout devant son chevalet. Après qu'ils eurent échangé une poignée de main, Daniel dit :

— Vous n'avez pas l'air d'un homme qui revient de la campagne, mon vieux camarade. Est-ce à Cambridge que vous êtes allé?

— Non, répondit Hans on déposant ses ustensiles de peinture; j'ai été fumer de l'opium. J'en avais toujours l'idée, car je voulais savoir quelle béatitude produisent ces rapeurs; or, me trouvant précisément sans béatitude, j'ai pensé qu'il était judicieux de profiter de cette occasion. Mais je vous donne ma parole que je ne toucherai plus à cette béatitude. Ma constitution s'y refuse.

— Et pour quel motif êtes-vous allé fumer de l'opium? lui demanda Deronda. Vous étiez en très bonnes dispositions quand vous m'avez écrit,

— Oh ! rien do bien particulier. Je commençais à trouver le monde fastidieux! Une maladie du génie sans doute I et, par le fait, j'étais las de demeurer vertueux sans récompense.

— Rien autre? Pas de vexation réelle?

Hans fit de la tête un signe négatif.

— Je venais vous parler de mes affaires, reprit Deronda; mais il me sera impossible de le faire avec bonne grâce, si vous me cachez les vôtres.

— Je n'ai pas eu d'affaires, répondit Hans, si ce n'est une querelle avec un brocanteur. Et puis, en me parlant pour la première fois de vos affaires, ce n'est, de votre part, que payer une vieille dette.

Daniel était persuadé que Hans agissait superficiellement ; mais il comptait sur un retour do son ancienne franchise après qu'il lui aurait fait ses confidences.

— Vous avez ri, dit-il, vous vous êtes moqué de mon mystérieux voyage en Italie, Hans: c'était pour un objet

qui touchait au bonheur de ma vie, aux racines mêmes de mon existence. Je n'ai jamais rien su de mes parents, et j'allais à Gènes pour connaître ma mère. Elle est la fille d'un juif émincnt; mon père était son cousin, mais il est mort il y a longtemps, lorsque je sortais à peine du berceau. Bien des choses m'avaient fait penser à cette origine comme à une probabilité, et j'étais si bien préparé pour recevoir cette révélation, que jeu fus heureux... — heureux d'être né juif!

— Vous ne me voyez pas surpris, Deronda, répondit Hans.

— Vous le saviez donc?

— C'est ma mère qui me Ta appris. Elle était allée a Brompton le lendemain de votre arrivée : le frère et la sœur le lui dirent. Vous vous imaginez bien, n'est-ce pas, que nous ne pouvons nous en réjouir comme eux! Mais, si vous en êtes heureux, je le serai aussi à la fin, si la fin est ce que je prévois.

— Je comprends que vous ne partagiez pas mon sentiment, répliqua Deronda; mais je ne puis garder le silened sur ce qui peut jeter un nouveau jour sur mon avenir. J'ai adopté quelques-unes des idées de Mordecai, et j'essayerai de les réaliser autant que mes moyens me le permettront, Je me propose d'aller en Orient et de rester absent plusieurs années.

Hans ne répondit rien; il se leva, prit sa palette et se plaça de manier,' à tourner le dos à Daniel, auquel il dit d'un£ voix concentré»:

— Excusez ma question, mais madame Grandcourt lé sait-elle?

— Non, répondit Deronda un peu irrité, et vous m'obligeriez, Hans, de ne pas plaisanter sur ce sujet. Les notions que vous en avez sont loin de la vérité; elles sont le contraire de la vérité.

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— Je ne suis pas plus disposé à plaisanter que si j'assistais à mes propres funérailles, dit Hans. Mais je ne suis pas sûr que vous sachiez quelles sont mes notions sur ce sujet.

— Peut-être; mais laissez-moi vous dire, une fois pour toutes, qu'en ce qui regarde madame Grandcourl. jo n'ai jamais eu et n'aurai jamais envers elle la position d'un amant. Si vous avez sérieusem ml interprété ainsi c » que vous avez observé, vous vous êtes totalement trompé.

—'Me serais-je trompé aussi dans une autre interprétation ? fit Hans.

— Laquelle?

— Que vous n'avez pas le désir de prendre la position d'amant vis-a-vis d'une autre personne qui n'est ni femme ni veuve?

— Je ne vous comprends pas, Meyrick. 11 est fâcheux que nos désirs mutuels se contrarient; mais je compte que vous me direz si vous avez un motif fondé pour supposer que vous réussirez.

— Voilà une question qui me semble superflue de votre

part.

— Pourquoi su erflue?

— Parce lue vous savez pertinemmen tle contraire... et que... probablement... vous avez eu la meilleure preuve pour vous en convaincre.

— Je serai avec vous plus franc que vous ne Tètes a\er moi, s'écria Deronda, mécontent de celte démonstration de colère de Hans. et cependant chagriné pour lui. Je n'ai jamais eu la plus petite preuve que je pourrais réussir. En réalité, j'ai fort peu d'espoir.

Hans se retourna brusquement vers son ami, mais ussitôt il se remit à sa peinture.

— Et, dans notre situation présente, continua Daniel, roissé à l'idée que Hans le soupçonnait d'un manque de

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sincérité, je ne vois pas comment je pourrais, de propos délibéré, lui faire connaître ce que je ressens pour elle. Si elle ne peut me payer de retour, j'aurai troublé son repos; car ni clic ni moi ne pouvons quitter son frère et nous nous rencontrerons continuellement à côté de lui. Si laveu involontaire de mon sentiment devait lui causer dp la peine, je ne me considérerais que comme un être malfaisant, un animal nuisible.

— Je ne crois pas avoir jamais avoué mon sentiment pour elle, dit Hans comme pour se venger.

— Alors vous supposez que nous sommes tous deux an même cran ? Vous n'avez point de raison, en ce cas. pour m'envier.

— Ohl pas la moindre, répondit Hans avec une ironie a mère. Vous avez mesuré mon opinion et vous savez qu'elle dépasse vos avantages.

— Je suis un ennui pour vous, iMeyrick; j'en suis peiné, mais je n'y puis rien, dit Deronda en se levant. Après ce qui s'est passé entre nous déjà, je tenais à vous donner cette explication et je ne vois pas que mes prétentions soient un grand obstacle pour vous. Il n'est pas probable que je réussisse dans les circonstances actuelles, maintenant que leur père est là ! Savoz-voùs que le père est avec eux?

— Oui. S'il n'était juif, je l'enverrais au diable, dit Mans.

— Nous nous voyons, elle et moi, avec plus de contrainte que jamais. Les Choses peuvent durer ainsi pendant des années, sans que je sache ce qu'elle ressent pour moi. Voilà la situation véritable, Hans. Nous devons renoncer a cette sorte de rivalité qui probablement n'aboutira à rien. Notre amitié peut supporter cet effort.

— Non, elle ne le peut pas 1 s'écria Hans en jetant furieusement ses pinceaux; puis il fourra violemment ses mains

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