DANIEL I) E K 0 N I) A
comme ceux d'un enfant qui vient de s'éveiller. La vie, en ce moment, s'étendait devant Mirah comme une longue route parsemée de tristesse. Le souvenir de son père la hantait, et avec lui une double séparation: celle d'un vivant ot celle d'un mort.
Mais la porte s'ouvrit sans que personne parût. Tout à coup, une voix bien connue se fit entendre avec ces mots:
— Daniel Deronda peut-il entrer?
— Venez,, venez! s'écria Mordecai en se levant précipitamment, le visage radieux et les yeux brillants, aussi peu surpris, en apparence, que s'il avait vu Deronda le malin et qu'il attendit sa visite du soir.
Mirah tressaillit et rougit, dans une attente confuse et presque alarmée.
L'entrée de Deronda dans la chambre lut comme le soleil après la pluie: aucun nuage ne pouvait obscurcir le délicieux rayon de cet instant. Après avoir tendu une mainà Mirah, qui se pressait contre son frère, il posa l'autre sur l'épaule de Mordecai et demeura ainsi quelque temps sans parler; mais, après les avoir bien regardés, il dit anxieusement:
— Est-il arrivé quelque chose? est-ce un chagrin ?
— Ne parlez pas de chagrin maintenant, dit Mordecai. qui voulut épargner a sa sœur la nécessité de répondre : il y a de la joie sur votre figure: qu'elle soit la nôtre!
Mirah pensa : « C'est pour une chose qu'il ne peut nous dire. » Ils s'assirent alors, et Deronda vint se placer en face de Mordecai.
—C'est vrai 1 affirma-t-il d'une voix sonore et mélodieuse. J'ai une joie qui en sera toujours une pour nous, même dans le plus grand chagrin. Je ne vous ai pas fait part du motif de mon voyage à l'étranger, Mordecai, parce que. . . peu importe ! J'allais apprendre ce qu'est ma naissance ; et vous aviez raison : je suis juif!
» DANIEL DERONDA 3£S
Les deux hommes se serrèrent les mains dans une étreinte qui fil élinceler les yeu\ de Mordecai, et qui passa sur Mirah comme un choc électrique. Deronda reprit:
— Nous sommes du même peuple , nos âmes ont la même vocation ; nous ne serons séparés ni dans la vie ni dans la mort.
Quant à Mordecai, sa réponse, qui ne résonna pas plus haut qu'un murmure, fut prononcée en hébreu. C'était les paroles liturgiques qui expriment le lien religieux : « Notre Dieu et Dieu de nos pères ! »
Mirah tomba à genoux à côté de son frère, dont elle admira le visage rayonnant, lequel, il n'y avait qu'un instant, ressemblait à celui d'un cadavre ; elle ne pensa à l'effet produit sur su propre vie que par celui produit sur son frère.
— Non seulement je suis juif, continua Deronda, jouissant d'un de ces rares moments où nos désirs et nos actions ne font qu'un, et où nous voyons la réalisation de notre idéal, mais encore je descends d'une lignée qui a résolument maintenu la fraternité de notre race ; une lignée de juifs espagnols qui a donné beaucoup de savants et des hommes d'élite. Je possède ce qui nous donnera une sorte de communion avec eux. Mon grand-père, Daniel Charisi, a conservé des manuscrits, des annales de famille qui remontent très hatït, dans l'espoir qu'ils arriveraient dans les mains de sou petit-fils. Cet espoir est réalisé, en dépit des tentatives que l'on a faites pour Je traverser, en me cachant mon extraction. Je possède le coffre qui les contient, ainsi que ses papiers personnels. 11 est en bas. Je veux vous le laisser, Mordecai, afin que vous puissiez m'aider à étudier les manuscrits. 11 en est que je puis lire facilement, ceux en espagnol et en italien; les autres sont en hébreu et, je crois, en arabe ; mais il me semble qu'il v n aussi dès
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traductions latines. Je n'ai pu que les feuilleter en courant, pendant que j'étais à Mayence. Nous les verrons ensemble.
Deronda laissa paraître sur ses lèvres un beau sourire, qui, jaillissant dp la gravité habituelle de son visage, semblait une révélation : et, quand son regard heureux passa de Mordecai à Mirah, sur laquelle il s'arrêta, il agit comme un lever de soleil et la fit changer d'attitude.
Elle se releva et reprit sa posture habituelle, les pieds etles mains croisés, s'étudiant à paraître aussi calme que possible. Deronda, aussi ému qu'elle, s'imagina que le sentiment qu'il éprouvait s'était fait jour avec violence et déplaisait à la jeune fille. Il avait des propensions à croire qu'une manifestation inattendue pouvait altérer son affection pour lui, et qu'alors ses précieux rapports avec le frère et la sœur en seraient troublés. Si Mirah ne pouvait l'aimer, toute avance amoureuse de sa part la rendrait malheureuse, puisque son contact de tous les jours avec lui serait inévitable.
Tandis que ces sentiments faisaient battre vivement ces deux cœurs, Mordecai, ne voyant dans la présence et dans les paroles de son ami qu'un accomplissement de bénédiction, lui dit :
- Daniel, dès les premières fois que nous nous sommes vus, je vous ai dit que nous ne connaissions pas tous les sentiers. Voyez aujourd'hui : ce fut votre affectueuse volonté quia fait un sentier principal et qui a empêché l'effet du mal ; car, en accomplissant un devoir de fraternité envers ma sœur, et en retrouvant son frère, votre âme a été pré» parée pour recevoir avec bonheur ce message de l'Eternel: « Regarde la multitude de tes frères î »
— - Il est bien vrai que c'est vous et Mirah qui avez été mes instructeurs. Si on m'avait fait cette révélation avant que je vous connusse tous deux, peut-être mon esprit
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8e serait-il révolté, et aurais-je pensé que, si j'avais pu choisir, je n'aurais pas voulu être juif. Mais maintenant, tout mon être consent. C'est l'accord graduel qui s'est fait entre votre âme et la mienne qui a amené ce plein consentement; c'est par votre inspiration que j'ai discerné ce qui peut être la tâche de toute ma vie ; c'est vous qui avez donné une forme à ce qui était un désir hérité, c'està-dire l'effet de nourrir des pensées passionnées pour mes ancêtres, pensées qui furent toujours présentes à l'esprit de^mon grand-père. Depuis que j'ai commencé à lire et à comprendre, j'ai toujours ambitionné une tâche idéale dans laquelle je me sentirais le cœur et le cerveau d'une multitude... une direction sociale qui me viendrait comme un devoir et non comme une récompense personnelle. Vous avez évoqué pour moi l'image d une semblable tâche de réunir et lier en un faisceau notre race en dépit de l'hérésie... Vous m'avez dit: « Notre religion nous « unis avant de nous diviser. .. Elle a fait de nous un peuple, avant de faire des rabbanites et des earaïtes. » Je veux essayer de faire réussir cette union. Je veux travailler selon votre esprit. Si j'échoue, ma chute ne sera pas ignoble, mais ce qui serait ignoble à mes yeux serait de ne pas essayer.
— C'est parler en frère qui* comme moi, aurait sucé le lait de ma mère, dit Mordecai en s'êtendant dans son fauteuil avec un air de quiétude parfaite, comme s'il avait fini son labeur. Le mariage de nos âmes a déjà commencé. Que ce corps disparaisse et alors les fiancés s'uniront plus étroitement et ce qui est mien sera vôtre. N'appelez pas mieiï ce que j'ai écrit, Daniel : car je lai jugé et je désire que le corps que j'ai donné à mes pensées passe comme ce corps charnel ; mais que cette pensée renaisse de mon âme complétée par la vôtre.
— Ne me demandezpas une telle promesse, dit Daniel en souriant: il faudra d'abord que je sois convaincu par des
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raisons spéciales tirées des écrits eux-mêmes, et je suis encore un élevé trop en retard.
— Je ne vous demanderai pas de promesses axant que vous en ayez vu la raison, reprit Mordecai. Pendant bien des années, mon espérance... que dis-je ! ma conviction a été que ma vision 4 ma passion entreraient en vous... oui. en vous!... Car celui que j'appelais de si loin, n'était-ce pas vous, que j'ai reconnu comme mien quand vousvousétes approché de moi ?... Vous jugerez néanmoins, car mon Ame est satisfaite. — Mordecai s'arrêta: puis, changeant de ion, il revint aux premières suggestions de la découverte faite par Deronda.
— Qu'est-ce donc qui poussa vos parents?... Mais il n'alla pas plus loin et ajouta: — Je ne vous demande pas de me dire ce qui concerne d'autres personnes que vous, à moins que cela ne vous convienne.
— Plus tard, progressivement, vous saurez tout, dit Deronda. Maintenant, parlez-moi un peu de vous ; dites comment le temps a passé depuis mon départ. Je suis sur qu'un chagrin est venu vous visiter. Mirah doit avoir eu quelque contrariété.
11 regarda la jeune fille, qui se tourna vers son frère, le suppliant du regard de répondre pour elle. Elle espérai! qu'il ne jugerait pas nécessaire de dévoiler ce même soir à Deronda les faits relatifs à leur père. Pour se délivrer de cet embarras, elle se leva, prit son chapeau cl son manteau, et voulut se rendre dans sa chambre; peut-être causeraientils plus librement quand elle serait sortie; mais Mordecai dit:
— Aujourd'hui, nous avons eu un chagrin. I ndevoir qui semblait très éloigné est revenu et nous a montré sa face. Ce n'est pas du bonheur, c'est un malheur auquel il faut nous soumettre. Pour l'instant, nous sommes délivrés d'un
joug visible. Différons d'en parler, comme si le soir qui
s'épaissit autour de nous était le commencement de la l'été où nous devons offrir les prémices de notre joie, et n'y mêlons pas la tristesse.
Deronda devina ce qu'était ce chagrin et garda le silence. 11 se leva en voyant Mirah en faire autant, et lui dit:
—Partez-vous? Je vais vous quitter aussitôt que madame Adam m'aura aidé à monter le précieux coffre dont je remettrai la clef à Mordecai; non, à Ezra! Puis-jc le nommer Ezra, maintenant? J'ai appris à penser à lui sous ce nom depuis que je vous ai entendue l'appeler ainsi.
— Oh oui! je vous en prie, appelez-le Ezra! dit d'une voix faible Mirah, qui éprouvait une timidité nouvelle sous le regard de Deronda. — Y avait-il en lui une différence réelle, ou cette différence n'existait-elle que dans ce qu'elle ressentait? Les émotions étranges et diverses do ces quelques heures l'avaient brisée; elle était sans forces, n'ayant pris aucune nourriture depuis le matin. Daniel, qui avait remarqué sa pâleur, brûlait de lui faire connaître ses sentitiments, mais il n'osa pas. Elle lui tendit la main en faisant un effort pour sourire quand il lui ouvrit la porte. Ce fut tout.
Deronda savait que Mirah croyait lui devoir de grandes obligations, et, avec sa vive sensibilité, il était indubitable qu'elle donnerait à tout désir exprimé par lui l'aspect d'un droit. Mais, si elle ne se sentait pas capable d'y céder, ce serait pour elle une peine sans cesse renaissante dans leur inévitable communion de soins pour Ezra. 11 éprouvait donc des crainlcs, inspirées non seulement par la fierté, mais encore par une tendresse extrême. De plus, son caractère de bienfaiteur semblait à Daniel un obstacle insurmontable à l'aveu de son amour, à moins que, par un hasard quelconque, il ne lui fût révélé que le cœur de Mirah l'avait déjà accepté. Donc, l'agitation, de son côté aussi, était grande.
Quant à Mirah, sa chère petite tête reposa cette nuit sur
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son oreiller virginal, exempte des soupçons qui l'avaient tant lait souffrir. Pourtant, ils n'étaient pas complètement dissipés. Elle avait au moins la certitude que Deronda ne portait pas les fers qu'elle avait supposés. Ses manières et ses paroles démontraient que des liens secrets ne pouvaient avoir d'effet déterminant sur son avenir. Mais, malgré cette concluante déduction, un malaise inexplicable gisait encore au fond de son cœur. Deronda n'aurait pas été à blâmer s'il avait eu pour madame Grandcourt une importance qui donnerait à cette dernière une certaine prise sur lui ; et la seule idée de rapports quelconques pouvant exister entre eux, lui faisait sentir encore un peu la morsure du serpent qui s'était glissé dans son jeune sein.
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Gwendolen ne consentit à rester à Gênes que peu de jours après l'arrivée de sa mère. Son empressement à quitter cette perle de la mer l'aida à reprendre ses forces et son courage.
— Je n'aimerai plus à revoir la Méditerranée, dit-elle à sa mère, qui crut comprendre l'intention de son enfant même dans sa prohibition de toute référence à son défunt mari.
Madame Davilow, quoique regardant la mort de Grandcourt comme une sévère calamité, jouissait virtuellement de la vie plus qu'elle ne l'avait fait depuis le mariage de sa fille. Son trésor lui était revenu, non pas seulement avec son ancienne affection, mais encore avec une joie évidente d'être auprès de sa mère.
— Ètes-vous là, maman? s'écria Gwendolen au milieu
de la nuit; et tout à fait comme dans sa jeunesse lorsqu'elle se sentait peureuse de ne pas dormir.
— Oui, ma chérie. Que puis-je faire pour toi?
— Rien, merci. Seulement j'aime à vous savoir là. Regrettez-vous que je vous aie réveillée?
Elle n'aurait pas fait cette question alors quelle était jeune fille.
— Je ne dormais pas, mon ange.
— Il ne me semblait pas réel que vous fussiez là, près de moi. J'avais besoin de m'en assurer. Je puis tout supporter quand vous êtes avec moi. Mais il ne faut pas rester éveillée ni inquiète à cause de moi. Il faut que vous soyez heureuse maintenant; il faut qu'enfin vous me laissiez vous faire heureuse... autrement, à quoi serais-je bonne?
— Dieu te bénisse, chère enfant! J'ai tout le bonheur désirable quand je te vois faire tant de cas de moi.
La nuit suivante, madame Davilow entendant sa fille soupirer et s'agiter, lui dit:
— Veux-tu que je te donne ta potion, Gwendolen?
— Non, maman; merci. Je ne tiens pas à dormir.
— Ce serait cependant bien bon pour toi, ma chérie.
— Ne dites pas que ce serait bon pour moi, maman, répondit-elle avec impétuosité. Vous ne savez pas ce qui serait bon pour moi. 11 ne faut pas que mon oncle et vous me contredisiez et me disiez ce qui est bon pour moi quand je sens que cela ne l'est pas!
Madame Davilow se tut et ne s'étonna pas que sa pauvre enfant fût irritable. Gwendolen reprit aussitôt:
— J'ai toujours été mauvaise pour vous, maman.
— Non, ma chérie, non.
— Si; je Tétais, insista Gwendolen. C'est parce que j'ai toujours été méchante que je suis malheureuse maintenant. Puis elle se mit à sangloter et à gémir. — Sa détermination de garder le silence sur le cours et la fin de sa vie conjugale réagissait en epanchements énigmatiques.
Mais quelques lueurs d'interprétation arrivèrent à la mère grâce aux explications fournies par sir Hugo à M. Gascoigne, et, sauf quelques omissions, par ce^dernier à sa belle-sœur. L'excellent baronnet, tout en prenant les mesures les plus
décentes au sujet de la mort de son neveu et sur lw possibilité de retrouver son corps, pensa que ce qu'il avait de plus prudent à faire, était de mettre à profit ses rapports intimes avçp le recteur pour lui insinuer adroitement le contenu du testament de Grandcourt, afin de lui adoucir le choc désagréable qu'il éprouverait inévitablement s'il rapportait chez lui ses illusions à cet égard. Il lui communiqua peu à peu cette déplaisante nouvelle. D'abord, il se contenta d'exprimer sa crainte que la veuve ne fut pas aussi splendidement pourvue que M. Gascoigne... non !... que le baronnet s'y attendait ; et enfin, après une référence vague sur les actes de la vie de Grandcourt, il dévoila les anciennes relations qui, par l'absence malheureuse d'un héritier légitime, avaient fait passer tout l'héritage dans une autre direction.
Le recteur fut profondément blessé et se rappela, plus vivement qu'il ne l'avait fait encore, combien les manières du défunt avaient été insolemment orgueilleuses ; il se souvint aussi que, dans la période intéressante qui précéda l'arrivée à Diplowdu nouvel occupant, des insinuations étaient arrivées jusqu'à lui sur les anciennes dissipations de Grandcourt et son ardeur excessive pour le plaisir. Mais il garda pour lui ses réflexions rétrospectives qu'il tut à sir Hugo : il ne voulut pas s'abaisser jusqu'à exprimer son indignation pour des faits qui lui étaient personnels ; il se comporta en homme du monde devenu un consciencieux ecclésiastique.
— Quand un homme dans la force de l'âge, dit-il, fait son testament en pleine santé, il compte vivre encore longtemps. 11 est probable que M. Grandcourt ne croyait pas que ce testament aurait jamais son effet actuel. — Après un moment de silence, il reprit: — L'effet en est pénible à plu s d'un égard. La considération de la veuve souffrira certainement de cet avantage marqué et de cette prééminence donnée au rejeton illégitime...
— A ce point de vue, repartit sir Hugo avec sa bonhomie habituelle, puisque l'enfant est là, il ne pouvait faire une meilleure disposition de ses biens. Grandcourt n'avait pas de parent plus proche qu'un cousin, et ce n'est pas une pensée bien réjouisssante que de se dire que l'on sort de la vie pour Tunique avantage d'un cousin; non. Quant à moi, je pardonne à Grandcourt cette partie de son testament. Mais ce que je ne lui pardonne pas, c'est la façon mesquine dont il a pourvu votre nièce, — notre nièce, veux-je dire, — dont la position ne sera pas plus brillante que celle de la veuve d'un docteur. Rien ne m'agace autant qu'une rancune posthume envers une femme. In homme doit avoir de la fierté et de l'affection pour sa veuve. J'en aurais, moi» J'estime infiniment ces gaillards qui, daus la guerre de Crimée, étaient tout prêts à aller au fond de la mer si leurs veuves étaient mises à l'abri du besoin.
— J'en suis d'autantplus surpris, fit observer M. Gascoigne, que, tenant la place du père de ma nièce, j'avais montré une confiance illimitée dans l'apparente libéralité de M. Grandcourt en n'exigeant pas d'avance un douaire pour elle. Vous me jugez probablement blâmable.
— Pas précisément. Je respecte un homme qui se fie à un autre. Mais croyez-moi, si vous mariez une autre nièce, fût-ce à l'archevêque de Cantorbery, liez^le par une clause. Quant à madame Grandcourt, tout ce que je puis dire, c'est que je me sens avec elle d une parenté plus proche encore, parce que je suis persuadé qu'elle n'a pas été convenablement traitée, et j'espère que vous l'engagerez k compter sur moi comme sur un ami.
Ainsi parla le chevaleresque sir Hugo, dans son dégoût de voir la jeune et belle veuve d'un Mallinger-Grandcourt laissée avec seulement deux mille livres de rente et une maisoo dans un district minier. Pour le recteur, ce revenu ne parut naturellement pas aussi mesquin qu'au baronnet; mais d*H9
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l'entretien qu'il eut avec lui, il avait dévoré sa colère en pensant à l'humiliation déversée sur sa nièce et sur ses parents les plus proches, par la divulgation de la liaison de son mari avec madame Glasher; car le bon recteur avait la naïve conviction quo sa nièce ignorait l'existence de cette femme et de ses enfants. 11 n'en fut pas de même pour madame Davilow, qui vit là une explication de ce qu'il y avait eu d'inexplicahle dans la conduite et dans les paroles de sa fille avant son engagement; mais elle ne concevait pas comment Gwendobn avait pu être instruite de ce mariage de la main gauche, et de l'existence des enfants.
— J'espère que vous ne vous attendez pas à ce que je sois riche, maman, dit Gwendolcn peu après la communication du recteur... Peut-être n'aurai-je rien!
Madame Davilow tressaillit, et, après un moment de réflexion, elle dit:
— Oh ! si, ma chérie ; tu auras quelque chose. Sir Hugo connaît le testament.
— Cela ne décide rien, s'écria brusquement Gwendolen.
— Pardon, ma chérie ; sir Hugo affirme que tu doisavoir deux mille livres de rente et la maison de Gadsmere.
— Ce que j'aurai dépendra do ce que j'accepterai. Mon oncle, pas plus que vous, ne doit chercher à me contrarier ou à me persuader là-dessus. Je ferai mon possible pour que vous soyez heureuse, mais je ne veux pas que Ton se mélo de ce qui a rapport à mon mari. Une rente de huit cents livres est-elle suffisante pour vous, maman?
— Plus que suffisante, chère enfant. Pourquoi veux-tu me donner autant? — Madame Davilow s'arrêta un instant et reprit: — Sais-tu à qui doivent revenir les biens et le reste de la fortune?
— Oui, dit Gwendolen, en faisant un geste signifiant qu'il ne fallait pas insister; je sais tout. C'est parfaitement juste, et je désire qu'il n'en soit plus jamais question.
La mère se tut et se leva pour cacher la rougeur qui envahit ses joues. Gwendolen la suivait des yeux avec cette divination que lui avait donnée l'expérience ; elle se repentit de sa brusquerie et s'écria:
— Maman, venez vous asseoir plus près de moi, et surtout ne soyez pas malheureuse!
Madame Davilow obéit; elle se mordait les lèvres pour tâcher d'arrêter les larmes qui lui brûlaient les yeux. Gwendolen se pencha sur elle et lui dit d'un ton caressant:
— Je veux être bien sage;... je le veux résolument... et bonne... oh oui !.. bonne pour vous, chère, douce, adorable maman. Vous ne me reconnaîtrez pas. Seulement, il ne faut pas pleurer.
La résolution prise par Gwendolen était de demander à Deronda si elle devait accepter de l'argent provenant de l'héritage de son mari ; si elle pouvait consentir à recevoir de quoi subvenir aux besoins de sa mère. La pauvre créature se croyait assez forte pour faire tout ce qui contribuerait à la relever dans l'esprit de Deronda.
Sir Hugo l'invita chaleureusement, ainsi que madame Davilow, à venir se -fixer momentanément chez lui, à Park- Lane, et à faire de sa maison sa demeure, aussi longtemps que son deuil et d'autres circonstances nécessiteraient leur présence dans la métropole. — Londres, disait-il, était précisément la ville où l'on pouvait le mieux vivre retirée, et il lui proposa, en outre, de faire enlever luimême de la maison de Grosvenor-Square tous les articles appartenant à Gwendolen. — Aucune proposition ne pouvait lui être plus agréable que de rester quelque temps à Park-Lane. Il lui serait facile d'y avoir une entrevue avec Daniel dès qu'elle saurait comment lui faire parvenir une lettre pour le prier de venir la voir. Pendant le voyage de Gênes à Londres, sir Hugo sachant qu'elle connaissait la
teneur du testament de son mari, se hasarda à parler devant elle et même a elle aussi, de ses futurs arrangements. La bonté naturelle du baronnet, augmentée par l'état favorable où était rentrée sa fortune et par sa compassion pour sa belle nièce, se montrait d'une sollicitude toute paternelle; il l'appelait « ma chère », et, en mentionnant Gadsmere à M. Gascoigne, avec ses avantages et ses inconvénients, il parlait de ce que < nous pourrions » faire de mieux avec celte propriété. Gvvendolen, plus pâle encore dans sa robe de deuil, gardait le silence pendant que sir Hugo, s'adressant à madame Davilow ou à M. Gascoigne. conjecturait que madame Grandcourt préférerait peut-être ne résider à Gadsmere que pendant une partie de Tannée, auquel cas il pensait qu'on pourrait le louer à l'un des négociants engagés dans les charbonnages. Sir Hugo connaissait assez l'endroit pour savoir que c'était une boîte aussi confortable et aussi pittoresque que pouvait le désirer un homme, pourvu que ses désirs fussent circonscrits dans une enceinte de charbon.
— Je ne ferais pas attention à la suie, dit le baronnet; car rien n'est plus sain, et, quand on y a ses affaires, Gadsmere peut être un paradis. Il fait bonne figure dans l'histoire du comté, par Scrogg, avec sa petite tour et sa pièce d'eau ; c'est la plus jolie estampe du livre.
— Est-ce plus important qu'Offendene? demanda M. Gascoigne.
— Beaucoup plus, répondit le baronnet. J'y suis allé avec mon pauvre frère, il y a plus d'un quart de siècle, mais je me le rappelle très bien. Les chambres peuvent n'être pas plus grandes, mais les terrains sont sur une échelle bien différente.
— Notre pauvre cher Offendene est vide, dit madame Davilow. Quand on lui a demandé de signer le bail, M. Haynes y a renoncé et personne ne Ta occupé depuis. J'aurais pu
accepter l'obligeante proposition de lord Brackenshaw d'y demeurer encore une année sans payer de loyer. J'aurais aéré et chauffé la maison.
— J'espère que vous avez trouvé quelque chose de gentil en place d'Ofïendene? dit sir Hugo.
— Un peu trop gentil, dit M. Gascoigne en souriant à sa belle-sœur. Vous n'êtes pas riche en terrain.
Gwcndolen avait été attentive quand sa mère dit qu'Offendene était vide. San souvenir se reporta vers ce séjour: elle en revit les dunes grises, les champs où paissait le bétail, lob plantations ombragées de grands arbres, les haies bien entretenues sur la route d'Ofïendene au presbytère, l'aven ne par laquelle elle arrivait à cheval et voyait sa mère où Tune de ses sœurs venir à sa rencontre. Cette demeure paisible, qui lui avait paru si fastidieuse et qu'elle avait quittée volontiers, lui revenait en mémoire comme le refuge où elle trouverait le repos après la vie agitée qu'elle venait de passer.
Sir Hugo et le recteur étaient dans les meilleurs termes. En parlant des personnes et des choses des environs de Diplow, le baronnet fut repris d'un nouvel intérêt pour cette ancienne résidence où il aval t passé ses jeunes années, et , convaincu que ce serait pour lui un devoir agréable de regagner et de renforcer son influence dans ces parages, il déclara son intention d'y passer un mois ou deux avec sa famille, avant la fin de l'automne: M. Gascoigne se réjouit de cette perspective. Bref, le voyage continua et se termina à la satisfaction mutuelle des deux voyageurs.
Gwendolen pensait constamment à Deronda; mais ayant oublié de prendre son adresse, son seul moyen de l'obtenir était de la demander à sir Hugo. Elle ne s'aveuglait pas sur les commentaires auxquels pourraient donner lieu ses signes de dépendance envers Daniel; les rebuffades de Grandcourt avaient suffisamment éclairé son orgueil. Mais la force, la ténacité de sa nature la précipitaient dans cette
dépendance; elle ne voulait, à aucun prix, perdre l'appui de Deronda, ni reculer devant l'entrevue à laquelle aspirait son âme. Quand elle fut arrivée à Park-Lane et qu'elle eut appris que le baronnet allait partir pour l'abbaye afin d'y voir sa famille pendant une couple de jours, après lesquels il reviendrait s'occuper des affaires de Gwcndolen. elle lui dit sans hésitation en présence de sa mère:
— Sir Hugo, j'aurais besoin de voir M. Deronda aussitôt que possible. Je ne connais pas son adresse. Voulez-vous me la dire, ou lui faire savoir que je tiens à lui parler?
— Je ne sais si en ce moment il est chez lui ou à l'abbaye, répondit le baronnet, mais je vais m'en assurer en lui envoyant un mot. S'il est à l'abbaye, je m'acquitterai de votre message et vous l'enverrai tout de suite. Je suis certain qu'il ne demandera pas mieux que de vous obéir.
Le baronnet avait, la persuasion que Gwendolen ressentait pour Deronda un attachement passionné dont le germe avait crû peu à peu, et ses premiers soupçons lui revinrent avec plus de force que jamais. Pour lui, c'aurait été une jolie histoire que de voir s'unir cette belle créature à son favori Dan; à son avis, ils étaient faits l'un pour l'autre, et l'insupportable mari avait disparu à point nommé. Sir Hugo aurait désiré voir cette femme charmante aussi heureuse que possible, mais un doute le contrariait; celui de savoir si le trop discret Dan n'avait pas dans la téte un plan opposé au sien et dans le cœur un amour pour une autre que l'aimable madame Grandcourt, ce qui mettrait obstacle à un mariage si bien préparé. Sir Hugo s'irritait contre Deronda à cette idée; mais il faut reconnaître que ces dispositions étaient prématurées quinze jours seulement après la mort de Grandcourt. Il arrive trop souvent à la pensée d'être en avance ou en retard.
Quoi qu'il en soit, le baronnet envoya le billet à l'appartement de Deronda, où on le trouva.
Ce ne fut pas sans appréhension que Deronda obéit au nouvel appel de Gwendolen. Ce n'était pas sa vanité, mais sa vive sympathie pour elle, qui lui faisait craindre que son cœur ne fit au sien de plus larges demandes que celles auxquelles il aurait pu satisfaire, et il redoutait que Gwendolen ne s'attachât à lui avec une insistance trop passionnée. Sa bonté native l'avait incité à la sauver de la douleur, à la protéger contre les dangers de l'isolement, et à achever la délivrance qu'il avait commencée parle rachat monitoire du collier. Mais, aujourd'hui, l'amour et le devoir l'enlaçaient dans de nouvelles obligations, et l'impulsion qui l'avait fait agir d'abord ne pouvait pas plus longtemps influer sur sa vie; cependant, elle l'occupait encore, et il éprouvait une émotion à la fois pénible et douce à l'idée d'avoir à répondre à la sollicitation de ses yeux et de ses paroles.
Il l'attendait dans le petit salon où ils s'étaient assis lors de la soirée musicale où Gwendolen lui avait dit pour la première fois que son sort dépendait de lui, et son appel s'était confondu avec le cri mélodique: Per pietà non dirmi
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addio. Seulement la mélodie était chantée par la voix chérie de Mirah. Il se promenait de long en large dans ce salon et pensait à cette jenne femme dont la vie avait, comme la sienne, subi une transformation, mais une transformation tragique vers un résultat indécis, auquel il sentait avec regret que sa propre action était encore liée.
Gvvendolen entra. Elle paraissait changée, non seulement par son vêtement de veuve, mais encore par une tranquillité d'expression plus satisfaisante que celle qu'il avait vue sur sdn visage à Gènes, dette satisfaction provenait de ce que Deronda était là; cependant, lorsqu'ils se tendirent la main, aucun sourire n'apparut sur leurs lèvres ; ils étaient oppressés par leurs souvenirs et par d'inquiètes prévisions.
— Vous êtes bien bon d'être venu, dit-elle en se laissant tomber dans un fauteuil. — Il s'assit en lace d'elle. — Je vous ai prié de venir, continua-l-elle, parce que j'ai besoin que vous m'appreniez ce que je dois faire. Ne craignez pas de me dire ce que vous croirez juste, parce que cela pourrait me paraître dur; j'ai résolu de m'y soumettre. J'ai eu peur, un jour, d'être pauvre; je ne pouvais souscrire à l'idée d'être commandée par d'autres; c'est pourquoi j'ai fait... je me suis mariée. J'ai enduré de pires maux, et je crois que je m'habituerai à la pauvreté si vous jugez que je le doive. Vous connaissez le testament de mon mari ?
— Oui, sir Hugo m'en a parlé, répondit Deronda, qui devina ce qu'elle allait lui demander.
— Dois-je accepter ce qu'il m'a laissé ? reprit-elle avec une vivacité nerveuse. Je veux vous ouvrir mon cœur. Peutêtre ignorez-vous que ce fut en grande partie à cause de ma mère que je me suis mariée ? J'étais égoïste, mais je l'aimais et je souffrais à l'idée qu'elle serait dans le besoin. Ma plus grande consolation, quand je me trouvais malheureuse, était de la savoir en meilleure situation par mon mariage. Ce serait une souffrance pour moi si elle étai t <
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nouveau dans le dénuement. J'ai pensé qu'en n'acceptant que ce qui peut strictement suffire à son entretien... et pas plus... rien pour moi,., je ne ferais pas mal; car j'étais bien précieuse pour ma mère !... et il m'a pris à elle!... et il croyait... et si elle avait su...
Kilo n'en put dire davantage. Elle s était préparée à cette entrevue sans penser à autre chose qu'à la question intéressant sa mère; mais il en avait découlé des pensées et des raisonnements qu'il lui était difficile de formuler, et ces .souvenirs périlleux qui accouraient en foule, rendaient ses paroles de plus en plus agitées et tremblantes. Elle avait baissé les yeux et regardait ses mains, dont les bagues étaient absentes, à l'exception de son anneau de mariage.
— Ne vous faites pas de mal en parlant de ces sortes de choses, dit tendrement Deronda, cela n'est pas nécessaire; le cas est très simple. Je crois pouvoir le juger sainement. Vous me consultez parce que je suis le seul à qui vous ayez confié la partie douloureuse de votre existence, et je comprends vos scrupules. — 11 ne continua pas, voulant lui laisser le temps de se remettre. Son sil »nce parut plein de bonté à (iwendolen, qui osa lever
yeux et le regarder quand il reprit:
— Vous avez conscience de quelque chose que vous considérez comme un crime envers le défunt. Vous croyez avoir perdu tout droit de vous dire sa femme. Vous reculez devant l'idée de prendre ce qui vient do lui. Vous désirez demeurer pure en ne profitant en rien de sa mort. Votre cœur vous pousse à vous punir, à châtier l'être qui a désobéi à votre meilleur vouloir, le vouloir qui luttait contre la tentation. J'ai connu moi-même un sentiment de ce genre. Me comprenez-vous?
— Oui ; je désire être bonne, ne pas ressembler à ce que j'ai été. J'essayerai de supporter ce que vous croirez
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devoir m'imposer. J'ai déjà tâché de vous dire ce qu'il y a de pire en moi. Que dois-je faire ?
— Si personne que vous n'était intéressé à cette question, j'oserais à peiLe insister contre votre résolution; mais je me guide sur votre sollicitude pour madame Davilow, qui me parai! juste. Je ne pense pas que les devoirs do votre mari envers vous soient annulés par aucune action que vous ayez commise. Il est entré volontairement dans voire vie. et il en a alleclé le cours de la manière la plus tyrannique. Ma laissant même ce point à l'écart, il était obligé, dans sa position, de pourvoir à l'entretien de votre; mère, el il a naturellement compris que, si ce testament devait avoir son effet, elle partagerait la provision faite pour vous.
— Elle a eu huit cents livres par an. Je pensais les prélever et abandonner le reste, dit Gwendolen.
— Votre devoir n'est pas de limiter cette clause. Vous en feriez une énigme pénible pour madame Davilow. Un revenu dont vous vous priveriez lui rendrait le sien trop amer. Votre situation aussi deviendra difficile. Nous avons été d'accord à Gènes que le fardeau qui surcharge votre conscience ne doit èlre connu de personne. Votre avenir sera beaucoup plus bienfaisant si vous épargnez aux autres la peine que leur causerait cette certitude. A mon avis, vous n'avez qu'à adhérer aux clauses du testament de votre mari, et à laisser à vos remords le soin de vous dire l'usage le meilleur que vous pourrez faire de voire indépendance.
— Je me soumets à votre décision ; mais quelle autre chose ferai-je encore? — Elle ne put dire que ces seules paroles, et mémo ce fut trop dans l'état d'émotion où elle était ; elle sentit son impuissance et ne put retenir de grosses larmes qui tombèrent de ses yeux. Deronda souffrait aussi; mais les conséquences imminentes étaient
trop visibles pour qu'il ne se sentît pas obligé à un effort de conscience. Quand elle eut séché ses larmes, il lui dit d'un ton affectueux :
— Vous irez bientôt à la campagne avec madame Davilow ?
— Oui, dans huit ou dix jours.
Elle attendit un peu et reprit :
— Je veux être bonne pour elles toutes. .. Elles peuvent être plus heureuses que moi : n'est-ce pas le mieux que je puisse faire ?
— Je le crois. Ce devoir n'est pas douteux et il en fera naître d'autres pour vous. Votre vie, considérée comme une dette, peut sembler, à distance, la plus triste des existences ; mais il n'en sera réellement pas ainsi. Ce qui attriste la vie, c'est le manqua de but ; mais, quand on a commencé à agir dans le but pénitentiel et aimant que vous avez dans l'Ame, il arrive des satisfactions inattendues, et vous verrez votre vie croître et fleurir comme une plante.
Elle tourna les yeux vers lui avec le regard d'un homme altéré qu'attire le murmure d'une source qu'il n'a pas encore vue.
Cette douleur, reprit-il, vous est arrivée pendant que vous êtes encore bien jeune.... Essayez d'y penser, non comme à une spoliation de votre vie, mais comme à une préparation.
Quelqu'un qui aurait entendu les intonations de sa voix aurait cru qu'il intercédait pour, son propre bonheur.
— Voyez! vous avez été sauvée des maux les plus affreux qui pouvaient résulter de votre mariage... Vous avez senti que vous commettiez un tort... Vous avez eu une vision d'acte injurieux, égoïste, une vision de dégradation possible. Pensez qu'un ange, vous voyant sur la
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route de Terreur, vous a pris par la main et vous a montré l'horreur de la vie que vous deviez éviter. Puisque cela vous est arrivé dans votre printemps, pensez-y comme à une préparation. Vous pouvez, vous voulez être une des femmes les meilleures et vous conduire de façon que les autres s'estiment heureux que vous soyez née.
Ces paroles furent pour Gwendolen comme l'attouchement consolateur d'une main miraculeuse. Des émotions diverses parcoururent tout son être avec une force qui semblait le commencement d'une nouvelle existence, tant est fécond l'espoir divin du relèvement moral. Mais cette nouvelle éxistence, elle ne pouvait la séparer de la présence de Deronda ; elle ne demandait pas qu'il l'aimât, ni qu'il s'attachât à elle ; non ! elle ne voulait que respirer le souffle de son esprit. Elle ne répondit pas. Daniel s'avança, et, lui tendant la main, dit:
— Je ne veux pas vous fatiguer.
Elle tressaillit à l'idée qu'il allait partir et mit sa main dans la sienne, sans rien dire.
— Vous paraissez encore souffrante. Vous n'êtes pas redevenue vous-même, ajouta-t-il en lui serrant la main.
—Je dors peu, répondit-elle avec son ancien accent découragé. Les choses se renouvellent en moi, toujours les mêmes ; elles reviennent, elles reviendront sans cesse, murmura-t-clle en frissonnant.
— Elles s'affaibliront graduellement, dit Deronda, qui ne pouvait pas se décider à lâcher sa main, ni à s'éloigner brusquement.
— Sir Hugo a le projet de venir demeurer à Diplow. dit- elle. Vous y viendrez aussi ?
— Probablement, répondit-il ; mais, sentant que ce mot était trop froid, il ajouta comme correctif : — Oui, j'irai; puis il laissa aller sa main après une pression amicale dont la signification voulait dire : « Au revoir! »