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— Je no suis gêné qm dans ma respiration. Vous qui pouvez habiter de vastes palais entourés de verdure, vous trouvez ceci une étroite prison. Je le comprends, mais je ne puis vous dire: * Allez! »
— La campagne serait comme un bannissement pour moi pendant que vous Mes ici, répondit Deronda en se levant et en s'éventant avec son mouchoir. Je considère cette chambre comme la plus heureuse du monde, et je puis m'imaginer que je suis en Orient, puisque je dois me préparer à y aller un jour. Seulement, je n'y porterai ni cravate, ni bague aussi lourde que celle-ci, ajouta-t-il en s'arrêtant pour ôter ces deux objets qu'il déposa sur une petite table d'acajou, derrière Ezra, dont la table de travail était beaucoup plus grande et chargée de livres et de papiers.
— Je porte toujours cette mémorable bague depuis que je suis revenu, reprit Daniel en se rasseyant; mais je suis tellement sybarite, que je l'ôte comme j'ôterais un fardeau, quand j'ai quelque chose à faire. Je comprends pourquoi les Romains avaient des anneaux d'été, si toutefois ils en eurent. Ah ! maintenant cela va mieux.
Ils furent bientôt absorbés dans leur travail. Deronda lisait un manuscrit en hébreu de rabbin qu'Ezra corrigeait et commentait ; ils ne firent aucune attention à Lapidoth lorsqu'il rentra et qu'il alla s'asseoir dans le fond de la pièce. Ses yeux errants et toujours actifs s'arrêtèrent sur la bague qui étincelait sur l'acajou foncé. 11 en était à chercher comment il s'y prendrait pour demander une somme d'argent à Deronda, lorsqu'au milieu de ses réflexions, cette bague, qu'il avait déjà vue au doigt de son propriétaire el qui excitait sa convoitise, lui apparut tout à coup à portée de sa main. Certes sa valeur était inférieure à la somme qu'il aurait voulu recevoir ; mais elle était là, miroitante et scintillante devant lui, l'attirant irrésistiblemenl.
Il se dit que, s'il s'en emparait, il pourrait partir et échapper ainsi aux restrictions qui lui étaient imposées; ce qui appartenait à Deronda ne faisant qu'un avec ce qui appartenait à ses enfants, leur père ne serait pas poursuivi s'il la dérobait. Lapidoth n'avait pas encore commis de vol ; le vol est une sorte d'appropriation punie par la loi ; mais prendre cette bague d'un parent ou d'un ami, ce n'était pas un vol à ses yeux. Cependant, il préférait descendre, attendre la sortie de Deronda et lui faire la demande qu'il avait projetée. Il se leva et alla regarder par la fenêtre, sans cesser de voir ce qui était derrière lui. Malgré tout, il voulait descendre. Mais il arriva qu'en frôlant la petite table, ses doigts touchèrent la bague, et, sans savoir cornmont, il se trouva hors de la chambre, le bijou dans sa main. Il s'ensuivit qu'il prit son chapeau et quitta la maison. L'impossibilité de revenir chez ses enfanls ne le troubla pas, et, avant d'avoir franchi la grille du square, il se voyait déjà ayant vendu la bague ets'embarquantsur un navire.
Deronda et Ezra s'aperçurent à peine de sa sortie; mais Mirah étant rentrée peu après, il y eut une interruption forcée. Elle n'avait pas encore ôté son chapeau, que Daniel s'était levé pour lui serrer la main. Confuse et embarrassée, elle dit en rougissant:
— Je ne suis revenue que pour m'assurer si on a donné à Ezra sa nouvelle tisane, car je dois aller chez madame Meyrick.
— Permettez moi de vous accompagner, dit Deronda. Je ne veux pas fatiguer Ezra davantage, et puis j'ai le cerveau en feu. J'ai besoin, comme vous, de voir madame Meyrick. Puis-je y aller avec vous?
— Oui, répondit-elle en rougissantplusfort, car elle voyait bien que quelque chose d'insolite se passait dans l'esprit de Daniel. — Elle s'empressa de sortir pour chercher la boisson de son frère. Pendant un instant, Deronda ne pensa
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qu'à la course qu'il allait faire avec Mirah ; mais, quand elle revint, apportant la tisane pour Ezra, il se rappela tout à coup qu'il avait ôtc sa cravate et s'écria :
— Excusez ma tenue ! Je n'aurais pas du me montrer ainsi; Puis il courut à la petite table pour y prendre sa cravate ;
mais, stupéfait de n'y pas voir sa bague, il poussa un cri, et dit:« Bonté du ciel! où donc est ma bague? » et il se mit à la chercher par terre.
Ezra jeta des yeux inquiets autour de lui, pendant que Mirah, prompte comme l'éclair, s'était baissée pour chercher aussi, en disant : « L'aviez-vous posée là? »
— Oui, répondit Daniel, qui croyait sa bague tombée et la cherchait sur le tapis. Mais une affreuse pensée était venue glacer Mirah, qui devint pâle comme une morte.
— Où est mon père ? murmura-t-elle à l'oreille d'Ezra, qui hocha la téte sans répondre ; leurs yeux se rencon- Irèrent; ils s'étaient compris. C'était terrible. De nouveau elle se traîna par terre.
— Ne l'avez-vous pas trouvée ? demanda-t-elle précipitamment.
11 vit son regard effaré ; il devina la cause de son trouble et dit:
— Peut-être l*ai-je mise dans ma poche ? en faisant semblant de l'y sentir. Mais elle ne le perdait pas de vue.
— Elle n 'y est pas ! s'écria-t-elle ; vous l'aviez mise sur la table !
Aussitôt elle sortit en courant. Daniel la suivit. Elle était descendue voir où était son père; il ne se trouvait pas dans le parloir. Elle ouvrit la porte de sa chambre à coucher, regarda la place où, d'habitude, il accrochait son chapeau : il n'était pas là ! Alors, se retournant, les mains convulsivement serrées l'une contre l'autre, les lèvres pales, elle alla regarder par la fenêtre. Elle revint ensuite auprès de Deronda, qui. en voyant son agitation, n'avait
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pas osé lui parler. Elle le regarda, sans qu'un mot put sortir de sa bouche; elle semblait accepter tacitement ce déshonneur devant lui. Mais, prenant ses petites mains dans les siennes, Daniel lui dit d'un ton d'adoration respectueuse :
— Mirali, laissez-moi croire qu'il est mon père comme le vôtre. . . laissez-moi croire que nos douleurs, nos malheurs ou nos joies ne peuvent être séparés,.. Je préfère souffrir avec vous, partager votre chagrin que de partager la joie la plus enivrante avec une autre femme. Dites que vous ne me repoussez pas !... dites que vous me permettez de tout partager avec vous!... dites que vous me promettez d'être ma femme!... dites-le maintenant. J'ai douté si longtemps, et j'ai du pendant si longtemps voifs cacher mon amour! Dites que je puis et que je pourrai toujours vous prouver que je vous aime de l'amour le plus tendre !
Mirah ne passa pas d'un seul coup de l'angoisse à la conviction que dans ce moment de désespoir et de honte, Deronda se soumettait au tribut le plus cher qu'un homme puisse payer à une femme. Aux premiers mots, elle n'avait senti qu'une consolation bien douce qu'elle rapportait à la bonté de Deronda. Mais, graduellement, l'assurance délirante d'un bonheur inespéré prit possession de tout son être. Son visage rayonna sous celui de Deronda penché vers elle; elle le contemplait avec une ardente gravité, et, quand elle eut reconnu avec une religieuse gratitude qu'il la jugeait digne du plus grand bonheur; quand il cessa de parler, elle ne put rien dire : elle ne put que se hausser, poser ses lèvres sur les siennes et les baiser, comme si c'était le plus simple oui. Ils demeurèrent ainsi, se regardant avec des yeux ravis, les mains entrelacées, trop heureux pour faire un mouvement, car c'aurait été se quitter un instant. Enfin, elle murmura comme dans un soupir:
— Allons consoler Ezra!
Sir Hugo mit à exécution son plan de passer une partio de l'automne à Diplow, et, au commencement d'octobre, .sa présence avait jeté de l'animation et de la gaieté dans tout le voisinage, depuis les superbes châteaux de Bratv kenshaw et de Quetcham, jusqu'aux modestes salons bourgeois de Wancester; car sir Hugo tenait à se montrer affable et aimait à se poser en libéral de bonne souche. Aussi, fit-il de Diplow la plus agréable des résidences en étendant ses invitations jusqu'aux vieux avoués de Wancester et aux jeunes curés des villages, mais en ayant soin défaire un choix judicieux et une combinaison intelligente de ses invités; ainsi, lord Brackenshaw n'aurait pas été flatté de se trouver à côté de Robinson, le procureur; mais Robinson à son tour, se serait senti piqué si on l'avait mêlé à des gens qui pouvaient passer pour ses égaux. Sur tous ces points sir Hugo fut assez bien renseigné pour gagner de la popularité et procurer du plaisir aux autres, deux résultats s'accordant on ne peut mieux avec son caractère. Le recteur de Pennicote trouvait désormais
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à Diplow une réception tout opposée à la tolérance hautaine qui l'accueillait pendant le règne de Grandcourt. Ce n'était pas seulement parce que le baronnet goûtait la société de M. Gascoigne, mais aussi parce qu'il désirait conserver avec lui une relation d'amitié marquée à cause de madame Grandcourt, pour laquelle le chevaleresque sir Hugo se sentait de mieux en mieux disposé.
• Quand Deronda se fut engagé à Mirah, il crut indispensable de faire à sir Hugo l'exposé complet de sa position et de ses vues, mais il préféra le lui communiquer par lettre. 11 avait plus d'un pressentiment que son paternel ami serait mécontent, sinon peiné, en apprenant comment il allait disposer de son avenir, et il voulait éviter une collision verbale qui change quelquefois une observation inno- . cente en une offense impardonnable. Bien que la lecture de cette lettre ne causal pas trop de surprise à sir Hugo., il en ressentit cependant de la contrariété. Il crut trouver du soulagement en usant de sa ressource habituelle, c'est-à-dire en communiquant la missive à lady Mallinger, qui manifesterait assurément un étonnement qu'il pourrait combattre comme déraisonnable, ce qui diminuerait d'autant le poids de son mécontentement. Mais lady Mallinger ne formula aucune opposition irritante contre le mariage projeté ; l'excellente dame se contenta de faire observer qu'elle n'avait pas rêvé cela quand Mirah vint chanter chez elle et donner des leçons à Amabel. Elle avoua aussi, mais avec un peu d'hésitation, qu'elle avait pensé qu'après un délai convenable, Daniel épouserait madame Grandcourt, — car il était bien remarquable que justement il se fût trouvé à Gênes a point nommé, — et, comme elle n'aimait pas les veuves, elle croyait que ce mariage aurait été préférable à une union avec les juifs. L'opinion de sir Hugo était si bien la même, qu'il ne trouva rien à contredire, et sa mauvaise humeur, qui aurait
sans doute trouvé une issue si sa femme avait réfuté sa conclusion en faveur de Gwendolen, ne put se faire jour. Il pria lady Mallingor de ne pas souffler mot de cette affaire avant une plus ample information, et il se dit à luimême que, si c'était un coup fAcheux pour la jeune veuve, plus longtemps elle l'ignorerait, mieux cela vaudrait, surtout dans l'état actuel de ses nerfs. En attendant, s->n séjour à Diplow avec sa famille lui permit de continuel' ses al tentions paternelles à Gwendolen, et lady Mallinger, malgré son peu de goût pour les veuves, se montra toute disposée à le seconder.
La réinslallation à Oflendene s'était effectuée, et Gwendolen, en revenant l'occuper, conserva un calme au delà • des espérances de sa mère. Elle faisait l'expérience de cette douce mélancolie qui arrive â la suite de la renonciation aux exigences et de l'acceptation du bien ordinaire de l'existence. Elle s'appuyait désormais sur chaque mot de Deronda pouvant lui donner de la force pour résister aux atteintes du désespoir ; elle était soutenue aussi par la perspective de le revoir bientôt, car elle ne se l'imaginait pas autrement que toujours à sa portée : le suprême besoin qu'elle avait de lui l'aveuglait sur sa vie, qu'elle remplissait par ses relations avec lui.
Diplow étant à une moins grande distance de Londres que l'abbaye, Daniel ne tarda pas à y venir. Il aurait voulu emmener Ezra et Mirah vivre au sein d'une température plus douce sur la côte, pendant qu'il faisait préparer un appartement dans lequel Mirah entrerait comme sa femme et où tous deux réunis pourraient veiller sur leur frère. Mais Ezra demanda à ne point changer, à moins que ce ne fût pour aller avec eux en Orient. Tout en s'occupant des préparatifs de son mariage, qui devait se célébrer dans une couple de mois, Deronda voulut avoir avec le baronnet un long entretien sur ses ressources personnelles et ses affaires
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on général; c'était une raison pour ne pas différer sa visite à Diplow. Il tenait aussi à s'acquitter de la promesse qu'il avait faite à Gwcndolen. Deux fois il fit le voyage de Diplow et deux fois il la vit, et pourtant il revint à Londres *ans lui avoir rien dit de son changement do position ni de sos projets d'avenir. Il se blâmait; mais il redoutait le moment de cet aveu à cause de la peine qu'elle en éprouverait immanquablement. Dans la première entrevue. Gwendolen fut si absorbée par ce qu'elle avait à lui dire, elle lui adressa tant do questions auxquelles il dut répondre sur l'arrangement de sa vie, qu'il recula devant l'idée de lui parler et de lui infliger une blessure au moment où elle tendait ses mains vers lui et implorait son secours. Quand, à la seconde visite, il arriva résolu à la préparer à " la révélation, il la trouva dans un état de torpeur complet ; elle s'affaissait sous d'affreux souvenirs qui la brisaient el qui l'empêchaient de songer à autre chose qu'à sa misère. Elle pleura, elle eut une crise hystérique pendant laquelle sa seule crainte, disait-elle, était qu'il ne la' méprisât toujours. Il ne put donc faire autre chose que de tâcher delà calmer par de bonnes paroles, car ce n'était pas le moment do l'accabler avec une nouvelle douleur.
Le temps s'écoulait cependant, et il sentit que son devoir lui commandait de ne pas différer davantage. Il n'aurait pu lui faire cette communication par écrit, c'eût été se montrer cruel à son égard, ni la lui faire apprendre par une autre personne. Il retourna donc à Diplow , décidé à courir tous les risques plutôt que de la laisser plus longtemps dans l'ignorance.
Cette fois, Deronda trouva Hans Mevrick installé chez sir Hugo, ayant déjà commencé le portrait des trois petites filles, « dans le style de Gainsborough », et variant son travail par des excursions à Pennicote, pour faire plus ample connaissance avec les Gascoigne. La viva-
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cité de gestes et d'allures de Hans paraissait revenue. Mais Deronda crut découvrir encore un peu de dissimulation dans son air jovial.
— Depuis quand êtes-vous arrivé, Hans ? lui demandais 1 après avoir été le rejoindre sur la pelouse où il faisait une étude des arbres et du banc exigé.
— Il y a dix jours, un peu avant l'époque fixée par sir Hugo. J'ai fait route avec Rex Gascoigne,et j'ai demeuré deux jours au presbytère. Je connais tous les cancans qui cou* rent de ce côté : je sais ce qu'est l'intérieur du charron, et j'ai assisté à l'examen d'une école de bambins. Heureusement que sœur Anne m'accompagnait; sans cela, j'aurais été mis à mal par trois marmots et un idiot, à cause de mes grands cheveux et de mon aspect général qui se sépare du type de beauté accepté par les naturels de Pennicote. Quoi qu'il en soit, le village est idyllique. Le seul défaut que je lui trouve, c'est d'avoir un cure trop brun, avec de larges épaules ; quant aux Gascoigne, ils sont parfaits, et de plus, parents de la duchesse Van Dyck. Je n'ai pu l'apercevoir que de loin dans sa i-obc noire, car elle ne se montre pas aux visiteurs.
— N'était-elle pas au presbytère? demanda Deronda.
— Non ; mais on m'a conduit à Offendene pour voir la vieille maison, et, comme conséquence, j'ai été reçu par la famille de la duchesse. Je suppose que vous y avez été et que vous n'ignorez pas ce qui la concerne.
— Oui, j'y suis allé, répondit froidement Daniel.
— Cela ne manque pas de charme. C'est une excellente retraite pour une veuve aux aventures romanesques, car il paraît qu'elle a eu plusieurs romans. Je crois avoir deviné qu'il s'en est glissé un entre elle et mon ami Rex;
— Alors, ce ne serait pas longtemps avant son mariage, dit Deronda avec un intérêt réel, car elle n'habitait Offendene que depuis un an. Comment avez -vous su cela ?
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— Oh ! mon Dieu, c'est bien simple. Comme je sais ce que c'est que d'être un pauvre diable, j apprends à distinguer les signes de misère chez les autres. J'ai remarqué que Rcx ne va jamais à Oftendcnc et qu'il n'a pas vu la duchesse depuis qu'elle y est revenue ; de plus, miss Gascoigne a laissé échapper quelques mots qui me prouvent qu'autrefois Rex a été amoureux fou de sa belle cousine. Je ne sais pas quel rôle elle a joué dans la pièce. Peut-être le duc est-il venu et l'a-t-il enlevée 1 C'est toujours ce qui arrive quand un jeune homme exceptionnellement bon se laisse enguirlander par un attachement. Je comprends maintenant pourquoi Gascoigne parle de faire de l i loi sa maîtresse et de rester célibataire. Mais ce sont des résolutions prématurées. Puisque le duc ne s'est pas noyé par égard pour vous, il peut se faire que ce soit par égard pour Rex. Qui sait ?
— Est-il donc absolument nécessaire que madame Grandcourt se remarie ? demanda Deronda.
— Monstre ! répliqua Hans, voulez-vous donc qu'elle porte votre deuil toute sa vie ; qu'elle brûle dans une sultee perpétuelle pendant que vous- êtes vivant cl heureux ?
Daniel ne répondit rien; mais il parut si contrarié, que Hans changea d'entretien. Quand il fut seul, il haussa les épaules à la pensée que peut-être y avait-il eu entre Daniel et la duchesse un sentiment plus fort que Mirah n'aimerait à le savoir. « Pourquoi n'est-elle pas éprise de moi ? se dit-il en riant ; elle n'aurait pas eu à craindre de rivale. Jamais une femme n'a voulu discuter théologie avec moi. »
Il n'y a rien d'étonnant à ce que Deronda eût tressailli en entendant cette plaisanterie. Elle touchait à des sens*\tions qui déjà le faisaient trembler, dans la prévision d'une peine à laquelle les paroles de Hans donnaient plus
de réalité encore, car il avait la ferme résolution de ne pas reculer devant l'épreuve. Le lendemain, il se rendit à Offendcne. Il y avait préalablement envoyé un mot pour savoir de Gwendolen si elle pourrait le recevoir. Elle l'attendait dans le vieux salon qui avait déjà été le témoin de plus d'une crise dans sa vie, et paraissait moins triste qu'elle ne l'avait encore été depuis la mort de son mari. Si son visage n'était pas éclairé par un sourire, il laissait discerner du moins une calme possession d'elle-même, contrastant de tous points avec l'état où il l'avait vue la fois précédente. Dès qu'ils se furent assis à peu de distance l'un de l'autre, elle dit :
— Vous craigniez de venir parce que dernièrement vous m'aviez vue au comble de la désolation ; mais il n'en est plus de même aujourd'hui. J'en ai été bien peinée. Je me suis fait une raison; je ne veux pas perdre tout espoir ; je veux me montrer aussi calme que possible, car je ne voudrais pas vous ennuyer.
Il y avait dans son accent et dans son regard une douceur inaccoutumée, qui fit penser à Deronda que la tâche dont il allait s'acquitter était bien cruelle, mais il se crut obligé de faire de sa réponse le commencement de cette tâche.
— Je suis triste aujourd'hui, dit-il, parce que j'ai des choses à vous dire qui vous feront peut-être supposer que j'ai manqué de confiance en vous en les taisant si longtemps. Ces choses touchent à mon sort et à ma vie, elles ont rapport à mon avenir. 11 me semble que ce serait mal répondre à la confiance que vous avez placée en nui si je ne vous donnais une idée des événements qui out occasionné pour moi de grands changements. Mais chaque fois que nous nous somm es vus, c'est à peine sij'ai eu le temps d'aborder les sujets qui, en réalité, me touchaient moins que les épreuves par lesquelles vous avez passé.
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Il y avait comme une tendresse timide dans la voix de Deronda, qui s'arrêta en lui jetant un regard compatissant.
Un sentiment de surprise se peignit sur lo visage do Gwendolen. Elle pensa sur-le-champ à un changement dans sa position vis-à-vis de sir Hugo et de la fortune du baronnet. Elle lui dit donc :
— Vous n'avez jamais pensé qu'à ce qui pourrait me ' venir en aide et j'ai été bien ennuyeuse. Comment au-
riez-vous pu m'apprendre toutes ces choses ?
— Peut-être vous étonnerez-vous, reprit Deronda, que que je n'aie su que récemment quels étaient mes parents ?
Gwendolen ne s'étonna pas ; seulement elle se sentit rassurée en pensant que ses prévisions étaient justes. Deronda continua :
— Si vous m'avez rencontré en Italie, c'est que j'y étais pour connaître ma mère. Elle avait voulu qu'on me laissât ignorer mon extraction ; elle s'était séparée de moi après la mort de mon père, quand j'étais encore au berceau. Mais* aujourd'hui qu'elle est atteinte d'une maladie qui ne pardonne pas, elle a senti qu'elle ne devait pas garder ce secret plus longtemps. Elle avait tenu surtout à ce que l'on ne me dîtj pas que je suis juif.
— Juif 1 s'écria Gwendolen avec étonnement. Deronda rougit et s'abstint de répondre; quant à elle*
les yeux baissés, elle s'efforçait de trouver une issue pour sortir d'embarras. Enfin, elle parut être arrivée à se former un jugement* car elle regarda de nouveau Deronda et lui dit :
— Quelle différence cela fait-il ?
— Une très grande pour moi, répondit-il. Mais il no" put continuer ; il trouvait la situation dimeilë ; la distance entre ses idées et colles de Gwendolen étant trop grande.
Elle réfléchit encore et dit d'un ton pénétré :
— J'espère que vous n'aurez rien à regretter. Vous êtes le même que si vous n'étiez pas juif.
Elle tenait à le bien convaincre que rien ne pouvait affecter la manière dont elle le considérait, ni celle par laquelle il pouvait influer sur elle. Ce malentendu vint en aide à Deronda.
— La découverte, dit-il, a été loin d'être pénible pour moi. Je m'y étais préparé graduellement et j'en ai été heureux. Je suis intimement lié avec un juif très remarquable, dont les idées m'ont tellement attiré, que j'ai entrepris de consacrer la meilleure partie de ma vie à les effectuer, si cela m'est possible.
De nouveau Gwendolen se sentit frappée, de nouveau elle laissa flotter sur lui son regard alarmé. Ce n'ept pas qu'elle rattachât ces paroles à Mirah ou à son frère, mais elles lui causèrent .un pressentiment de crainte. Il ne pouvait deviner ce qui se passait en elle et chercha le moyen le moins brutal de lui faire sa révélation.
— C'est pour cela, reprit-il, que bientôt je me verrai forcé de quitter l'Angleterre pour quelque temps, pour quelques années. Je compte aller en Orient.
L'énonciation devenait plus claire et par conséquent l'agitation de Gwendolen plus grande.
— Mais vous reviendrez ? dit-elle sans pouvoir retenir ses larmes.
— Si je vis, dit-il, quelquefois.
Il ne pouvait se décider à lui en apprendre davantage, à moins qu'elle ne le questionnât.
— Qu'allez-vous faire ? lui demanda- t-elle d'une voix timide. Puis-je comprendre vos idées, ousuis-je trop ignorante?
— Je vais en Orient pour mieux connaître la condition de mes frères dans divers pays. L'idée dont je suis possédé
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est de rendre à ma race une existence politique, en en faisant de nouveau une nation, en lui donnant un centre national comme les Anglais en ont un, quoique eux aussi scient répandus sur la surface du globe. Cette tâche s'offre à moi comme un devoir; je suis résolu à la commencer, encore bien que faiblement. J'y consacrerai ma vie. Je pourrai éveiller en d'autres esprits un mouvement comme celui qui a été éveillé dans le mien.
Un long silence suivit ces paroles. Le monde sembla devenir plus vaste pour la pauvre Gwendolen, qui se vit plus solitaire et plus impuissante que jamais. La pensée qu'il pourrait revenir après avoir été en Orient s'évanouit devant celte annonce de si grands projets, dans lesquels elle ne devait compter que comme un atome. Elle demeurait assise comme une statue, les mains croisées Tune sur l'autre, les yeux fixes. Enfin, elle put regarder Dcronda et lui dire d'une voix tremblante:
— Est-ce tout ce que vous avez ù m'apprendre ?
Cette question fut pour lui comme un trait de lumière.
— Le juif dont je viens de vous parler, reprit-il non sans un peu de trouble, l'homme remarquable qui a si puissamment influé sur mon âme, ne vous est pas totalement inconnu... C'est le frère de miss Lapidoth, que souvent vous avez entendue chanter.
Un flot de souvenirs passa sur Gwendolen et se répandit en vive rougeur sur sa figure et sur son cou. Elle se rappela le jour de sa visite chezMirah, alors qu'elle entendit la voix de Deronda, qui lisait de l'hébreu avec son frère.
— Il est bien malade,., il est près de la mort, continua Daniel, qui s'arrêta brusquement. Il sentit qu'il fallait attendre. Peut-être devinerait-elle le reste?
— Vous a-t-elle dit que je suis allée chez elle? demanda Gwendolen en le regardant avec attention.
— Non, je no comprends pas ce que vous voulez dire. Elle détourna les yeux et demeura pensive. Peu à peu
la rougeur de son visage disparut et fit place à une pâleur livide. Enfin, sans lever les yeux, d'une voix basse et mesurée, elle lui dit:
— Mais pouvez-vous lepauser?...
— Oui, répondit-il gravement, je vais l'épouser.
Gwendolen trembla de tout son corps, ses yeux se dilatèrent comme si elle apercevait devant elle un objet effrayant : elle étendit les bras, et s'écria d'un accent désolé et larmoyant :
— J'avais dit que je serais abandonnée ! J'ai été une femme cruelle, et je suis abandonnée!...
L'angoisse de Deronda devint intolérable. Il lui prit les mains, les serra dans les siennes et tomba à genoux. Elle était victime de son bonheur, et il semblait lui en demander pardon.
— Je suis cruel aussi, je suis cruel, répéta-t-il avec une sorte de gémissement et en l'implorant du regard.
Cette attitude et cet attouchement semblèrent dissiper son affreuse vision et le regard douloureux de Daniel la fit revenir à elle. Déjà elle en avait vu de semblables sur son visage, et notamment lorsqu'ils étaient ensemble dans la bibliothèque de l'abbaye. Ses sanglots éclatèrent et ses larmes coulèrent épaisses. Daniel ne voulait pas lâcher ses mains; il les tenait toutes doux dans une des siennes, et de l'autre il lui passait son mouchoir sur les yeux. Elle le laissait faire, comme une enfant docile, et s'efforçait de parler malgré les sanglots qui entrecoupaient sa voix:
— Je l'ai dit... je l'ai dit... que je serais meilleure... à cause de vous... pour vous avoir connu...
Les larmes de Daniel coulaient aussi. Elle retira une de ses mains qui tenait la sienne et, à son tour, elle essuya les pleurs qui tombaient des yeux de Deronda.
D A TU El, DER0NDA
— Nous ne serons pas tout à fait séparés, dit-il; je vous écrirai toujours... quand jo le pourrai. Me répondrczvous?
11 attendit jusqu'à co qu'elle eut murmuré:
— J'essayerai.
— Je serai encore plus avec vous que par le passé, continua Daniel en lâchant sa main et en se relevant. Si nous avions été souvent ensemble nous aurions trop senti les différences qui nous séparent. Peut-être ne nous revoirons-nous plus, mais nos esprits se rapprocheront.
Gwendolen ne répondit pas et se leva aussi. Elle sentit qu'il allait partir et que rien ne pourrait l'en empêcher. Deronda aurait voulu la quitter ainsi, mais c'était difficile, car sos yeux étaient fixés sur lui et le retenaient. 11 lui lendit la main; elle y posa la sienne et dit:
— Vous avez été bien bon pour moi et je ne le méritais pas!.. J'essayerai... Je lâcherai de vivre ; je penserai à vous... Quel bien ai-je fait?.. Bien que du mal. Que je ne sois pas un mal pour vous!... Ce sera meilleur pour moi...
Elle ne put achever. Elle se pencha en avant, le baisa sur la, joue et Deronda lui rendit son baiser. Puis, il partit.
Madame Davilow entra peu après et trouva sa fille
assise.
— Gwendolen, ma chérie, tu parais bien sou lira nie, ditelle en prenant les mains glacées de sa fille.
— Oui, maman; mais n'en soyez pas effrayée, réponditelle en fondant en larmes.
Sa mère la fit mettre au lit et resta auprès d'elle. Durant le reste du jour et une partie de la nuit, elle eut des crises nerveuses fréquentes, au milieu desquelles, en pleurant, elle disait à sa mère :
— Ne soyez pas effrayée, maman... Je vivrai!... Je veux vivre!...
DANIEL DKRONDA
Enfin elle s'endormit, et, quand elle se réveilla le lendemain matin, elle vit sa mère et lui dit tendrement:
— Ah! pauvre maman!... vous m'avez veillée! vous êtes restée près de moi!... Ne soyez pas malheureuse... Je vivrai,.. Je serai meilleure...
Parmi les bénédictions de l'amour, il n'en est pas de plus exquise que la conviction qu'en unissant une vie aimée à la nôtre, nous pourrons veiller sur son bonheur, apporter du contentement là où était la peine et ouvrir les sources les plus douces de la joie sur les souvenirs de privation et de souffrance. L'amour de Deronda pour Mirah était fortement imbu de cette protection bénie. Dès son enfance, les pieds m/gnons de la pauvre enfant avaient marché au milieu des ronces et des épines, et la première fois qu'il la vit, elle offrait la vivante image du désespoir.
Maintenant, elle resplendissait comme une tendre fleur sous les bienfaisants rayons du bonheur; elle se disait qu'aucun chagrin ne pouvait plus l'atteindre, puisqu'elle allait passer sa vie avec Deronda. 11 épiait avec ivresse la sobre félicité qui donnait une beauté nouvelle à sa fiancée, à ses mouvements et à ses altitudes habituelles; il se disait que c'était assez de joie pour lui de la sauver de la peine. Elle ne sut rien de la lutte de Hans, ni desangoisses de Gwendolen; car, après l'assurance que l'amour caché de
Deronda n'avait jamais été que pour elle, l'ardente sollicitude de Gwendolen s'expliquait, à ses yeux, comme une partie de sa dépendance reconnaissante pour sa bonté, qu'elle-même avait connue. Mirah était disposée à le considérer comme un ange protecteur, et ce dont elle s'étonnait, c'était d'avoir été assez bénie de Dieu pour être toujours aux côtés de Daniel.
Aussi, quand le voile de mariée la couvrit, il n'eut pas à cacher de tremblements causés par les doutes sur l'avenir, seulement un léger tressaillement d'inquiétude, on acceptant un si grand bonheur, qui exigeait de si grands devoirs en retour. Le dais de velours n'abrita jamais de couple plus beau; jamais de lèvres plus fidèles ne burent le vin sacramentel du mariage ; les bénédictions nuptiales ne continrent jamais de promesses plus complètes que la loi mutuelle qu'ils échangèrent. Il va de soi qu'ils furent mariés selon le rite juif, et, au nombre des invilésde la noce, on compta la famille Cohen tout entière, à l'exception du bébé, qu'on laissa sagement faire ses dents à la maison. Mordecai n'aurait pas permis que ses amis dans l'adversité ne vinssent pas se réjouir avec lui. Madame Meyrick le comprit si bien, qu'elle ne craignit pas de se trouver dans la compagnie du prêteur sur gages, et qu'elle vint avec ses trois filles, toutes convaincues que le mariage de Mirah avec Deronda couronnait un roman, qui, pour elles, serait toujours un doux souvenir. Si Hans avait été là, le bonheur eût été plus grand encore; maîsMab avait déjà fait observer qu'il faut toujours que les hommes soient inconvenants. Supposez que Kate, Amy et elle eussent été amoureuses de Deronda? Mais, étant femmes, elles n'étaient pas ridicules.
Les Meyrick furent récompensées de leur victoire sur leurs préjugés par un discours de M. Cohen, lequel discours eut la rare qualité de n'être pas taillé sur le patron usuel des sermons. Joseph mangea au delà do son Age,
38i DANIEL DEKONDA
pendant qu'Adélaïde Rebecca, dans sa robe neuve, conserva une gravité de circonstance.
La noce fui modeste, mais Mirah reçut de splendides cadeaux. Dès que les fiançailles eurent été rendues officielles, les amis imaginèrent de gracieuses inventions. Sir Hugo et lady Mallinger prirent la peine de faire fabriquer un équipement complet pour le voyage en Orient, ainsi qu'un médaillon précieux contenant cette inscription : « A la fiancée de notre cher Daniel Deronda avec toutes nos bénédictions. — H. et L. M. » Les Klesmer envoyèrent une montre admirable avec le souvenir gravé de leur affection . Mais, le matin même de son mariage, Deronda reçut des environs de Diplow quelque chose de plus précieux pour lui que l'or et les diamants. C'était une lettre contenant ces mots :
« Ne pensez pas tristement à moi le juur de votre mariage. Je mo suis souvenue de vos paroles que je puis être une femme excellente, qui rendra les autres heureux d'être nés. Je ne vois pas comment cela pourra se faire, mais vous savez cela mieux que moi. Si la chose se vérifie, ce sera parce que vous êtes venu à mon aide. Je n'ai pensé qu'à moi et je vous ai fait de la peine. Je suis désolée maintenant quand je pense à votre chagrin. Ne vous tourmentez plus pour moi. Je serai meilleure parce que je vous aurai connu.
)> GWENDOLEN (;R A N DCOURT . »
Les préparatifs du départ commencèrent sans tarder. Deronda n'avait pu s'opposer au désir d'Ezra de les accompagner, au lieu de les retenir en Angleterre pour veiller sur lui . Daniel ne pensait pas que la vie de son beaufrére résisterait aux tatigues, car des symptômes évidents prouvaient que la maladie était arrivée à sa dernière période. Mais Ezra avait dit :
DANIEL DEUONDA 3N5
— Peu importe où je mourrai, pourvu quejesois avec vous !
Il ne partit pas avec eux. Un matin, il dit à Deronda : *
— Ne me quitte pas d'aujourd'hui; je mourrai avant la fin du jour*
Il se fit habiller et, comme d'habitude, prit place dan> son fauteuil, ayant Daniel et Mirah à côté de lui. Pendant quelques heures, il garda le silence; il ne fit aucun effort pour parler, se contentant de les regarder de temps en temps avec bonheur, comme pour leur affirmer que, si le peu de respiration qui lui restait était difficile, il sentait en lui un océan de paix. Quand le jour commença à baisser, il prit leurs mains et dit en regardant Deronda :
— Voici la mort qui vient à moi comme le divin baiser, qui est à la fois départ et réunion, qui m'enlève à tes yeux charnels et me fera présent dans ton âme. Où tu iras, Daniel, j'irai. N'ai-je pas insufflé mon âme dans la tienne? Nous vivrons ensemble.
11 s'arrêta et Deronda attendit, pensant qu'il parlerait encore. Mais, faisant un effort, il serra leurs mains, se leva seul et prononça en hébreu la confession de l'unité divine, qui. depuis des générations sans nombre, a été sur les lèvres de l'israélite mourant.
Il retomba doucement sur son fauteuil et ne parla plus. Depuis plusieurs heures, il avait rendu le dernier soupir, que les bras de Mirah et de Deronda l'entouraient encore.