‹ Daniel DerondaChapitre 2 sur 18 · Charmant · texte numérisé non relu

Charmant

DANIEL DEBONDA H\

rendu toute leur estime. Mais imaginez ce que dut éprouver Mab, lorsque Klesmer, fixant tout à coup les yeux sur elle, dit avec décision :

— Je vois que cette jeune dame est musicienne!

— Oui, dit Mirah ; elle joue du piano.

— Oh ! Mirah, je vous en prie; je gratte le piano, je n'en joue pas, s'écria Mab pleine d'angoisse à l'idée que ce devin, — Satan, sans doute, en pantalon gris, — allait lui ordonner de s'asseoir au piano. Mais quelle fut sa joie quand Klesmer, se tournant vers madame Meyrick, lui dit avec amabilité:

— Aimerait-elle d'accompagner miss Lapidoth mercredi, et d'entendre de la musique?

— Ce serait le plus grand plaisir qu'on pût lui faire, répondit madame Meyrick; elle en sera bien heureuse.

Klesmer alors s'inclina devant les trois sœurs plus qu'il ne l'avait fait encore et prit congé. Madame Meyrick ne put s'empêcher de le reconduire et ferma la porte derrière elle. 11 la comprit, et lui dit avec un mouvement de tête un peu grondeur :

— Elle réussira. Si elle n'essaye pas de forcer sa voix, elle pourra s'en faire un revenu. Je sais que c'est le grand point; Deronda me Ta dit. Vous veillez sur elle. Elle a l'air d'une bonne fille.

— C'est un ange, dit avec feu l'excellente femme.

— Non, repartit Klesmer en souriant ; c'est une jolie juive qui, je crois, a trouvé un ange gardien.

L'entretien se termina sur cette gracieuse expression. Les quatre jeunes filles s'étaient regardées sans rien dire, jusqu'à ce que, la porte se rouvrant, madame Meyrick rentra. Alors eut lieu l'explosion. Mab battit des mains et dansa tout autour de la chambre; madame Meyrick embrassa Mirah et la bénit: Amy dit avec emphase : —Nous n'aurons

jamais de toilette prête pour mercredi! — et Kate s'écria: — Dieu soit loué ! ma table n'est pas brisée.

Mirah s'était assise sur le tabouret du piano; elle ne parlait pas, mais les larmes roulaient sur ses joues pendant qu'elle regardait ses amies.

— Voyons, voyons, Mab! dit madame Meyrick, viens t'asseoir ici et causons raisonnablement.

— Oui, causons, dit Mab en se remettant sur sa petite chaise et en se caressant les genoux. Hans a dit qu'il viendrait cette après-midi; j'aurais voulu qu'il fût ici, mais il n'y aurait pas eu assez de place pour lui,

— Mirah, pourquoi êtes-vous triste?

— Je suis trop heureuse, répondit-elle. Je vous suis si reconnaissante I

— Et lui, comme il a été bon I

— Oui, à la fin, s'écria Mab brusquement; mais il aurait dû dire quelque chose d'encourageant plus tôt. Il me paraissait terriblement laid quand il fronçait le sourcil et qu'il disait : « Continuez. »Oh ! je le détestais alors depuis la pointe de ses cheveux jusqu'au bout de ses bottes vernies.

— Quelle bêtise, Mab ! dit Kate ; il a un profil splendide.

— Maintenant, oui ; mais pas alors. Enfin, je lui pardonne, fit Mab d'un air magnanime, parce qu'il m'a invitée. Je m'étonne comment il a pu savoir que j'étais la seule musicienne de nous quatre? Est-ce parce que j'ai le le front bombé et que je regarde en dessous, comme un lézard sous une pierre ?

— C'est sa manière d'écouter, mon enfant, répondit madame Meyrick. Il a des lunettes magiques et il voit tout. Compte là-dessus. — Mais quelle est cette citation allemande à laquelle vous avez si proraptement répondu Mirah, petite chatte savante?

"— Oh ! ce n'est pas de la science, répondit Mirah, qui ne put s'empêcher de sourire à travers ses larmes. Je l'ai dite

bien des fois, et c'est une leçon que j'ai souvent apprise. Cela signifie qu'il est plus sûr de faire quelque chose — chanter ou quoi que ce soit — devant ceux qui savent et comprennent.

— Je suppose que c'est pour cela que vous n'avez pas éprouvé le moindre sentiment de frayeur, dit Amy. Mais, maintenant, il faut que nous parlions de notre toilette pour mercredi.

— Je n'ai besoin de rien de mieux que cette robe de mérinos noir, dit Mirah en se levant pour faire juger de l'effet; des gants blancs et des bottines neuves.

Elle avança son petit pied, encore chaussé des fameuses pantoufles de feutre.

— Voici Hans, dit madame Meyrick, taisez-vous et sachons ce qu'il dira sur la toilette. Les artistes sont les meilleurs conseillers en ces sortes de choses.

— - Et cependant vous ne me consultez pas, maman, dit Kate en levant les yeux avec un air de reproche comique. Je remarque que les mères sont comme les gens avec lesquels j'ai affaire : les mérites des demoiselles sont toujours taxés à bas prix.

— Ma chère enfant, les garçons nous donnent tant de mal, que nous n'en finirions pas avec eux si nous ne leur faisions pas accroire qu'ils en valent la peine, dit madame Meyrick au moment où son fils entrait.

— Hans, nous avons besoin de ton avis sur la toilette de Mirah. Un grand événement est arrivé; Klesmer est venu ici; elle doit chanter mercredi chez lui devant du beau monde. Elle croit que cette robe peut aller.

— Voyons, dit Hans.

Mirah, dans sa manière enfantine, se tourna devant lui pour qu'il pût bien la regarder, et lui, s'éloignant un peu, mit un genou sur un escabeau pour mieux l'examiner.

— Ce serait un bon costume de théâtre pour moi, conti-

DAM El. DE ROND A

nua-t-elle, dans un rôle où je devrais paraître en pauvre juive qui va chanter chez des chrétiens du grand monde.

— Oui, cela ferait de l'effet, dit Hans; ce serait drôle au milieu des chiffons à la mode.

— Mais il ne faut pas mettre toute la pauvreté de votre côté, Mirah ! dit Amy. Il y a beaucoup de chrétiens pauvres, des juifs énormément riches, et des juives à la mode.

— Je ne voulais rien dire de mal, objecta Mirah ; seulement j'ai été habituée à penser à ma toilette pour mes rôles dans les pièces do théâtre. Presque toujours j'avais un costume simple.

— La chose me paraît contestable, dit Hans, qui devint tout à coup aussi méticuleux et aussi difficile que Deronda à propos de ses tableaux de Bérénice. — Cela paraîtrait un peu trop théâtral. Il ne faut pas que nous vous fassions jouer le rôle d'une pauvre juive; il ne faut même pas que vous soyez juive du tout.

Hans éprouvait un secret désir de neutraliser la juive dans la vie privée, et il courait le danger de révéler son secret.

— Mais je le suis réellement, répliqua Mirah, je ne prétends pas être autre chose ; je ne serai jamais autre chose. Je me sens toujours juive.

— Mais nous ne pouvons pas le sentir sur vous, dit Hans d'un ton soumis. Qu'est-ce que cela signifie qu'une femme parfaite soit ou ne soit pas juive?

— C'est votre manière aimable de faire mon éloge: je n ai jamais été louée ainsi jusqu'à présent, dit-elle avec un sourire qui faillit le rendre fou et qui le fit se sentir de plus en plus cosmopolite.

— Les gens ne pensent pas à moi, reprit-il d'un air plus gai, comme à un peintre chrétien. Ils me jugent comme un jeune homme imparfaitement beau et peintre sans espérances.

— Mais nous nous écartons de la toilette, dit Amy. Si

celle-ci ne peut convenir, comment ferons-nous pour en avoir une d'ici à mercredi ? c'est demain samedi!

— Elle doit aller, insista Mirah. Elle est réelle, vous savez,.. même quand elle semblerait théâtrale. La pauvre Bérénice assise sur les ruines, — chacun peut dire que c'était théâtral, mais je sais que c'est ce qu'elle aurait fait.

— Je suis un scélérat! s'écria Hans démonté par cette confiance mal placée. C'est de mon invention. Personne ne sait si elle l'a fait. Mo pardon nercz-vous de ne pas vous l'avoir avoué plus tôt?

—Oh ! oui ! dit Mirah après une pause de surprise momentanée. Vous saviez que c'est ce qu'elle ferait certainement! Une juive qui n'avait pas été fidèle, qui avait fait ce qu'elle fit et qui s'en repentait ! Elle ne pouvait avoir d'autre consolation que de s'affliger elle-même !.. Et où serait-elle allée?.. C'est très bien à vous d'être si parfaitement entré dans les sentiments qu'une juive doit éprouver !

— Les juives de ce temps-ci, assises sur des ruines ! dit Hans qui se sentait échec et mat. Cela n'est bon que pour des tableaux

— Mais la toilette, insista Amy, est-elle décidée?

— Oui, n'est-ce pas? dit Mirah d'un ton suppliant, en regardant madame Meyrick, qui, à son tour, regarda son fils, et lui demanda :

— Qu'en penses-tu, Hans?

— Cette toilette ne peut aller, répondit-il avec dérision. Mirah ne va pas s'asseoir sur des ruines. Prenez un cab, petite mère, et allez avec elle dans Rcgent street. Vous avez grandement le temps de trouver ce qu'il faut : une robe de soie noire, comme les dames en portent; on ne doit pas la prendre pour une enfant de charité. Elle a assez de talent pour que les autres soient ses débiteurs.

— Je crois que c'est ce qu'aimerait M. Deronda, dit madame Meyrick; il voudrait qu elle eût une jolie toilette.

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DANIEL DER0NDA

— Naturellement, appuya Hans avec un peu d'ironie. Vous pouvez vous en rapporter à moi pour le goût d'un gentleman.

— Je ferai tout ce que M. Deronda voudra, dit gravement Mirah, en voyant que madame Meyrick la regardait.

Quant à Hans, pirouettant sur ses talons, il alla jusqu'à la table de Kate et regarda ses dessins, comme s'il avait besoin de donner une nouvelle direction à son intérêt.

— N'aimerais-tu pas à faire une étude sur la tête de Klesmer, Hans ? lui demanda Kate . Je suppose que tu l'as vu souvent?

— Si je l'ai vu? s'écria Hans; et aussitôt, relevant la tête, il alla s'asseoir au piano, regarda autour de lui, comme s'il examinait son public et posa perpendiculairement les doigts sur le clavier. Mais immédiatement il se retourna, regarda Mirah, et lui dit presque timidement:

— Vous n'aimez peut-être pas cette imitation burlesque? il faudra toujours me dire de m'arrêter quand vous n'approuverez pas mes bêtises.

Mirah avait souri en voyant cette preste contrefaçon; elle souriait encore, mais on voyait que cela ne l'amusait pas. Elle dit:

— Merci: mais jamais vous n'avez rien fait que je n'aimasse pas. Je crois qu'il ne l'aurait pas pu, puisqu'il vous appartient, ajouta-t-elle en regardant madame Meyrick.

Les espérances de Hans se ranimèrent. Comment la rose pourrait-elle empêcher les abeilles de venir successivementlui prendre son odeur suave en signe d'attachement personnel?

Deronda était sorti de chez madame Meyrick dans un état d'esprit qui le faisait aspirer après un exercice corporel, afin de dissiper ce qu'il était tenté d'appeler « les fumées de son tempérament ». 11 allait vers la cité, et la vue de Chelsea Stairs, avec les bateaux qui attendaient, le décidèrent à héler une embarcation. Il se saisit des avirons.

Son intention était d'aller jusqu'à la boutique de M. Ram, où, la veille, il était arrivé trop tard pour le moment de la faction de Mordecai et où on lui apprit qu'elle avait lieu invariablement de cinq à six. Il désirait tout particulièrement faire plus ample connaissance avec cet hôte remarquable des Cohen avant de retirer sa bague ; il comptait que l'entretien qu'il aurait avec lui ne finirait pas aussi brusquement et aussi vite que le dernier; il y tenait d'autant plus que leur rencontre future n'aurait pas été facile.

Quand le bateau approcha du pont de Blackfriars, où Deronda voulait aborder, il était quatre heures et demie ; le jour tombait et colorait le ciel de pourpre et d'or, pendant que la rivière, comme dans un mouvement lumineux..

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reflétait son éclat dans ses bouillons et ses courants, sur les voiles brunes, les barges chargées de charbon, répondant ainsi à la couleur merveilleuse du ciel.

Se sentant réchauffé, Deronda quitta les rames et endossa son surtout. Comme il levait la tête pour fermer le bouton supérieur, ses yeux s'arêtèrent sur une figure bien connue, qui le regardait du haut du pont. C'était celle de Mordecai, qui avait aperçu le bateau, d'abord simplement parce qu'il s'approchait, et ensuite avec des impressions qui le firent tressaillir. Il était ému ; un pressentiment l'agi ta jusqu'à ce qu'enfin la figure qui s'avançait se levât — la figure de ses visions ! — et aussitôt, avec la main, il lui fit des signes d'accueil répétés.

Deronda, désireux que Mordecai le reconnût et l'attendît, ne perdit pas de temps pour signaler sa présence et répondit à ses gestes. Mordecai leva son chapeau et le salua; pour lui, la prophétie qu'il sentait dans son cœur était accomplie. Obstacles, inconvénients, tout disparaissait dans la satisfaction qui inondait son âme. L'ami qu'il s'était figuré depuis si longtemps sortait du ciel d'or et lui faisait signe qu'il était venu. Telle était l'actualité. Le reste devait être aussi.

En quelques minutes, Deronda eut débarqué, payé son batelier, et rejoint Mordecai, qui était resté tranquillement à l'attendre.

— Je suis bien heureux de vous trouver ici, lui dit Deronda, car j'avais l'intention d'aller voir à la boutique de M. Ram si vous y étiez. J'y suis venu hier; peut-être vous l'a-t-on dit?

— Oui; c'est pourquoi vous m'avez trouvé sur le pont. Cette réponse, faite sur un ton de gravité simple, parut

mystérieuse à Daniel. Les particularités de cet homme seraient-elles vraiment associées à une sorte d'aliénation mentale, comme l'avait fait supposer Cohen ?

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