DAM E !. 0 E R O N D A
— Vous ne saviez pas que j'avais été à Chelsea ? demanda-t-il au bout d'un moment.
— Non, mais je comptais vous voir descendre la rivière. Il y a cinq ans que je vous attends.
Les yeux enfoncés de Mordecai se fixaient sur ceux de l'ami enfin arrivé, et exprimaient une confiance pleine d'affection, à la fois pathétique et solennelle. Deronda n'y répondait pas, parce qu'il croyait que cette relation si étrangement avouée était fondée sur une illusion.
— Ce sera pour moi, répondit-il d'un ton sérieux, une grande satisfaction de pouvoir vous être utile. Voulezvous monter dans un cab ? Je vous conduirai où vous désirez aller. Votre courte respiration doit vous empêcher de beaucoup marcher.
— Allons à la librairie ; voici bientôt mon heure de m'y rendre. Mais avant, regardons un peu la rivière, dit Mordecai en se retournant et en parlant à voix basse, quoique fortement surexcité. Voyez le ciel comme il s'estompe lentement! J'ai toujours aimé ce pont, j'y restais des heures entières quand j'étais enfant. Les messagers célestes s'y donnent rendez-vous. Ce que les maîtres ont dit est vrai : chaque ordre de choses a son ange. C'est ici que j'ai reçu les messages du ciel et de la terre. Quand j'étais robuste, j'attendais ici la venue des étoiles dans la profondeur des cieux ; le coucher du soleil a toujours été mon moment préféré. Moi aussi, mon coucher est proche ; il s'avance lentement ; c'est mon déclin ; mais il ma apporté une vie nouvelle, un nouveau moi-même, qui vivra quand mon souffle se sera éteint.
Deronda ne répondit pas; il se sentait extrêmement ému . Son premier soupçon que Mordecai pouvait être sujet a des hallucinations, — qu'il était devenu monomane pour s'être trop appesanti sur un sujet qui avait porté un rude coup à son organisme malade, — s'était changé en attente
plus confiante. Celte impression lui venait de la quiétude que la conviction de l'accomplissement répandait sur les manières de Mordecai.
— Allons maintenant! dit celui-ci. Et, tout en cheminant, il ajouta :
— Nous descendrons par le bout de la rue et nous irons jusqu'à la boutique. Vous pourrez, en attendant, examiner les livres, car M. Ram nous laissera bientôt seuls.
Cet enthousiaste était aussi prudent, aussi vif à juger de l'esprit des autres, que s'il eût été cet antipode de tout enthousiasme qu'on appelle « un homme du monde ». L'idée de Mirah s'était présentée à Deronda pendant cette étrange expérience, mais il pressentait que ce serait Mordecai et non lui qui dirigerait leur entretien ; il ne savait plus quelles questions lui poser et intérieurement il se disait : « Il me semble queje deviens superstitieux, comme si je m'attendais ù un oracle qui doit interpréter ma destinée. Il faut qu'il y ait une puissante relation entre cet homme et moi, puisqu'il la sent si fortement. »
Dix minutes plus tard, ils étaient seuls dans la petite boutique éclairée parle gaz; ils s'assirent en face l'un de l'autre, la tête découverte, sentant instinctivement le besoin de se voir en plein visage. Mordecai s'appuyait sur le comptoir et Deronda contre le mur, séparés par un intervalle de quatre pieds à peine.
— Vous ne pouvez pas savoir, çommença Mordecai, ce qui m'a guidé vers vous et nous réunit en ce moment.* Vous en êtes étonné ?
— Je ne suis pas impatient, répondit Deronda. Je suis prêt à écouter tout ce que vous voudrez me dévoiler.
— Vous voyez une des raisons pour lesquelles j'avais besoin de vous, reprit Mordecai avec calme, comme s'il voulait ménager ses forces. Je suis mourant; le jour va finir... la lumière pâlit... bientôt nous ne serons plus
capables denous distinguer l'un l'autre! Maisvous êtes venu à temps.
— Je m'en réjouis, murmura avec émotion Deronda, qui n'aurait pas voulu dire : «Je vous prie de ne pas vous abuser sur mon compte » ; ce mot, abuser, aurait, selon lui, été cruel en ce moment.
— Les raisons cachées pour lesquelles j'ai besoin de vous, reprit Mordecai, ont commencé il y a longtemps,., dès mes jeunes années,., quand j'étudiais dans un autre pays. Alors des idées, des idées chéries, me vinrent parce que j'étais juif ; ces idées étaient un devoir à accomplir parce que j'étais juif; elles étaient une inspiration parce que j'étais juif et que je sentais battre dans ma poitrine le cœur de ma race. Elles furent ma vie; jusqu'à elles, je n'étais pas né complètement. Je considérais ce cœur, ce souffle et cette main, — il pressait convulsivement sa main contre sa poitrine et étendait devant lui ses doigts amaigris ; — je considérais mon sommeil et mes veilles, et le travail par lequel je nourrissais mon corps, et les paysages qui frappaient mes yeux, comme un aliment pour la flamme divine. Mais j'avais agi comme un homme qui erre et qui grave ses pensées sur les rochers d'un désert; et, avant qu'il me fût possible d'en changer le cours, arrivèrent les soucis, les labeurs, et la maladie qui me barrèrent le chemin et me lièrent à ce fer qui se ronge lui-même dans mon âme. C'est alors que je me dis : « Comment, quand s'exhalera mon dernier souffle, empêcherai-je ma vie intérieure d'être étouffée? »
Mordecai s'arrêta ; il avait besoin de laisser reposer un peu cette pauvre poitrine, fatiguée par la chaleur qu'il mettait à son débit. Deronda n'osait parler ; le silence dans ce petit espace, après cette lutte de ferveur, était mélangé de terreur et de compassion ; Mordecai reprit :
— Cependant, vous pouvez vous méprendre sur moi. Je ne parle pas, croyez-le bien, comme un rêveur ignorant,
remettant à neuf d'anciennes pensées, n'ayant jamais vogué au milieu des grands courants du monde ! L'anglais est ma langue maternelle ; l'Angleterre est le pays natal de ce corps qui est l'enveloppe fragile de l'arbre fruitier, dont la semence peut fructifier dans le désert. Ma vie véritable s'est alimentée en Hollande, auprès du frère de ma mère, un rabbin très instruit; quand il mourut, j'allai étudier à Hambourg, puis à (îœttingue, afin d'avoir un coup d'œil plus vaste de mon peuple et du monde des gentils, enfin pour boire àtoutes les sources de la science. J'étais jeune; je me sentais libre ; je vis nos centres principaux en Allemagne. Je n'étais pas danslapauvreté, j'avais un métier. Jemedisais : « Qu'importe que mon lot soit celui de Joshua ben Chanania ! Après la dernière destruction, il gagna son pain en fabriquant des aiguilles, et pourtant, dans sa jeunesse, il avait été chanteur sur les degrés du temple et il se rappelait ce qui était avant que la gloire partît. » Je me disais encore : « Que mon cœur demeure dans la pauvreté; que mes mains soient celles d'un ouvrier! mais que mon âme soit un temple de souvenance où entrent les trésors du savoir et dans le sanctuaire duquel repose l'espérance ! » Je savais ce que je choisissais. Les autres s'écriaient: « Il se nourrit de visions! » et je ne le niais pas ; les visions sont les créatrices et les nourrices du monde. Je mesure le monde tel qu'il est, mais je vois celui que la vision créera à nouveau. Vous n'avez pas devant vous un cerveau en délire, un homme qui s'éloigne de la vie de ses semblables.
Mordecai s'arrêta, et Deronda, devinant qu'il attendait une réponse, lui dit:
— Rendez-moi la justice de croire que je n'ai aucune inclination à traiter vos paroles de délire. J'écoute sans préjugés. L'expérience que j'ai acquise me fait prendre un vif intérêt à l'histoire d'une destinée spirituelle embrassée volontairement, et embrassée dès la jeunesse.
1) A N î K h DEKONDA
— Une destinée spirituelle volontairement embrassée dès la jeunesse, reprit Mordecai comme correctif. Dès mon enfance, Famé était complète en moi ; elle avait apporté avec elle son propre monde, un inonde médiéval, dans lequel les hommes faisaient revivre l'ancienne langue dans de nouveaux psaumes de l'exil. Ils avaient absorbé la philosophie des gentils dans la foi juive et ils aspiraient encore vers un centre pour notre race. C'est une de leurs âmes qui renaquit en moi et qui fit revivre les souvenirs de leur monde. Elle avait voyagé en Espagne et en Provence ; elle avait discuté avec Jben-Ezra ; elle s'était embarquée avec Jehuda Ha-levy ; elle avait entendu les hurlements des croisés et les gémissements d'Israël torturé. Quand sa langue muette fut déliée, elle parla le langage qu'ils avaient rendu vivant et qu'ils arrosèrent avec le nouveau sang de leurs ardeurs, de leurs douleurs, de leur foi martyrisée; elle chanta sur la même cadence que leurs airs.
Mordecai s'arrêta encore et reprit comme dans un murmure :
— Tant qu'elle sera emprisonnée en moi, elle n'en apprendra jamais d'autre.
— Alors, vous avez tout écrit en hébreu? demanda Deronda, qui se souvint, avec une certaine inquiétude, de sa première question sur sa connaissance de cette langue.
— Oui; oui, reprit Mordecai avec une lamentable tristesse; dans ma jeunesse, j'ai erré dans cette solitude, ne sentant pas que c'était une solitude. J'étais entouré de morts illustres; les martyrs m'environnaient et m 'écoutaient. Mais bientôt je m'aperçus que les vivants étaient sourds à ma voix. D'abord je crus à un long avenir. Je me disais qu'une part de mon héritage israélite était une patience inaltérable et qu'une autre était l'habileté à chercher diverses méthodes pour féconder une place où les planteurs avaient désespéré. Mais l'Éternel m'envoya de nouveaux
messagers : je dus plier sous le joug qui opprime la grande multitude née de la femme ; des peines de famille me rappelèrent ; il me fallut travailler, m'inquiéter et non pour moi seul. Puis je demeurai de nouveau solitaire ; mais l'ange de la mort s'était tourné vers moi et m'avait touché : constamment je le sentais sur mes pas. Mes efforts ne se ralentirent pourtant point. Je suppliai pour que l'on m'écoutàtet que Ton m'aidât. Je parlai, j'allai aux hommes de notre peuple, au riche en influence et en savoir, au riche en fortune matérielle ; mais je n'en trouvai pas un qui voulût me comprendre. J'étais repoussé par l'erreur ; on m'offrait de petites sommes par charité. Rien d'étonnan à cela. Je paraissais pauvre ; je portais avec moi un paquet de manuscrits hébreux ; je disais que nos principaux instituteurs trompaient l'espoir de notre race. L'étudiant et le marchand étaient trop affairés pour m'écouter ; le mépris seul servait d'interprète entre eux et moi. L'un disait : « Le livre des Mormons n'aurait jamais pu être compris s'il avait été écrit en hébreu, et, si vous vous adressez à nos savants, il n'est pas probable que vous puissiez leur rien apprendre. » En cela, il touchait à une vérité. Ces derniers mots furent prononcés avec une ironie visible.
— Mais, dit Deronda, quoique vous ayez pris l'habitude de n'écrire qu'en hébreu, je suis sûr que peu d'hommes se serviraient de l'anglais aussi bien que vous.
Mordecai hocha gravement la tête, et répondit :
— Trop tard ! trop tard ! Je ne puis plus écrire. Mon écriture serait comme mon souffle épuisé; et encore, ce souffle peut éveiller la pitié ; l'écriture non. Si j'écrivais maintenant en anglais, je ressemblerais à un homme qui frappe sur une planche pour appeler ceux qui ne connaissent pas d'autre son que la cloche. Mon âme entend les défauts de mes paroles. Une nouvelle écriture de ma part serait comme ce corps, — Mordecai étendit le bras ; — peuU
être y trouverait-on intérieurement le Rouach-ha-Kodesch 1 et le souffle de la pensée divine, mais les hommes s'en moqueraient et diraient: * Pauvre juif! » et ceux qui souriraient le plus seraient les hommes de mon peuple !
Mordecai laissa tomber ses mains inertes et sa tête s'affaissa mélancoliquement sur sa poitrine; il avait momentanément perdu tout espoir.
— Je suis touché, dit Deronda d'une voix claire mais grave, qui résonnait comme une corde sympathique, — je suis fortement touché de te que vous dites. Mais pardonnez-moi si je parle hâtivement, il n'est pas besoin d'enterrer ce que vous avez écrit. Nos moyens de publication sont à votre portée. Si vous voulez vous fier à moi, je puis vous assurer tout ce qui vous sera nécessaire à cette tin.
— Ce n'est pas assez, reprit vivement Mordecai, qui venait de recouvrer la mémoire et la confiance ; ce n'est pas tout ce que je veux de vous. Il ne faut pas que vous soyez seulement une main pour moi, mais une âme; il faut croire en ma croyance ; il faut être ému par mes raisonnements ; il faut espérer ce que j'espère ; il faut voir la vision que je vous désignerai, il faut apercevoir la gloire où je la vois ! A mesure qu'il parlait, Mordecai s'était rapproché de Deronda et lui avait saisi le bras. Son visage, qui n'était pas à plus d'un pied de celui de son confident, s'éclairait d'une flamme pâle respirant la confiance, et il continua:
— Vous serez ma vie: elle sera replantée et croîtra. Vous recueillerez l'héritage qui s'est amassé depuis des siècles. Les générations se pressent en foule sur mon étroite vie comme sur un pont ; les choses qui ont été et celles qui doivent être y sont rassemblées ; le pont va se briser 1 Mais je vous ai trouvé; vous êtes venu à temps. Vous prendrez l'héritage que le mauvais fils refuse, vous