‹ Daniel DerondaChapitre 4 sur 18 · L'esprit suint. (Note du traducteur · texte numérisé non relu

L'esprit suint. (Note du traducteur

relèverez les tombes sur lesquelles ne peuvent passer ni la charrue, ni la herse, ni le pic du chercheur d'or. Vous prendrez l'héritage sacré du juif.

Deronda était devenu aussi pale que Mordecai. 11 sentait que ce serait cruel de répondre par l'hésitation et par le doute à cette ardente nature souffreteuse, qui était peut-être dans un moment d'exaltation et de confiance. Avec un tact exquis et avant de répondre, il posa doucementsa main sur celle de Mordecai qui l'étreignait; cela valait mieux qu'un discours. Puis, sans se hâter, et comme craignant d'avoir tort, il murmura :

— Avez-vous donc oublié ce que je vous ai dit la première fois que nous nous sommes vus ? Ne vous rappelez-vous pas que je vous ai répondu que je n'étais pas de votre race?

— Cela ne peut être vrai, répondit inopinément Mordecai, sans donner le moindre signe d'abattement. — La main sympathique qu'il sentait sur la sienne le faisait résister énergiquemcnt à toute parole de dénégation . Deronda se sentit incapable de rien répondre. Mordecai, trop entièrement possédé par la suprême importance de la relation établie entre Deronda et lui pour se soucier de ses. paroles, fit suivre sa première affirmation d'une seconde, qui lui vint sur les lèvres comme la suite naturelle d'une conviction depuis longtemps chérie :

— Vous n'êtes pas sur de votre origine.

— Comment savez-vous cela ? s'écria Daniel en tressaillant et en retirant sa main, qu'il avait posée sur celle de Mordecai.

— Je le sais, je le sais; que serait ma vie sans cela? dites-moi tout. Dites-moi pourquoi vous niez ?

Il ne pouvait concevoir ce que cette demande était pour Deronda; il ne pouvait deviner à quel point il touchait à une sensibilité secrète, à une réticence qui durait depuis des années ; il ne pouvait savoir que l'incertitude sur laquelle

DANIEL DLRONDA

il insistait comme sur une part de son espoir, avait toujours été pour Daniel la menaçante possibilité d'une révélation déchirante sur le compte de sa mère. Le moment était solennel pour lui. Après avoir hésité quelques instants, faisant un violent ellort sur lui-même et décidé à avouer brièvement la vérité, il dit:

— Je n'ai jamais connu ma mère; je ne sais rien d'elle. Je n'ai jamais donné le nom de père à un homme, mais je suis certain que mon père est Anglais.

La voix grave du jeune homme tremblait pendant qu'il taisait cet aveu, et en même temps il éprouvait un étonnement immense provoqué par les étranges circonstances qui l'avaient amené à le faire. C'est à peine si Mordecai avait usé de son pouvoir pour décider l'ami, qu'il avait mystérieusement choisi, à se confier à lui.

— On le saura ! s'écria-t-il triomphalement ; lout s'éclaircira! Le monde croît sans cesse et sa forme est liée à la croissance de l'âme. Trouble d'abord, puis de plus en plus claire, la conscience discerne les mouvements éloignés. De même que les pensées se meuvent obscurément en nous et nous ébranlent avant que nous les distinguions entièrement, — de même font les événements, — de même les êtres : ils sont liés à nous dans la croissance du monde. Vous avez fait lever en moi quelque chose qui ressemble à une pensée incomplètement épclée; mon âme en est frappée avant que tous les mots soient là. Le reste viendra ; oui, soyez-en certain, il viendra!

— Nous ne devons pas perdre de vue que l'événement extérieur n'a pas toujours été la réalisation de la foi la plus ferme, dit Deronda, non sans hésitation, afin de ne pas donner à son interlocuteur un coup trop sévère, ni à sa confiance une sanction qui aurait pu tenir en réserve un coup bien plus dur encore.

Le visage de Mordecai, qui avait semblé comme illuminé

i) ANIËL DERONDA

pendant la première déclaration de confiance, changea en entendant ces derniers mots, mais ne montra aucun signe de défaillance; la force de l'expression ne disparut pas et la résistance devint plus énergique.

— Vous voudriez peut-être me rappeler que je suis sous le coup d'une illusion, que l'histoire delà mission de notre peuple est remplie d'illusions. J'ai tout envisagé. — Mordecai s'arrêta un moment, puis se penchant un peu en avant il murmura: — Il en pourrait être ainsi de ma confiance en vous si vous vouliez en faire une illusion ; mais vous ne le ferez pas.

La violence avec laquelle ces mots pénétrèrent dans l'âme de Deronda lui firent sentir encore davantage la nécessité d'être ferme en ce moment de crise.

— Ce qu'a été ma naissance, répondit-il, ne dépend pas de ma volonté, et je ne puis vous promettre d'en hâter la découverte. Il faut attendre; il faut que j'en sache davantage sur la vérité de mon extraction, et davantage aussi sur ce que deviendrait mon existence, si j'en faisais une partie de la vôtre.

Mordecai, dont la respiration était devenue difficile, avait croisé les bras pendant que Deronda parlait et répondit avec fermeté :

— Vous saurez tout! Pourquoi nous serions-nous rencontrés, sinon pour que vous sachiez? Vos doutes ne pèsent pas plus qu*une pincée de cendres sur ma conviction. Je connais les philosophies du temps présent et du passé. Si je voulais, je pourrais répondre à leurs sommations, je pourrais imposer silence aux croyances qui sont la langue mère de mon âme et parler le langage scientifique d'un système qui donne l'orthographe de toute chose. Je pourrais les faire taire* Un homme ne peut-il imposer silence à sa crainte ou à son amour, et trouver des raisons que les autres demandent? Mais l'homme doit toujours suivre la

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voie qui lui a été tracée, la vocation à laquelle il a été appelé. Mon attente de votre personne a crû comme croissent les fausses espérances; le doute est dans votre esprit; eh bien, mon attente aussi était dans le doute, et cependant vous êtes venu. Des hommes sont morts de soif. Moi aussi, Tétais altéré et l'eau est maintenant près de mes lèvres. Que sont les doutes pour moi? Quand vous viendrez me dire : «Je rejette votre âme, je sais que je ne suis pas juif, notre lot n'est pas commun », alors je ne douterai pas; je serai certain, certain que j'ai été trompé. Cette heure-là ne viendra jamais !

Deronda sentit résonner en lui une nouvelle corde. Lui dont le regard était calme, dont le visage reluisait de santé ; lui qui avait étudié toutes les questions ; lui, que Ton accusait d'une indépendance d'esprit excessive, sentait peser sur lui une influence qui le subjuguait, et cette influence émanait de la frêle créature tenace qu'il avait devant lui. 11 sentit grandir sa sympathie et répondit:

— J'ai le désir de vous satisfaire autant qu'il me sera possible. îl est certain, pour moi au moins, que je ne veux rabaisser ni vos luttes, ni vos souffrances. Vous me ferez connaître toutes vos pensées. Mais où pourrons-nous nous revoir?

— J'y ai déjà pensé, répliqua Mordecai. Cela ne vous fera-t-il rien de revenir dans ce quartier le soir? Vous l'avez déjà fait.

— Cela se peut très bien. Vous habitez, je crois, chez les Cohen?

Mais, avant que Mordecai pût répondre, M. Ram rentra pour reprendre sa place derrière le comptoir. M. Ram, arrivé à la vieillesse, était un des fils d'Abraham dont la jeunesse s'était passée dans les temps troublés du commencement de ce siècle, et qui demeurait au milieu de la génération actuelle, élégante et instruite, comme un

spécimen de l'effet de pauvreté et de mépris qui était l'héritage commun de la plupart des juifs anglais, il y a soixante-dix ans. Il n'avait rien de l'onctueuse gaieté que l'on pouvait observer chez M. Cohen. Il faisait le commerce des livres comme il aurait fait celui de l'étain ou de la viande, sans savoir le degré de bien ou de mal qu'ils contenaient; mais i) croyait au savoir de Mordecai comme à quelque chose de merveilleux, et n'était pas fâché que sa conversation fut recherchée par un gentleman bibliophile, dont les deux visites s'étaient terminées par un achat. Il salua gracieusement Deronda, mit sur son nez ses grandes lunettes, et parut s'abstraire dans ses comptes de la journée. Mordecai et Deronda furent bientôt dans la rue et, sans s'être donné le mot, se dirigèrent du côté de la maison d'Ezra Cohen.

— Nous ne pouvons nous réunir ici, ma chambre est trop exiguë, dit Mordecai en reprenant le fil de l'entretien où il avait été interrompu. Mais il y a, non loin d'ici, une taverne où je vais quelquefois au club. C'est la Main et la Bannière, au premier tournant de cette rue, cinq maisons plus bas. Nous y avons un salon tous les soirs.

— Ce sera bon pour une fois, répondit Deronda ; mais peut-être me permettrez-vous de vous préparer un appartement où vous aurez plus de liberté et plus de confort que celui dans lequel vous demeurez.

— Non ; je n'ai besoin de rien; ma vie physique n'est qu'un zéro. Je ne veux accepter de vous rien de moins précieux que la fraternité de votre Ame. Je ne penserai plus à autre chose maintenant; cependant, je suis heureux que vous soyez riche. Vous n'aviez pas besoin de l'argent que vous êtes venu emprunter sur votre bague. Vous aviez quelque motif pour l'apporter?

Deronda fut un peu saisi de cette finesse de perception; mais, avant qu'il put répondre, Mordecai continua:

— Cela ne fait rien! Eussiez-vous réellement besoin d'argent, que la conclusion aurait été la môme: nous devions nous rencontrer. Mais, êtes-vous riche?

— Riche? non! Je le suis cependant, si Ton peut dire riche celui qui possède plus qu'il n'a besoin pour luimême.

— Je désirerais que votre vie fût libre, reprit Mordecai comme s'il rêvait ; la mienne a été un esclavage.

Il était clair qu'il n'avait aucun intérêt dans le fait qui avait attiré Deronda chez les Cohen. Désespérant d'amener facilement la question qu'il désirait poser, Daniel se décida à la lui faire brusquement et demanda:

— Pouvez-vous me dire pourquoi on ne doit pas parler de sa fille à madame Cohen, la mère?

La réponse se fit attendre et il crut qu'il serait obligé de répéter sa question. Mordecai, cependant, l'avait entendue, mais il lui fallait reporter sur un sujet nouveau son esprit plongé dans sa préoccupation passionnée. Au bout d'un instant, il répondit:

— J'en connais le motif, mais je ne veux pas parler d'affaires de famille que j'ai apprises dans le secret de l'intérieur. J'habite sous leur toit comme dans un sanctuaire. Leur histoire, autant qu'elle ne peut nuire à un autre, leur appartient.

Deronda rougit en entendant cette sorte do réprimande à laquelle il n'était pas habitué. 11 se sentit de plus déçu péniblement, car il avait compté sur un renseignement décisif, et, quoiqu'il eût en poche assez d'argent pour retirer sa bague, il ne voulut pas ce soir aller chez les Cohen, dans la crainte de ne plus avoir de prétexte plausible pour y revenir.

— Je vais vous quitter, dit-il avant d'arriver à la porte des Cohen.

— Quand reviendrez-vous? lui demanda Mordecai.

— Puis-je venir vous demander chez les Cohen, un soir après la fermeture de la boutique? Voyez-vous un obstacle à ce qu'ils sachent que nous causons en particulier?

— Aucun. Mais les jours que je devrai attendre maintenant sont plus longs que les années de ma force. Ma vie s'éteint: ce qui n'était qu'un dixième est aujourd'hui la moitié. Mon espoir réside en vous.

— Je vous serai fidèle, répondit Deronda, auquel il aurait été impossible de dire autrement. Le premier soir que je le pourrai, je viendrai après sept heures. Samedi ou lundi, si c'est possible. Comptez sur moi.

11 tendit sa main dégantée à Mordecai, qui la saisit avec empressement, et, dans un nouvel élan de confiance, lui dit, avec une énergie que l'on n'aurait pas attendue de lui :

— Ceci est venu, le reste viendra !

Et ils se séparèrent.

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