‹ Daniel DerondaChapitre 6 sur 18 · Israélite, fils d'Israël · texte numérisé non relu

Israélite, fils d'Israël

— Dans l'atelier, répondit sa femme, en taisant un geste de la tête vers la porte close.

— Le fait est, monsieur, reprit Cohen, que nous ne savons pas ce qu'il a depuis deux jours. Il est constamment ce que je puis appeler un peu touché, vous savez, — ici Cohen porta le doigt à son front, — pas aussi raisonnable en tout comme vous et moi; cependant, il est étonnamment régulier et industrieux, autant que peut l'être une pauvre créature souffreteuse, et il prend plaisir à instruire le petit. Mais, depuis deux jours, il n'a fait qu'aller et venir comme un somnambule, ou bien il est resté assis, immobile comme une figure de cire.

— Pauvre cher garçon ! dit tendrement la mère, c'est la maladie ; je doute qu'il y résiste.

— Non, je crois seulement qu'il a quelque chose en tête, dit madame Cohen la jeune. 11 écrivait continuellement, et quand je lui parlais, il mettait très longtemps à me répondre.

— Vous nous trouverez peut-être un peu faibles, dit M. Cohen en façon d'excuse ; mais ma femme et ma mère ne voudraient pas se séparer de lui, fut-il encore d'une plus grande gêne. Ce n'est pas que nous ne connaissions le fort et le faible des choses, mais c'est notre principe. Il y a des fous qui font des affaires à perte et qui ne s'en doutent pas. Je ne suis pas de ceux-là.

— Oh ! Mordecai apporte la bénédiction avec lui, dit la grand'mère.

— Loin de m'étonner de ce que vous ressentez, dit Deronda, j'éprouve quelque chose de semblable moimême. J'ai causé avec lui dernièrement dans la boutique de M. Ram, et je lui ai promis de venir le chercher ici pour sortir ensemble.

— C'est cela alors ! s'écria Cohen en se frappant sur le genou. Il vous attendait, et voilà ce qui l'occupait si fort.

Sans doute, il vous aura parlé de son savoir? C'est bien gentil de votre part, monsieur, car je ne crois pas qu'il y ait beaucoup à gagner ; sans cela, il n'en serait pas réduit à l'état où il est. Mais j'aperçois quelqu'un dans la boutique!

M. Cohen s'empressa de sortir, et Jacob, qui était demeuré à écouter auprès de Deronda, lui dit avec une obligeante familiarité :

— Je vais appeler Mordecai, si vous voulez.

— Non, Jacob, dit sa mère, ouvre la porte à monsieur, et laisse-le y aller tout seul. Silence ! Ne fais point de bruit.

L'adroit Jacob tourna le bouton de la porte aussi doucement que possible, et Deronda, qui le suivait, s'arrêta sur le seuil. La petite chambre n'était éclairée que par un feu mourant et une chandelle couverte d'un abat-jour. Sur une planche fixée devant la fenêtre, étaient éparpillés différents objets d'orfèvrerie; derrière, on voyait quelques livres empilés dans un coin. Mordecai était assis sur une chaise haute devant cette espèce d'établi; il tournaitle dos à la porte, les mains appuyées devant lui, à côté d'une montre en réparation. On voyait qu'il était dans un état d'attente aussi maladif que celui d'un prisonnier auquel on a promis sa délivrance.

— Je viens vous chercher ; êtes-vous prêt ? lui demanda Deronda.

Instantanément il se retourna sans parler, saisit son chapeau et se leva pour rejoindre son ami. A peine furentils dans le parloir, que Jacob, remarquant le changement d'air et d'expression de Mordecai, lui prit le bras et lui dit :

— Regarde mon bilboquet ! et, en même temps, il lui envoya la boule tout près de la figure.

— Très joli, très joli ! fit Mordecai avec un bon sourire; et, sur l'observation de madame Cohen la jeune, qu'il oubliait son paletot et son cache-nez, il retourna dans l'atelier les chercher.

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— Le voilà revenu à la vie, vous voyez, dit à voix basse M. Cohen, qui était rentré. Je vous l'avais bien dit; j'ai toujours raison. Puis, de sa voix habituelle :

— Eh bien, monsieur, nous ne voulons pas vous retenir davantage; mais j'espère que ce ne sera pas la dernière fois que nous aurons le plaisir de vous voir.

— Reviendrez- vous? demanda Jacob en s'avançant. Vous voyez, j'attrape déjàla boule quelquefois; je parie que, quand vous reviendrez, je l'attraperai à tous les coups.

— Il a les mains adroites, dit Daniel en regardant la grand'mère. De quel côté de la famille tient-il?

La vieille fit un signe de tête à son fils, qui répondit aussitôt:

— De mon côté. Ils ne sont pas ainsi dans la famille de ma femme. Les miens, que Dieu les bénisse I sont aussi adroits que s'ils avaient des mains en gutla-percha.

« Je ne saurai jamais rien de décisif sur ces gens, se dit Deronda, à moins que je ne demande à brûle-pourpoint à Cohen s'il a perdu une sœur nommée Mirah quand elle avait six ans. » Toutefois cela ne lui parut pas facile. Sa première sensation répulsive pour leurs manières communes commençait à se transformer en un sentiment plus favorable. Quelque ordinaires que pussent être leur air et leur parler, il était forcé d'admettre un certain raffinement moral dans la façon dont ils traitaient leur ouvrier poitrinaire ; dont la distinction mentale les impressionnait, surtout à cause de sa rêverie silencieuse et innocente.

— Les Cohen paraissent avoir de l'affection pour vous, dit Deronda, lorsque Mordecai et lui furent dans la rue.

— Et moi pour eux, répondit-il immédiatement. Us ont le cœur israélite, quoique, semblables au cheval et au mulet, ils ne comprennent rien en dehors do 'étroit sentier qu'ils suivent.

— Je crains de vous avoir occasionné du maldise par mà

lenteur à tenir ma promesse, reprit Daniel. Je voulais venir hier, mais cela m'a été impossible.

— Oui, je comptais sur vous. 11 est vrai que j'ai été indisposé, car l'esprit de ma jeunesse a remué en moi, et ce corps n'est plus assez fort pour résister aux battements de ses ailes. Je suis comme un homme enchaîné et emprisonné depuis de longues années : il pleure, il chancelle ; la joie menace de briser le tabernacle de chair.

■— Ne parlez pas trop à l'air du soir, lui dit Deronda; couvrez votre bouche de votre éoharpe. Nous allons à la Main et la Bannière, je suppose ? Nous y causerons en particulier.

— Non, et c'est ce qui me peine que vous ne soyez pas venu hier. Cette soirée appartient au club dont je vous ai parlé, et nous ne pourrons y être seuls que quelques minutes, tard, après que les autres seront partis. Nous ferions peutêtre mieux de chercher un autre endroit; mais je ne suis habitué qu'à celui-là. Ailleurs, le monde extérieur me pèse et gêne ma vision interne ; et puis, les personnes qui viennent là sont habituées à mon visage.

— Je ne refuse pas d'aller au club, s'il m'est permis d'y entrer, dit Deronda. 11 me suffit que vous préfériez cet endroit. Si nous n'avons pas assez de temps à nous, je reviendrai. Quel genre de club est-ce?

— On l'appelle « Je Club des Philosophes ». Us sont en petitnombre, comme les cèdres du Liban;ce sont de pauvres artisans qui cultivent leur intelligence. Je suis le plus pauvre de tous. On y amène quelquefois des visiteurs. Nous pouvons y introduire un ami qui s'intéresse aux sujets que nous discutons. Chacun commande de la bière ou tout autre breuvage pour avoir la libre jouissance du salon. La plupart fument. J'y vais quand je peux ; car il vient d'autres hommes de ma race et quelquefois j'y prends la parole. J'aime à trouver une faible ressemblance entre ces

pauvres philosophes et les maîtres qui nous ont transmis la pensée de notre race, — les grands révélateurs, qui travaillèrent de leurs doigts pour gagner un morceau de pain, mais qui conservèrent et qui accrurent pour nous l'héritage de mémoire, qui gardèrent vivante l'âme d'Israël, comme une semence parmi les tombes. Le cœur se plaît à ces pâles ressemblances.

— Je serai heureux de m'asseoir au milieu d'eux, si cela ne vous contrarie pas. C'est une réunion où j'aimerai à me trouver, dit Deronda, non sans un peu de soulagement à la perspective d'un intervalle avant la reprise d'une conversation particulière avec Mordecai.

Quelques minutes après, ils ouvraient une porte vitrée obstruée par un rideau rouge, et entraient dans un petit salon d'une quinzaine de pieds carrés, éclairé par le gaz dont la lumière perçait la fumée produite par le tabac des • fumeurs, ce qui, pour Deronda, était une scène nouvelle et saisissante. Une douzaine d'hommes, dont l'âge variait de vingt à cinquante ans, tous assez pauvrement vêtus, la pipe à la bouche, écoutaient avec un air d'intelligence concentrée un homme de forte corpulence, en paletot poivre et sel, avec des cheveux blonds, un nez court, un front large, qui, la pipe dans la main gauche et frappant son genou de la droite, finissait une citation de Shelley, la Comparaison de l'avalanche dans « Prométhée délivré y> f (Prametheus unbound):

As thought by thought is piled, till some great truth Is loosened, and the nations echo round

L'entrée des nouveaux arrivants rompit la fixité de l'attention, car il fallut faire de la place autour du poêle et de la table. C'était le plus sobre des clubs ; mais la sobriété

1. Comme la pensée qui s'empile sur la pensée jusqu'à ce qu'une grande vérité s'en détache, et les nations lui font écho.

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n'est pas une raison pour que « fumer et prendre quelque chose» ne soit pas impérieusement exigé, comme moyen de conserv er la décence dans la compagnie et dans la discussion. Mordecai fut accueilli par des éclats de voix dont les cadences exprimaient un peu de compassion et, naturellement tous les regards se portèrent sur son compagnon.

— J'ai amené un ami que nos débats intéressent, dit Mordecai. 11 a beaucoup étudié et voyagé.

— Monsieur est-il anonyme? Est-ce le grand inconnu? demanda d'un ton de bonne humeur le gros homme qui venait de citer Shelley.

— Je m'appelle Daniel Deronda. Je suis inconnu, mais pas le moins du monde grand. Le sourire qui se fit jour sur son visage en prononçant ces paroles fut si bon, qu'un murmure général et indistinct se fit entendre et que le gros .homme reprit :

— Vous recommandez votre nom, monsieur, et vous êtes le bienvenu. Approche-toi, Mordecai, viens dans ce coin, à côté de moi, ajouta-t-il dans le but évident de donner la meilleure place à celui qui en avait le plus besoin.

Deronda fut satisfait de s'asseoir à l'opposé, d'où il pouvait voir toute la société, y compris Mordecai, lequel demeurait un objet éminemment remarquable dans ce groupe de types énergiquement caractérisés, et qui, plus que pas un d'eux, même pour le discernement peu exercé de Daniel, en ce genre, semblait de la meillenre descendance juive*

En réalité, le pur sang anglais ne dominait pas dans la société. Miller, le gros homme, libraire exceptionnel de seconde main, qui connaissait le dedans des livres, portait le cachet d une extraction allemande; Buchan, le sellier, était écossais ; Pash, l'horloger, était un petit homme noir, vif, triplement juif; Gidéon, l'opticien, enfant d'Israël en cheveux roux, pouvait passer pour un Anglais aux manières

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cordiales, et Croop, le cordonnier aux yeux noirs, était probablement plus celtique qu'il ne le savait. Trois autres avaient le droit de se prétendre Anglais : le graveur sur bois Goodwin, bien bâti, à la ligure ouverte et à la voix agréable ; l'aide-pharmacien Marrables, et Lilly, le greffier au visage pâle, dont les cheveux châtains étaient plantés en parallélogramme au-dessus d'un front bien formé et dont la chemise était d'une fraîcheur que Ton pouvait appeler insulaire, et peut-être quelque chose de plus.

Deronda, quand même il n'aurait pas été plus grave que d'habitude à l'idée de ce qui était pendant entre Mordecai et lui, n'aurait pas trouvé matière à rire dans l'air ni dans les discours de ces hommes qui n'avaient probablement attrapé le savoir que par bribes. 11 regardait autour de lui avec autant de calme et de respect que s'il eût été dans un cercle de ses égaux. 11 demanda du whisky et de l'eau et offrit le contenu de son porte-cigares qu'il avait toujours sur lui, quoiqu'il s'en servît à peine, ayant ses raisons pour très peu fumer, mais le tolérant fort bien chez les autres. Il fit décidément une excellente impression sur les membres du club, qui le prouvèrent en se montrant tout à fait à leur aise et désireux de reprendre leur entretien interrompu.

— Cette soirée est une de celles que je qualifie de vaga* bondes, dit Miller, qui était implicitement accepté comme une sorte de président, en s'adressant à Deronda en manière d'explication, et désignant de la tête chaque individu dont il parlait. Notre ami Pash a entamé la loi du progrès et nous en sommes arrivés atfx statistiques ; mais Lilly ayant prétendu qu'il n'était pas plus étonnant que les quantités demeurassent les mêmes que ne le demeurent les qualités, — car par rapport à la société les nombres sont des qualités, — nous avons continué par les causes des changements sociaux, et quand vous êtes arri-

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vc, j'en étais sur la puissance des idées que je soutiens être les principales causes transformantes.

— Je ne suis pas d'accord avec vous sur ce point, Miller, dit Goodwin, le graveur, plus soucieux de développer le sujet que d'attendre un mot de réponse du nouveau venu ; car, ou vous entendez par idées tant de sortes de choses que je ne puis en avoir connaissance, pas plus que si vous disiez que la lumière est une cause, ou vous entendez uuc sorte particulière d'idées, et alors je soutiens que votre conception est trop étroite. Faites bien attention à ceci : toutes les actions dans lesquelles l'homme met une parcelle de pensée, sont des idées, soil qu'il sème, soit qu'il fasse un canot, soit qu'il pétrisse de l'argile. Des idées pareilles opèrent d'elles-mêmes dans la vie et croissent avec elle, mais elles ne peuvent se séparer de la matière qui les a mises en œuvre et qui est leur moteur. C'est de la façon dont ces idées sont mêlées avec tous les autres éléments de la vie qu'elles ont plus ou moins de puissance. Moins ce mélange est fort et moins elles ont de puissance. Quant aux causes des changements sociaux, je les envisage ainsi : les idées sont une sorte de parlement; mais extérieurement, il y a une communauté dont une bonne partie travaille au changement, sans savoir ce que fait le parlement.

— Mais alors, dit Pash, si vous prenez ce mélange pour la pierre de touche de la puissance, quelques-unes des idées les moins pratiques pourront prendre le dessus; elles surgiront sans être comprises, et entreront dans la langue sans qu*on y pense.

— Elles peuvent agir en changeant la distribution de gaz, objecta Marrables ; les instruments sont si perfectionnés aujourd'hui, que les hommes peuvent enregistrer le développement d'une théorie par les changements observés dans l'atmosphère, correspondant aux changementsdans les nerfs.

— Oui, s'écria Pash, dont la face brune s'éclaira un peu malicieusement ; il y a l'idée des nationalités. J'ose dire que les siècles barbares la prisent et en deviennent plus sociables.

— Vous ne partagez pas cette idée, dit Deronda en intervenant, car il trouvait un manque de symétrie assez piquant entre le sarcasme de Pash et le sceau de race imprimé sur des traits.

— Dites plutôt qu'il ne partage pas ce sentiment, répliqua Mordecai, qui jeta un regard mélancolique sur Pash. A moins que la nationalité ne soit un sentiment, quelle force peut-elle avoir comme idée ?

— Accordé, Mordecai, .répondit Pash avec bonne humeur ; et quand le sentiment de nationalité se meurt, je ne considère pas l'idée comme meilleure qu'un spectre qui s'avance pour annoncer la mort.

— Un sentiment peut sembler mourant et pourtant renaître à une vie plus intense, reprit Deronda. Des nations ont revécu. Nous pouvons vivre assez pour voir un grand élan de force chez les Arabes, inspirés par un nouveau zèle.

— Amen, amen l s'écria Mordecai en regardant Deronda avec une satisfaction qui était un commencement de recouvrement d'énergie ; il se tenait plus droit, son visage paraissait moins émacié.

— Cela peut arriver chez les nations en retard, recommença Pash, mais chez nous, Européens, le sentiment de nationalité est destiné à périr. Il durera un peu plus longtemps là où règne l'oppression, mais nulle part ailleurs. Le courant du progrès est contre lui.

— Vous avez bien fait, dit à son tour Buchau, avec son léger accent écossais, de nous amener sur ce point. Vous êtes tous d'accord que les sociétés changent. — pas toujours ni partout, — mais en somme, et avec le

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temps. Maintenant, avec tout le respect que je vous dois, je voudrais vous faire observer que nous en sommes arrivés à examiner la nature des changements, avant d'avoir une garantie pour les appeler progrès, lequel mot suppose une amélioration, bien que je le craigne mal choisi en ce sens, puisqu'un seul mouvement de côté peut nous faire tomber dans un bourbier ou dans un précipice. Je demande donc à poser les questions suivantes: Tout changement se fait-il dans la direction du progrès? Si cela n'est pas, comment discernerons-nous que tel changement est un progrès et que tel autre n'en est pas? Enfin, comment et jusqu'à quel point pourrons-nous agir sur le cours d'un changement, de façon à le pousser en avant s'il est bienfaisant et à le détourner s'il est nuisible ?

— Changement et progrès, répondit aussitôt Lilly, se confondent dans l'idée de développement. Les lois du développement sont découvertes, et les changements qui doivent se produire selon elles sont nécessairement progressistes; c'est-à-dire que si nous avons une notion de progrès ou de perfectionnement qui leur soit opposée, cette notion est une erreur.

— Je ne vois pas, dit Deronda, comment vous arrivez à celle sorte de certitude sur les changements en les appelant développements. 11 restera encore les degrés d'inévitabilité en relation avec notre volonté et nos actes, et les degrés de sagesse à les hâter ou à les retarder; il restera encore le danger de prendre une tendance, à laquelle on devrait résister, pour une loi à laquelle nous devrions nous soumettre; ce qui me semble une superstition aussi funeste, ou un Dieu aussi faux que tout ce qui a été établi sans la philosophie.

— C'est bien vrai, dit Mordecai. Malheur aux hommes de cette génération qui ne voient aucune place pour la résistance. J ai foi en un accroissement, en un passage et en

un nouveau développement de vie, dans lesquels la semence sera plus parfaite et plus chargée en éléments féconds et en formes divines. La vie d'un peuple croît en joie et en douleur, en pensée et en action; elle absorbe la pensée d'autres nations dans des formes qui lui sont propres et rend cette pensée au monde comme une nouvelle richesse; c'est une puissance et un organe dans le grand corps des nations. Mais il peut arriver un échec, un arrêt; les souvenirs peuvent être étouffés et l'amour défaillir; ou bien les souvenirs peuvent se rétrécir jusqu'à devenir des débris desséchés; l'âme d'un peuple, — encore bien que les individus sachent qu'Us en ont formé un, — peut sembler mourante par le manque d'action commune. Mais qui peut dire: * Les sources de leur vie sont taries; ils cesseront pour toujours d'être une nation? » Qui oserait le dire ? Ce n'est pas celui qui sent la vie de son peuple s'agiter dans son sein. Pourra-t-il dire: « Les événements suivent leur cours, je n'y réussirai pas ?» Mais toute son âme est résistance ; c'est comme une semence de feu qui peut enflammer les multitudes et tracer une nouvelle route aux événements.

— Je ne nie pas le patriotisme, dit Gidéon ; mais nous savons tous que tu as une pensée particulière, Mordecai. Vous connaissez sans doute la manière de penser de Mordecai? ajouta-t-il en se tournant vers Deronda qui était assis à côté de lui; puis, sans attendre sa réponsoj il continua: — Je suis un juif raisonnable, moi. Je suis avec mon peuple dans une sorte de relation de famille, et j'opine pour que l'on dirige notre culte dans une voie raisonnable. Je n'approuverais pas que notre peuple se fît baptiser, parce que je ne crois pas en la conversion d'un juif au christianisme, et aujourd'hui que nous avons l'égalité politique, il n'y a point d'excuse pour un prétexte de cette sorte. Mais je suis d'avis que l'on nous débarrasse de toutes nos superstitions et de tous nos exclusivismes. Nous n'avons

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plus de raison pour ne pas nous fondre graduellement dans les populations au milieu desquelles nous vivons. C'est l'ordre du jour au point de vue du progrès. J'aimerais tout autant que mes enfants épousassent des chrétiens que des juifs. Je tiens pour cette vieille maxime: « La patrie d'un homme est celle où il est heureux. »

— Ce pays-là, Gidéon, n'est pas déjà si facile à trouver, objecta le remuant Pash, avec un haussement d'épaules et une grimace. Tu gagnes par semaine dix shillings de plus et tu as moitié moins d'enfants que moi. Si quelqu'un veut introduire un commerce d'horlogerie dans « les marchandises pour Jérusalem», j'irai. Hé, Mordecai! qu'en dis-tu?

Deronda, tout oreilles à ces insinuations à l'adresse des opinions de Mordecai, s'étonnait, à part lui, de sa persistance à venir dans ce club. Pour un esprit enthousiaste, se heurter continuellement à l'indifférence d'hommes familiers avec l'objet de son enthousiasme, c'était accepter un long martyre, sans compter qu'un missionnaire mis à mort sans que Ton refuse d'écouter ses doctrines, semble à peine digne de compassion. Mais Mordecai ne témoigna aucun mécontentement; il était dans un moment de trop-plein spirituel, et il avait plus de souci pour l'énonciation de sa foi que pour son acceptation immédiate. Avec une ferveur exempte de colère et qui semblait plutôt un jet de sentiment, il répliqua à Pash :

— Ce que je dis? C'est que l'homme s'éloigne de la fraternité et qu'il méprise son héritage. Des milliers et des milliers de notre race se sont mêlés aux Gentils, comme le Celte au Saxon, et peuvent hériter du bonheur qui appartient au Gentil ; mais vous ne pouvez les suivre. Vous êtes une des multitudes qui doivent marcher sur le globe au milieu des nations, et être connus comme Juifs. Je sais qu'il en est qui ont sur les lèvres ces paroles : '< Je

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voudrai n'être pas né juif; je désavoue toute connexion avec le long travail de ma race; j'irai plus loin que les Gentils en me moquant de notre situation séparée ! » Mais les Gentils souffleront sur eux l'haleine du mépris, parce qu'ils sont juifs et qu'ils refusent de l'être. Un vêtement de citoyen nouvellement fait peut-il se tisser dans la chair et changer le lent dépôt de dix-huit siècles? Qu'est le droit de citoyen pour celui qui marche au milieu d'un peuple avec lequel il n'a ni parenté, ni amitié sincère, et qui a perdu le sentiment de fraternité pour sa propre race? C'est une charte d'ambition égoïste et de rivalité du plus bas étage. Cet homme est un étranger en esprit quel qu'il puisse être en forme; il boit le sang de l'humanité et n'est pas un homme. Ne partageant aucun amour, ne partageant aucune sujétion de l'âme, il se moque de tout. N'est-ce pas 1a vérité, Pash?

— Pas précisément, Mordecai, répondit Pash, si tu crois que je me juge amoindri parce que je suis juif. Je ne puis que remercier nos pères de ce qu'il y a moins d'imbéciles chez nous que chez les autres races. Mais peut-être as-tu raison de penser que les chrétiens ne nous aiment pas beaucoup à cause de celai

— Les catholiques et les protestants ne s'aiment pas beaucoup plus les uns les autres, dit le génial Gidéon. Il faut que nous attendions patiemment que les préjugés disparaissent. Beaucoup d'individus de notre peuple vont de pair avec les plus grands, et il y a eu une abondante transfusion de notre sang dans les veines des familles les plus hautes. Je demande donc que l'on rende nos espérances raisonnables.

— Moi aussi, s'écria Mordecai avec l'ardeur d'un homme qui plaide pendant une crise décisive. Moi aussi, je demande à être un juif raisonnable. Mais qu'est-ce qu'être raisonnable ? Qu'est-ce que sentir la lumière de la raison divine

dc\cnir plus forte nu dedans cl nu dehors? C'est 'voir de plus en plus les liens cachés qui consacrent le changement comme une croissance dépendante d'une parenté. Oui d'une parenté ! Le passé est mon père et l'avenir étend vers moi les bras suppliants des enfants. Est-ce cire raisonnable que d'épuiser la sève de parenté qui fait les faniilles riches en échanges et aussi variées que le sont les forêts de cèdres et de palmiers? S'il est raisonnable de dire: « Je ne connais ni père ni mère; mes enfants sont des étrangers pour moi; aucune de mes prières ne pourra jamais les toucher » , alors il sera raisonnable pour le juif de dire: * Je ferai en sorte qu'il n'y ait point de différence entre moi et le Gentil, je ne chérirai pas la conscience prophétique de notre nationalité. Que le juif cesse d'être et que tous ses souvenirs soient regardés comme d'antiques sottises, mortes comme celle d'une race supposée ! Que ses enfants apprennent la langue du Grec, qui adjure ses concitoyens par la bravoure de ceux qui ont combattu au premier rang de Marathon! Qu'ils disent que ce qu'il y avait de noble dans le Grec c elait le génie d'une nation immortelle! Mais le juif n'a point d'annales qui le poussent à l'action! Qu'il rie parce que sa nation est dégradée ! qu'il considère les monuments de sa loi qui portait dans sa structure le souffle de justice .sociale, de la charité et de la sainteté de la famille! qu'il considère 1 énergie des prophètes, la patiente sollicitude des maîtres, la force d ame des générations martyrisées, comme de simples matières pour le professorat 1 L'affaire principale du juif est d'être sur le même niveau que le riche Gentil! »

Mordecai se laissa retomber sur sa chaise, et il y eut un silence d'un moment. Pas un membre du club ne partageait sa manière do voir, ni son émotion ; mais sa personnalité et son allocution leur firent l'effet d'une représentation dramatique ayant en elle quelque cjiose de pathétique,

bien que les conséquences n'en fussent pas pratiques. Habituellement on l'écoutait et on le contredisait. L'esprit de Deronda se reportait sur ce qu'avait dû être la pression tragique des conditions extérieures qui empêchaient cet homme, dont il sentait l'influence sur lui, de se faire un monde pour sa pensée dans le cœur des autres.

Le froid Buchan fut le premier à reprendre la parole et à se plaindre que l'on perdait du temps.

— Je vous ferai remarquer, dit-il, que nous sommes loin des questions que j'ai posées à propos du progrès.

— Peu importe 1 répliqua Miller. Ayons une nuit juive; il y a longtemps que nous n'en avons eu. Posons la discussion sur un terrain juif.

— Je présume que nous sommes tous sans préjugés : nous sommes philosophes et nous aimons nos amis Mordecai, Pash et Gidéon, qui sont autant parenls à Abraham que nous tous. Nous descendons tous d'Abraham, à moins que le contraire ne soit prouvé, et si nous étudions l'histoire, nous verrons que nous avons eu des ancêtres peu honorables. Je pense donc n'offenser personne si je dis que je ne crois pas que le peuple juif ait fait de grandes choses dans le monde. Je sais qu'il a été iniquement traité dans les temps passés. Je ne suppose pas que nous ayons besoin qu'on maltraite des hommes, soit blancs, noirs, rouges ou jaunes. Ceci me fait souvenir que j'ai un livre allemand fort curieux sur les préjugés contre les juifs et sur les histoires que l'on a forgées sur eux. Croiriez-vous que l'une d'elles dit qu'ils ont été punis par la mauvaise odeur qu'ils répandent, et ceci, ajoute l'auteur qui vivait en 1715, est vrai, car les anciens en parlent. Mais, prétend-il en manière de correctif, les autres choses sont des fables, par exemple quand on soutient que le baptême fait disparaître cette mauvaise odeur, et que chacune des dix tribus ayant pris part à la crucifixion a été punie d'une façon particulière, indépendamment de

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l'odeur. Asher a le bras droit plus court que le gauche, et Nephtali a des oreilles de porc. Que pensez-vous décela? On a fait bien des plaisanteries sur les fables rabbiniques, mais il n'y en a guère de cette force. Cependant, comme je l'ai dit tout à l'heure, je soutiens avec les philosophes du siècle dernier que les juifs, en tant que peuple, n'ont pas joué un grand rôle, encore bien que Pash veuille qu'ils soient assez adroits pour battre le reste du monde. Si cela est, je demande pourquoi ils ne l'ont pas fait?

— Par la même raison que les hommes les plus habiles de ce pays ne peuvent faire prévaloir ni eux ni leurs idées dans leur parlement, répondit Pash, parce qu'il y a trop d'imbéciles autour d'eux.

— C'est une question vaine, reprit Mordecai, de savoir si noire peuple battrait le reste du monde. A chaque nation son œuvre. Elles sont toutes en particulier des membres du monde, enrichi par l'œuvre de tous. Mais ce qui est vrai, ainsi que l'a dit le premier Jehuda-Ha-lévy, c'est qu'Israël est le cœur de l'humanité, si nous comprenons par le mot cœur le fond d'affection qui lie une race et ses familles dans un amour respectueux et dans le respect pour le corps humain, qui élève les nécessités de notre vie animale jusqu'à la religion, et dans la tendresse miséricordieuse pour le pauvre, pour le faible et pour la muette créature qui porte le joug pour nous.

— Ils ne le cèdent à aucune nation en arrogance, dit Lilly, et s'ils sont demeurés en arrière, ce n'est pas parce qu'ils furent trop modestes.

— Oh ! chaque nation se vante à son tour, répliqua Miller.

— Oui, repartit Pash, et quelques-unes en hébreu.

— Eh bien, reprit Lilly, quoi qu'aient fait les juifs à une époque, c'est un peuple immobile. C'est le type de l'adhérence obstinée auxchoses surannées. Ils peuvent faire preuve

de beaucoup d'Jiabileté quand ils soulèvent des idées libérales, mais comme race, ils n'ont en eux aucun développement.

— C'est faux! s'écria Mordecai, retrouvant sa première énergie. Que l'on feuillette l'histoire juive, que l'on creuse jusqu'à la semence, que l'on remonte à ses commencements, et plus glorieuse paraîtra l'énergie qui a transformé notre peuple. Où voyez-vous encore une nation dont on puisse dire, avec autant de vérité, que sa religion, sa loi et sa vie morale se sont mêlées comme le sang dans le cœur et l'ont fait grandir?.. Où y a-t-il encore un peuple qui, comme les juifs, ait conservé et agrandi son bagage spirituel, à l'époque même où on les chassait avec une haine aussi féroce que les incendies des forêts qui chassent les bêtes sauvages de leurs retraites? On connaît la fable de ce Romain qui, tout en nageant pour sauver sa vie, tint entre ses dents le rouleau de ses écrits pour le préserver du contact de l'eau. Combien cela est-il plus vrai pour notre race! Nos pères ont lutté en héros pour conserver leur place au milieu des nations!.. Oui ! quand on leur tranchait les mains, ils combattaient avec les dents. Quand on eut fait passer la charrue et la herse sur les derniers vestiges de leur convention nationale, et que la fertilité de leur pays eut été arrêtée et noyée dans le sang des semeurs et des planteurs, ils dirent: « L'esprit est vivant; faisonslui une habitation durable, — durable parce qu'elle sera mobile, — de façon à pouvoir être portée de génération en génération, pour que nos fils à naître soient riches en choses qui ont été, et possèdent un espoir bâti sur des fondations inébranlables. » — Ils l'ont dit et ils l'ont fait, quoique souvent ils aient perdu la vie, ou qu'ils soient restés couchés sous des monceaux de cadavres. Hué et honni comme le chien sans maître, l'Hébreu s'est fait envier par sa richesse et par sa sagesse; on l'a saigné ensuite pour remplir les bains

luxueux des Gentils: il absorba le savoir et le répandit; la race dispersée fut une nouvelle Phénicie travaillant aux inities de la Grèce, et transportant leurs produits dans le monde. Le génie natif de notre tradition ne devait pas demeurer immobile, mais se servir des souvenirs comme semence pour faire sortir de terre les vertus comprimées de la loi et de la prophétie. Et pendant que le Gentil disait: « Ce qui était à vous est à nous, et ne vous appartient plus »; pendant qu'il lisait la lettre de notre loi comme une inscript ion à demi effacée; pendant qu'il transformait nos parchemins en semelles de souliers pour une armée ivre de luxure et de cruauté, nos maîtres élargissaient encore notre loi et 1 éclairaient d'une nouvelle interprétation. Mais la dispersion fut vaste, le joug de l'oppression une torture inouïe aussi bien qu'un fardeau; on les força de s'exiler parmi des peuples brutaux, où la conscience de leur race ne fut pas plus claire pour eux que la lumière du soleil pour nos pères pendant la persécution romaine, obligés qu'ils furent de se cacher dans des cavernes, éclairés seulement par la flamme de leurs torches. Quoi d'étonnant après cela que des multitudes de notre peuple soient ignorantes, étroites, superstitieuses? La nuit est en eux et ils ne voient pas; dans leur obscurité ils sont incapables de rien deviner ; le soleil n'éclaire plus les prophètes, et le jour qui luit pour eux est trouble. Mais laquelle parmi les nations les plus importantes des Gentils est sans multitude ignorante? Ils raillent les observances ignorantes de notre peuple: mais l'ignorance la plus maudite est celle qui n'a point d'observances : elle ressemble à l'instinct rusé du renard pour lequel la loi estime trappe ou le cri du chien qui aboie. Dans les multitudes d'ignorants qui observent nos rites et qui confessent l'unité divine, Lame du judaïsme n'est pas morte. Ravivons le centre organique! que l'unité d'Israël qui a fait la croissance et la forme de sa religion

soit une réalité extérieure. Los yeux tournés vers un pnys et vers une palitique, notre peuple, dispersé à toutes les extrémités de la terre, peut partager la dignité d'une existence nationale ayant voix parmi les nations de l'Orient et de l'Occident. Il plantera la sagesse et Fhabileté de notre race de façon à être, comme autrefois, un moyen de transmission et de compréhension. Que ceci arrive, et la chaleur vivante se propagera jusqu'aux plus faibles extrémités d'Israël; la superstition s'évanouira, non pas dans la licence du renégat, mais dans l'illumination de grands faits qui élargiront le sentiment et feront toute connaisanec vivante, comme le jeune produit de souvenirs aimés.

La voix de Mordecai s'était éteinte, mais son regard brillant n'en était que plus émouvant. Sa surexcitalion extraordinaire était certainement due à la présence de Deronda; c'est à Deronda qu'il parlait, et le moment avait pour lui une solennité testamentaire qui lui ralliait toute sa puissance. Non qu'il regardât Daniel ; il ne semblait rien voir de ce qui l'environnait, et si quelqu'un l'avait saisi, il ne l'aurait très probablement pas senti. Tous les yeux étaient fixés sur lui, lorsqu'il se rassit, et pas un avec malveillance; mais il arriva que celui qui l'aimait le mieux fut le premier à le contredire.

— Tu as ta manière de voir les choses, recommença Gidéon, et comme tu le dis, Mordecai, ta manière te semble rationnelle; je sais que tu n'attends pas d'un miracle la restauration en Judée, mais tu n'ignores pas plus que moi qu'il y a été mêlé une infinité de sottises, tant de la part des juifs que des chrétiens. La connexion de notre race avec la Palestine a été pervertie par la superstition, au point qu'elle est devenue aussi démoralisatrice que l'ancienne loi des pauvres. La lie populacière et les paresseux

n'y vont que pour être entretenus par la charité, quoique . la plupart soient forts et vigoureux, et pour que l'ange

Gabriel prenne d'eux un soin spécial lorsqu'ils mourront. Il ne sert à rien de combattre contre des faits ; il faut voir où ils aboutissent: c'est ce que j'appelle rationalité. Les hommes les plus instruits et les plus libéraux parmi nous et qui sont attachés à leur religion, demandent que l'on débarrasse notre liturgie de toutes les superfétations, comme complément littéral des prophéties sur la restauration. Élaguons les rites inutiles et les interprétations littérales de ce genre, et notre religion sera la plus simple de toutes les religions; elle ne sera pas une barrière, mais une union entre nous et le reste du monde.

— Aussi unie que le bois d'une pique, dit Pash avec un éclat de rire ironique. Arrachez-le jusqu'à la racine, enlevez les feuilles et Fécorce, rasez les nœuds et adoucissez-le du haut en bas, mettez-le où vous voudrez, il ne repoussera plus. Vous pourrez en faire un manche ou le jeter sur un feu de décombres. Je ne vois pas pourquoi nos décombres seraient tenus pour plus sacrés que les décombres du brahmanisme ou du bouddhisme.

— Non, Pash, dit Mordecai, tu ne le vois pas parce que tu n'as plus le cceur juif. On a senti le besoin de la communauté avant de l'appeler un bien. Je ne fais pas l'éloge de la superstition, je loue les sources vivantes d'une croyance développée. Qu'est-ce que la croissance, le développement, la perfection? Tuas commencé par cette question, je l'applique à l'histoire de notre peuple. Je dis que l'effet de notre séparation ne sera pas complet et n'arrivera pas à sa plus haute transformation, à moins que notre race ne reprenne le caractère de la nationalité. C'est le complément de sa mission religieuse qui en a fait un peuple dont la vie a été la moitié de l'inspiration du monde. Que me fait à moi que les dix tribus soient perdues sans avoir laissé de traces, ou que des multitudes d'enfants de Juda se soient mêlées aux Gentils, comme une rivière à d'autres rivières? Voyez notre

peuple encore! Ses vêtements ont été jetés au loin ; on les a déchirés, lacérés, souillés, foulés aux pieds ; mais il lui est resté une cuirasse ornée de pierreries. Que les riches, que les rois du commerce, les savants, les artistes, les orateurs, les conseillers politiques qui ont dans les veines du sang juif, — lequel a conservé sa vigueur sous tous les climats, et la souplesse du génie hébreu, pour lequel la difficulté ne signifie pas autre chose qu'un moyen nouveau, — que ces hommes disent : « Nous voulons relever le drapeau, nous voulons

nous unir pour un travail pénible, mais glorieux, comme celui de Moïseetd'Ezra;un travail qui sera digne des longues angoisses supportées par nos pères, en maintenant leur séparation et en refusant le bien-être du mensonge. » Ils ont assez de richesses pour racheter le sol sacré au conquérant débauché et appauvri ; ils ont l'habileté de l'homme d'État pour fonder, le talent de l'orateur pour persuader. N'y a-t-il donc parmi nous ni prophète, ni poète capable de faire comprendre à FEurope chrétienne le honteux déshonneur de la lutte des chrétiens, que le Turc regarde comme celle des bêtes féroces auxquelles il a préparé une arène ? Nous possédons en nous un fonds de sagesse assez grand pour trouver une politique juive nouvelle, simple, forte et juste comme l'ancienne ; pour établir une république où il y aura égalité de protection, cette égalité qui a brillé comme une étoile sur le front de notre antique communauté, et qui lui a donné un éclat plus vif au milieu des despotismes de l'Orient que celui de la liberté occidentale. Alors notre race aura un centre organique, un cœur et un cerveau pour veiller, guider et exécuter; le juif outragé aura une défense dans le concert des nations, comme l'Anglais ou l'Américain outragé. Le monde y gagnera autant qu'Israël, car il y aura à l'avantgarde de l'Orient une communauté qui portera dans son sein les sympathies de toutes les grandes nations; il y aura une terreoù s'arrêteront toutes les inimitiés; un terrain neutre

pour l'Orient, comme la Belgique pour l'Occident. Les difficultés sont énormes, dit-on ; je le sais; mais que le génie des perfections sublimes émeuve notre peuple, et l'œuvre commencera.

— Oui, Mordecai, dit Pash, nous admettons tout cela. Quand nos grands hommes de la bourse et nos meilleurs professeurs seront convertis à ta doctrine, les difficultés s'évanouiront comme de la fumée.

Deronda, porté par nature à prendre le parti des faibles, ne put s'empocher de répondre à Pash :

— Si nous jetons un coup'd'œil rétrospectif sur les efforts qui ont amené les grands changements, nous serons étonnés de voir combien il y en a eu qui parurent désespérés à ceux qui les envisagèrent au début. Prenez pour exemple ce que tous nous avons vu et entendu : l'effort tendant à l'unité de l'Italie. Regardez Mazzini lorsqu*il était jeune, et ses premières tentatives pour éveiller chez 'ses concitoyens les sentiments qu'il éprouvait, et pour les pousser vers l'unité nationale. Tout semblait contre lui : ses compatriotes étaient ignorants ou indifférents, les gouvernements hostiles, l'Europe incrédule. Il était naturel que les moqueurs fussent regardés comme des sages, et pourtant... vous voyez que la prophétie s'est réalisée... Aussi longtemps qu existe une étincelle de conscience nationale, personne, je le suppose, ne niera que l'on puisse rallumer des souvenirs et des espérances capables d'inspirer une action tardive.

— Amen, fit Mordecai, pour lequel les paroles de Deronda furent comme un cordial. Ce qui est nécessaire, c'est le levain, c'est la semence de feu. L'héritage d'Israël bat dans le cœur de millions d'êtres ; il est dans leurs veines comme un pouvoir sans intelligence. Que la torche de la communauté s'allume 1 que la raison d'Israël se dévoile dans un grand fait extérieur ! qu'il y ait une autre grande migration,

DANIEL DER0NDA

un autre choix d'Israël pour être une nationalité dont les membres pourront encore s'étendre jusqu'aux confins de de la terre, comme les fils de l'Angleterre et de l'Allemagne qui portent au loin leurs entreprises, mais qui ont toujours un foyer national et un tribunal d'opinion nationale. Dira-t-on que cela ne peut pas être ? Baruch Spinosa n'avait pas le cœur vraiment juif, quoiqu'il eût sucé la vie de son intelligence aux mamelles de la tradition juive. 11 osa mettre à découvert la nudité de son père, et dit: « Ceux qui le méprisent sont sages ! » Eli bien, Baruch Spinosa a avoué qu'il ne voyait pas pourquoi Israël ne serait pas de nouveau un peuple choisi. Qui oserait dire que l'histoire et la littérature de notre race sont mortes? Ne sont-elles pas aussi vivantes que celles de la Grèce ou de Rome, qui ont inspiré des révolutions, enflammé la pensée de l'Europe et fait trembler les pouvoirs injustes? Elles ont été un héritage de la tombe. Les nôtres sont un héritage qui n'a jamais cessé de vibrer dans des millions de formes humaines.

Mordecai avait étendu les bras en avant et ses longues mains décharnées tremblèrent en l'air, même après qu'il eut fini de parler. Gidéon fut certainement un peu ému, car bien qu'il n'attendit par longtemps pour faire une objection, son ton fut beaucoup plus doux et moins dédaigneux que précédemment. Pash se mordit les lèvres, prit sa tête entre ses mains et fronça le sourcil, comme quelqu'un dont l'avis diffère de celui de ses interlocuteurs, mais qui ne pense pas que ce soit la peine de le dire.

— Peut-être est-il bon, à un point de vue, d'évaluer aussi haut que tu le fais, Mordecai, nos souvenirs et notre héritage, dit Gidéon; mais il y en a un autre. Tout n'est pas gratitude et gloire inofïensive; notre peuple a hérité aussi d'une bonne dose de haines. Nous voyons encore autour de nous un lot assez lourd de malédictions et de rancunes dont nous avons hérité depuis les époques de per-

sédition. Comment justifieras-tu la conservation d'une sorte de souvenirs et la mise à l'écart de l'autre ? Il y a des faits haïssables des deux côtés.

— Je justifierai le choix comme Ton justifie tous les autres, répondit Mordecai. Je ne chéris rien pour la nation juive, je ne cherche rien pour elle, mais seulement le bien qui promet le bonheur à tous les peuples. Le génie de notre vie religieuse, qui ne fait qu'un avec notre vie nationale, n'est pas autre chose que la haine du mal. Les maîtres l'ont dit : « Une offense contre l'homme est pire qu'une offense contre Dieu! » Mais, quoi d étonnant à ce qu'il y ait de la haine dans le cœur des juifs qui sont les enfants de l'ignorance et de l'oppression ? Quoi d'étonnant, puisqu'il y a de la haine dans les cœurs des chrétiens ? Notre vie nationale a été une lumière grandissante. Que le feu central soit rallumé et sa lumière portera au loin.

Les dégradés et les méprisés de notre race apprendront à penser de notre terre sacrée, non comme d'un lieu destiné à une mendicité sainte pour y attendre la mort dans une dégoûtante fainéantise, mais comme d'une république où l'esprit juif se manifestera dans un ordre nouveau fondé sur l'ancien purifié, enrichi par l'expérience que nos fils les plus grands auront amassée de la vie des siècles. Il n'y a pas plus de deux siècles qu'un vaisseau transporta à travers l'Océan le commencement de la grande nation américaine. Le peuple grandit comme des cours d'eau qui se rejoignent ; il y eut des sectes et des mœurs diverses ; un moment vint, il y a un siècle, où ils sentirent le besoin d'unepoli tique à eux,et ils produisirent des héros. Qu'eurentils pour inaugurer une politique, sinon leurs souvenirs européens, corrigés par la vision d'un perfectionnement ? Que nos sages et nos riches se montrent des héros ! Ils ont pour eux les souvenirs de l'Orient et de l'Occident augmentés de la pleine vision d'une amélioration.

DANIEL DEHONDA 1^9

Une nouvelle Perse avec une religion purifiées est agrandie en art et en sagesse; de même, une nouvelle Judée, équilibrée entre l'Orient et l'Occident, sera une convention de réconciliation. Si quelqu'un disait : « La vision prophétique de votre race a été môlée sans ressource à de la folie et a de la superstition; Fange du progrès n'a point de message pour le judaïsme; c'est comme une ville à demi ensevelie, où les eaux courent, de même que dans un champ inculte et abandonné » ; je répondrais que le principe de croissance le plus fort réside dans le choix humain. Les fils de Juda doivent choisir pour que Dieu puisse de nouveau les choisir.

L'époque messianique sera celle où Israël plantera son drapeau national. Le Nil s'est gonflé et a débordé ; l'Égyptien ne pouvait choisir l'inondation, mais il a choisi le travail et a construit des canaux pour faire fructifier les eaux, et l'Égypte est devenue le pays du blé. L'homme, dont l'âme possède la royauté du discernement et de la résolution, refusera-t-il de tenir son rang etdira-t-il : « Je ne suis qu'un observateur ; ne me demandez ni choix, ni résolution? » Ce serait le blasphème de cette époque. Le principe divin de notre race est le choix, l'action et le souvenir. Rejetons le blasphème et aidons le vouloir d'un meilleur avenir pour nous et pour le monde; ne renonçons pas au plus précieux denosdonsetne disons pas:. Soyons comme si nous n'étions pas au milieu des nations ! » mais choisissons notre plein héritage, réclamons la fraternité de notre peuple et portons-y unenouvelle fraternité avec les nations des Gentils. La vision

est ici; elle s'accomplira.

Après avoir dit ces derniers mots d'une voix qui n était guère plus forte qu'un murmure, Mordecai laissa tomber sa UUe sur sa poitrine et ses paupières se fermèrent. Personne ne lui répondit. Ce n'était pas la première fois qu'il insistait sur les mêmes idées, mais ce soir il se montrait sous

une nouvelle phase. Le calme de sa ténacité ordinaire différait autant de son exaltation présente, que la parole d'un homme qui donne des raisonspour une révolu lion dont aucun signe n'est discernable, diffère de celle de Fhomme qui se sent l'agent d'une révolution qui commence. L'aurore de la réalisation qu'apportait à son espoir la présence de Deronda, avait jeté Mordecai dans un état de conviction passionnée, et il avait trouvé dans sa surexcitation la force de développer ses arguments avec une sensation de hâte, comme s'il était arrivé à une crise dont il fallait profiter. Maintenant, quoique épuisé, il éprouvait une sorte d'élonnement reconnaissant d'avoir parlé, et il contemplait sa vie comme un voyage, au terme duquel il était parvenu.

Chacun sentit que le débat était fini et que la discussion ne pouvait reprendre après le solennel discours de Mordecai. On aurait dit qu'ils venaient d'entendre résonner le schophar et qu'ils n'avaient plus autre chose à faire qu'à se disperser. Le mouvement fut général, et en moins de dix minutes, ils eurent quitté la chambre, laissant seuls Mordecai et Deronda. Ils souhaitèrent le « bonsoir » à Mordecai; mais il était évident qu'il ne les entendit pas, car il demeura muet et immobile. Deronda, ne voulant pas troubler ce repos nécessaire, attendit qu'il reprît spontanément la parole.

Après un silence assez long, Mordecai sortit de sa rêverie et regarda Deronda, non pas avec surprise, mais avec une satisfaction sereine. Daniel se leva et vint s'asseoir plus près de lui, afin qu'il n'eût pas besoin d élever la voix. Mordecai apprécia cette délicatesse comme un malade apprécie la main bienfaisante qui relève son oreiller, puis il parla d'une voix à peine distincte, comme s'il n'avait aucun besoin de se faire entendre de son auditeur.

— Dans la doctrine de la Kabbale, dit-il, les Ames renaissent sans cesse dans de nouveaux corps, jusqu'à ce qu'elles se soient perfectionnées et purifiées; une âme, délivrée d'un corps usé, peut rejoindre sa compagne qui a besoin d'elle, afin de se perfectionner ensemble et leur œuvre terrestre est accompli. Elles quittent alors la région mortelle pour faire place à de nouvelles â^ies qui doivent naître du sein éternel. C'est l'imperfection languissante d'àmes déjà nées dans la région mortelle qui empêche la naissance de nouvelles âmes et la préparation de l'époque

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messianique. Ainsi l'esprit a donné une forme à ce qui est caché, comme l'ombre de ce qui est connu, et a dit la vérité dans une parabole. Quand mon âme, qui erre depuis si longtemps, sera délivrée de ce corps épuisé, elle viendra rejoindre la vôtre et son œuvre sera perfectionné.

La pause que fit Mordecai, après avoir prononcé ces paroles, semblait un appel que Deronda ne voulut pas laisser sans réponse.

— Tout ce qu'en conscience je pourrai faire pour rendre ma vie efficace, dit-il, je le tenterai.

— Je le sais, répondit Mordecai d'un ton de certitude tranquille qui dispense de plus d'affirmation. Je l'ai entendu. Vous voyez tout, vous êtes à mon côté sur le mont de la vision et vous apercevez les voies d'accomplissement que les autres nient.

Il demeura silencieux quelques instants, puis continua comme s'il méditait:

— Vous reprendrez ma vie là où elle a été brisée. Je me sens revenir à ce jour: le soleil dardait ses rayons sur les quais ; c'était à Trieste. Partout s'agitaient des hommes de toutes nations, les navires se mettaient en route ; le bâtiment grec qui devait nous débarquer à Beyrouth allait mettre à la voile dans une heure ; je partais avec un marchand, comme son commis et son compagnon. Je me disais: « Je verrai les terres et les peuples de l'Orient; je parlerai avec eux; j'aurai une vision plus complète. » Je respirais alors comme vous, sans fatigue. J'avais le pas léger, et l'endurance de la jeunesse. Je pouvais jeûner, je pouvais dormir sur la dure. J'avais épousé la pauvreté, et j'aimais ma fiancée, car la pauvreté pour moi était la liberté. Mon cœur battait de joie, comme s'il avait été celui de Moïse ben Maimon, avec sa force de sexagénaire, et connaissant le travail qui m'attendait. C'était la première fois que je me dirigeais vers le sud ; mon âme se délectait intérieure*

DANIEL DEUONDA

ment à son premier soleil, et, debout sur le quai, je me sentais comme plongé dans les flots d'une vie glorieuse où nia petite existence paraissait se fondre, lorsqu'un sanglot s'échappa de ma poitrine et je m'écriai que la bénédiction était trop grande. J'attendais mon compagnon, mais je ne le vis que lorsqu'il me dit :

— Ezra, j'ai été à la poste et voici une lettre pour toi.

— Ezra! s'écria Deronda incapable de se contenir.

— Ezra, répéta Mordecai, enfoncé dans ses souvenirs. J'attendais une lettre de ma mère, car je lui écrivais continuellement. Mon nom ainsi prononcé me lit reflet d'un coup de baguette magique; il me rappela ce corps dont je me croyais délivré. J'ouvris la lettre et mon nom reparut comme un cri qui m'aurait troublé même au sein du ciel et qui me força de courir là où était la douleur. « Ezra, mon fils! »

Mordecai s'arrêta de nouveau; son imagination demeurait fixée sur l'étreinte de ce moment passé depuis longtemps. Deronda pouvait à peine respirer. Son attention était suspendue aux paroles qui allaient sortir. Une étrange possibilité venait de s'offrir soudainement à lui. Mordecai tenait les yeux fermés comme abstrait dans une contemplation. 11 reprit bientôt:

— C'était une mère dont on aurait pu dire : « Ses enfants se lèvent et l'appellent bénie. » Elle m'avait fait comprendre la signification des paroles de ce maître, qui, apercevant les traces des pas de sa mère, dit : « La majesté de l'Éternel s'approche I » Cette lettre était un cri d'angoisse et de désolation, le cri d'une mère à laquelle on a volé le dernier fruit de ses entrailles. J'étais l'aîné. La mort lui avait ravi quatre enfants l'un après Fautre. Puis vint ma petite sœur, qui fut la joie de sa mère, et la lettre était un appel déchirant pour moi. « Ezra, mon fils, il me la volée! 11 l'a emportée et a laissé la misère derrière lui ! Ils ne

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