II
reviendront jamais! » — Ici Mordecai leva tout à coup les yeux, posa sa main sur le bras de Deronda et continua: — Mon lot tut celui d'Israël. Par le péché du père il faut que mon âme aille en exil. Par le péché du père l'œuvre a été brisée et le jour de l'accomplissement retardé. Celle qui m'avait porté dans ses flancs était désolée, avilie, abandonnée. Je revins. Dès cet instant, son esprit et l'esprit de ses pères, dignes cœurs israélites, s'émut en moi et me dirigea. Dieu, dans lequel réside l'univers, Dieu était en moi et me commandait l'obéissance. Je voyageai avec parcimonie pour épargner le peu d'argent que je possédais et dont elle aurait besoin: je quittai le pays du soleil pour m'en retourner par un froid glacial. À ma dernière étape, je passai la nuit exposé à la bise et à la neige. Ce fut le commencement de ma mort lente.
Mordecai laissa errer ses yeux dans le vide et relira sa main qui serrait le bras de Deronda. Les questions se pressaient sur les lèvres de ce dernier, mais il les refoula et attendit.
— Je travaillai, recommença Mordecai; nous étions délaissés; tout avait été saisi et elle était malade. Les serres de l'angoisse la déchiraient cruellement et le mal la mina sourdement. Par instants, elle ne pouvait arrêter les palpitations de son cœur et les images qui se reproduisaient dans son cerveau étaient pleines de terreur, car elle voyait ma sœur élevée dans le mal. Au milieu de la nuit je l'enlendais gémir sur son enfant. 'Je me levais, je la serrais dans mes bras et nous invoquions le ciel. Nous épanchions nos âmes et nous demandions à Dieu que Mirah fût délivrée du mal !
— Mirah ! répéta Deronda qui désirait s'assurer que ses oreilles n'avaient pas été déçues par une attente préconçue* N'avez-vous pas dit Mirah ?
— C'était le nom de ma petite sœur. Quand nous, avions
prié, ma mère reposait un peu. Cela dura quatre ans, et au moment où elle mourut, nous faisions la même prière, moi tout haut, elle silencieusement. Puis son âme s'envola !
— Depuis lors, demanda Daniel s'cflbrçant de demeurer calme, n'a vez-vous jamais rien appris de votre sœur?
— Jamais ! Je n'ai jamais su si elle avait été délivrée du mal, comme nous le demandions dans nos prières. Je ne sais pas ! Je ne sais rien î Qui peut dire quels sentiers elle a suivis ? La volonté pernicieuse du méchant est forte ! Elle a empoisonné ma vie, elle a épuisé lentement mon dernier souffle. La mort a délivré ma mère, et je sens que c'est une bénédiction que je sois demeuré seul dans les hivers de la souffrance. Mais que me font les hivers maintenant ? lis sont bien loin ! — Mordecai posa de nouveau la main sur le bras de Deronda et le considéra avec cette joie sereine du poitrinaire, qui vous transperce de tristesse. — Rien n'est à regretter dans le dépérissement de mon corps. L'ouvrage sera mieux fait. Autretois je disais : « L'œuvre du commencement est le mien, je suis né pour le faire ! » Maintenant je dis : « Je le ferai, car je vivrai en vous ! »
Deronda était plus agité que jamais; la certitude qu'il avait devant lui le frère de Mirah ajoutait à l'étrangeté de ses relations avec Mordecai et leur donnait une nouvelle solennité à laquelle venait se mêler la tendresse. Son jeune cœur battit plus vite; ses lèvres pâlirent. 11 craignait de parler. Dans l'état d'exaltation où se trouvait Mordecai, il aurait craint de laisser échapper un mot de révélation sur Mirah. 11 posa doucement sa main sur celle qui l'étreignait et à ce contact Mordecai recouvra tous ses esprits.
— Allons-nous-en maintenant, dit-il, je ne puis parler davantage.
Ils se séparèrent à la porte de Cohen sans avoir échangé une parole. La seule pression de leurs mains suffit.
Deronda sentit sur lui un poids mêlé de joie et d'inquiétude. La joie de trouver dans le frère de Mirah une nature digne d'elle, était pour lui un poids plein de solennité et de tristesse, car la réunion du frère et de la sœur ne précéderait que de peu la séparation suprême. Puis venait le poids d'inquiétude pour la révélation du fait à chacun d'eux, et les dispositions préalables qu'il était nécessaire de prendre. A tous égards, il voulait entourer Mordecai de conditions, non seulement mieux assorties à sa frêle constitution, mais comportant aussi plus de facilités pour leurs rapports, indépendamment de la perspective de Mirah demeurant avec son frère en prenant soin de son précieux lambeau d'existence. 11 n'avait point de doutes sur les sentiments ni sur les résolutions de Mirah ; ils seraient en complète union de sentiments envers la mèro qui les avait quittés, et Mirah comprendrait la grandeur de son frère. Oui, la grandeur ! C'est le mot que Deronda venait d'adopter définitivement pour exprimer l'impression produite sur lui par Mordecai. Sa nuit fut agitée, car il se dit que le soin du faible reste de cette vie ardente lui incombait; il l'accepta avec joie et pensa de nouveau à madame Meyrick comme à son aide principale. C'est à elle d'abord qu'il fallait faire connaître la découverte du frère de Mirah, et c'est avec elle qu'il fallait se concerter sur les préliminaires après lesquels on réunirait ces deux êtres séparés depuis si longtemps. Heureusement, le meilleur quartier pour un malade attaqué de consomption n'était pas éloigné de la petite maison de Chelsca, et le premier devoir que Deronda avait à remplir envers le prophète hébreu qui l'appelait son héritier spirituel, était de lui trouver un appartement sain cl commode. Il voulut le meubler avec goût et, dans ce but, y faire transporter ses meilleurs livres, ses vieux manuscrits, son fauteuil le plus confortable et les bustes de Mil Ion et de Dante.
Du reste, Mirah n'allait-elle pas y demeurer aussi ? Quel ameublement pourrait donner à une chambre le charme d'un délicieux visage de femme ? Existe-t-ii une harmonie de teintes qui puissent causer autant de plaisir que les douces modulations de sa voix ? — Ceci au moins, pensa Deronda, sera le bonheur qui résultera pour Mordecai; il n'aura pas en vain fixé son imagination sur moi. Il a retrouvé une sœur parfaite dont l'affection veillera sur lui.
Et Gwendolen ! Elle rêvait à Dcronda plus qu'il ne pensait à elle ; elle se demandait souvent ce qu'étaient ses idées « sur les choses », et ce à quoi il s'occupait ; mais la conception que Deronda s'inquiétât de la destinée historique des juifs était aussi loin d'elle, que la pensée qu'il pouvait s'enlever dans les airs sur un cheval de bronze.
Avec le sentiment d'infériorité dont elle s'était convaincue, elle devait inévitablement s'imaginer qu'elle occupait dans les pensées de Daniel une place plus grande que celle qu'elle y avait réellement ; mais, en nous souvenant de sa jeunesse et de sa solitude interne, nous excuserons Gwendolen de s'appuyer sur les quelques signes d'intérêt que lui* avait donnés la seule personne ayant réussi à lui faire éprouver un sentiment de soumission, et de se méprendre sur la proportion de ces signes dans l'esprit de Deronda.
— 11 m'a dit, pensait-elle, que je devais m'intéresser davantage aux autres, acquérir plus de connaissances, et
prendre souci des meilleures choses : mais par quoi doisje commencer? — Elle se demandait quels livres il lui conseillerait de lire ; serait-ce Descartes, Bacon, Locke, Butler, Guizot ? En jeune dame bien élevée, elle savait que ces auteurs sont les ornements de l'humanité, et elle espérait qu'en les parcourant l'un après l'autre, avec sa vive intelligence, elle se rapprocherait du niveau de Deronda-:
Mais elle fut étonnée de voir combien peu elle trouva de temps pour ces vastes excursions mentales. Il fallait quelle fût constamment en scène comme madame Grandcourt, car elle était surveillée par l'œil scrutateur d'un mari qui avait trouvé un motif pour exercer sa tyrannie ; celui de faire répondre son mariage à toutes les fins qu'il avait choisies et d'autant plus complètement qu'il devinait en elle plus d'opposition. Quelque rébellion intérieure qu'elle sentit, elle ne pouvait se décider à manquer à cette représentation. Pour rien au monde, elle n'eût voulu faire une eonfession, et ce qu'elle redoutait le plus, c'était qu'une Impulsion violente la poussât à une confession involontaire, (/est cette volonté de demeurer silencieuse qui l'avait jetée avec plus d'impétuosité dans ses confidences à Deronda, vers lequel sa pensée se tournait sans cesse, comme vers un soutiep contre elle-même. L'équitation, la chasse, les visites et les réceptions, tout était accompli avec une perfection qui tenait lieu de zest et de bonheur, de sorte qu'à Diplow et aux environs, pendant les premières semaines de la nouvelle année, on regardait madame Grandcourl piinmc portant ses honneurs avec triomphe.
— Elle a l'air de prendre tout comme si c'était (a chose du monde la plus naturelle, disait madame Arrowpoint. Un i l ranger pourrait supposer qu'elle a bien voulu descendre plutôt que monter. J'ai toujours remarqué en elle cette dualité.
Envers sa mère surtout, Gwendolen était obligée d'agir
comme si elle nageait dans un océan de satisfaction, et la pauvre madame Davilow s'abusait si bien, qu'elle prenait la distance inattendue à laquelle on la tenait, — en dépit de la générosité de Grandcourt qui la pourvoyait de tout, — comme une indifférence comparative de la port de sa fille, maintenant que le mariage avait créé pour elle de nouveaux intérêts. Ce qui était la vérité, c'est que la* seconde fois que Gwendolen proposa d'inviter sa mère, avec M. et madame Gascoigne, Grandcourt, qui avait d'abord gardé le silence, murmura :
— Nous ne pouvons avoir toujours ces gens~là. Gascoigne parle trop. Les curés de village sont toujours ennuyeux, avec l'embarras du diable qu'ils font pour tout !
Ces paroles furent prophétiques pour Gwendolen. Voir sa mère classée parmi « ces gens-là », suffisait pour justifier sa première crainte de l'avoir plus près d'elle. Pourtant, elle ne pouvait pas en dévoiler les motifs : elle ne pouvait pas dire à sa mère :
« M. Grandcourt désire ne vous voir que le moins possible, et, outre cela, il vaut mieux que vous ne sachiez presque rien de ma vie conjugale, car vous pourriez trouver que je suis malheureuse. » Elle éloignait donc, aussi légèrement qu'elle le pouvait, toute allusion à ce sujet : et quand madame Davilow revint sur la possibilité d'avoir une maison près de Ryelands, Gwendolen lui dit :
— Ce serait moins agréable pour vous que d'être ici auprès du presbytère, maman. Peut-être ne serons-nous que fort peu à Reylands, et vous manqueriez à mon oncle et à ma tante.
Ce fut une délicieuse surprise, un jour que M. et madame Gascoigne étaient à Offendene, de voir Gwendolen arriver à cheval, sans son mari, suivie seulement d'un domestique. Tous, y compris les quatre sœurs et miss Merry, assises à goûter dans la salle à manger, purent la
voir arriver et lui souhaiter la bienvenue. Son oncle alla jusqu'à la porte pour lui tendre la main, et elle sauta de son cheval avec un air de vivacité qui aurait pu faire croire qu'elle était heureuse; car ce jour-là elle était bien décidée à tranquilliser sa mère, et la sensation de liberté — sensation peu habituelle — qui lui avait permis de faire cette visite seule, la rendait capable de se montrer enjouée, mal- . gré la pression des faits pénibles qui se représentaient à nouveau chaque jour. Les sept baisers de famille qui l'accueilliren ne lui parurent pas aussi fastidieux que d'habitude.
— M. Grandcourt étant sorti seul, j'en ai profité pour venir vous voir, maman, dit-elle en ôtant son chapeau et en allant s'asseoir auprès de sa mère, et pour vous gronder, ajouta-t-elle en la regardant d'un air de menace souriante, de ne pas avoir sur la tête une plus jolie dentelle. Vous ne pensiez pas que je viendrais, et que je le verrais, chère mère, si insouciante pour vous-même.
Légère caresse alors sur la té te maternelle.
— Gronde-moi, ma chérie, dit madame Davilow dont la ligure flétrie rougit de plaisir; mais je voudrais avoir à t'offrir quelque chose que tu puisses manger, après ta course à cheval, au lieu de ces restes. Jocosa va te préparer une tasse de chocolat comme tu l'aimes.
Miss Merry se leva aussitôt et sortit, quoique Gwendolen se fût écriée :
— Non, non ! Seulement un morceau de pain, ou un de ces biscuits. Je n'ai pas faim. Je ne suis venue que pour vous dire adieu.
— Quoi! Retournez-vous à Ryelands? demanda M. Gascoigne.
— Non. Nous allons à Londres, répondit Gwendolen en rompant un morceau de pain qu'elle ne porta pas à sa bouche .
U2 DANIEL DERONDA
— C'est partir pour Londres de bien bonne heure, fit observer madame Gascoigne, car M. Grandcourt n'est pas au parlement.
— La chasse ne durera plus qu'un jour ou deux, répondit Gwendolen, et Henleigh a quelques affaires à terminer en ville. Je suis contente d'aller à Londres.
— Tu verras ta belle maison de Grosvenor square, dit madame Davilow.
Comme elle, ses filles dévoraient des yeux chaque mouvement de leur déesse qui allait bientôt disparaître.
— Oui, répondit-elle, comme si elle éprouvait un grand intérêt pour ce qui l'y attendait; il y a tant à voir et tant à faire à Londres !
— Ma chère Gw endolen, dit M. Gascoigne d'un ton cordial et désireux de l'aire entendre son avis, je voudrais que vous usiez de votre influence sur M. Grandcourt pour l'engager à entrer au parlement. Un homme de son rang ferait sentir son poids en politique. Les meilleurs esprits pensent que le ministère devra en appeler au pays sur la question de la réforme et M. Grandcourt pourrait profiter de celle occasion. Je ne suis pas bien sur que ses opinions concordent parfaitement avec les miennes, je ne l'ai pas entendu encore s'exprimer ouvertement, mais je n'envisage pas la chose à ce point de vue. Je suppose que votre mari demeurera dans le pays, et il est arrivé à l'Age où un homme comme lui doit entrer dans les affaires publiques. Une femme a beaucoup d'influence sur son mari; use/, de la vôtre en ce sens, ma chère.
Le recteur, en pérorant ainsi, croyait s'acquitter d'un devoir, et donner au mariage de sa nièce l'aspect d'un bienfait public. Quant à Gwendolen, cette allocution lui fil l'effet d'une lamentable comédie. Si elle avait été gaie, elle aurait ri en écoutant son oncle qui n'avait pas entendu Grandcourt s'exprimer ouvertement sur la politique. Et la
DANIEL DEJIONDA 143
grande influence de sa femme!.. Elle y avait cru autrefois; mais aujourd'hui!..
— Je le ferais avec bien du plaisir, mon oncle, répondit-elle avec assez de sang-froid, mais je ne pense pas que M. Grandcourt consente à se soumettre aux fatigues d'une élection, à moins de ne point prononcer de discours. Les candidats ne font-ils pas toujours des discours?
— Ce n'est pas absolument nécessaire, dit M. Gascoigne. Un homme bien posé peut arriver sans cela, et quelquefois il sera préféré à un bavard. Dites cela à M. Grandcourt.
— Ah ! voici Jocosa avec mon chocolat ! s'écria Gvvendolen, heureuse d'éviter ainsi la réponse.
M. Gascoigne savait bien que Grandcourt était un orgueilleux et un égoïste, mais il ne pensait pas devoir s'abstenir de donner de bons conseils et de vouloir du bien au mari de sa nièce, par le seul motif qu'il le tenait insolemment à distance. Madame Gascoigne, moins indulgente que le recteur, trouvait que l'impertinence de Grandcourt avait quelque chose de blâmable, même chez Gwendolen.
— Votre oncle et Anna, dit-elle avec un léger accent de mécontentement, iront très probablement à Londres vers Pâques. Notre cher Rex espère revenir avec les honneurs et l'agrégation; aussi désire-t-il que son père et Anna viennent le trouver à Londres pour im peu s'amuser ensemble, comme il le dit. Je ne serais pas surprise que lord Brackenshaw les invitât, car il a été très poli avec nous depuis son retour au château.
— J'espère que mon oncle m'amènera Anna à Grosvenor square, dit Gwendolen, qui, au fond du cœur, souhaitait de n'être jamais obligée de mettre un membre de sa famille en contact avec Grandcourt. Je suis enchantée des succès de Rex.
— 11 ne iaut pas nous réjouir d'avance, riposta le recteur pour qui ce sujet était le plus intéressant de tous, quoique
\U DANIEL DERONDA
des juges impartiaux, avec lesquels je suis en correspondance, aient conçu de grandes espérances sur mon fils. Du reste, j'ai des preuves irrécusables de ses excellentes dispositions et de ses bons principes.
— Ce sera un jour un grand jurisconsulte, dit madame
Gascoignc.
— Puisqu'il a été question de la politesse de lord Brackenshaw, vint dire madame Davilow, tu ne sais pas, ma chérie, combien il a été charmant pour moi. Il m'a priée de me considérer comme son hôte jusqu'à ce que j'aie trouvé une habitation qui me plaise. C'est chose fai te, car le vieux M.Jodson estmort, et nous pouvons avoir sa maison. C'est tout à fait ce qu'il me faut;elleest petite, mais elle n'a rien de laid; déplus elle n'est qu'à un mille du presbytère. Tu te rappelles cette petite maison blanche, presque cachée dans les arbres, en tournant le sentier qui mène à l'église?
— Oui, mais vous n'avez point de mobilier, ma pauvre maman, répondit Gwendolen devenue mélancolique.
— J'ai mis de l'argent de côté pour cela. Tu sais bien que je suis riche maintenant, grâce à toi, chère enfant. Jocosa sait tirer un très bon parti de tout; c'est une ménagère merveilleuse.
— Chère maman, voulez-vous monter avec moi pour arranger mon chapeau? dit Gwendolen en portant subitement la main à ses cheveux. Son cœur était gonflé outre mesure, et elle se sentait prête à pleurer. — Je ne reverrai probablement jamais tout ceci, fit-elle en regardant autour d'elle, après être entrée dans la chambre à coucher jaune et noire; puis elle se laissa tomber dans le fauteuil en face de la glace, en poussant un petit gémissement de lassitude. Elle était devenue très pâle.
— Tu n'es pas bien, ma chérie, dit madame Davilow.
— Non; mon chocolat ne passe pas, répondit-elle en tendant la main à sa mère.
— J'espère qu'on ne me refuserait pas de venir auprès de toi si tu étais malade, mon trésor, dit madame Davilow en pressant contre son sein la main de sa fille. Quelque chose lui disait sûrement que son enfant l'aimait et qu'elle avait besoin de sa mère autant qu'autrefois.
— Oh! non, répartit Gwendolen en appuyant sa tête contre la poitrine de sa mère. Mais, vous savez, je ne suis jamais malade. Je suis très forte et vous ne devez pas vous inquiéter à cause de moi. 11 faut que vous soyez heureuse, et mes sœurs aussi; elles sont pour vous de meilleures filles que je ne l'ai jamais été.
Elle releva la tête avec un sourire.
— ,Tu as toujours été bonne, mon ange ; je ne me souviens de rien autre.
— Pourquoi? Qu'a i-je jamais lait de bon pour vous, si ce n'est d'épouser M. Grandcourt? dit Gwendolen en s'effbrçant de plaisanter. Du reste, je ne l'eusse pas fait si cela no m'avait pas plu.
— Dieu nous en préserve, mon enfant. Je n'aurais pas voulu que tu te mariasses par intérêt pour moi. Ton bonheur est la moitié du mien.
— Fort bien ! dit Gwendolen en mettant son chapeau et en arrangeant ses cheveux; alors vous voudrez bien considérer que vous êtes h demi heureuse, ce qui est plus que je n'ai jamais été habituée à vous voir; et elle se tourna souriante vers sa mère. — Me voilà prête. Mais, chère mère, M. Grandcourt me donne beaucoup d'argent et je ne trouve pas moyen de le dépenser. Vous savez que je ne puis souffrir les enfants de charité et autres créatures semblables. Voici trente livres ; je désire que vous les consacriez à acheter quelque chose aux petites quand vous irez dans votre nouvelle demeure. Dites-le-leur. Puis elle mit les banknotesdans les mains de sa mère et se dirigea vers la porte.
— Dieu te bénisse, chère enfant ! dit madame Davilow
il. 9
Elles seront bien agréablement surprises que tu aies pensé à elles.
— Oh ! elles sont bien insupportables, dit gaiement Gwendolen, mais maintenant elles ne monnaient plus.
Elle ne s'expliquait pas le sentiment qui la poussait à agir ainsi envers ses sœurs; en tout cas, elle ne voulait pas que l'on prît au sérieux ce qu'elle venait de faire. Elle était satisfaite d'être sortie de la chambre à coucher sans donner plus de marques d'émotion et elle termina sa visite en prenant congé avec une placidité qui lui fit se dire à elle-même et d'une façon sarcastique : « Il me semble que je fais une très bonne madame Grandcourt. »
Elle s'imaginait que ce jour-là son mari était allé à Gadsmere, et l'étrange conflit de sensations qui l'agitaient avait produit l'effet caractéristique de l'envoyer à Ofifendene. Elle s'étonnait de ses propres contradictions. Pourquoi lui déplaisait-il que Grandcourt montrât de l'intérêt pour les êtres qui étaient cause de ses remords ? N'avait-elle pas décidé avant son mariage qu'elle parlerait et agirait en leur laveur ? Et puisque récemment il lui avait dit qu'il tenait à être à Londres pour prendre des arrangements testamentaires, elle aurait dû être satisfaite de ce que la conscience de son mari fût toujours en éveil envers les hôtes de Gadsmere; et cependant, maintenant qu'elle était sa femme, l'idée que Grandcourt était allé à Gadsmere la brûlait comme un fer rouge. Elle ne pouvait rien reprocher qu'à elle-même; seule, elle était cause de cette indignité, de cette humiliation d'être condamnée à un silence terrifiant, dans la crainte que son mari ne découvrît pourquoi elle l'avait épousé, et, comme elle l'avait dit à Deronda, elle était obligée de « continuer ». Après ses mouvements de haine secrète envers ce mari qui, dès le début, l'avait domptée, revenait toujours la pression spirituelle qui rendai' la soumission inévitable.
DANIEL DERONDÀ i il
Pas «un effort pour reconquérir sa liberté qui n'amenât pour elle de nouvelles et de plus fortes humiliations. Outre le remords, le pire résultat de son mariage, à ce qu'il lui semblait, était l'obligation de se donner en spectacle, et son humiliation devenait encore plus grande à la pensée que madame Glasher en connaissait la cause ; car Gwendolen n'avait jamais fait aucune allusion à l'entrevue des Pierres-Parlantes amenée par l'entremise de Lush.
Quant à Grandcourt, il ne pouvait s'imaginer d'une façon complète de quelle manière les choses affectaient Gwendolen. Il ne voyait en elle que ce qui pouvait satisfaire sa propre volonté; mais, sur ce point, il avait la sagacité qui approche de la divination. Il n'était pourtant pas infaillible dans les jugements qu'il portait sur cette femme qui se laissait gouverner par des puissances chimériques n'existant pas pour lui. Il faisait grand cas de sa résistance interne, mais cela ne diminuait en rien le plaisir qu'il éprouvait à la dominer.
Le couple Grandcourl fut donc installe dans Grosvenor* square à temps pour recevoir une lettre d'invitation à la soirée musicale de lady Mallinger. Cette soirée devait avoir lieu trois jours après leur arrivée à Londres, et Gwendolen mit assez d'indifférence à passer la revue de sa nouvelle résidence, de ses meubles, de ses curiosités, préoccupée qu'elle était par la certitude de reparler à Dcronda et aussi de voir cette miss Lapidoth, qui déjà avait été si éprouvée et « qui était capable dc.se soumettre à tout ce qu'elle considérait comme un devoir ». Car Gwendolen se souvenait de chaque mot qu'avait prononcé Daniel sur Mirah* et surtout de cette phrase qu'elle se répétait à ellemême avec amertume, sachant bien que sa soumission; à elle* était bien différente et ne ressemblait en rien à un devoir.
Les salons de Park Lane ne contenaient pas trop d'invités
148 DANIEL DKKONDA
quand M. et madame Grandeourt y firent leur entrée. Klcsmer s'y trouvait avec sa femme, et, dans son généreux intérêt pour Mirah, il lui avait proposé d'être son accompagnateur et conseillé de choisir l'air de Léo: 0 patria mia, comme devant la faire mieux valoir que delà musique plus connue, llétaitdéjà au piano cl Mirah se tenait attentive à côtéde lui, quand Gwcndolcn, resplendissante de beauté dans sa robe de velours vert clair et avec ses diamants empoisonnés, fut conduite à un siège d'honneur d'où elle les avait complèletement en vue. Avec sa rare puissance sur elle-même et sa non moins rare qualité de discerner d'un coup d oeil toutes *es personnes et tous les objets dès son entrée dans un salon, elle n'avait pas négligé, tout en jetant un regard sur Mirah, d'échanger en passant un salut et un sourire avec Klesmer. Ce sourire, pour tous deux, les reportait à cette matinée pendant laquelle son ambition avait été de ressembler à « la petite juive », et de dominer toute une assemblée par son talent. Aulicu de cela, elle faisait nombre aujourd'hui parmi de belles dames couvertes de soie et de pierreries, dont le principal talent était d'admirer et de critiquer. « Il pense que je suis maintenant la seule route qui me convienne », se dit-elle avec un amer ressentiment.
Gwendolen n'availpas encore vu Deronda et pendant qu'elle causait avec sir Hugo, elle promenait des regards insouciants autour d'elle, saluant les personnes qu'elle reconnaissait, mais attentive à ne pas laisser deviner sa recherche de Daniel par l'œil scrutateur de son mari, qui la lui aurait reprochée comme une chose « diablement vulgaire ». Tout à coup ses yeux rencontrèrent ceux de « l'amateur qui aimait trop Meyerbeer », c'est-à-dire M. Lush, que sir Hugo continuait à trouver utile et qu'il tolérait parmi ses invités. Il était auprès de Grandeourt qui lui tournait le dos et causait avec lord Pentrcath. Comment se lit-il que, pour la première fois, Gwendolen éprouva une sensation désagréable à l'idée que
oet homme connaissait toute la vie de son mari ? De par sa volonté, il avait été banni de sa présence, et voilà qu'inopinément il reparaissait à côté de son mari ! il n'était donc pas possible qu'il ignorât les secrets qui la rendaient si* malheureuse. Elle fit un effort pour détourner la tête et continuer sa revue, comme si elle n'avait rien aperçu de plus important qu'un portrait suspendu au mur: enfin, elle découvrit Deronda. 11 ne regardait pas de son côté; elle s'en consola en se disant que, bien certainement, il l'avait vue entrer. En effet, il n'était pas loin de la porte, à côté de Hans Meyrick qu'il avait eu soin de comprendre sur la liste des invités de lady Mallinger. Tous deux étaient un peu inquiets, dans la crainte que Mirah ne se montrât pas à son plus grand avantage, et Deronda, dès qu'il l'avait pu, s'était échappé des griffes de lady Pentreath, qui lui avait dit, avec sa voix de violoncelle :
— Eh bien, votre juive, elle t;si jolie, on ne peut le nier. Mais où est son impudence judaïque? Elle a l'air aussi modeste qu'une religieuse. Elle aura appris cela sur le théâtre.
Désagréablement touché de cette observation, il s'était éloigné et avait vu entrer les Grandcourt. Au même instant Hans lui demanda quelle était cette beauté, cette duchesse de Van Dyck; et, comme il l'admirait avec ses hyperboles habituelles, Deronda lui répondit d'un accent sarcastiquc :
— Je croyais que vous n'admiriez que les femmes du style de votre Bérénice ?
— C'est le style que j'adore et non celui que j'admire, répondit Hans. Je pourrais être méchant pour les autres styles de femmes ; mais pour Bérénice je ne pourrais être que bon, que très bon, ce qui est quelque chose de beaucoup plus difficile...
— Chut ! fit Deronda, profitant pour le faire taire de ce que le concert allait commencer.
Digitiz
DANIEL DEKONDA
La réponse de Hans ne le satisfaisait pas et il ne fut pas mécontent quand il s'éloigna de lui pour s'avancer un peu plus.
Daniel n'avait jamais entendu Mirah chanter 0 patria mia. 11 connaissait cette belle ode de Leopardi à l'Italie, alors qu'elle était encore dans les fers et pleurait sa liberté. En la disant, Mirah ressemblait étonnamment à Mordecai. Elle répondit à son attente, et tandis que les applaudissements retentissaient, Klesmer lui donna un témoignage de contentement qu'elle apprécia plus que tout autre, quoiqu'il ne fût perceptible que pour elle:. « Bien ! bien ! le crescendo meilleur que dernièrement ». Mais sa principale anxiété était de savoir si Deronda avait été satisfait. Si elle avait commis ce soir la moindre imperfection, elle ne se la serait pas pardonnée, car elle l'aurait considérée comme une injure pour lui. Elle le regarda de loin et il s'en aperçut; mais il ne bougea pas de sa place, se contentant d'examiner le flot d'admirateurs qui allèrent l'éntourer et se retirèrent peu à peu à la prière de Gwendolen, laquelle avait demandé à Klesmer de la lui présenter. Klesmer s'était levé en la voyant s'approcher, et comme elle s'adressait à lui en même temps qu'à Mirah, il demeura auprès d'elles quelques instants, souriant des yeux plutôt que des lèvres au piquant contraste que faisaient ces deux charmantes créatures assises à côté l'une de l'autre. Cependant, toute sa sollicitude paraissait être pour la plus splendide des deux.
— Laissez-moi vous dire, commença Gwendolen, combien je vous suis obligée I M. Deronda m'avait assuré que j'aurais un grand plaisir à vous entendre, mais j'étais trop ignorante pour m'imaginer combien ce plaisir serait grand.
— Vous êtes trop bonne de parler ainsi, répondit Mirah tout occupée à la regarder.
— Nous désirons toutes que vous nous donniez des leçons. Moi au moins. Je chante fort mal, ainsi que vous le dira
M. Klesmer ; je me suis rebutée, car je n'aime pas la médiocrité et je crains de ne pouvoir jamais la dépasser. Je crois que c'est une doctrine qui diffère de la vôtre, ajouta-t-elle en regardant Klesmer, qui répondit aussitôt:
— Non, si elle signifie que cela vaudrait la peine pour vous d'étudier davantage, et pour miss Lapidoth d'avoir le plaisir de vous y aider.
Il s'éloigna après avoir ainsi parlé, et Mirah, qui prenait tout avec un sérieux naif, répondit:
— Si vous croyez que je puisse vous apprendre quelqu chose, j'en serai très heureuse. J'ai l'ambition d'enseigne? mais je ne fais que commencer. Si je m'en acquitte bien ce sera parce que je me souviendrai de quelle manière mon maître me donnait ses leçons.
En réalité Gwendolen était trop incertaine d'elle-même pour être prête à répondre à cette simple promptitude de Mirah, et, dans son désir de changer de sujet) elle dit:
— Vous n'êtes pas à Londres depuis longtemps, je crois ? Vous avez peut-être connu M. Deronda à l'étranger?
— Non; je ne l'avais jamais vu avant de venir en Angleterre, l'été dernier.
— Mais il vous a vue souvent, n'est-ce pas? Il vous a beaucoup entendue chanter ? continua Gwendolen autant poussée par l'en vie d'apprendre quelque chose sur Deronda que par l'embarras de continuer un entretien vide d'intérêt pour elle. Il m'a fait de vous le plus grand éloge. Il semblait parfaitement vous connaître.
— J'étais pauvre et j'avais besoin de secours, dit Mirah d'une voix attendrie, et M. Deronda m'a donné les meilleures amies qui soient au monde. C'est la seule manière dont il a su quelque chose de moi, car il était très affligé pour moi-même. Je n'avais point d'amis quand je suis venue. J'étais dans le malheur. Je lui dois tout.
Cette réponse fut délicieuse pour Gwendolen; elle se
souvint de la compassion que, sous une autre forme, Deronda lui avait aussi témoignée. Mais en voyant que Klesmer allait se faire entendre, elle s'éloigna, et, le contentement au cœur, sans pressentir que cette juive protégée ferait dans sa vie une différence plus grande que le perfectionnement possible de son chant, sous prétexte de se reculer du piano, elle alla s'asseoir sur un canapé où elle ne pouvait avoir qu'un voisin. Elle s'était rapprochée de Deronda; était-il surprenant qu'il vînt lui donner la main avant que la musique commençât et qu'il s'assît à côté d'elle? Mais quand, le morceau de Klesmer terminé, recommença le brouhaha des conversations pendant lequel elle avait espéré causer avec Daniel, elle remarqua que M. Lush, appuyé contre le mur non loin d'eux, était à portée de les entendre. Elle ne put réprimer un mouvement de colère, mais elle essaya de prendre un air indifféremment poli et dit :
— Miss Lapidoth est bien telle que vous me l'avez dépeinte.
— Vous avez été prompte à le découvrir, répondiUl ironiquement.
— Je n'ai pas trouvé en elle toutes les perfections dont vous avez parlé; ce n'est pas ce que je veux dire; mais je trouve son chant délicieux, et elle aussi. Son visage est aimable, pas du tout commun; sa petite personne est complète. Je lui prédis beaucoup de succès.
Ce langage parut choquant à Deronda; il ne répondit rien et regarda gravement devant lui. Elle sentit qu'il n'était pas content d'elle, ce qui la rendit encore plus impatiente du voisinage de Lush, lequel l'empêchait de dire ce qu'elle voulait. Elle se tut aussi. Cet état de contrainte, pendant lequel ni lui ni elle ne se regardèrent, dura passablement longtemps ; enfin Lush quitta sa place pour aller plus loin causer à quelqu'un. Elle dit aussitôt:
— Vous me méprisez parce que j'ai parlé artificiellement.
— Non, répondit froidement Daniel; je crois que c'est parfois excusable. Mais je ne pensais pas que vos derniers mots étaient tout à fait artificiels.
— Ai-je dit quelque chose qui vous ait déplu?
— C'est impossible à expliquer. On ne peut jamais communiquer les délicatesses du sentiment par des mots et des manières.
— Vous pensez qu'il m'est interdit de les comprendre, dit-elle avec un léger tremblement dans la voix. Me suisje donc montrée si rebelle à ce que vous m'avez dit?.,.
On voyait des larmes dans ses yeux.
— Pas du tout, repartit Deronda d'une voix plus douce. Mais Fexpérience diffère selon les personnes. Nous ne voyons pas tous les choses de la même façon. J'ai eu plus d'une preuve que vous n'êtes pas rebelle, conclut-il en souriant.
— Mais on peut sentir les choses et n'être pas capable de mieux faire, répondit Gwendolen sans sourire : la distance à laquelle Deronda semblait la rejeter l'avait glacée. — Je commence à croire que nous ne pouvons devenir meilleurs qu'en ayant auprès de nous quelqu'un qui sollicite nos bons sentiments. De moi, rien ne doit vous surprendre: peut-être est-il trop tard pour me changer! Je ne sais comment faire pour être sage comme vous me l'avez dit.
— Mes prédications ont rarement abouti à bien ; j'aurais probablement été plus sage en ne me mêlant de rien.
— Non! ne dites pas cela, s'empressa de répondre Gwendolen. Si vous désespérez de moi, je désespérerai aussi! Quand vous m'avez recommandé de ne pas persévérer dans l'égoïsme et l'ignorance, j'ai senti une force nouvelle eu moi. Si vous dites maintenant que vous voudriez ne pas vous en être mêlé, c'est que vous désespérez de moi et que vous m'abandonnez. Alors vous aurez décidé que je ne serai jamais bonne! C'est vous qui en serez cause, car je sens
que je deviendrais bien différente si vous vous teniez aussi près de moi que possible, et si vous vouliez croire en moi. .
Elle ne le regardait pas en parlant ; ses yeux ne quittaient pas le manche de Féventail qu'elle tenait à la main. Après ces derniers mots elle se leva et alla reprendre sa première place qui était demeurée vacante, et Mirah commença de sa voix délicieuse à chanter l'air si plein d'émotion? Pêr pietà non dir mi addio l
Pour Deronda, cette mélodie fut , pendant un moment, comme la prolongation des protestations de Gwcndolen ; une sollicitation de quelque chose de vague et de pénible, inconciliable avec les conditions présentes, à laquelle cependant il était difficile de résister.
— Savez-vous que j'envie votre sort ! vint lui dire Hans. Être assis à côté d'une belle duchesse, et avoir avec elle une querelle sans doute très intéressante !
— Une querelle ? répéta Deronda étonné.
— Oh ! sur la théologie sans doute, rien de personnel. Elle vous aura dit comment vous devez penser, puis elle vous a quitté avec un air de majesté admirable. Est-elle antinomienne? En ce cas , dites-lui que je suis un peintre antinomien et veuillez me présentera elle. J'aimerais faire son portrait et celui de son mari. Il a cette sorte de beau physique que le duc doit avoir dans Lucrezia Borgia, — si cela s'accorde toutefois avec un beau baryton, — ce qui ne se peut pas.
Deronda espéra que ce que disait Hans de l'impression que son entretien avec Gwendolen avait faite sur lui, n'était rien de plus qu'une de ces boutades fantastiques si communes chez lui. Quant à Gwendolen, elle n'était pas sans appréhension que son mari l'eût épiée et trouvé quelque chose à lui reprocher, — quelque chose contre sa dignité comme sa femme, sa conscience lui disant qu'elle n'avait
pas en public cet air d'uniformité parfaite qui était son idéal. Mais Grandcourt ne lui fit point d'observation sur sa tenue. Seulement, pendant que leur voiture les ramenait chez eux, il lui dit :
— Lush dînera demain chez nous avec d'autres personnes. Vous voudrez biea être polie avec lui.
Le cœur de Gwendolen battit violemment. Les mots qu'elle voulait prononcer, comme quelqu'un qui veut rendre un coup, étaient : « Vous violez la promesse que vous m'avez faite ; votre première promesse ! »
Mais elle n'osa pas. Elle avait aussi peur d'une querelle que d'une pression de ses doigts sur son cou. Après une pause, elle dit d'un ton plutôt de plainte que de colère :
— Je croyais que vous ne vouliez pas qu'il fréquentât la maison ?
—J'ai besoin de lui maintenant, il m'est utile, et j'entends qu'il soit traité poliment.
Le momenl était venu de révéler à Mordecai que sa sœur était retrouvée et le faire changer de domicile avant sa réunion avec Mirah. Madame Meyrick, à laquelle Deronda avait tout confié, excepté ses relations particulières avec Mordecai, s'était activement occupée de trouver un appartement sortable dans Brompton, à quelques minutes de chez elle, afin que ses soins maternels fussent à la portée du frère et de la sœur. Son heureux mélange de prudence écossaise et de vivacité gauloise lui avait permis de garder un secret absolu envers ses filles comme envers Hans;du reste, de même que Deronda, elle avait plus d'une raison pour désirer que Mirah pût se subvenir à elle-même. Peut-être aussi la petite mère avait-elle été amenée à garder un secret absolu par quelque doute dans son sentiment sur le remarquable frère dont on lui avait fait le portrait, et, bien certainement, si elle éprouvait de la joie et une admiration anticipée, elles étaient dues à sa confiance dans le jugement de Deronda. La phtisie était un lait regrettable qui appelait toute sa sollicitude. Mais comment
aurait-elle pu être heureuse d'un enthousiasme que, pour être sincère, elle considérait comme une opiniâtreté judaïque ? Elle avait espéré, et ses enfants aussi, que l'intensité de passion de Mirah pour le judaïsme s'affaiblirait peu à peu et qu'elle se fondrait dans le courant de ses rapports affectueux avec ses nouveaux amis. Dans son secret désir de voir se continuer le roman, elle avait présumé qu'on ne retrouverait aucun de ses parents et que l'isolement de la jeune fille favoriserait les espérances de Hans qu'elle avait devinées. Et voilà qu'au plus beau moment apparaît un frère, qui, sans doute, replongera l'esprit de Mirah au plus profond de la croyance juive ! Elle ne put s'empêcher de dire à Dcronda :
— Je suis aussi heureuse que vous que le prêteur sur gage ne soit pas son frère : il y a bien des Ezra en ce monde et réellement c'est une consolation de penser que tous les juifs ne sont pas comme ces boutiquiers qui, une Ibis qu'ils vous tiennent, ne veulent pas vous laisser sortir de chez eux. En outre, ce qu'il dit de sa mère et de sa sœur me fait le bénir. Je suis sûre qu'il est bon. Pourtant, je n'aime pas et n'ai jamais aimé le fanatisme. C'est peutêtre parce que j'ai un peu trop entendu prêcher dans ma jeunesse et que mon palais s'en est dégoûté.
— Vous ne trouverez pas en Mordecai un prédicateur, répondit Dcronda, et il n'est pas ce qu'on peut appeler fanatique. Selon moi, un homme n est fanatique que quand son enthousiasme est étroit et aveugle, ce qui fait qu'il n'a aucun sens des proportions, qu'il devient injuste et qu'il se rend antipathique à ceux qui ne suivent pas le même sentier que lui. Mordecai est un enthousiaste dans le sens le plus élevé de ce mot ; c'est-à-dire qu'il ne pense qu'aux bienfaits généraux et suprêmes pour l'humanité. Ce n'est pas un juif strictement orthodoxe, car il est plein de tolérance pour les autres : sa conformité, en bien des
DANIEL DEKONDA
choses, est une indulgence pour la condition des autres juifs. Les gens avec lesquels il vit l'aiment autant qu'il est possible, mais ne comprennent rien à ses idées.
— Fort bien ; je puis m'élever au niveau de la mère Cohen et aimer Mordecai pour ce que je vois de bon en lui ; quant à ses mérites, que je ne connais pas, je m'en rapporte à vous. Selon votre définition, Ton pourrait être fanatique en adorant le sens commun ; car mon mari avait coutume de dire que le monde serait un triste séjour s'il n'y avait que du sens commun. En tous cas, le frère de Mirah aura un bon lit, j'en ai pris soin, et je ferai coller du papier à cette double fenêtre pour empêcher les courants d'air. (L'entretien avait lieu dans le local préparé pour le frère et la sœur). Quand les enfants le sauront nous pourrons enjoliver la chambre.
— La première chose à faire est de tout dire à Mordecai, et de l'amener à changer de résidence, ce qui sera peutêtre difficile, dit Deronda.
— Voulez-vous parler à Mirah avant que je fasse part de rien aux entants ? demanda madame Meyrick. Il hésitait, elle continua : — Non, n'est-ce pas? Laissez-moi le dire à Hans et à mes filles la veille au soir, et le lendemain, ions seront absents.
— Oui, c'est le mieux. Mais rendez justice à mon jugement sur Mordecai ou plutôt Ezra, car je suppose que . Mirah désirera l'appeler ainsi ; n'enflammez pas leur imagination en le comparant à Habakuc Mucklewrath *, dit Deronda en souriant, car madame Meyrick l'avait quelquefois traité de puritain.
— Fiez-vous a moi, dit la petite mère, je les persuaderai si bien, que je me convertirai moi-même. Quand j'ai peur,
1. Puritain fanatique, l'un des personnages du roman de Walter Scott, les Puritains d'Ecosse (Old Mortalit //). [Xote du Irad.'
il est bon pour moi que quelqu'un me reproche de n'être pas brave; cela me réchauffe le sang.
Deronda aurait été plus disposé à argumenter et à être persuasif sur le compte du livre de Mirah, s'il n'avait pas été préoccupé de la tâche plus importante dont il tenait à s'acquitter sans blesser les Cohen. 11 aurait voulu rencontrer Mordecai à la Mainet la Bannière; mais, après mûre réflexion, il lui avait écrit que des raisons particulières le portaient à désirer le voir chez lui le lendemain au soir, et causer avec lui dans son atelier, si les Cohen n'y faisaient point d'objection. En ce dernier cas, il espérait que Mordecai ne refuserait pas de l'accompagner ailleurs. 11 pensait ainsi produire un effet préparatoire et salutaire.
Il fut reçu avec la cordialité habituelle. Après qu'il eut dit:
— Je crois que Mordecai est ici et m'attend, Jacob sauta sur ses genoux en lui demandant :
— Qu'avez-vous à dire à Mordecai ?
— Quelque chose de très intéressant pour lui, répondit Deronda en pinçant légèrement l'oreille du gamin, mais u ne comprendrais pas.
— Pouvez- vous dire ceci ? s'écria Jacob, qui prononça aussitôt une phrase en hébreu.
— Non, en vérité, je ne le puis.
— Je le pensais bien, s'écria l'enfant d'un air de triomphe ; puis, courant à la porte de l'atelier, il dit à haute voix :
— Mordecai, voici le jeune fashionable 1 Expression dont se servait son père et qu'il pensait devoir compléter son triomphe commencé avec l'hébreu. Sa mère et sa grand' mère le réprimandèrent, pendant que Daniel, entrant dans l'atelier dont il ferma la porte, vit qu'un tapis avait été étendu par terre, qu'un fauteuil avait été apporté et que du feu et une lampe avaient été allumés, pour témoigner de la considération des Cohen envers lui.
Quand Mordecai se leva, Deronda fut frappé de l'air solennel de son visage. Aucun ne parla d'abord, et quand ils furent assis à côté l'un de l'autre devant la cheminée, Mordecai dit d'un ton de certitude :
— Vous venez m'apprendre une chose après laquelle mon àme aspire.
— C'est vrai, j'ai quelque chose de très important à vous communiquer ; une nouvelle, j'en ai la persuasion, qui vous réjouira, répondit Deronda, qui vit bien que Mordecai s'attendait à une révélation toute différente de ce dont il s'agissait.
— On vous a tout avoué, tout est éclairci, reprit Mordecai. Vous êtes mon frère comme si vous aviez sucé le même lait que moi. L'héritage est à vous ; aucun doute ne doit plus nous diviser.
— Je n'ai Tien appris de nouveau me concernant, répliqua Daniel.
Le désappointement était inévitable, il valait mieux ne pas laisser l'espoir dégénérer en erreur.
Mordecai resta immobile, incapable pendant un moment de réfléchir à ce- qui allait venir. Toute la journée son esprit avait été dans une tension continuelle vers l'accomplissement de ce qu'il attendait. La réaction fut pénible et il fer mil les yeux.
— Seulement, reprit doucement Deronda après une pause, seulement je suis parvenu à découvrir un autre lien caché avec vous, outre celui dont vous m'avez parlé comme existant dans votre àme.
Mordecai n'ouvrit pas les yeux, mais ses paupières frissonnèrent.
— J'ai fait la connaissance d'une personne qui vous intéresse fort...
Mordecai ouvrit les yeux et les fixa sur Deronda.
— D'une personne étroitement attachée à votre pauvre
mère, continua Daniel qui ne voulait faire que progressivement sa déclaration; mais remarquant chez son auditeur un mouvement d'anxiété, il continua :
— De cette mère, qui, pour elle comme pour vous, était la plus chère des créatures.
Mordecai, à ces mots, saisit convulsivement le poignet de Daniel; il paraissait pétrifié.
— Votre prière a été exaucée ; Mirah a été délivrée du mal.
L'étreinte se relâcha un peu, mais Mordecai, haletant, laissa échapper un sanglot, sans cependant verser de larmes.
Deronda reprit :
— Votre sœur est digne de la mère que vous honoriez
Il s'arrêta, et Mordecai, s'appuyant contre le dossier de sa chaise, referma les yeux et prononça quelques mots hébreux, seulement perceptibles pour lui. On aurait dit qu'il conversait avec son objet aimé: son visage exprimait une douceur ineffable, et pour la première fois, Daniel discerna une ressemblance de famille avec Mirah.
Quand Mordecai fut assez remis pour l'entendre, il lui raconta le reste ; mais en relatant la fuite de Mirah, il parla de la conduite de son père en termes vagues et appuya seulement sur son désir irrésistible de venir en Angleterre pour y retrouver sa mère. Il ne dit rien non plus de l'intention qu'avait eue la jeune fille de se noyer, ni du secours qu'il lui avait prêté; il se contenta de décrire la maison où elle était, comme appartenante des amis qui partageaient l'intérêt qu'il lui portait. Enfin il insista sur les sentiments de Mirah pour sa mère et son frère en rapportant tous les détails qu'il connaissait.
— Je procédais à mes recherches, dit-il en souriant, lorsque je vins daqs cette maison ; le nom d'Ezra Cohen
était alors pour moi le nom le plus intéressant du monde. J'avoue que j'ai été longtemps craintif. Vous me pardonnerez, j'espère, de vous avoir questionné sur la fille de madame Cohen, la mère. J'étais inquiet de savoir quels pouvaient être les parents de Mirah. Mais je trouvai un frère digne d'elle quand je sus que son Ezra était déguisé sous le nom de Mordecai.
— Mordecai est réellement mon nom. Ezra Mordecai Cohen.
— Existe-t-il un lien de parenté entre cette famille et la vôtre?
— Seulement la parenté en Israël. Je leur suis très attaché; ils m'ont abrité et secouru avec l'affection de cœurs juifs. 11 m'est doux de supporter leur ignorance et
' de leur être reconnaissant, afin de pouvoir conserver en esprit la pauvreté spirituelle d'un million de juifs et de ne pas remplacer la sagesse aimante par une science impatiente.
— Mais maintenant qu'un lien plus étroit vous attire, vous ne vous croyez plus obligé, j'espère, de continuer à vivre avec eux, reprit Daniel, non sans crainte d'une résistance à vaincre. Il est juste que vous habitiez avec voire sœur, n'est-il pas vrai? Je vous ai fait préparer, non loin de ses amies, un appartement où elle ira vous rejoindre. Ne refusez pas, je vous en prie ; cela me permettra d'être plus souvent avec vous; notamment aux heures où Mirah sera obligée de vous quitter. C'est de l'égoïsme de ma part, j'en conviens; mais ma raison principale est que Mirah veut veiller sur vous et que vous devez lui accorder la tutelle d'un frère. Vous aurez des livres; je veux étudier avec vous, et vous conduire voir la rivière et les arbres. Vous aurez le repos et le bien-être qui vous sont de plus en plus nécessaires, et je puis ajouter, dont j'ai besoin pour vous. C'est un droit que je m'arroge, maintenant que nous nous sommes trouvés l'un l'autre.
Deronda parlait avec une chaleur affectueuse, ainsi qu'il l'aurait fait avec un frère vénéré. Mordecai qui le contemplait avidement se tut quelque temps et s'écria enfin d'un ton presque de reproche :
— Et vous voudriez que je doutasse de votre naissance juive? Ne nous sommes-nous pas sentis, dès notre première rencontre, liés par des fibres invisibles? N'avons-nous pa s tressailli ensemble comme les feuilles d'un tronc commun? Je sais ce que je suis ! Je me sais un membre de la foule des pauvres; je suis frappé; je suis mourant. Mais nos âmes se connaissent; elles se sont regardées en silence, comme ceux qui ontété longtemps séparés et se retrouvent .Le sang d'Israël coule dans vos veines.
Quoique demeurant calme, Daniel se sentit frémir. Il lui était aussi impossible de nier que d'affirmer. Il attendit, espérant une réponse plus directe. Après avoir médité un instant, Mordecai ajouta d'un ton ferme et résolu:
— Ce que vous attendez de moi, je le ferai, et notre mère, — puisse la bénédiction de l'Éternel être avec elle dans nos âmes! — l'aurait désiré aussi. J'accepte ce que votre fraternelle bonté a préparé et la demeure de Mirah sera la mienne.
Il s'arrêta un peu et reprit d'un ton mélancolique:
— Mais je suis désolé de me séparer de ces enfants et de leurs parents. Il faut que vous leur parliez, car je n'en aurais par le courage.
— Je pensais bien que vous auriez besoin de moi pour le leur faire savoir. Y allons-nous de suite? demanda Deronda soulagé par cette condescendance inattendue.
— Oui, ne différons pas; il le faut, dit Mordecai en se levant de l'air d'un homme qui a un douloureux devoir à remplir. Puis s 'arrêtant, il reprit: — N'insistez pas plus qu'il n'est besoin sur ma sœur.
En entrant dans le parloir, Mordecai dit à Jacob :
— Prie ton père do venir, et va dire à Sarah de garder la boutique. Mon ami a quelque chose à lui communiquer, ajouta-t-il en s'adressant à la grand'mère.
Les deux dames crurent que c'était une nouvelle excentricité de Mordecai de traiter d'ami ce gentleman, et pour montrer qu'elles étaient plus polies, elles firent asseoir Deronda à la meilleure place.
Cohen, en entrant la plume sur l'oreille, se frotta les mains d'un air de satisfaction, et s'écria:
— Eh bien, monsieur! Je suis heureux que vous nous ayez fait l'honneur de venir nous voir en famille, ce soir.
Il regardait autour de lui avec un plaisir visible. La scène, en effet, était curieuse. D'un côté le baby sous la courte-pointe écarlate, bercé parla jeune mère, et la grand'maman tenant Adélaïde Rebecca sur ses genoux ; de l'autre, Jacob, entre les jambes de son père, et, au milieu, les deux acteurs principaux, Deronda et Mordecai, ce dernier un peu en arrière et dans la pénombre, désireux de cacher son agitation pendant ce qui allait se passer.
— Je viens de faire part à Mordecai, commença Deronda, d'un événement qui va occasionner un grand changement dans sa vie, et j'espère que vous conviendrez avec moi que c'est un heureux événement. Comme il vous tient pour ses meilleurs amis, il désire que je vous l'apprenne.
— S'agit-il d'argent, monsieur ? demanda vivement Cohen.
— Pas précisément, répondit Deronda en souriant, mais d'une bonne et tendre sœur qui veut se réunir à lui et veiller sur son bien-être.
— Mariée, monsieur ?
— Non, pas mariée.
— Avec des revenus?
— Avec des talents qui lui assurent un revenu. Un appartement est déjà préparé pour recevoir Mordecai.
DANIEL DEKONDA 1(m
Le silence régna pendant quelques instants, puis la grand'mère dit d'un ton plaintif:
— Ainsi, vous nous quittez, Mordecai?
— Et vous n'aurez point d'enfants comme ici, ajouta la jeune mère.
— Point de Jacob, point d'Adélaïde ni d'Eugénie! reprit la grand'mère.
— Ah ! s'écria Cohen, l'éducation de Jacob en souffrira. 11 faudra qu'il aille à l'école; ce sera dur pour lui.
Le petit, qui écoutait de toutes ses oreilles, entendit les paroles de son père résonner comme une menace ; il ne s'imaginait pas que le départ de Mordecai pùt apporter un changement ; mais à la mention que « ce serait dur pour lui », il s'effraya et donna cours à ses lamentations. Adélaïde Rebccca, qui pleurait toujours quand elle voyait pleurer son frère, ne manqua pas de l'imiter, et le baby, réveillé par ces piaulements, y joignit si bien les siens, qu'on fut obligé de le tirer de son berceau. Mordecai, dont ces cris perçaient l'âme, tendit les bras à Jacob, qui, au milieu de ses sanglot?, tournait la téte de tous cotés, afin de ne perdre aucune observation. Mais son père lui ayant dit: « Gela ne fait rien, mon petit homme, tu iras voir les chevaux », il fut consolé et alla vers Mordecai qui, sans parler, posa sa joue sur cette petite tête noire.
Cependant Cohen, qui sentait que le devoir du chef de la famille était de faire excuser ce moment de faiblesse, ensant que l'occasion était bonne pour prononcer un discours, écarta les coudes, appuya les mains sur ses genoux, 6t dit à Deronda:
— Nous ne sommes pas gens, monsieur, à jalouser le bonheur d'autrui. Je ne suis pas envieux, et si quelqu'un offrait à Mordecai de s'établir à ma porte, je ne lui ferais pas mauvaise figure pour cela. Je ne suis pas de ceux qui ont une fausse opinion d'eux-mêmes et qui s'efl'raycnt
\W DANIEL DERO.NDA
lorsqu'un autre a do la chance; je saurai toujours bien me tirer d'affaire. Si quelqu'un voulait me rouler, je me tortillerais comme une chenille, et je ne manquerais pas de retombersur mes pieds. Quoique je puisse dire que vous nous enlevez une de nos bonnes œuvres, — ce qui, soit dit en passant, est une propriété qui ne rapporte pas d'intérêts,— ni ma mère, ni ma femme, ni moi, ne prétendons nous y opposer. Il ne faut pas qu'un juif soit comme un domestique qui travaille pour un salaire, encore bien que je ne croie pas qu'on doive refuser le salaire quand on peut l'obtenir; quant à l'envoi de Jacob à l'école, je ne suis ni pauvre, ni avide ; je n'en suis pas réduit à économiser six pence, ni même une demi-couronne. Ce qui est vrai, c'est que les femmes et les entants aiment Mordecai ; votre bon sens peut vous le faire voir. Un homme est tenu de remercier Dieu, comme nous le faisons tous les jours, de ce qu'il ne l'a pas fait femme, ot la femme de ce qu'il l'a faite selon sa volonté. La femme de notre peuple est féconde, maternelle; son cœur est compatissant et tendre. Ses enfants sont vigoureux et sains, et je pense que vous avouerez que ceux d'Addy le sont ; elle n'est pas méchante, et elle a le cœur sensible. Vous nous excuserez donc, monsieur, de n'avoir pas tout d'abord été heureux de ce qui arrive. Quant à celle jeune lady, — car, d'après ce que vous avez dit, le terme de * jeune lady » est le seul convenable pour la désigner. — nous en serons enchantés pour l'amour de Mordecai, quand nous aurons pu nous en rendre compte* et voir où nous en sommes.
Avant que Deronda pût rien répondre a cette allocution d'un amalgame si bizarre, Mordecai s'écria:
— Mes amis, mes amis! croyez bien que s'il ne s'agissait que de l'abri , de la nourriture et du vêtement, je n'en accepterais pas de meilleurs que- ceux que vous m'avez donnés. Vous avez allégé mes souffrances par l'amour, et
DANIEL DEBONDA
la seule joie que j'aie espéré jusqu'à mon dernier jour pour ce corps épuisé, était d'instruire votre enfant. Mais aujourd'hui, je suis comme un homme qui, d'avance, a revêtu son linceul, qui a fait de la tombe son lit, et auquel le divin commandement a ordonné: Lève-toi et marche, la nuit n'est pas encore venue! Aucun motif futile ne m'aurait fait préférer une autre bonté à la vôtre. Mais vous le savez, et cela vous a été enseigné : La récompense d'un devoir est la possibilité d f en remplir un autre, comme Ta dit Ben Azai. Vous avez fait de votre devoir envers votre frère pauvre une joie pour vous et pour moi ; votre récompense sera de ne pas vous reposer sur la joie de pareilles actions à l'avenir. Et puis, Jacob ne peut-il venir me voir?
En faisant cette question, il s'était tourné vers Deronda, qui répondit:
— Certainement, cela se peut. Ce n'est pas plus loin que Brompton.
— Bien, fit la grand'mère, avec un soupir de résignation. J'espère aussi que votre nourriture sera koscher l , Mordecai, car vous devrez vous fier aux personnes avec lesquelles vous allez vivre.
— Tout sera pour le mieux, ma mère, vous pouvez en être sûre, dit Cohen, désireux d'arrêter toute indiscrétion sur cette matière, car il était incertain de la position de son hôte.
— Ainsi, monsieur, reprit-il d'un ton plaisant, en s'adressant à Deronda, c'était de quelque chose de mieux que la science dont vous aviez à causer avec Mordecai ! Je m'en étonnais pour un moment, et je me disais bien qu'il y avait un secret là-dessous.
— Mordcai vous apprendra peut-être ce qui m'a condui*
i. Pure; autrement dit: préparée selon les prescriptions de la loi mosaïque. {Note du traducteur.)
à le chercher, dit Deronda, qui, pensant devoir en finir, se leva.
Il fut décidé qu'il reviendrait chercher Mordecai le surlendemain; mais celui-ci voulut le reconduire jusqu'au hout de la rue. 11 s'enveloppa de son surtout et de son cache-nez, car cette soirée de la fin de mars était encore glaciale. Deronda, qui ne voulait pas le laisser aller trop loin, comprit néanmoins son désir de sortir après cet entretien si plein d'émotion. Ils n'échangèrent pas un mot avant que Daniel, au moment de quitter Mordecai, lui dit :
— Mirah voudra sans doute remercier les Cohen de leurs hontés pour vous. Désirez-vous qu'elle aille les voir?
11 ne répondit pas tout de suite. Après une pause, il dit:
— Je ne sais pas. Je crains que cela ne se puisse. Il y a un chagrin de famille, la vue de ma sœur pourrait rouvrir la blessure. Il y a une fille, une sœur qui ne sera jamais restituée, comme Mirah. Mais qui connaît les voies du Seigneur ? Tous, nous refusons ou nous accordons nos prières, et les hommes, dans leur insouciance, ne savent souvent pas ce qu'ils font. J'ai dans les oreilles les prières des générations passées et de celles à venir. Ma vie n'est rien pour moi que le commencement de l'accomplissement; et cependant je ne suis qu'une autre prière que vous compléterez.
Ils se serrèrent les mains et se séparèrent.
On serait tenté d'envier le sari de Deronda fournissant Mordecai de nouveaux habits, et se plaisant à le voir i e vêtir une belle chemise eu flanelle grise et une robe de •Jiambre presque semblable au froc brun d'un franciscain. Mais, après avoir tout préparé, il fut poursuivi par un doute. Ne se méprenait-il pas sur le compte de Mirah? Ne seraitelle pas, comme lui, plus impressionnée par la distinction de son frère sous son cachet de pauvreté? Restaient les Meyrick qu'il fallait rendre favorables à ce frère trop hébraïque, et son idée aurait été confirmée s'il avait entendu les dialogues qui s'échangèrent le soir même autour du foyer de madame Meyrick, après que Mirah fut remontée dans sa chambre. Hans, installé maintenant dans son appartement de Chclsca, était demeuré tard chez sa mère, qui dit tout à coup en tisonnant le feu:
— A présent, Kate, éteins la bougie et venez toutes auprès du feu. Hans, mon ami, cesse de te moquer de ces poèmes que tulis pour la centième fois au moins, et approche aussi. J'ai quelque chose de surprenant à vous apprendre,
ii. 10
— Comme si je ne le savais pasl dit Kate. Il y a longtemps que je l'ai vu dans vos yeux et dans vos prétextes de sorties, ajouta-t-elle pendant que ses* sœurs avançaient leurs pieds sur le garde-feu et que Hans s'asseyait à califourchon à côté d'elles, la téte et les mains appuyées sur le dossier de la chaise.
— Eh bien, puisque tu es si savante, dit la petite mère de sa voix la plus claire, tu sais sans doute que le frère de Mirah est retrouvé?
— Que le diable l'emporte! s'écria Hans.
— Hans, voilà qui est méchant, riposta Mab. Suppose que nous t'ayons perdu?
— Je ne puis m'empécher d'en être triste,., lit Kate. Et sa mère ! où est-elle?
— Sa mère est morte.
— J'espère que son frère n'est pas un méchant homme, observa Amy.
— C'est peut-être un de ces individus au sourire stéréotypé et qui vend de la bijouterie!.. Un Assyrien du palais de Cristal, avec son bonnet sur la tête, reprit Hans de mauvaise humeur.
— A-t-on jamais vu des enfants aussi dénaturés? fit madame Meyrick, aiguillonnée par le besoin de faire de l'opposition. Vous ne pensez pas du tout à la joie qu'en aura Mirah.
—Vous savez, maman, que Mirah se souvient à peine de son frère, dit Kate.
— Les gens qui sont perdus depuis douze ans ne devraient jamais revenir, grommela Hans; ils sont toujours gênants.
— Hans ! s'écria madame Meyrick d'un ton de reproche; si tu m'avais perdue pendant vingt ans, j'aurais pensé...
— J'ai dit douze ans, fit Hans en l'interrompant.
— Eh bien, c'est beau de retrouver les gens, dit Mab
DANIEL ÛEHONBA 171
en se prenant les genoux. Est-ce le prince Camaralzaman qui l'a retrouvé?
La petite mère leur fit alors le récit de ce qui était arrivé et ne fut interrompue par personne.
— M. Deronda, dit-elle en finissant, a pour lui une admiration sans bornes, et il affirme que Mirah est la digne sawir de ce frère,
— Deronda est parfaitement absurde avec ses juifs, dit Hans en se levant et en lançant sa chaise loin de lui d'un «oup de pied. Il fait tout ce qu'il peut pour encourager Mirah dans ses préjugés.
— Oh, Hansl s'écria Mab, tu devrais avoir honte de parler ainsi de M. Deronda! Et la figure de madame Meyrick laissa voir comme une expression de mécontentement qu'elle ne manifesta pas.
— Maintenant nous ne serons plus jamais ensemble, continua Hans en se promenant dans la chambre, les mains enfoncées dans les poches de sa jaquette; ce prophète Élie viendra prendre le thé avec nous, et Mirah ne pensera plus qu'à aller s'asseoir sur les ruines de Jérusalem. Elle sera perdue comme artiste, comptez là-dessus; elle deviendra aussi étriquée qu'une religieuse. Tout sera gâté, notre maison comme le reste. Ma seule ressource sera de boire!
— En vérité, Hans, s'écria Kate impatientée, je crois que les hommes sont les animaux les plus méprisables de la création. Chacun d'eux veut que l'on fasse selon sa fantaisie; sans cela ils sont insupportables.
— Oh, oh, oh ! c'est vraiment terrifiant, s'écria Mab. Je suis comme si l'ancienne Ninive allait revenir!
— Je voudrais savoir quel bien tu as retiré de ton séjour à l'université et d'avoir tout appris, si tu es si enfant, Hans, dit Amy. Tu devrais savoir tout supporter de la part d'un homme que la Providence a conduit vers toi. Nous supporterions tout de lui !
— Alors, vous aimerez les nouvelles lamentations de Jérémie, avec la suite au prochain numéro, reprit Hans. A quoi bon être ceci plutôt que cela, s'il faut endurer la compagnie de ces hommes à idées fixes, qui vous regardent dans le blanc des yeux, et qui considèrent vos remarques comme de petites notes, bonnes tout au plus à être placées au bas de leur texte? S'il faut se mettre sous une fontaine pétrifiante, mieux vaut être une vieille botte. Je ne me sens pas disposé à servir de vieille botte. Bonsoir, petite mère, dit-il en lui baisant le front, et, se dirigeant vers la porte, il ajouta: — Bonne nuit, fillettes.
— Suppose que Mirah connaisse ta façon de penser, lui dit Kate; mais il ne répondit rien, et ferma brusquement la porte.
— J'aimerais à voir Mirah quand M. Deronda lui apprendra cette nouvelle, continua-t-elle en regardant sa mère. Je suis sûre qu'elle sera bien belle.
Mais Deronda, après avoir réfléchi, écrivit une lettre que madame Meyrick reçut le lendemain matin, par laquelle il la priait de faire la révélation à sa place, sans lui dire la véritable raison qui le guidait, — qui était sa crainte d'avoir à recommencer un récit dans lequel il aurait eu l'air de se faire important et de se donner le caractère d'un bienfaiteur général, — donnant seulement pour motif qu'il tenait à être auprès de Mordecai quand elle lui amènerait Mirah.
Quant à Mordecai, il ne fit plus de questions sur sa sœur et garda un silence peu habituel sur tous autres sujets, paraissant simplement se soumettre aux changements survenus daus sa vie. Il endossa ses nouveaux vêtements avec complaisance en disant avec un pâle sourire à Deronda :
— H faut que je garde mes vieux habits comme souvenirs.
Tant qu'ils demeurèrent assis à attendre Mirah, il ne prononça pas un mot et tint les yeux fermés ; ses mains seules témoignaient d'une vive agitation. Cela pouvait être de joie, mais la joie aussi est quelquefois terrible.
De son côté, Dcronda se sentait plus surexcité qu'il n'aurait voulu, et quand il entendit résonner le timbre de la porte, il sortit, sans savoir exactement pourquoi; il voulait voir d'avance Mirah et la saluer. 11 fut saisi en reconnaissant qu'elle avait mis le chapeau et le manteau qu'elle portait quand il l'avait rencontrée pour la première fois, le mémorable manteau qui devait lui servir de suaire. Quand madame Meyrick, la voyant ainsi équipée, lui demanda : « Vous voulez donc sortir dans cette tenue, ma chère ? » elle répondit :
— Mon frère est pauvre, je tiens à le paraître autant que lui; sans cela il pourrait peut-être s'éloigner de moi.
Elle s'était imaginée qu'elle le verrait dans ses vêtements d'ouvrier. Deronda ne fit aucune remarque et se sentit presque honteux de ses méticuleux préparatifs. Elle semblait pâle et craintive; il lui serra silencieusement la main.
Deronda lui ouvrit la porte et ils virent Mordecai debout les attendant l'œil fixe et ardent. Elle ne fit qu'un pas et s'arrêta; ils s'examinèrent tous deux sans bouger. C'était moins leur propre présence qu'ils sentaient que celle des autres. Mirah fut la première à rompre le silence.
— Ezra, fit-elle exactement sur le même ton que sa . mère.
Mordecai, d'un mouvement subit s'élança jusqu a elle et posa les mains sur les épaules de sa sœur, qu'il dépassait de toute la tête. Il la considéra avec tendresse et dit :
— C'est la voix de notre mère. Tu te souviens donc de quelle manière elle m'appelait ?
— Oui, et comment tu lui répondais : « Mère », et je savais que tu l'aimais. Elle jeta les bras autour du coude
son frère, l'étreignit de ses petites mains et l'embrassa avec une enfantine précipitation. Son chapeau tomba et découvrit ses beaux cheveux.
— Ah ! le cher visage, le cher visage ! murmura Mordecai avec amour, en posant délicatement ses mains amaigries sur la tête de sa sœur.
— Tu es bien malade, Ezra, dit tristement Mirah.
— Oui, chère enfant, et corporellement je n'ai plus longtemps à être avec toi, répondit-il avec calme.
— Oh ! je t'aimerai et nous parlerons d'elle, dit Mirah d'une voix aussi douce qu'un chant d'oiseau. Je te dirai tout et tu m'apprendras à être une bonne juive,... ce qu'elle aurait aimé que je fusse ... Je serai toujours avec toi quand je n'aurai pas à travailler; car je travaille maintenant. Je gagnerai de l'argent pour notre subsistance ! Oh ! j'ai eu de si bons amis !
Elle avait complètement oublié que des étrangers étaient là; elle s'en souvint alors et se retourna de la manière la plus gracieuse, en laissant une main sur le bras de son frère, pendant qu'elle regardait madame Meyrick et Deronda, L'heureuse émotion que ressentit la petite raèro en assistant à cette rencontre, l'avait déjà gagnée à Mordecai, qui lui sembla avoir, en réalité, plus de dignité e! plus de raffinement que le récit de,. Deronda n'avait pu le lui faire supposer.
— Vois cette chère dame, dit Mirah, J'étais une étrangère, une pauvre vagabonde, elle a cru en moi : elle m'a traitée comme sa fille. . Je vous en prie, donnez votre main a mon frère, ajouta-t-elle d'un ton suppliant en prenant la main de madame Meyrick qu'elle mit dans celle de Mordecai, puis les pressant toutes deux dans les siennes, elle les porta à ses lèvres.
— L'éternelle bonté a été avec vous, dit Mordecai. Vous avez aidé à exaucer la prière de notre mère.
DANIEL DER0NDA 175
— Je crois que nous ferions bien de nous retirer maintenant et de revenir plus tard, dit Deronda en serrant légèrement le bras de madame Meyrick, qui y consentit immédiatement. Il craignait que Ton ne fit allusion aux faits qui le concernaient et qu'il avait laissé ignorer à Mordecai, et il n'était plus inquiet maintenant de laisser le frère et la sœur ensemble.
L'importance de Grandcourt comme sujet anglais était du genre éminemment passif qui consiste à hériter de la terre. Les mouvements politiques ou sociaux ne le touchaient qu'en ce qui concernait ses revenus ; il ne les envisageait que dans les colonnes des meilleurs journaux. Pour lui, les Allemands, les commerçants, les électeurs ne valaient pas un cigare, et il les désignait en bloc sous l'épithète de <• brutes ». Avouons cependant que, dans la sphère de ses intérêts personnels, Grandcourt déployait les qualités d'un diplomate consommé.
Pas un geste, pas un mouvementde Gwendolen se rapportant à Deronda ne lui échappait. Si on lui avait dit qu'il était jaloux, il l'aurait nié, car la jalousie aurait impliqué un doute sur son pouvoir à empêcher tout ce qui lui déplaisait. Que sa femme eût plus d'inclination pour unautre que pour lui, cela ne le peinait pas; ce qu'il exigeait d'elle, c'était qu'elle sût que son inclination ne pouvait le mettre eu contradiction avec ce qu'il avait résolu. 11 ne se repentait ni de sou choix ni de son mariage: il avait le goût méticu-
leux et Gwendolen le satisfaisait. 11 n'aurait pas voulu d'une femme à laquelle il n'aurait pas apporté une élévation; qui n'aurait pas commandé l'admiration par son maintien et sa beauté ; qui n'aurait pas eu les ongles de la forme la plus élégante; qui aurait eu le lobe de l'oreille grand et rouge. Il ne croyait donc pas avoir mal choisi sa femme, et ayant pris pour lui la part du mari, il n'entendait pas être dupé, ni être vu sous un jour qui aurait pu le faire croire digne de pitié. Tel était l'état de son esprit, ce n'était pas de la jalousie; cependant, à quelques égards, sa conduite ressemblait autant a la jalousie que le jaune ressemble au jaune, et l'on sait que cette couleur peut être l'effet de causes très diverses.
Il était venu à Londres plus tôt que de coutume, dans le désir de faire une consultation légale pour les dispositions de son testament, sur un transfert d'hypothèques, et sur cette transaction avec son oncle au sujet de Diplow, que l'amorce de l'argent comptant, adroitement lancée sans importunité, l'avait enfin décidé à accepter. Il avait, en outre, voulu présenter dans les salons du monde élégant la jolie femme qu'il avait choisie pour épouse, en dépit de ce qu'on avait attendu de lui. 11 voulait qu'on la recherchât; il était flatté de voir tous « ces drôles » accourir lui parler, l'escorter, la cajoler; il n'aurait même rien trouvé à redire si elle avait joué un rôle de haute coquetterie ; mais ce qu'il n'aimait pas, c'était sa façon d'être avec Deronda.
Après la soirée musicale de lady Mallinger, où Grandcourt avait remarqué aussi bien que Hans l'entretien qui avait eu lieu sur le canapé, ce qui fut extrêmement caractéristique de sa part, c'est qu'il invita Deronda à venir chez lui avec les Mallinger, afin que personne ne pût supposer que la présence ou l'absence de ce jeune homme fût de la moindre importance pour lui. Il ne fit à Gwendolen aucune observation directe sur sa manière d'être à cette soirée ;
DANIEL OEHONDA
mais peu de jours après il déclara, sans s'inquiéter de l'àpropos, que rien ne fait paraître une femme plus sotte que de s'occuper de certaines gens et de manifester sa mauvaise humeur en public. Une femme doit toujours avoir de belle s manières ; autrement, il est intolérable de se montrer avec aile.
Gwendolen ne manqua pas de s'appliquer eette observation et ne fut pas sans alarmes en pensaat qu'elle avait pu *e montrer sotte ; car elle aussi, dans sa répugnance pour certaine* choses, préférait que cette répugnance lui attirât des admirateurs. Malgré la prévision de la rebuffade qui l'attendait, elle n'en désirait que plus vivement rencontrer Deronda. Ainsi quecela arrive toujours, les occasions comparativement rares où elle put échanger quelques mots avec lui eurent un effet puissant sur sa conscience, et donnèrent plus de prix à leurs communications réciproques ; elle crut, ,par conséquent, occuper dans l'e6prit de Deronda une place plus grande que celle qu'elle y avait réellement Gomment Beronda aurait-il pu l'empêcher de se créer cette illusion? 11 ne l'évitait pas ; il aurait, au contraire, voulu la«onvaincre, par des moyens délicats et indirects, que sa confiance en lui n'était pas indiscrète, puisqu'elle n'avait diminué en rien son respect pour elle.
Un entretien, pendant lequel son mari stimula en elle un sentiment qu'il aurait voulu plutôt supprimer, sans toutefois avoir l'air de s'en soucier, eut rapport à Mirah. Gwendolen, pour obéir aux conseils de Deronda, aurait voulu prendre des leçons de chant, mais les jours se passaient, et le manque de loisir, qui est le propre des existences les plus inoccupées, ne le lui avait pas permis.
Un matin, pendant le déjeuner, faisant appel à son ancien courage, elle dit :
— Je voudrais bien me perfectionner dans l'art du chant -et prendre des leçons pendant que nous sommes a Londres.
DANIEL DEKOXBÀ
— Pourquoi ? demanda nonchalamment Grandcotïrt.
— Pourquoi ?répéta Gwendolen sut le même ton en jouant l'ironie ; parce que je ne puis manger du pâté de foie gras pour me faire dormir, parce que je ne puis fumer, ni aller au club, et que je sens le besoin d'une variété d'ennui. Quels moments plus favorables pour moi que ceux pendant lesquels vous êtes occupé avec vos avocats et autres bipèdes, pour prendre des leçons avec cette petite juive dont le chant fait tourner toutes les têtes.
— Comme vous voudrez, reprit Grandcourt qui repoussa son assiette, s'étendit dans sa chaise et la fixa de son regard de lézard, tout en jouant avec les oreilles du microscopique épagneul couché sur sa jambe. ( Elle avait pris les chiens en grippe parce qu'ils le caressaient.) Puis il ajouta de son ton languissant :
— Je ne vois pas pourquoi une lady chanterait. Les amateurs sont toujours insipides. Une lady ne doit pas se risquer à chanter en société, et Ton ne tient pas à l'entendre brailler en particulier.
— J'aime la franchise, c'est le plus grand charme chez un mari, dit Gwendolen avec un petit mouvement de la tête et sans lever les yeux de dessus une crevette placée sur son assiette, la préférant de beaucoup au regard de son mari. — Mais, ajouta-t-elle après avoir dévoré sa mortification, vous ne vous opposerez pas, je présume, à ce que miss Lapidoth vienne chanter à notre soirée du 4? Je compte l'y inviter. Lady Brackenshaw l'a eue chez elle ainsi que les Raymond, qui sont très difficiles en musique. M. Deronda, très bon musicien lui-même et excellent juge, dit qu'on ne chante pas avec plus de goût. Je pense que son opinion est une autorité.
Elle avait voulu lancer une petite pierre à Grandcourt, qui reprit sur un ton d'indifférence :
— Deronda est indécent de tant vanter cette fille.
— Indécent ! s'écria Gwendolen stupéfaite et rougissant sans plus réfléchir à la fausseté probable de l'induction.
— Oui, surtout qu'elle est patronnée par lady Mallinger. Il devrait se taire. On peut voir ce que sont ses rapports avec elle.
— Oui, les hommes qui jugent les autres d'après euxmêmes, répliqua Gwendolen, qui, de pourpre, devint subitement pâle, effrayée de ce qu'elle venait de dire.
— Naturellement, et les femmes devraient prendre leurs avis, sans cela elles courent risque d'avoir tort. Je crois que vous prenez Deronda pour un saint?
— Oh ! Dieu, non, dit Gwendolen en faisant un effort désespéré pour retrouver son sang-froid ; je le crois seulement quelque chose d'un peu moins qu'un monstre.
Elle se leva, et, sans se presser, sortit de la salle à manger comme l'aurait fait un homme qui craint de laisser voir qu'il a bu plus de vin que d'habitude. Rentrée dans son boudoir elle en ferma la porte et se laissa tomber dans un fauteuil. La lettre empoisonnée de madame Glasher ne lui avait pas causé de sensation plus cruelle. Deronda. différent de ce qu'elle le croyait, se présentait à elle en ce moment comme une image hideuse ; ses reproches et sa sévérité lui parurent odieux et la grave beauté de son visage lui lit l'effet d'un masque déplaisant. Ces idées traversèrent son cerveau avec Ja rapidité de l'éclair; mais soudain un rayon de soleil vint percer ces sombres nuages. « Ce n'est pas vrai, se dit-elle; qu'est-ce que cela peut me faire qu'il le croie ou non ?»
* Elle se répéta plusieurs fois ces paroles, mais sa confiance était ébranlée. Il était impossible qu'elle passât la journée dans cet état. Son impétueuse imagination lui conseillait les démarches les plus étranges pour se coih vaincre de ce qu'elle tenait à savoir. Elle voulait aller chez lady Mallinger et la questionner sur Mirah ; elle voulaii
PANIKL DERONDA 181
écrire à Deronda et lui reprocher de lui faire croire le monde faux, méchant, désespéré ; à lui elle aurait osé manifester la plus amère indignation de son cœur. Non ! elle irait chez Mirah ! Cette résolution, qui était la plus pratique, devint sur-le-champ impérieuse. Peu importait ce qui en résulterait. Elle avait le prétexte de demander à Mirah de venir chanter chez elle le k : mais que dirait-elle ensuite ? Klle ne le prévoyait pas, elle ne pouvait attendre jusqu'à ce qu'elle l'eût prévu. Elle sonna pour savoir si M. Grandcourt était sorti. Sur la réponse affirmative, elle ordonna d'atteler et fit sa toilette ; puis, une fois descendue, elle se promena dans son grand salon, sans dire un mot et sans presque se reconnaître au milieu des glaces qui réfléchissaient son image. Son mari apprendrait probablement où elle était allée ; et ia punirait d'une façon quelconque, tant pis! elle ne pouvait rien désirer ni rien craindre; il lui fallait l'assurance qu'elle ne s'était pas trompée, qu'elle n'avait pas mal placé sa confiance.
Elle connaissait l'adresse de Mirah et s'y rendit dans son splendide équipage, le cœur palpitant, dans l'attente d'une réponse à la question qu'elle ne savait encore comment poser. Elle était insouciante de tout ce qui allait survenir jusqu'à ce qu'elle fût arrivée à une chambre où on l'introduisit et derrière la porte de laquelle elle crut distinguer la voix de Deronda. Elle s'effraya de son agitation ; elle déboutonna ses gants pour pouvoir les boutonner de nouveau ; elle se mordit les lèvres en pensant aux difficultés qu'elle affrontait ; puis la porte s'ouvrit, et Mirah se présenta dans son calme habituel et avec un bon sourire en reconnaissant sa visiteuse. A l'aspect de ce doux visage, Gwendolen éprouva un soulagement complet, et lui rendi son sourire en lui tendant la main : puis elle s'assit, écoutant la voix qui ne cessait de se faire entendre à côté, et sentit revenir son énergie à l'idée que la vérité pouvait
ii. 11
ne pas être ce qu'elle craignait. Elle commença d'un ton timide :
— Vous êtes probablement étonnée de me voir ; peut-être aurais-je dû vous écrire. Mais je désirais vous faire une demande toute particulière.
— Je préfère de beaucoup vous voir à recevoir une lettre, répondit Mirah, étonnée du changement d'expression et de manières de la « duchesse de Van Dyck », comme Hans lui avait appris à nommer Gwendolen. La riche teinte et le calme du visage de la jeune fille contrastaient singulièrement avec l'agitation et la pâleur de cette beauté en chapeau à plumes. «
— J'ai pensé, continua Gwendolen, au moins j'ai espéré, que vous ne refuserez pas de venir chanter chez moi le 4, dans une soirée comme celle de lady Brackenshaw. Je vous en serai très obligée.
— J'irai chanter chez vous avec grand plaisir. Est-ce pour neuf heures et demie ou dix heures? dit Mirah, pendant que rembarras de Gwendolen, loin de diminuer, semblait augmenter.
— Neuf heure* et demie, s'il vous plaît, répondit-elle, puis elle se tut, n'ayant rien à dire de plus. Cependant, il lui était impossible de se retirer, car la voix de Deronda résonnait à son oreille. Sans en avoir conscience elle reprit :
— C'est M. Deronda qui est dans la pièce voisine ?
— Oui, il étudie l'hébreu avec mon frère.
— Vous avez un frère ? demanda Gwendolen, à qui lady Mallinge r l'avait déjà appris, mais qui ne s'en souvenait plus.
— Oui, un frère qui m'est bien cher, malade, poitrinaire, hélas I et M. Deronda est son meiDeur ami, comme il l'a ' té pour moi, dit Mirah, dans une impulsion qui ne permet pas de laisser passer indifféremment le nom d'une personne qui nous est précieuse.
— Dites-moi, reprit Gwendolen, en posant la main sur celle de Mirah et d'une voix à peine intelligible, dites-moi la vérité. Vous êtes sûre qu'il est vraiment bon ! Vous ne savez rien de mal sur lui ? Le mal que Ton dit de lui est faux, n'est-ce pas ?
Étaitril possible que cette femme au caractère si fier pût se conduire ainsi, comme une enfant? Mais ses étranges paroles ne soulevèrent en Mirah qu'un sentiment d'indigriation sainte. Les yeux étincelants et la voix frémissante, elle s'écria:
— Qui donc ose dire du mal de lui ? Un ange m'en dirait que je ne le croirais pas. Il m'a trouvée quand j'étais bien malheureuse,., j'allais me noyer,., j'étais pauvre et abandonnée. Vous m'auriez prise pour une mendiante ! Il m'a traitée comme une fille de roi ; il m'a conduite chez la meilleure des femmes ; il a retrouvé mon frère, qu'il honore, bien qu'il ait été pauvre autant qu'il soit possible de l'être î et mon frère l'honore, ce qui n'est pas peu dire 1 — Le ton de Mirah venait de changer ; il résonnait fièrement et elle releva la tête en continuant : — Car mon frère est un savant,. . un grand esprit, . . et M. Deronda affirme que peu d'hommes l'égalent. — Une défiance judaïque avait pris feu au milieu de ses expressions de gratitude indignée, et sa colère ne pouvait l'empêcher d'y comprendre Gwendolen, puisqu'elle semblait douter de la bonté et de la vertu de Deronda.
Gwendolen ressemblait au voyageur dont les lèvres altérées ne peuvent quitter la coupe qui élanchc sa soif. Elle ne remarqua pas la colère de Mirah; elle ne voyait distinctement qu'une chose: c'est que la vie de Deronda ne ressemblait pas plus à l'insinuation de son mari, que l'aurore ne ressemble à la lumière du gaz. Elle serra la main de Mirah et lui dit avec précipitation:
— Merci* merci; puis elle se leva ei ajouta: — Il faut