QUATRIEME PARTIE
Octobre 1845
Un jour de la fin de septembre, je ne sais quelles visites retinrent dehors la baronne. Le comte , guilleret et dispos comme un jeune homme, était sorti depuis le matin. Nous restâmes seuls, Louise etmoi,dansle petitsalon d'été, bien seuls. Aucun bruit, si ce n'est celui de la mer prochaine , ne montait jusqu'à nous. Les stores de toile peinte, baissés derrière les jardinières de laque pleines de fleurs tempéraient l'éclat delà lumière, et nous étions assis en face l'un de l'autre sans nous rien dire, nos cœurs parlant en secret, isolément.
Louise tenait une rose du Bengale dont elle tirait les pétales avec ses lèvres. Gomme
elle était assise à contre-jour , ses prunelles se dilataient et ses yeux paraissaient noirs. L'un de ses bras, demi-nu, s'affaissait sur ses genoux, dans les plis de sa robe de taffetas. L'autre, en remontant vers son visage, découvrait son coude brillant, et ses deux pieds s'allongeaient à terre, réunis , chaussés de brodequins d'étoffe. Moi , je la regardais.
Jamais elle ne m'avait semblé si belle. Elle laissa tomber la tige dépouillée de la rose et me regarda. Ni mes yeux ni les siens ne se baissèrent : l'amour les maria.
Elle se rapprocha de moi, et confuse, mais enhardie par une résolution soudaine, elle me prit la main. Nos deux mains brûlaient. La sienne était un peu moite, la mienne tremblante. Elle la serra doucement, et, sans la quitter, avec un soupir elle me dit :
— Daniel , ce que je vais faire est mal , peutêtre , mais vous excuserez mon indiscrétion , par égard pour mon amitié. Vous êtes malheureux; vous souffrez. Ne le niez pas, Daniel, je suis clairvoyante, vous souffrez. Je crois avoir deviné la cause de vos peines, et cette cause est telle , qu'il ne sied peut-être pas que nous en parlions ; mais les devoirs de l'amitié sont plus
forts que les convenances. Quelle que soit cette cause, cher Daniel, confiez-la-moi : je veux connaître vos chagrins pour les abréger.
Je balbutiai une dénégation , trop ému pour avoir la conscience de ce que je voulais et devais dire.
— Ne me ti'ompez pas, — reprit-elle. — Depuis plus d'un mois je vous devine. Je vous en prie, ne voyez en moi que votre sœur. Si j'étais malheureuse, ne voudriez-vous pas me consoler ?
Ici , je serrai sa main à mon tour.
— Vous hésitez? —me dit-elle. — Chassez donc cette retenue convenable entre des indifférents, déplacée entre nous.
— Je n'ose , je ne le puis, — répondis-je.
— Eh bien ! puisque vous m'y obligez, je parlerai pour vous. Un ami nous a appris depuis longtemps la cause de votre tristesse. Souvent , mon oncle et ma mère en ont parlé devant moi. Ils parlaient à mots couverts, mais j'ai tout compris. Ah! Daniel, se peut-il bien que la trahison d'une femme indigne....
Je me levai tout debout , suffoqué par la colère. — Jamais ! jamais ! — m'écriai-je , — ce récit d'une action int'ùme ne passera par votre
bouche. Je vous le défends. Je vous en supplie , — ajoutai-je.
Je retombai sur mon siège , et nous restâmes un- moment silencieux. Sa main reprit la mienne. Penchée vers moi, émue, elle attendait.
Enfin , serrant sa main, je lui dis :
— Chère Louise, ne me reparlez jamais de cela : c'est nous abaisser l'un et l'autre. Croyez en moi, je ne saurais mentir. Devant Dieu, je vous jure que vous vous trompez. Le souvenir de cette femme est mort ; elle ne m'est plus rien.
Elle se renversa en arrière, stupéfaite, agitée, tremblante.
— Sûrement, vous ne feriez pas un faux serment, vous. 3Iais alors, si ce n'est pas.... Ah I Daniel, de quel mal étrange soufîrez-vous donc? car mon cœur le sent bien , vous êtes malheureux.
Je rassemblai toutes les forces éparses dans mon cerveau troublé , et je balbutiai plutôt que je ne répondis :
— Vous vous trompez , Louise , je suis un esprit chagrin ; mais aucune cause particulière....
— Ne mentez pas.
— Louise!...
— Daniel , écoutez-moi , — murmura-t-elle
d'une voix émue, — écoutez-moi bien. Encore une fois , il vaudrait peut-être mieux que tout ceci ne fût pas. Mais ma conscience affirme que j'agis bien , et je lui obéis. Quel mal vous ai-je fait , pour que vous me traitiez ainsi ? Ni mon sexe ni mon âge ne vous autorisent à repousser mon affection. Vous manquez de confiance, c'est mal. Ou bien vous êtes trop orgueilleux pour me laisser pénétrer vos maux, et c'est mal encore. Est-ce que je ne vous dis pas tout , moi ? Interrogez-moi donc, et vous verrez si j'ai rien de caché pour mon frère. Voilà comme vous êtes : les services rendus , vous vous croyez quitte. Mais lorsque , au péril de votre vie , vous nous arrachiez aux flammes , ma mère et moi , croyiezvous donc ne vous engager à rien envers nous ? Ou bien êtes-vous trop fier pour nous permettre de nous acquitter par les soins de l'affection la plus tendre ? Toutes deux nous vous aimons de toutes les forces de notre âme ; et vous , il est trop vrai que vous méprisez notre affection !
— Oh ! Louise ! Louise ! au nom du ciel , ne parlez pas....
— Laissez-moi parler, — fit-elle avec un subit emportement , — j'ai le cœur gros ; vous me rendez malheureuse , s'il faut absolument que
je VOUS le dise. Oui, cette enfant qui ne demande à Dieu , chaque jour, que le moyen de vous prouver sa gratitude, vous la torturez impitoyablement.... Pardon, pardon, — ajoutât-elle en pleurant; — j'ai tort, je sens que vous m'aimez bien , seulement , vous me traitez en étrangère, et cela me peine. Pardonnezmoi , Daniel. Voyez-vous , je ne sais pas si ce que je fais en ce moment doit se faire , je vous l'avoue ingénument ; mais ne considérez que mes intentions, et mes intentions sont pures. Je voudrais vous voir heureux, et vous ne l'êtes pas; mon cœur me le dit, vous ne l'êtes pas. Quelque chose vous mine , vos yeux sont pleins de larmes ; tenez , en ce moment encore. Oh ! Daniel , confiez-moi donc ce qui vous afflige : je souffre trop à vous voir souffrir ainsi.
Égaré, éperdu : — je vais céder, — me disais-je. Je voulais m'enfuir, et j'étais cloué sur mon siège. Je tourmentais la main de Louise ; je la regardais et je ne pouvais parler; j'étouffais.
Mais elle s'attachait à moi , plus suppliante et plus insidieuse. Toutes les câlineries de la femme, toutes les promesses , tous les sourires , toutes les séductions du regard, elle les employait
innocemment pour m'éblouir et me fasciner. Plus belle que jamais, avec ses yeux pénétrants, son sein soulevé, sa bouche tremblante, éloquente de tendresse, elle se glissait dans mon cœur; ses mains serraient les miennes; et tour à tour retenue et suppliante , tantôt elle se rejetait en arrière sans paroles , tantôt elle me pressait de questions et de prières; et je me débattais en vain.
— Jamais, jamais, — murmurais-je , — je ne pourrai vous l'avouer.
— Je vous en supplie, Daniel. Peut-être est-ce une ambition trompée? la perte de votre fortune ? Dites-le-moi , de grâce.
— Non , ce n'est rien de cela; et si je parlais , je serais le dernier des hommes. C'est une chose indigne , n'exigez pas que je vous la confie ; Louise, par pitié , ne l'exigez pas.
— Une chose indigne ! Vous me trompez encore. Vous, une chose indigne! Fiez-vous à moi. Ne suis-je donc plus votre sœur?
— Non. Cela ne se peut pas. Si je parle, je vous perds, et vous ne me reverrez jamais.
— Alors, Daniel, s'il en est ainsi, ne parlez pas.
Je m'approchai d'elle plus près encore, pou-
vant à peine résister. Elle me regardait avec crainte alors : — Vous pourriez me mépriser.
— Gomment le pourrais-je ? — répondit-elle avec douceur. — Je vous dois ma vie et la vie de ma mère. Mais qu'avez-vous fait, vous, le plus noble des hommes, pour que le remords vous accable ainsi?
— Ce n'est pas le remords....
— Mais au nom du ciel ! qu'est-ce donc ? car vous cachez un secret qui vous tue.
— Louise, — lui dis-je, perdant toute conscience de moi-même, — comme vous êtes la plus belle, vous êtes aussi la meilleure des femmes. Vous êtes pleine d'innocence, de tendresse et de charité. Il semble vraiment que vous avez été faite tout exprès pour consoler ceux qui souffrent; mais il existe des maux contre lesquels ni votre âme, ni votre cœur ne peuvent rien. Un abîme vous en sépare. Groyez-moi, ne cherchez pas à les connaître.
— Ainsi , — reprit-elle lentement, — ni la trahison , ni l'ambition trompée , ni la ruine , ni le remords. Quelle chose étrange et horrible peut donc cependant empoisonner la vie d'un homme ?
Je me sentais mourir ; mes genoux ployèrent;
je tombai à ses pieds ; je tendis les deux bras vers elle. — Qu'avez-vous ? — disait-elle.
Je suffoquais. Elle me prit les mains, les serra sur sa poitrine, les baisa. — Courage....
— • Eh bien ! je t'adore. Et je suis marié.
La statue de l'étonnement n'a pas une autre attitude. Pâle , affaissée sur son siège , la tête négligemment inclinée vers la poitrine , les bras étendus , les mains repliées , muette , immobile.
— Tout est fini, — me dis-je. — L'honneur étouffera l'amour , s'il existe ? — Debout et sombre , j'attendais mon arrêt , interrogeant avec douleur la pensée qui plissait son front. — Je vais te perdre , — murmurait en pleurant mon âme, — et je ne te verrai plus, toi, si belle, si douce, si aimée!...
Elle poussa un faible soupir,, leva vers moi ses beaux yeux noyés, puisles baissa, rencontrant les miens, et rougit. La stupéfaction, la pudeur, la honte, l'amour peut-être ? l'assiégeaient tour à (our. Elle me regarda encore, confuse, attendrie.
en larmes. Je me jetai à ses pieds. — Louise! Louise ! me pardonnes-tu ?
— Pauvre Daniel, que vous devez souffrir! — Elle laissa tomber innocemment ses bras sur les miens, appuya sa tête contre la mienne, et sa douleur se fit jour avec ses sanglots.
En vain je la pressais, je l'interrogeais. Je ne pouvais tirer d'elle que ces mots .• — Pauvre, pauvre Daniel ! — Elle se leva enfin, plus maîtresse d'elle-même. — Dois-je mourir? — m'écriai-je. — Non, vivez. Daniel sera toujours mon frère. —Et vous, Louise? — Elle secoua la tête en pleurant, se dégagea de mes bras et s'éloigna ;
— Ma pauvre mère! — murmurait-elle.
C'est depuis lors que je fus réellement au supplice. Je ne me doutais seulement pas d'un pareil état. Louise, pendant plusieurs jours, ne m'adressa plus la parole. Elle semblait éviter mes yeux. Absorbée, muette, si on nous laissait seuls, elle se levait et me quittait. Pourtant, devant sa mère, elle osait me regarder. Mais quels regards, grand Dieu ! chargés de reproches, ils semblaient me dire : — Je te devrai tous mes maux !
Cela vint de ce que je l'effrayai tout d'abord, en voulant, trop tôt et trop vite, la presser de s'expliquer.
Un soir surtout, je fis une malheureuse tentative. Profitant d'un instant où personne ne pouvait nous entendre, je lui pris brusquement la main comme elle se levait pour me fuir, mais elle dégagea sa main.— Louise ! — lui dis-je en lui bar-
rant le passage,— je préfère la mort à cette angoisse. Ou chassez-moi, ou cessez de me mépriser.
— Regardez -ici, — répondit-elle en me montrant sa mère qui passait devant la fenêtre dans lejardin. — regardez-ici et parlez encore sur ce ton, si vous l'osez.
J'étais accablé. — Mais au moins par pitié , chassez-moi !
— Je n'oublierai jamais ce que je dois à celui qui sauva ma mère.
— Eh bien ! je vous comprends et je partirai.
Je m'éloignais ; elle poussa un cri qui me retint. — Ayez-vous donc si peu de courage ? — Oui , je n'en ai pas devant votre mépris. — Mais, Daniel, je ne vous méprise pas. D'ailleurs, que feriez-vous loin d'ici ? — Jene sais quelle expression la douleur donnait à mon visage , mais elle me saisit la main. — Je lutte bien, moi, ne pouvez-vous m'imiterîQui sait, mon ami, si vous ne ferez pas, pour votre honneur, ce que je fais, moi, pour mon devoir. La vie est une longue épreuve que nous ne pouvons répudier. Ne me dites rien , — ajouta-t-elle comme je voulais
l'interrompre : — Voyez, — reprit-elle en pleurant, — vous me rendez malheureuse.
— C'est donc alors que vous m'aimez?
Elle laissa retomber ma main et s'éloigna.
Que faire? à partir de ce jour, je tremblai que Louise ne laissât tout deviner. Même devant son oncle et sa mère, quand je lui parlais, elle me répondait à peine. Le comte, surpris, nous observait.
Il me sembla enfin que lui aussi gardait rancune à Louise. Sans doute se rappelant la promesse qu'il avait faite au Genevois, essayait-il, de temps à autre, d'exercer une nouvelle pression sur l'esprit de sa nièce? Cependant, comme il ne pouvait soupçonner la véritable cause de sa préoccupation , il l'étudiait en secret , avec patience; et elle, sans se méfier de cet examen menaçant, faisait de vains efforts pour conquérir une sérénité apparente.
Mais moi, qui sentais grandir le danger commun, je ne trouvai d'autre moyen, pour éviter les
regards du comte, que de n'assister plus aux repas. Je me dis souffrant, et, pendant quelques jours, enfermé chez moi, tantôt je me reprochais ma hardiesse, tantôt je me trouvais trop timide. Je ne savais qu'inventer pour rassurer Louise, la rappeler à elle-même et détourner, s'il en était temps encore, les soupçons du comte.
Mais, comme un implacable ennemi, plein de ressources pour l'attaque, le Sort cruel a des ruses que nous ne soupçonnons jamais. Au moment où nous nous couvrons d'un côté pour parer le coup qui nous menace, nous nous sentons frappés soudain d'un autre côté. Dans ce duel inégal de la vie, notre lâche adversaire est toujours invisible, et nous nous défendons contre lui au hasard. Assez fous pour nous défendre, nous avivons ses cruels plaisirs d'une ombre de difficulté!...
Oui m'eût dit que le danger le plus grave qui m'attendait ne proviendrait ni du comte , ni de Gabâss, ni de Georget, ni de Louise ? Qui m'eût fait soupçonner que ce seraient précisément les êtres auxquels je songeais le moins, ceux qui me semblaient devoir être le plus indifférents au drame secret de mon existence, qui, tout à coup, se dresseraient devant moi pour me dire : — Avec nous aussi, il faut lutter!...
Un matin où j'étais sorti pour essayer de combattre mes tourments par l'exercice, je me trouvai arrêté au pied des falaises par la marée montante. Je retournai sur mes pas, et, marchant au bord de la mer, je m'acheminai vers l'embouchure de la Touque, évitant les lames en faisant de temps à autre un léger circuit autour d'elles. Soudain, une corde tendue m'arrêta
par la ceinture, et, en levant les yeux, je vis un spectacle étrange.
Douze grands mâts rangés six par six sur deux lignes étaient plantés dans la mer, à partir d'une espèce de camp composé de cabanes de toiles montées sur des roues. Un double câble les reliait entre eux, de sorte qu'en cet endroit la plage se trouvait barrée, et que, pour gagner le bourg, les promeneurs devaient remonter jusqu'aux murs des jardins aux pieds desquels on avait ménagé une ruelle étroite.
Les cabanes, toutes rapprochées les unes des autres, décrivaient sur le sable unlarge rectangle. Juste au milieu de ses deux côtés les plus longs s'ouvrait un passage par lequel entrait et sortait la foule, — car il y avait foule, à cette heure, au bord de l'eau. — Dans l'espace découvert qui s'étendait entre les mâts et la mer, un grand nombre de femmes, assises sur des chaises, causaient, et, au delà des cordes, mais tout contre, des hommes également assis, — quelques-uns le lorgnon à l'œil, — regardaient.
Quoique, depuis mon arrivée à Trouville, j'eusse été souvent à même de voir ce spectacle, je n'avais jamais eu l'idée de le regarder. Quand je passais dans la ruelle, derrière les cabanes, je
ne tournais même pas les yeux vers le passage. Mais le jour où je fus arrêté dans ma promenade par la corde qui barrait la route, — subitement arraché à mon rêve, — je restai là, immobile et surpris, comme un homme tombé des nues.
De temps à autre, débouchant du passage, une femme en costume de bain s'avançait dans l'enceinte. Un bonnet jaune, en tatïetas gommé, bordé d'un ruban rouge, cachait ses cheveux. Son cou, ses bras, ses pieds étaient nus. Une sorte de veste de flanelle brune lui couvrait le buste, et des pantalons de même étoffe descendaient vers ses chevilles. Regardant un moment les vagues qui se poussaient devant elle sur la plage, avant de se baigner, elle trempait son pied dans l'eau pour la tâter, en hésitant un peu.
Quelques-unes des femmes, — les plus jeunes, — s'avançaient dans l'enceinte en folâtrant et en courant sur la pointe de leurs pieds nus. D'autres, le bras collé sur la ceinture, marchaient ployées en deux pour se roidir contre le vent qui leur coupait le visage. D'autres encore se dirigeaient vers la mer à pas lents, d'un air modeste, en appuyant les mains sur leurs épaules et bais-
sant les yeux. Les plus grasses, — celles que gênait évidemment une ampleur malheureuse, — prenaient un air méprisant en défilant devant les hommes commodément placés pour les voir ; et, toutes, comprenant bien que le spectacle qu'elles donnaient étaient moins fait pour inspirer l'amour que pour guérir de l'amour, souriaient toutes seules , du coin des lèvres , avec une touchante amertume.
Cependant, des marins trapus, qu'on appelle ici des guides à la mer, habillés de pantalons bruns et de chemises de flanelle rouge, avec des chapeaux cirés posés en arrière, s'avançaient vers les victimes, armés de baquets pleins d'eau. Ils les leur vidaient sur la tête, puis les soulevant dans leurs bras velus, l'une après l'autre, ils marchaient lentement dans les vagues qui moussaient autour de leurs jambes, heureux peut-être de sentir ces corps jeunes et tièdes frissonner sur leur poitrine mouillée, et ces visages féminins parfumer d'une douce haleine leur face rude. Quand l'eau leur montait au ventre, ils lâchaient soudain leurs fardeaux vivants et retournaient au rivage en charger d'autres.
Tout cela me parut d'une tristesse et d'une indécence achevée. Je me sentis gêné pour ces
femmes qui s'offraient ainsi en spectacle, enlaidies par leurs costumes, bléraies par le froid du vent, rapetissées par l'ampleur de l'espace, et qui cherchaient cependant encore, — pauvres et fines créatures ! — à tirer parti de leur situation : les unes en poussant de petits cris qui les rendaient intéressantes, les autres en sautillant dans l'eau avec toutes sortes de mines , les autres enfin en affectant un grand courage et plongeant seules, dès le début, sous les vagues qui les renvoyaient à la surface, la face verte et crispée.
Quelques-unes, se tenant par les mains, dansaient en rond, ballottées parmi les flocons d'écume comme des morceaux de liège, et, deux ou trois, craintives, cramponnées aux cordes qui reliaient les mâts, poussaient des cris de paon en se sentant brutalement secouées par les lames. Des petits garçons maigrelets couraient, avec des attitudes de singe, au bord du rivage, et refusaient absolument de suivre leurs mères. Un père sérieux, coiffé d'un chapeau de paille, avec une ceinture de sauvetage bouclée sur la poitrine comme une cuirasse, aidé de sa femme et de sa bonne, faisait baigner ses quatre enfants. Sa femme était grassouillette, ronde et blonde,
avec un air sensible et de belles joues. Tout en tirant ses enfants dans l'eau, elle trouvait moyen de coqueter avec des messieurs frissonnants et violets qui n'avaient pas de cheveux sur la tête. Un matelot, accoudé sur le plat-bord d'une barque qui roulait sur son ancre entre les deux derniers mâts, regardait ce barbotage d'un air triste.
Plus loin, nageaient les hommes dans un espace découvert où chacun pouvait aller.
Comme la mer commençait à se retirer, les baigneuses sortirent de l'eau l'une après l'autre. Et ce fut alors surtout que je les plaignis ! Les plus grasses se hâtaient de secouer leurs jupes collantes pour les défriper. Les maigres, tournant vite le dos au vent, s'enveloppaient dans leur peignoir de flanelle blanche. Livides et grelotantes, arc-boutées en avant, les genoux ployés, elles roulaient des yeux hagards et claquaient des dents en regagnant leurs cabanes. Comment aurais-je pu reconnaître, dans ces créatures souffrantes et déjetées par le froid, ces merveilleuses qui, la veille, le front haut et l'œil impérieux, encombraient le Salon de leurs jupes traînantes!
Je me détournais par pitié pour elles, — pen-
dant que les spectateurs, plus que jamais attentifs, semblaient jouir en secret de l'abaissement du sexe qui tient l'homme courbé sous sa petite main, — quand arriva le comte de Grandmont, suivi de son valet de chambre en livrée qui portait son peignoir. Il me dit bonjour de loin, de la tête, en entrant dans sa cabane, pendant que Georget, sortant de la sienne, étirait ses bras pour montrer ses biceps et se frappait des poings les pectoraux. Je me hâtai de tourner les talons, et j'allais gagner la ruelle, médiocrement réjoui de tout ce que je venais de voir, quand, en me retournant, je heurtai un monsieur en habit noir, pâle et chauve, sans moustaches, avec des favoris roux, des yeux bruns et la bouche presque sans lèvres, qui s'inchnait cérémonieusement devant moi.
Je reconnus aussitôt maître Bagieux, le notaire. Quoiqu'il n'eût que trente-cinq ans, il était déjà tout vieux d'âme ; habile et sec d'ailleurs, insidieux, audacieux et agressif. Il avait fait mon contrat de mariage et l'inventaire de mes biens et de ceux de ma femme au moment de notre séparation.
Après avoir échangé nos compliments, nous nous mîmes à marcher sur le sable en nous éloignant des bains.
— Je ne m'attendais pas à l'honneur de vous rencontrer à Trouville, — me dit-il tout à coup.
— Pourquoi cela ?
— Ne serai-je pas indiscret, si je parle?
— Gela dépendra, — fis-je en souriant, — de ce que vous direz ; mais parlez toujours.
— Eh bien ! si j'en crois ce que dit le monde, votre présence s'expliquerait mieux à Paris.
— A Paris ?
— Mais.... peut-être, — reprit-il d'un air fin, — voulez-vous laisser le champ libre aux médiateurs ?
— Les médiateurs ! — interrompis-je avec une surprise croissante et perdant soudain le souvenir de tout ce qui m'intéressait. — Et que dit donc le monde? — ajoutai-je en voyant cet homme pâle et tranquille aussi surpris que moi.
Se sentant fourvoyé, le notaire voulut immédiatement rompre le discours : — Ne parlons plus de cela, monsieur, puisque votre étonnement me prouve que je suis indiscret ou mal instruit.
Il était trop tard. Le soupçon d'un danger imprévu acheva de m'enlever mes préoccupations présentes. Ma pensée se reporta brusquement en arrière, et l'appréhension d'un contre-coup des orages de ma vie passée me traversa l'esprit : — Raillez-vous? — dis-je avec sécheresse, en fronçant les sourcils , et en arrêtant maître Bagieux par le bras.
— Dieu m'en garde ! — fit-il.
— Expliquez-vous donc clairement. J'ai le droit de vous demander ce que signifient vos étranges paroles.
— Eh bien! en apprenant que votre femme.... Je ne le laissai pas achever. Ce seul mot dessilla
mes yeux. Je compris que le passé ressuscitait, et je voulus aussitôt gagner du temps pour m'armer contre le passé. Déguisant donc mon anxiété sous le masque hautain de la susceptibilité blessée, je dis :
— Monsieur, rien au monde ne m'est plus odieux que d'entendre parler de cette femme, et je m'étonne que vous ne paraissiez pas comprendre le peu de convenance qu'il y a à prononcer son nom devant moi. Pour peu que vous teniez à continuer cette conversation, n'y revenez plus, je vous prie ; n'y revenez jamais, car, en agissant ainsi, vous manquez d'égards et m'offensez.
— Je vous jure, monsieur, — s'écria le notaire de plus en plus troublé , — que vous me jugez mal. Mon indiscrétion provenait d'une méprise, et je n'ai cédé d'ailleurs qu'à vos sollicitations.
— Tout cela, — dis-je avec dépit, — ne m'explique rien de ce que je veux savoir....
— Mais, — interrompit maître Bagieux en sou-
riant et en s'arrêtant, — je ne puis pas, tout à la fois, me taire et parler.
— Quels rapports d'ailleurs y a-t-il entre cette femme et ce qui se dit à Paris?
Ici maître Bagieux me regarda avec une stupeur qui ne me parut pas être feinte, et, tout à coup : — Monsieur, croyez-vous à ma loyauté?
— Je veux croire à votre franchise, — répondis-je sèchement.
— Je m'en contenterai , — fit-il avec résignation.— Souffrez donc qu'une seule fois, dans votre intérêt , ma franchise vous entretienne du sujet qui vous répugne; dans votre intérêt, croyez-le, car je vois bien que vous ignorez ce qui se passe, et il est indispensable que vous le connaissiez.
— Indispensable? Eh bien! je vous écoute. Parlez.
Alors maître Bagieux, avisant deux chaises de paille, les traîna au pied d'un màt, pendant que, — les cloches de tous les hôtels de Trouville sonnant à toute volée pour annoncer l'heure du déjeuner, — les baigneurs se hâtaient de rentrer et laissaient la plage vide. — Nous serons mieux ici pour causer, — reprit le notaire. — Et maintenant,— ajouta-t-ii quand nous fûmes assis,
— permettez-moi de vous adresser une question. Depuis que vous êtes séparé de votre femme, ne vous êtes-vous jamais inquiété de sa conduite?
— Moi? Non. Je ne pense pas plus à elle que si je ne l'avais jamais connue.
— Permettez à ma franchise de vous dire que vous avez eu tort; car, en apprenant qu'elle se châtie elle-même avec la plus rigoureuse sévérité, vous auriez pu, sinon lui pardonner, du moins la plaindre.
— Je ne vous comprends pas.
— Eh quoi ! — s'écria le notaire, enhardi par le calme apparent que j'affectais, — êtes-vous donc demeuré tellement étranger à tout ce qui se passe? Et ignorez-vous donc que, depuis le jour de votre séparation, votre femme se prive de toute distractioji et reste cloîtrée chez sa mère' Je dois vous avouer que ces marques de repentir, à la durée desquelles le monde, d'abord, ne voulut pas croire, ont fini par lui gagner un grand nombre de sympathies, et qu'elle inspire aujourd'hui, à bien des gens , presque tout l'intérêt que mérite une femme persécutée et non coupable.
— Gela ne m'étonne nullement.
— Pourquoi?
— Il n'en pouvait pas être autrement, — répondis-je avec amertume. — Mais achevez vos confidences ; je m'expliquerai plus tard.
— Eh bien! en observant la sévérité, — légitime sans doute, en principe, — ■ qui vous fait tenir à l'écart, fuyant la moindre occasion de rapprochement, le monde, après avoir commencé par vous approuver, se permit d'examiner votre conduite. De là au blâme, il n'y avait qu'un pas. On ne vous blâme cependant pas encore; mais si vous réfléchissez au nombre effrayant de maris trompés qui savent être trompés ou s'en doutent, et n'ont pas néanmoins le courage d'agir comme vous, vous ne vous étonnerez pas de trouver un jour, dans le monde, une sorte d'hostilité. En général, on n'aime pas à rencon-, trer plus fort ou plus conséquent que soi. Or,i c'est précisément parce que vous vous montrez très-fort, et sans doute, — à un certain point de vue, — très-conséquent, qu'aujourd'hui déjà le monde vous jalouse. Demain, il vous accusera. Dans trois mois, il vous décriera.
— J'ai toujours pensé comme vous à cet égard, — répondis-je, assez mal à l'aise de la trop grande intimité de cette conversation. — Et qu'a
de commun ce manège de mes ennemis avec les médiateurs dont vous me parliez?
— Mais mille choses. Comme tout le monde a les yeux sur vous, à Paris, comme l'étonnante transformation de votre femme et le silence de votre retraite intriguent toutes les imaginations, les uns disent que vous vous laisserez toucher par un tel repentir, les autres affirment que le miracle est déjà fait. Et chacun s'attend à l'annonce officielle de votre réconciliation. Je ne sais pas, — se hâta-t-il d'ajouter, — si Mme de Torreins est pour rien dans la cause de ces bruits ; mais, je vous le répète, ils prennent de plus en plus de consistance.
— Et Mme de Torreins se garde bien de les démentir?
Le notaire détourna la tête.
— Voyez-vous souvent Mme de Torreins? — lui dis-je après un silence.
— Oh! fort rarement, — répondit-il avec embarras.
Nouveau silence, pendant lequel je me demandais si j'avais affaire à un sot ofticieux ou à un perfide émissaire. Enfin , affectant la confiance : — Mon cher maître, un conseil? Que feriez -vous à ma place?
Ici le notaire se redressa et rougit, très-apparemment flatté de l'honneur que lui faisait ma réserve habituelle. Et , passant subitement de l'extrême déférence à l'extrême familiarité, il me dit avec bonhomie, en se balançant sur sa chaise : — Ma foi, mon cher monsieur, vous me prenez fort au dépourvu ; j'ai besoin de réfléchir.
— Ce n'est pas là le conseil que je vous demande, — dis-je froidement.
— Eh bien ! — reprit maître Bagieux en poussant un soupir, avec un accent de conviction, — si j'étais à votre place, je crois que je pardonnerais, en apparence, du moins, — se hâta-t-il d'ajouter en me voyant frémir. — On ne vit pas impuné-j ment en dehors du monde ; l'isolement et l'indif-i férence sont de mauvais compagnons; d'ailleurs, un homme séparé de sa femme, quoique libre, n'en est pas moins placé dans une position trèsfausse, et vous savez mieux que moi qu'une fausse position ne permet de goûter aucun plaisir. Et puis, vous l'avouerez, on a toujours bonne grâce à pardonner, à montrer qu'on est sensible, qu'on a du cœur, et quand le repentir est sincère....
J'interrompis ce pathos : — Vous devez vous
rappeler, monsieur, que, loin d'aller au-devant de cette explication, je n'ai consenti qu'avec peine à la subir. En faisant au caractère de votre profession la concession de mes épanchements intimes, j'avais droit d'espérer quelque franchise de votre part. Il me paraît maintenant fort inutile d'évoquer de pénibles souvenirs pour l'unique plaisir de vous entendre débiter des lieux communs. Encore une fois, répondez franchement : quel motif vous pousse à me conseiller cette réconciliation !
Le notaire répondit en me regardant en face : — j'ai peur, pour vous, de la haine de votre belle-mère ; voilà le motif véritable.
— Allons donc! — m'écriai-je, — il y a une heure que je vous vois venir. Et vous m'avez fait l'injure de penser que je céderais à la peur? Vous ne me connaissez guère. D'ailleurs, que peut me faire cette femme? Vos craintes sont folles!
— Folles?.... mais votre résolution est prise; je ne veux donc plus rien dire.
— Quoi! — fis-je en raillant, sans qu'il le comprît, — pas même si je vous en priais, au nom de cet intérêt que vous aviez à la bouche tout à l'heure ?
— Eh bien ! croyez-en mon expérience, je suis effrayé des progrès que Mme de Torreins a faits, contre vous, depuis deux ans. Vous connaissez l'autorité que lui donne aux yeux du monde sa vie sans tache et son admirable puissance de volonté. Elle est incontestablement une femme supérieure. On la craint. Je ne sais comment elle s'y est pris, mais, dès le lendemain de votre séparation, elle et sa fille se sont vues entourées de sympathies, fausses, il est vrai, — car les gens qui les consolaient vous donnaient tout bas raison; — mais, aujourd'hui, il n'en est plus ainsi, et son étonnant esprit de conduite, excité par l'honorable désir de réhabiliter sa fille, a obtenu des résultats inespérés. Aujourd'hui, monsieur, les uns ne croient plus aux fautes de votre femme, ou, du moins, — ce qui est puéril, — ils affirment qu'elle n'a à se reprocher qu'une seule faute, et que cette faute même est moins grave qu'ils ne le supposaient. Les autres, plus hardis , prétendent que, depuis longtemps, vous lui aviez donné l'exemple de l'indépendance, et qu'elle usait simplement de représailles en vous trompant. D'autres encore, s'ils ne nient pas ses torts, les excusent : vous étiez d'humeur sombre, taciturne ; vous détestiez le
monde. Que sais-je? Et, s'appuyant sur la rigidité de sa conduite actuelle, — conduite que sa mère a pu lui dicter, je vous l'accorde, — vos ennemis les moins cruels croient ou feignent de croire à son repentir et vous traitent de barbare; ou bien ils prétendent que vous vous estimez bien heureux du prétexte que votre femme vous a donné pour la quitter. Enfin, comme vous n'êtes jamais là pour vous défendre, le monde que vous ne fréquentez plus sent que vous le méprisez, et il dit que votre conscience vous tient à l'écart. Voilà quels sont les résultats obtenus contre vous depuis deux ans.
— Je m'attendais à tout cela — répondis-je, un peu surpris de tant d'éloquence, maîtrisé par une appréhension secrète et m' oubliant à penser tout haut. — Je m'y attendais dès le commencement; je savais qu'une épouse qui trompe son mari le diffame toujours, et c'est par une lâche concession à mon repos que je chassai ma femme devant témoins, afin de me forger une arme contre les ennemis dont vous me menacez. Sans doute, j'eus tort, connaissant à fond les deux créatures qui ne me pardonneront jamais ma demi-vengeance, de ne pas me servir
des armes terribles que la loi plaçait dans mes mains. Mais il me répugnait d'achever ces ennemies à terre. On ne frappe jamais une femme, quelque mal qu'elle vous ait fait, avec la rigueur qu'on ne craint pas d'exercer contre un homme, car elle n'a pas les mêmes armes pour se défendre ; et si l'on est assez fort pour combattre, on ne l'est pas toujours, — moi, du moins, je ne le suis pas assez — pour persécuter.
— Et croyez-vous, — s'écria maître Bagieux, stimulé par le trouble qu'imprudemment je lui laissais voir, — croyez-vous que votre bellemère et votre femme vous sachent gré de votre humanité et qu'elles imiteront votre conduite ?
— Non, — répondis-je, encore plus troublé et m'oubliant de plus en plus, — cela ne serait conforme ni à leur caractère ni à la nature. Mais, encore une fois, — ajoutai-je en réagissant contre mon abattement, et cherchant alors à tirer de l'expansion du questionneur tout le plan de mes ennemies; — que peuvent-elles me faire? Médire de moi? Me calomnier? Que m'importe !
— Elles vous enlèveront tous vos amis.
— Tant pis pour mes amis.
— Mais si jamais, — dit-il en joignant les
lèvres et me regardant en dessous de son œil fixe, plus insinuant et plus audacieux à mesure qu'il me voyait enfin accepter une discussion aussi intime; — si jamais, las de l'isolement, vous aimez, elles le sauront, et elles vous attaqueront dans votre amour. Que dis-je ? ce sera la femme aimée qui deviendra leur victime. Elles la perdront ou vous l'arracheront. Et alors que ferez-vous ?
. — Alors, — répondis-je d'une voix sombre, — il sera temps d'oublier que l'une de ces femmes porte encore le nom de ma mère, et l'abîme où je la plongerai sera si profond, qu'elle n'en sortira que pour mourir. Croyez-moi, monsieur, vous êtes peut-être allé un peu plus loin qu'il n'était convenable dans l'examen de ma pensée; mais, puisque vous avez pu parvenir à soulever un de ses voiles, je vais lever tous les autres devant vous. Malgré mon attitude indifférente, je sens en moi toutes les puissances qui font aimer et haïr ; jusqu'ici je n'ai jamais voulu haïr, mais, si l'on touchait, même d'un soulfle, à l'être que j'aimerais, — cet être ne fût-il qu'un chien, — je ne me rappellerais qu'une seule chose, c'est que je ne me soucie pas de la vie; et vous, absorbé que vous êtes par
les affaires, les intérêts des fortunes et les missions délicates, vous ne savez pas ce que peut faire un homme qui ne tient pas à la vie
— Et quelles armes emploierez-vous donc contre des femmes ? — dit-il avec une inquiétude qui n'était pas exempte de respect.
— Dieu y pourvoira. Mais en voilà assez sur ce sujet. Laissons retomber tout cela dans le silence et dans l'oubli. Comprenez bien, cependant, les motifs qui me font agir, et, puisque le monde dont je ne m'occupe pas, me fait l'insigne honneur de s'occuper de moi et semble me demander, indiscrètement, compte de ma conduite, je vous autorise à lui reporter mes paroles. Ma femme étant.... ce qu'elle est, si j'avais été père, je me serais condamné sans murmurer aux tourments de l'enfer domestique, pour éviter à mes enfants le mal sans nom du mépris de leur mère, et alors je l'aurais gardée auprès de moi, acceptant le rôle de geôlier, et la tenant avec une main de fer pour l'obliger, par honneur, — comme le fait aujourd'hui sa mère par orgueil, — à se respecter elle-même, afin qu'aucune éclaboussure de sa honte ne rejaillît au front de ses enfants. Mais Dieu m'a fait la triste grâce de ne m'en point accorder, et ce n'est certainement pas
la peur qui me décidera à accepter l'horrible rapprochement que ne commandent ni le devoir paternel, ni même le devoir également sacré de l'humanité ; car l'expiation , sachez-le , n'est pas possible chez une telle nature, et, si je suivais vos conseils, intéressés peut-être? ce n'est pas ma femme, c'est moi qui passerais ma vie à expier une heure de compassion absurde et de lâcheté.
— Mes conseils, — répondit le notaire lentement, avec un trouble dont je devinai bien la cause, — mes conseils, veuillez le croire, n'étaient point intéressés. Du moins votre seul intérêt les a dictés, et le rôle de conciliateur, qui sied à ma profession et que je voulais prendre, méritait peut-être, — vous le reconnaîtrez quand vous serez plus calme, — plutôt une certaine déférence que d'injustes soupçons.
— Recevez donc, monsieur, mes excuses, puisque vous êtes sincère, et permettez-moi de vous quitter.
— Il ne me manquait plus que cela ? — me disais-je en me dirigeant lentement vers la maison de la baronne, — et cette trame est bien ourdie ! — Je ne m'abusais pas sur le hasard apparent qui m'avait fait, si bien à point, rencontrer l'habile émissaire. Ne pouvant me trouver à Paris, où je n'étais pas retourné depuis un an, certain d'ailleurs d'échouer s'il eût risqué, auprès de moi, une ouverture officielle, sans doute il avait dû s'informer de ma résidence, m'y suivre, attendre une occasion et faire épier tous mes pas. Puis, m'abordant, il n'avait feint de me croire au courant des choses que pour me les apprendre. Et il venait de me les apprendre, en effet, mais sous une forme particulière qui devait me donner à réfléchir !
En entrant dans le jardin de la baronne, mes
idées reprirent aussitôt leur cours habituel, et quoique très-ému encore, je cherchai avidement le regard de Louise, qui était assise dans le kiosque avec sa mère et son oncle. Tous les trois semblaient soucieux. Le comte, agité contre son habitude, se remuait à sa place avec dépit et lançait à sa nièce des regards sarcastiques. Louise, le teint animé et les paupières baissées, refoulait son émotion. La baronne, sans doute, venait de pleurer, car elle avait les yeux rouges. Embarrassé de ma contenance, je m'assis un peu à l'écart, sur la balustrade du kiosque, regardant la mer; et, tout à coup, comme tout le monde se taisait, et que Louise fronçait les sourcils en me voyant rester à ma place, je me levai sans mot dire, fis quelques tours dans le jardin et rentrai chez moi.
Mais là encore, je ne pus trouver de calme. Malgré moi, deux pensées rivales me torturaient en même temps. A la terreur du comte se mêlait maintenant la terreur de Mme de Torreins, et l'attitude inexplicable de Louise augmentant mon inquiétude, je marchais à grands pas en me tordant les mains. Enfin, sans avoir la conscience de ce que je faisais, sombre, je sortis et marchai au hasard tout le jour, repassant dans mon es-
prit les choses les plus tristes, me désolant à plaisir, accusant tout le monde et moi-même de mon infortune , mécontent de tout, trouvant tout nauséabond, affreux, horrible, et me sentant plus que jamais malheureux.
Je n'étais pas cependant au bout de mon supplice! Au moment où je traversais la forêt de' Touques , ne trouvant pas de solitude assez profonde pour m'y enfoncer, un pas d'homme froissa les feuilles mortes derrière moi. Je me rangeais pour laisser le chemin libre lorsque je me sentis toucher l'épaule, et, en me retournant je reconnus Georget.
Lui aussi paraissait triste. Il suait à grosses gouttes, d'ailleurs, et, comme s'il avait couru longtemps, il était essoufflé. — Il y a trois heures que je vous cherche, — me dit-il; — Cabâss revient après-demain. — Cela me fit éclater de rire. — Vous êtes cruel ! — ajouta Georget.
Après cela, il se mit à parler, mais je ne l'entendais pas. J'avais bien autre chose à faire! Cependant , nous nous étions pris sous le bras, et, quittant le chemin frayé, nous allions au hasard à travers les fougères qui nous montaient au ventre , sous le dôme élevé des chênes. Je sais bien qu'il me parlait, et avec chaleur, mais
je songeais en moi-même. C'était une peine perdue.
Je me rappelle pourtant que, secouant enfin mon rêve, je fis un grand eff'ort pour l'écouter. Il passait alors en revue toute l'histoire de sa jeunesse. Il disait les luttes perpétuelles qu'il avait dû subir pour se faufiler dans le monde, ayant si peu de fortune, pas de profession et peu d'amis. Il racontait ses économies prodigieuses pour se montrer en public sur le même pied que les autres jeunes gens. Il s'apitoyait sur sa mère qui s'était privée de tout pour lui. Mais cette existence commençait à le fatiguer. Il n'avait plus vingt ans, et, las de vivre piteusement, en calculant ses moindres dépenses, il se demandait maintenant s'il ne devait pas faire, comme tant d'autres, la folie de se marier.
— Le mariage est une chance, — répondis-je en mêlant dans mon esprit le dépit du comte, les pleurs de la baronne, la colère de Louise, le retour de Cabâss et les menaces de maître Bagieux. Georget, cependant, parlait toujours, mais de quoi? Je ne le sais pas.
Un moment il éleva la voix, m'adressant questions sur questions. Alors, de nouveau, avec ennui, je me fis violence pour entendre. Il par-
lait du comte. — Peut-être, — disait-il, — ai-je poussé les scrupules trop loin? J'avais été mal informé. On disait qu'il ruinait sa belle-sœur. Or, j'ai tout j uste de quoi vivre pour moi tout seul et pas pour quatre. Je craignais aussi d'être écQjiduit. On ne sait jamais comment le prendre, ce maudit railleur! Cabâss est venu se jeter à la traverse de mes projets avec ses millions, au moment où j'allais me décider. Ce Cabâss est la cause de tout! J'ai voulu ruser avec lui, tout d'abord. M'adressant à son avarice, je comptais lui faire croire, — comme je l'avais cru longtemps, — que le comte a dévoré la fortune de sa belle-sœur après la sienne, quand l'incendie a dérangé tous mes plans, et Cabâss est parti. Qu'auriez-vous fait, à ma place ? Je voulais profiter de l'absence de mon rival pour me déclarer, mais le comte était engagé avec lui. Et puis, il ne fait que rire! Je n'ai pas osé. Je remettais de jour en jour cette tentative délicate. Je voulais aussi me confier à vous ; mais vous avez toujours l'air si triste, si occupé de votre tristesse ! Faut-il me déclarer dès aujourd'hui? Répondez un mot, je vous prie. Si vous vouliez, vous pourriez me servir. Il y a si longtemps que nous nous connaissons! Ah! Daniel! voilà ce que
c'est que la vie ! Ce mariage m' allait trop bien : il réunissait tout : fortune, relations, convenances. J'en ai la tête perdue !
— Au nom de Dieu! — m'écriai-je, stupéfait de ce discours, — de qui donc me parlez-vous depuis une heure ?
— Mais de moi.
Je m'arrêtai et le regardai en face. Malgré le reflet sinistre des lueurs du soir s'allongeant sous l'ombre des arbres, Georget me parut trèsrouge. — Eh quoi! malheureux! vous aussi, vous songez à vous enchaîner?
Il sourit niaisement : — Je sais combien vous avez souffert et combien vous souffrez encore, mais je pense qu'on peut être moins malheureux que vous.
Je haussai convulsivement les épaules , et nous nous remîmes en marche. Cette plate confidence que, jusqu'ici, j'avais toujours pu éviter, complétait, par je ne sais quoi de ridicule, le supplice de cette horrible journée. J'avais bien assez de mes peines! Maintenant, il me fallait écouter, consoler et conseiller un rival imbécile. Aux tourments que me causaient le retour de Cabâss , les tentatives du comte, la colère de Louise et la haine active des deux femmes qui
déjà me menaçaient de loin, se joignait l'agacement d'une confession triviale à laquelle j'étais obligé de répondre. Elle acheva de m'exaspérer. Les ténèbres, cependant descendaient sous le feuillage, une lourde pluie d'automne commençait à tomber.
— Georget, — lui dis-je tout à coup, poussé par une sourde pudeur de la conscience, — me croyez-vous honnête homme?
— Oui, certes! et je me fie à vous.
— Mais il y a mille nuances à l'honnêteté. Me croyez-vous assez honnête pour suivre mes conseils, dès ce moment, sans explication, sur parole? Répondez loyalement. A cette condition, je parlerai.
Il s'arrêta, et, à son tour, il me regarda en face. Puis il dit :
— Oui, je vous crois.
— Eh bien! voici le conseil que je vous donne: Au nom de Dieu, quand même Cabâss serait repoussé, oubliez Louise.
— L'oublier? — fit-il avec angoisse. — L'oublier? Pourquoi?
— Je ne puis vous le dire.
— L'oublier ! — répétait-il.
— Il faut, sinon l'oublier, du moins la fuir.
— La fuir? Vous me feriez supposer....
— Ne supposez rien. Même par la pensée de la douleur, ne soupçonnez pas, n'effleurez même pas d'un souffle la pureté, l'innocence.... Mais, au nom de votre mère, oubliez-la.
— Que ne vous expliquez-vous, mon Dieu !
— Je ne le puis. Ma langue est liée. Mais, au nom de votre bonheur, oubliez-la.
— Au nom de mon bonheur maintenant!
Mais enfin, — s'écria-t-il avec force, — j'ai le droit de vous demander....
— Et moi, je n'ai pas le droit de vous répondre.
— Dites-moi seulement si son oncle, sa mère, quelque cause particulière, la ruine peut-être, cette union projetée avec Cabâss?...
— Oubliez-la.
— Mais je ne peux pas l'oublier maintenant, — dit-il avec une véhémence extraordinaire en se démenant à mon bras comme un possédé. • — Je ne peux pas l'oublier, puisque, en essayant d'abord de me faire aimer d'elle par intérêt, je me suis pris à mon propre piège. Je ne peux pas l'oublier puisque je l'aime !
— Vous l'aimez? — criai-je à mon tour. Et nous étions là tous les deux, face à face, nous
dévorant du regard et nous tenant par les poignets; lui, grotesque, mais grandi subitement par son désespoir; moi, furieux.
Georget me faisait enfin, et pour la première fois de sa vie, l'effet d'un homme. — Ah ! vous l'aimez ! Eh bien ! alors, je n'ai plus de conseils à vous offrir. Je vous plains, cependant. Ah! vous l'aimez ! Alors, il est certain que vous ne pouvez pas l'oublier. Mais je vous plains.
Georget étranglait dans sa cravate.
— Quoi , malheureux ! vous aussi , vous connaissez donc, vous éprouvez donc, vous aussi? N'est-ce pas que c'est atroce d'aimer sans espoir?
Georget voulut se jeter dans mes bras; je le repoussai de toutes mes forces. Le sarcasme tordait mes lèvres. En même temps, accumulées par tant d'émotions depuis le matin, les larmes montaient à mes yeux. Mais je serais plutôt mort que de les répandre.
YIII
Cependant , stimulé par cette exaspération de mon cœur, je marchais sous les ondées irritantes , et Georget, tant bien que mal, à tdtons me suivait. Nous parlions sans nous entendre. Il suppliait, je résistais. Le choc des branches, les longs frémissements des feuilles, les mugissements du vent se frayant un passage à travers la forêt, nous assourdissaient tous deux. — On ne me connaît pas ! on ne me connaît pas ! — répétait-il. — J'avais mis toute ma vie sur une carte; je la défendrai avec les ongles et avec les dents! — Je ne sais alors quelle parole brutale m'échappa; mais Georget perdit soudain courage et cessa de me tourmenter. Peu après, le cherchant auprès de moi , je ne le vis plus. Séparés par l'obscurité, chacun de nous errait au hasard. Toute la nuit je marchai ainsi, me nourrissant des terreurs
qu'enfantaient les ténèbres. A l'aube , brisé de corps et d'esprit, je retrouvai ma route et descendis vers le bourg. L'agacement de la douleur, calmée par la fatigue , n'avait laissé après elle , dans ma pensée , qu'une railleuse amertume. — Eh ! quoi , — me disais-je alors , — ma passion est tellement insensée , qu'aucun d'eux ne la soupçonne? Les uns me laissent avec Louise dans une liberté si confiante , qu'elle en est presque injurieuse ! Un autre ne songe même pas que l'obstacle le plus puissant qui le sépare d'elle ,1 c'est moi ! Ainsi , seulement parce que je ne suis pas libre, chacun s'arroge le droit de croire que je ne puis pas aimer? Ainsi c'est une loi humaine , selon eux , qui maîtrise un cœur, qui le sèche, qui le supprime !...
Le matin , en me mettant au lit , à travers l'exaltation de la fièvre, je parlais de nouveau tout seul : — A quoi bon tant d'astuce ? je ne pourrai toujours les tromper. L'un après l'autre, un jour, ils apprendront la cause de la tristesse de Louise, et la réelle cause de ma tristesse , qu'ils attribuent tous encore à une trahison que je bénis. Us apprendront le motif de mes mensonges , de mes perfidies, de toute ma conduite si étrange.
Oh ! que d'ennemis , grand Dieu ! Le comte , Georget, Cabûss, et aussi ces deux femmes qui me guettent avec le regard de la haine.... Que de gens qui auront à me demander un compte sévère ! Et pas un ami , pas un homme au monde qui oserait avouer qu'il m'excuse ! On dit que la vie est un combat. Quel combat horrible que la mienne !...
Puis , tout frissonnant sous l'impression douloureuse de la fièvre , je me pris à sourire : — Le dénoûment ne peut plus maintenant longtemps tarder.
Mais le lendemain je me disais encore : — Que faire ? — en entrant chez la baronne et rencontrant le regard glacé de Louise, et aussi celui du comte, qui m'observait à la dérobée.
A peine étais-je assis, que M. de Grandmont, sans être vu de sa belle-sœur et de sa nièce , me fit signe des yeux de le suivre dans le jardin. Sur le seuil il me prit familièrement sous le bras, comme il faisait toujours quand nous nous promenions ensemble. ^Puis il m'entraîna derrière un massif. — Daniel, — me dit-il enfin, — je remarque depuis huit jours un certain changement dans vos rapports avec Louise. Sans doute vous a-t-elle confié les projets que je forme pour son avenir? Je vois avec plaisir que vous avez dû combattre ses folles idées , car il est positif qu'elle vous garde rancune.
— Vous VOUS trompez, cher comte , — répondis-je avec embarras , — je connais depuis quelque temps vos intentions par le bruit public, et c'est moi qui ai commis l'indiscrétion d'en parler le premier à votre nièce.
— Mais je ne vous en veux pas pour cela , — fit-il en riant ; — vous êtes aujourd'hui de la famille , et vous avez bien le droit de vous intéresser au bonheur de celle qui vous doit la vie. D'autant plus, — ajouta-t-il , — que je vous crois incapable de lui donner de mauvais conseils. Et que vous a-t-elle répondu ?
— Fort peu de choses. J'ai cru deviner qu'elle hésitait. Elle n'aime pas l'homme que vous lui proposez , c'est incontestable ; et le seul désir de complaire à vous et à sa mère pourrait la décider à l'accepter.
— D'où vient alors cette froideur qui règne entre vous ?
— Je ne sais, — dis-je avec émotion. — Peutêtre me serais-je laissé entraîner plus loin qu'il n'était convenable, et votre nièce ne me pardonne point, sans doute, de ne pas penser comme elle.
— C'est fort probable. Ah ! Daniel , — reprit-il après une pause, — vous auriez pu nous rendre un signalé service !
— Parlez , cher comte, vous savez que je suis à vous.
— J'ai promis à ma nièce de ne pas l'entretenir du sujet qui nous divise , pendant six semaines. Ces six semaines sont écoulées. Avanthier matin je lui ai demandé de m'apprendre sa décision , mais elle s'est mise à pleurer avec sa mère. Irrité , je lui ai peut-être trop vivement montré mon mécontentement. Alors, comme elle est fière , elle s'est emportée , et tous les deux nous avons échangé des paroles que je regrette. Vous êtes arrivé au beau milieu de la discussion. Après votre départ , Louise s'est retirée dans sa chambre , et, depuis , je n'ai pas cru devoir faire auprès d'elle de nouvelles tentatives. Mais Gabâss arrive aujourd'hui à Trouville, et il faut absolument que je lui donne une solution. Ne pourriez-vous vous charger de sermonner un peu ma nièce , ou , tout au moins , de lui demander une réponse catégorique? Je n'aime pas les choses qui traînent. Et puis, vous êtes plus propre que moi à ce rôle de médiateur. Je ne sais prendre sur moi de persuader ; je raille, je critique : Louise s'irrite , et nous nous quittons brouillés. Vous , au contraire, devez avoir, par le raisonnement , plus d'empire sur elle ;
et VOUS ne vous croyez pas , d'ailleurs , autorisé comme moi à ne la pas ménager. Chargez-vous donc, je vous prie, de cette ennuyeuse mission, par amitié pour nous. Ma belle-sœur est incapable de contredire sa fille. Louise, un jour , vous remerciera , et vous aurez acquis de nouveauxtitres à l'affection de votre nouvelle famille.
— Je ne demande pas mieux , — répondis-je avec un grand trouble ; — cependant , je dois vous faire observer que je me contenterai d'exposer nettement devant votre nièce la situation telle que je la juge.
— Et comment la jugez-vous ?
— Dix millions avec un homme nul.
Il se mit à rire.
— Vous êtes perspicace, avec tous vos scrupules. Cabâss est peut-être nul, mais il a du bon. Vous comprenez que, sans cela, je ne lui donnerais certes pas ma nièce? Faites ce que vous voudrez, au surplus, je m'en rapporte à vous. L'important , selon moi , c'est d'obtenir sur-le-champ une décision. Si Louise est assez folle pour repousser un si beau parti , nous lui en chercherons un autre ; mais une décision , et sur-le-champ , voilà ce qu'il nous faut. Voulezvous lui parler dès aujourd'hui ?
— Très-volontiers.
Nous rentrâmes alors au salon , où Louise lisait à côté de sa mère.
— Ma chère enfant , — lui dit-il , — nous quittons Trou ville après-demain. Ne veux-tu pas faire un tour de promenade avec nous , pour prendre congé de la campagne ?
Louise leva le front, et, s'exprimant du bout des lèvres :
— Je veux bien. — Puis elle ajouta : — Viens-tu avec nous , maman ?
Le comte fit un signe à la baronne.
— Je me sens trop fatiguée, — répondit-elle.
— Nous irons donc sans vous, — dit le comte. Allons, mets ton chapeau, mon enfant. Je trouverai moyen, — reprit-il en me parlant à l'oreille, — de vous quitter ou de m'égarer en route, et alors, profitez de l'occasion.
— Je n'en aurai peut-être pas le temps.
— Eh ! parbleu, prenez tout le temps que vous voudrez : égarez-vous vous-même , s'il le faut ; mais ne revenez pas sans m' apporter une réponse positive. Cependant, si vous voyez que Louise hésite, accordez -lui un nouveau délai. Je me chargerai de faire prendre patience à mon neveu futur.
La maison de la baronne est située à l'extrémité de la plage, au pied de la falaise. Nous sortîmes par la porte du jardin, et, marchant l'un derrière l'autre, nous gravissions le sentier montueux, sans parler. Le temps était clair et haut , le soleil ardent , la chaleur à peine tempérée par la brise qui soufflait du large. La côte ardue que nous suivions, toute pelée, coupée de haies et de fossés, montait jusqu'au hameau d'Hennequeville. — C'est là, sans doute, — me disais-je, — que le comte a l'intention de nous conduire. — Et, suivant d'assez loin les pas de Louise, je m'enfonçais dans un dédale de pensées, déterminé à profiter de l'occasion qui s'offrait enfin, mais incapable de former aucun plan. L'idée qui dominait en moi toutes les autres avait un certain caractère d'étrangeté. Depuis ce jour
funeste où, me laissant arracher mon secret, j'avais excité la pitié de Louise , l'aversion qu'elle me montrait me semblait inexplicable. Pauvre fou que j'étais ! Je ne pouvais deviner la lutte que se livraient, en elle, l'amour naissant et la certitude du malheur. Aussi, je me sentais de plus en plus disposé à m'immoler. Je n'étais cependant décidé k rien, mais, craignant de perdre Louise par le fait de sa propre volonté, je songeais à devancer ses désirs pour emporter au moins avec moi les marques de sa reconnaissance, puisque je ne pouvais obtenir davantage.
Et puis, la conscience de l'impossible que vous plongent au cœur 1(3S positions fausses, me conseillait aussi de m'éloigner. — Que puis-je attendre d'elle? — me demandais-je.
Enfin, la pudeur de l'âme, ce sentiment de l'honnête qui se lève parfois en nous, comme une aube, m'excitait aussi : — J'en mourrai, mais qu'importe ! si un jour elle peut être heureuse !
Et, sans m'arrêter à rien, mais prêt à toutes les colères comme à tous les sacrifices; peutêtre seulement pour faire pleurer Louise en la torturant de mes propres douleurs ? peut-
être seulement pour obtenir d'elle un sourire? j'allais à sa suite, la tête basse et ne disais mot.
Cependant, nous avions atteint le sommet de la falaise, et nous étions tous les trois réunis. Je marchais alors auprès de Louise, à petits pas, écoutant la terre sèche crier sous son pied d'enfant et les froissements de sa robe. Je ne pouvais me lasser de la regarder. Me tenant un peu en arrière, quand elle tournait la tète, je portais aussitôt mes yeux sur ses yeux bleus, et, quand elle rassemblait dans sa main les longs plis de sa jupe pour la préserver des épines, en pâlissant, je me détournais.
Je ne sais quel prétexte inventa le comte pour nous quitter. — Je vous retrouverai, — nous dit-il, — à la ferme qui est au bout de cette route. N'allez pas vous perdre , surtout ! — nous criat-il de loin en riant. Et il descendit la côte à grands pas, nous laissant seuls, avec notre jeuu 4
nesse et notre amour, en face de la nature qui nous enveloppait de parfums et de sourires, seuls au milieu des buissons pleins de fleurs , sous le chaud soleil de l'automne, dans la solitude la plus tranquille, la plus charmante et la plus éloquente, hélas!...
— Louise, — lui dis-je tout à coup en me rapprochant d'elle lorsque le comte eut disparu derrière un monticule, — savez-vous pour quelle raison votre oncle nous a quittés?
— Non. Le savez-vous vous-même?
— C'est pour nous laisser seuls ensemble, afin que je puisse vous parler sans témoins.
— Que voulez-vous dire?
— Votre oncle a promis de transmettre, dès aujourd'hui, votre réponse à l'homme qui lui a demandé votre main. Et il m'a prié de faire valoir auprès de vous les avantages de l'union qu'il vous propose.
— Et vous avez accepté cette mission ? — fitelle avec surprise.
— Oui! je l'ai acceptée.
— Eh bien ! je vous écoute. Parlez.
Nous nous avançâmes alors dans le chemin de la ferme, bordé des deux côlés de haies de sureaux et d'églantiers qui projetaient sur nos têtes leurs arcades de verdure.
— J'ai promis à votre oncle, — lui dis-je, — de vous exprimer ma pensée sur cette union, sans chercher cependant à vous influencer. Le parti qu'on vous propose est certainement le plus riche que vous rencontrerez jamais, malgré les nombreuses qualités dont la nature vous a douée, car il est bien rare, aujourd'hui, de voir les hommes préférer les qualités à la fortune. Ce parti vous placera, dans le monde, au rang que vous méritez d'occuper, mieux que toutes les femmes, et les plus précieuses jouissances du plus grand luxe qui sont, croyez-le bien, des jouissances véritables, ne vous seront pas refusées.
— A'ous pourrez également, — ajoutai-je après un court silence, pendant lequel Louise, avançant à pas pressés, appuyait ses talons sur le sol, — vous pourrez également distribuer autour de vous toutes les aumônes que solliciteront de vous bien des mains indigentes, et c'est là encore, pour un cœur sensible comme le vôtre, une considération qui le doit toucher. Que dis-je! Ce luxe dont je parlais, vous pourrez noblement le repousser, et, vous privant volontairement des plaisirs les plus légitimes , leur substituer les plaisirs plus délicats d'une excessive charité.
Je prononçai ces mots avec amertume, et Louise , sans lever les yeux, gonfla ses narines en joignant les lèvres.
— Enfin, — continuai -je, — si vous acceptez l'union qu'on vous propose, vous pourrez être certaine de faire pour votre oncle , que vous aimez, plus qu'il ne peut souhaiter à son âge. Il est probable aussi que votre mère tirera d'elle un double bonheur. Ce sont là encore de sérieuses considérations que vous devez examiner.
Je sais que vous pouvez opposer à ces considérations le caractère de la personne qui vous recherche. Cette personne, en eflet, est peu digne de vous et ne mérite guère d'être chargée de la
tâche si belle de vous rendre heureuse. Son esprit de calcul, sa méfiance, son avarice bien connue sont de faibles garants pour l'avenir. Mais les événements ne lui fournissent-ils pas une excuse? Élevé par un père sordide, une espèce d'usurier, que pouvait devenir un jeune homme livré à lui-même, à vingt-deux ans, en se voyant placé à la tête d'une fortune énorme? Il s'est vu entouré de tant de gens qui voulaient l'exploiter ! Il s'est méfié. Aujourd'hui, auprès de vous, de quoi se méfierait-il? Il vous donne une assez haute marque d'affection en vous offrant sa main pour que vous n'ayez pas d'inquiétude. Et, puisqu'il est en lui quelques défauts qui doivent être réformés, eh bien ! il sera beau d'entreprendre cette réforme. Quel miracle ne pouvez-vous faire?
En ce moment, Louise fit un geste pour m'interrompre; mais je m'étais promis de la pousser à bout. Je me hâtai donc de reprendre la parole, pendant qu'elle haussait les épaules.
— Pourquoi le supposer dépourvu de qualités? L'argent, croyez-moi, n'exclue ni le bon sens ni le cœur. Il a des travers, j'en conviens, et manque de dehors et d'esprit peut-être ; mais on peut glisser lù-dessus.
— Avez -VOUS tout dit? — interrompit enfin Louise.
— Non. Je veux vous parler de moi, maintenant. La crainte de me causer un chagrin pourrait vous arrêter, et il ne faut pas que cela soit. J'aime à croire cependant que vous me ferez l'honneur de m'avertir à temps, pour que je ne sois pas témoin du bonheur que vous partagerez avec un autre. Ne tenez, croyez-moi, aucun compte du sentiment que je vous ai laissé voir. Il est peut-être moins vrai que je ne le pense. Nous autres hommes, nous ne pouvons jamais être certains de nos affections. Le désir nous aveugle, et nous prenons volontiers le désir pour une passion. Si vous connaissiez toutes les idées qui se sont succédé dans mon esprit depuis le premier jour où je vous vis, vous m'estimeriez moins que vous ne faites. Je m'estime bien peu moi-même.
— Est-ce tout? — dit encore Louise.
— Non. Vous vous êtes trop légèrement laissée toucher par le récit de mes maux. Tous auriez bien mieux fait d'en rire. Votre bon sens alors eût dessillé mes yeux. 11 ne s'agit pas d'ailleurs d'aimer! L'amour est toujours funeste. Savez-vous ce que c'est que la femme heureuse?
C'est la femme frivole, constamment en adoration devant son visage, qui n'a souci que de la fraîcheur de son teint , ne rêve que de toilette , ne voit qu'un banquier dans son mari, et qui, pourvu qu'il la laisse libre, ne lui demande rien et le trouve toujours charmant. Soyez cette femme.
— Est-ce tout, enfin ? — répéta Louise.
— Non. Vous pourriez objecter que le sérieux de la pensée, l'élévation de l'âme, la noblesse du cœur, sont des qualités précieuses à rencontrer chez un homme. Cela est faux. Ces qualités sont
Ides vices. Le sérieux de la pensée rend amer; 'l'élévation de l'àme rend misanthrope; le cœur qui toujours parle est un tyran. A quoi bon se rendre esclave et souffrir des maux qui désolent un autre ? On ne se prend pas d'amour pour un malade, et l'homme de cœur est frappé de maladie. Au contraire, l'homme vain ne procure à la femme qu'il aime que des plaisirs. Une commune frivolité les rapproche, et je dois dire que l'homme qui vous recherche, — outre qu'il est avare, grossier et sans esprit , — est tout plein de vanité.
— Et c'est pour cela, — dit Louise, — que vous me conseillez de l'épouser ?
— Je ne vous conseille rien , Louise. Je me suis engagé à développer devant vous les avantages de la riche union qu'on vous propose. Ma tâche est remplie. C'est à vous à me transmettre votre réponse.
— Je la transmettrai moi-même à mon oncle, — répondit-elle.
Nous continuâmes alors à nous avancer en silence dans le chemin ombragé vers la ferme, dont nous apercevions déjà la porte. Louise était toujours pensive ; moi, de moins en moins maître de moi-même. Mais le chemin, défoncé par les pluies d'orage, devenait glissant et malaisé. Sans rien dire, j'offris mon bras à Louise ; elle le prit. A la porte de la ferme, sur un banc de bois, une grande femme, à l'air éveillé, était assise, filant son rouet. — N'avancez pas plus loin, — me criat-elle, —si vous ne voulez vous embourber. Prenez le sentier à gauche, qui est sec ; à moins, — ajouta-t-elle en riant, — que vous ne préfériez porter votre femme dans vos bras pour lui faire traverser la mare.
— Ma femme ?... — à ces mots , nos bras se détachèrent et nous nous séparâmes l'un de
l'autre. La fermière cependant nous regardait d'un air ébahi. Je ne sais alors ce qui se passa en moi , ce fut comme une sensation de sauvage. Je me baissai, je saisis Louise par la taille et les jarrets , et , l'appuyant sur ma poitrine , j'avançai vers la ferme, en suivant l'extrême bord du chemin, Louise, se redressant, m'avait jeté le bras au cou , mais pendant que je la portais ainsi, elle ne prononça pas une parole.
C'est pourquoi, après l'avoir déposée à terre, je demeurai sombre auprès d'elle.
Au bout de quelques minutes pendant lesquelles nous étions assis devant la porte, la fermière, par discrétion sans doute, se leva et s'éloigna. Louise contemplait le tableau que nous avions devant les yeux, et les détails qu'il nous présentait étaient tout pleins de charme agreste. Le principal bâtiment de la ferme, très-long et couvert de chaume, avait des murs blanchis à la chaux où se croisaient de minces poutrelles. D'inégales fenêtres à petites vitres accompagnées de volets de bois gris brillaient sur ces murs, et la porte longue , entr'ouverte , nous laissait voir une cuisine bien tenue oii de larges plats de faïence s'étageaient sur des dressoirs.
La cour herbeuse, plantée de pommiers , s'étendait entre les haies Le soleil, la frappant de biais, l'inondait de grandes lames de lumière.
Des vaches avec leurs veaux, l'ânesse avec son anon, la truie pleine , les chevaux de labour vaguaient par le pré, les uns se roulant sur le dos, se couchant, se frottant aux arbres, les autres se secouant en place, tout à coup, pour se débarrasser des mouches.
Un air de paix, de recueillement, d'intimité planait sur cette cour. Les bêtes désœuvrées s'approchaient de nous; quelques-unes allaient s'étendre nonchalamment à l'ombre des haies; l'ânon gambadait, puis s'arrétant, tendait au vent sa tête velue et soucieuse; les poules picoraient en se battant sous la charrette dételée; les pinsons criaient dans les branches à perte d'haleine, et, tout au loin, nous entendions un moissonneur donner des coups de marteau sur sa faux résonnante, pendant que le bourdonnement musical des grosses mouches vertes nous assourdissait les oreilles.
Louise regardait tout cela sans bouger, les mains croisées sur ses genoux. Elle aspirait à longs traits l'odeur des étables. Sa gorge se soulevait lentement. Lentement enfin elle baissa la tête, et je vis couler de ses cils abaissés deux grandes larmes.
Je lui pris la main.— Ne voulez-vous pas, — lui
dis-je à voix basse, — continuer notre promenade? Yotre oncle ne viendra pas nous chercher ici. Au moins, s'il ne nous trouve pas, il ne s'étonnera pas de notre absence. Il nous a laissé toute liberté pour passer cette journée ensemble.
— Je ferai tout ce que vous voudrez, — répondit-elle.
Nous nous levâmes en même temps, et gagnant la route, nous marchâmes pendant quelques minutes, l'un auprès de l'autre, en silence.
XYI
De chaque côté du chemin désert que nous suivions, s'ouvraient dans les haies d'étroites ouvertures communiquant avec les clos pleins de pommiers. Ces clos se prolongeaient d'un côté jusqu'à la route d'Honfleur, de l'autre jusqu'au bord de la falaise, au-dessus duquel on apercevait la mer paisible. J'invitai en tremblant Louise à me suivre dans l'enceinte de l'un de ces charmants abris noyés d'ombre et parfumés de la senteur des foins. Lorsque nous fûmes un peu loin sous la feuillée, je m'accotai à un arbre, tourné vers Louise, lui pris les mains, la regardai et lui dis :
— Louise, je vous supplie de me pardonner l'amertume des paroles que j'ai prononcées tout à l'heure, et de ne voir, dans mon discours insensé, que l'expression de l'égarement d'un homme malheureux.
Elle serra mes mains sans répondre, et je repris :
— Louise , Dieu m'est témoin que mon affection est la plus profonde qui puisse posséder un cœur. Elle contient toutes les affections humaines : celle de l'amour, comme celle du dévouement et de l'amitié, et la mère n'a pas, pour son jeune enfant, plus de sollicitude que je n'en ai pour vous. Je sais cependant, — ajoutai-je comme elle faisait un geste pour m'interrompre , — je sais que mon amour vous offense ; mais, si vous daignez examiner attentivement la nature des choses, vous reconnaîtrez bientôt que cette offense ne vient pas de mon fait, mais du fait de circonstances qu'il ne dépend pas de moi de supprimer. Voyez quelle triste destinée est la mienne! Tout m'a fait défaut dans la vie. Je n'ai jamais connu mon père ni ma mère. Élevé par un homme excellent, mais d'un esprit tranquille et simple, qui ne pouvait me comprendre, j'ai passé ma jeunesse à me soumettre à ses volontés, me révoltant en secret contre moi-même et martyrisé chaque jour par la vertu de la reconnaissance. Ces jeunes gens que vous rencontrez dans le monde, façonnés sur un banal modèle, n'appréciant que les plaisirs et les distrac-
lions du monde, sont heureux! Moi, je ne le fus jamais. J'attendais quelque chose de particulier dont j'avais le sentiment dans l'àme , mais rien que dans mon âme, je ne pus le rencontrer. Je poursuivis cet idéal dans l'Étude, je le demandai à la Foi, je le cherchai dans l'Amitié, je l'évoquai dans mes rêves, je crus le trouver dans la Solitude; mais ni l'Étude, ni la Foi, ni l'Amitié, ni mes rêves, ni la Solitude ellemême ne purent seulement m'en rapprocher. Comme les pièces d'une armure mal attachée qu'un soldat laisse tomber en marchant l'une après l'autre, à mesure que j'avançais dans la vie, toutes les choses qui devaient me préserver se détachaient de moi. Ma pensée fut bientôt comme une tête nue, mon cœur comme une poitrine découverte. Et pas une arme pour me défendre! Pas un refuge où me blottir! Vous figurez-vous, Louise, celui qui va lutter contre le plus terrible des ennemis de l'homme, se présentant ainsi dans l'arène, et les mains vides?.
Louise me regardait avec compassion. Je continuai :
— J'allais donc au hasard, dégoûte du monde, sans famille, sans amitiés, sans passion, indifférent à tout, impropre à tout, désolé, et me sen-
tant cependant brûlé par l'espoir, comme par une flamme intérieure. C'était un supplice de plus! Enfin, la trahison me frappa d'un coup de couteau, par derrière. Ce n'était pas assez de combattre sans armes. Je devais combattre blessé.
Ici je m'arrêtai encore, pendant que Louise respirait avec gêne. L'entraînant par la main plus loin sous les arbres: — écoutez, — m'écriai-je, — car je n'ai pas tout dit. Tous les maux de ma jeunesse n'étaient rien. Le hasard cruel ne me les avait fait éprouver que pour me placer sans défense en présence du plus grand de tous les maux. Un soir.... c'était ici. Il y a trois mois. Là, en bas, dans ces roches , au bord de ces flots calmes aujourd'hui , soulevés alors par la tempête. J'étais couché dans les herbes, j'étais caché. Je regardais le ciel menaçant, le soleil couleur de sang, la mer toute pleine de flammes. Oh! pour la scène que préparait mon malheur, le décor devait être splendide et complet ! Tout à coup j'entendis un bruit de voix. Je tournai la tête. Au bord des flots, se détachant dans la pleine lumière, sur une haute roche isolée, une femme était debout. Une femme? C'était une merveille! Jamais, dans mes rêves les plus ardents, je n'avais imaginé rien de plus suave et de plus beau. Elle avait
l'air, en même temps, d'un ange, d'une déesse, d'une fée. Le vent, l'enveloppant dans ses voiles épars , harmonisait si bien sa personne, qu'on eût dit qu'elle était vêtue de vapeurs et de rayons. Le soleil étincelait sur elle, sur son front, sur ses bras, jusque dans l'or de ses cheveux. Mon Dieu ! qui l'aviez amenée là, pour quel dessein me la fîtesvous voir ? Cette femme, Louise, c'était vous !
Ici Louise frémit de la tête aux pieds, comme un arbuste que le vent ravage. Je repris :
— Mais ce n'est pas tout. Le hasard devait compléter son œuvre. Moi si abandonné, si malheureux, pendant que vous passiez et repassiez comme une vision céleste, je sentais quelque chose de terrible et de nouveau qui naissait dans mes entrailles ; et cela me modifiait. Je vous regardais, je vous étudiais, je vous possédais! Et chacune de vos beautés : la grâce de votre démarche, la musique de votre voix, tout, jusqu'au sourire de vos lèvres, comme autant de fils mystérieux, m'enchaînaient à ma place. J'étais devenu pierre comme les pierres qui m'entouraient. Enfin l'orage se déchaîna. Je vous vis partir. Je me levai. Je vous suivis. Oh! Louise! Où pouvaisje aller dès lors, si ce n'était sur vos traces?
Ne m'interrompez pas, car je n'ai pas tout dit. Hélas! je n'ai rien dit! Je voulus d'abord réagir contre le charme. J'étais si bien habitué à la solitude, que cela me gênait de sentir un souvenir habiter en moi. Pendant une heure, luttant contre mon cœur de toutes mes forces, je restai là, au bord des flots. Vous aviez disparu. Un moment, j'espérai que je vous oublierais. Je rentrai chez moi, plus calme. Mais c'était là, surtout, que le hasard m'attendait! Écoutez. Ma chambre était séparée de la vôtre par une cloison si mince, que je pus entendre votre prière comme si j'avais prié à vos côtés. Au nom de Dieu ! ne m'interrompez pas! Et depuis lors, pendant un mois, sans que vous pussiez le savoir, moi que vous n'aviez jamais regardé, auprès de vous, je vécus. Votre amitié pour moi date du jour où je vous arrachai aux flammes; eh bien! sachez-le donc, ces flammes, je les vis s'allumer sans essayer de les éteindre; car le lendemain vous deviez partir, et moi je voulais mourir avec vous!
Comprenez-vous maintenant cette idéale existence ! Entendre votre voix parler, vos pas marcher, votre robe harmonieusement se mouvoir. Écouter, chaque matin, les baisers de votre mère sur votre front. Quand j'eus connu ce bon-
heur, je voulus le retrouver tous les jours. Alors je n'essayai même plus de lutter, j'étais perdu. J'épiais votre sortie ; je guettais votre retour; je vous suivais sur la plage et par les rues! Et vous, pendant que vous étiez si tranquille, dans votre petite chambre, n'avez-vousjamais senti comme une flamme vous atteindre? Mon ame perçait la muraille; autour de vous, ne l'avez-vous jamais reconnue?
Louise , si vous avez une ombre de pitié dans le cœur, ne m'accusez-pas. Je vous adorais; que pouvais-je faire? Et, comme si ce n'eût pas été assez de ces occasions qui me tentaient à chaque heure, tout me poussait à demeurer. Les calculs de votre tuteur, l'indignité de mon rival, je' connaissais tout cela. Si vous aviez aimé cet homme, je serais parti, car alors vous m'eussiez fait horreur. Mais vous ne pouviez pas l'aimer; et il y avait presque de la vertu à tenter de vous soustraire aux entreprises qui vous menaçaient. Après cela, le hasard m'a servi, et je suis devenu votre frère....
Louise était restée devant moi pendant que je parlais ainsi, aussimuette, aussi immobile qu'une statue. Debout, les bras tombants et les mains
croisées devant elle, droite, elle me regardait avec stupeur. Sa bouche fermée, ses yeux fixes, exprimaient un anéantissement suprême. Cependant, quand je fis allusion aux circonstances délicates qui avaient précédé l'incendie et qu'elle ignorait, il y eut sur son visage comme une expression de souffrance. Mais elle me vit si malheureux, sans doute, qu'elle ne songea qu'à moi, et resta là, plus anéantie que jamais, dans sa surprise, pendant que s'échappaient de ma bouche, l'un après l'autre, tous mes secrets.
Promenant cependant mes yeux autour de nous, dans l'enceinte solitaire autour de laquelle montaient les haies, j'offris la main à Louise et la conduisis tout au fond. Là, un pommier déraciné par l'orage était couché dans les herbes. Je fis asseoir Louise sur le tronc de Tarbre et je m'assis auprès d'elle ; mais, en me penchant de son côté pour lui prendre les deux mains, l'un de mes genoux toucha la terre, et je demeurai ainsi, dans une attitude suppliante, tout le temps que j'employai encore à lui adresser de doux reproches. . — Vous connaissez, maintenant, Louise, toute ma vie. Maître d'engager mon cœur sans pouvoir disposer de mon nom, jeporte injustement le poids de l'imprévoyance humaine, car rien au monde
que la mort ne peut aujourd'hui me libérer. Quand je vous ai rencontrée, Louise, il y avait déjà dix ans que j'étais homme et que je vivais delà plus misérable des existences. Est-il étrange que, vous voyant passer devant moi comme le fantôme du bonheur, je me sois laissé aller au plaisir de vous regarder? Et Louise, pouvais-je donc vous regarder sans vous aimer?
Eh bien! si j'avais été libre, tout ce qui, aujourd'hui, vous outrage, vous eût touchée. Mes sentiments, qui vous font horreur, vous les eussiez bénis. Même sans éprouver d'amour, peut-être eussiez-vous été fière d'inspirer une passion si profonde? Et parce que je ne suis libre qu'en apparence; que je n'ai pas le droit de vous offrir mon nom; vous, si douce et si tendre pour tous ceux qui vous entourent, vous qui ne connaissez ni la haine ni la colère, vous me méprisez, vous me détestez, et vous repoussez de vous mon amour comme une souillure. Est-ce ma faute, cependant, si je ne suis pas libre? Est-ce ma faute, enfln, si je ne puis m'empêcher de t'adorer ?
Oh ! Louise, tant d'injustice alliée en vous à tant de droiture ! Tant de cruauté à tant de bonté ! Qu'ai-je donc fait au ciel, que pour moi
seul vous soyiez autre que vous-même, et que je n'obtienne même plus de vous ce que vous dispensez si largement à tous ceux qui pleurent. . . votre pitié?
Et cependant, que vous ai-je demandé qui vous révolte? De quelle offense pouvez-vous m'accuser? Je vous aimais respectueusement, en silence. Je me contentais de vous voir, de vous entendre , de veiller sur vous. Que dis-je ? Je me condamnais moi-même avec tant de rigueur, que je me reprochais souvent l'audace de mon affection, et que je l'expiais dans des larmes secrètes, tant je me sentais loin de vous et peu digne de vous. Mais cette rigueur volontaire était bien souvent douloureuse, et ma douleur, vous l'augmentiez souvent, innocemment, vous-même, par les marques trop tendres d'une amitié dont vous n'êtes jamais avare. Est-ce ma faute encore si je n'ai pu porter le poids de cette douleur, et si elle s'est fait jour à travers mes larmes? Oh! Louise! Louise! Devez-vous donc me faire un crime de vous avoir laissé pénétrer mon secret? Et ne me l'avez-vous par arraché vous-même, alors qu'en rougissant je vous le disputais?
En ce moment je me tus, suffoqué par l'émo-
tion. Nos mains serrées, seules, exprimaient nos sensations. Que de pitié dans son âme! Que de douleur dans la mienne ! Lorsque je fus un peu plus maître de moi, je repris :
— Je ne puis cependant retirer ce que j'ai dit, et effacer de votre souvenir ce que je vous ai malheureusement laissé connaître. Le mal est fait, et je voudrais en vain revenir sur mes pas, pour ressaisir le repos qu'un mot a chassé sans retour. Il me faut donc subir, une fois de plus, le châtiment d'une faute que je n'ai pas commise. Eh bien! Louise, je tâcherai de trouver ce courage ; je suis homme, et il est juste qu'entre nous je garde toutes les peines. Peutêtre, enfin, serez-vous touchée par mon sacrifice, et, ce que mon amour n'a pu faire, peut-être mon éloignementle fera-t-il? Tout sera mieux ainsi d'ailleurs, car vous êtes innocente des maux quer vous causez, et croyez-le, l'idée de votre bonheur ne sera pas sans charmes, dans l'exil, pour celui qui vousl'aura rendu. Louise, ne voyez dans ce queje vais vous dire aucun calcul. Je vous adore comme vous ne serez jamais adorée ; vous êtes pour moi comme la lumière pour les plantes, comme le pain pour la bouche affamée. -Pour moi vous peuplez le monde, et je
ne me soucie au monde de rien que de vous. Vous me ravissez par tous les sens; vous épurez toutes mes pensées ; vous ennoblissez tous mes sentiments. Votre vue seule suffit pour me plonger dans la plus délicieuse extase. Loin de vous, votre souvenir m'enchante; il me semble alors que quelque chose de vous habite ma mémoire et la parfume. L'air que vous respirez m'enivre; le son de votre voix chante plus mélodieusement à mon oreille qu'une musique. Si les plis de voire robe m'effleurent, si vos beaux yeux bleus me regardent, si vos chères lèvres s'entr'ouvrent, si votre main touche la mienne, je me sens alors transporté par une émotion si vive que je n'en saurais subir la durée. Hélas! Je vous aime trop pour pouvoir exprimer combien je vous aime !... Sachez seulement que vous êtes ma vie!... Eh bien! Louise, puisque je suis un obstacle à votre bonheur, je partirai, ne vous demandant que d'emporter avec moi votre souvenir pour consoler mon exil et me le faire aimer.
Oh ! ne parlez pas , je vous en supplie , — ajoutai-je comme elle voulait s'écrier et que sa main cherchait ma bouche, — n'augmentez pas mou désespoir en m'accablant de votre pitié.
Voyez, je suis résolu. Que votre pitié cruelle ne me retienne pas. Un jour, il faudra bien y revenir, et je n'aurai peut-être pas alors la même résignation. D'ailleurs, en vous aimant, il est trop vrai que je vous outrage ! Et vous demander votre amour, à vous, est un acte infâme, car c'est vous entraîner dans un abîme. C'est pour vous que je veux partir. Si je vous conseille de me chasser, c'est parce que je sens que ma présence ne peut vous laisser aucun repos. Ah ! si j'étais libre encore ! Si ne se plaçait entre nous qu'une volonté étrangère! Si je pouvais, même au prix de mon sang, vous donner mon nom!... Serait-il une destinée comparable à la mienne? Mais hélas! Je dois me soumettre à ce qui ne peut être vaincu. Je vous en supplie donc, Louise, à genoux, par mon amour, au nom de votre mère , au nom de Dieu qui nous entend et nous juge, ne prononcez pas un mot qui contienne un espoir, car cet espoir serait vain ; ne faites pas un geste qui me retienne, car vous le regretteriez demain. Voyez, il en est temps, laissez-moi partir.
— Eh! le puis-je? — répondit-elle. Alors elle se leva, pâlit, se détourna, lutta contre elle-
même, puis se laissant aller sur mon épaule: — Ah! Daniel! dût ma vie s'écouler avec mes pleurs, il faut bien enfin que je parle, car je ne puis plus tenir mon secret. Daniel, ne me quittez pas, car je vous aime....
La stupeur, à tous deux, nous coupa la parole. Nous fûmes anéantis de cet aveu. Louise, la face appuyée sur ma poitrine, attendait un mot que je ne pouvais balbutier. Enfin elle souleva la tète et me regarda. Elle comprit ce qui se passait en moi. Je poussai un cri terrible qui me sauva, car je me sentais mourir. Elle baissa de nouveau la tête, et alors..., dans les bras l'un de l'autre, son cœur imprimé sur le mien, sous la face de Dieu, nos serments s'échangèrent, et le ciel, dans ses plus radieux sourires, sanctifia nos serments.
— Je vous en supplie — me dit-elle, — pardonnez-moi la froideur que je vous ai montrée depuis huit jours. Vous m'aviez effrayée. Je vous ai fait souffrir, mais croyez bien que je souffrais beaucoup moi-même. Enfin je vous donne ma vie.
— A genoux, — répondis-je, — c'est à genoux que je la reçois.
— Si vous saviez, — reprit-elle , — ce que je ressentais en vous interrogeant autrefois. Quelle honte!... Non, pas de honte! — s'écria-t-elle en levant la tête, — car je suis aussi fière qu'heureuse !
— Chère enfant! Je n'osais te rassurer. Je savais trop que je n'avais rien à t'offrir.
Sa main «couvrit ma bouche.
— Ne parlez jamais de cela, Daniel. J'ai tout
examiné. J'accepte tout. J'étoufferai les élans de mon cœur, les regards de mes yeux, les paroles de mes lèvres. En silence je vous aimerai. Le sacrifice sera l'expiation de notre amour.
Je lui saisis les mains pour l'interrompre, mais, d'un geste passionné, elle les dégagea toutes deux.
— Laissez-moi parler encore , — disait-elle. — Vous avez sauvé la vie de ma mère, eh bien! je tâcherai de vous donner ce que vous n'avez jamais rencontré dans le monde : le bonheur.
Foulant cependant au hasard le doux tapis de notre retraite, couvert par les branches ployantes des vieux arbres, les bras enlacés , nous errions le long des haies qui nous retenaient aux épaules par leurs griffes de fleurs , nous oubliant nous-mêmes comme si, seuls au monde, nous eussions existé. Chancelante, semblable à l'enfant essayant la terre, Louise appuyée sur ma poitrine, abandonnait ses cheveux blonds à mes baisers. Après avoir si longtemps contenu sa tendresse, maintenant, m'empêchant de parler, elle en soulageait son cœur :
— Ahl Daniel, — murmurait-elle avecun frémissement des lèvres en baissant les yeux, — combien je vous aimais déjà sans le comprendre! Que votre présence avait de charmes! Comme j'étais curieuse de vous! Gomme je souffrais de
VOS chagrins! Comme je me tourmentais pour les connaître ! Et c'était moi qui les causais!
Je tombai aux pieds de Louise.
— Éternelle justice! — m'écriai-je, —tu me devais bien cet aveu !
Mais un cri répondit à mon cri. Un cri de stupeur et de colère. Nous nous retournâmes tous deux, et, de l'autre côté de la haie, nous aperçûmes, avec horreur, le comte etCabâssquinous regardaient.
En une seconde ils furent auprès de nous. Je
soutenais Louise mourante ; mais la vue de nos ennemis la rappela à elle-même , et elle resta là immobile et calme, plus calme qu'aucun de nous.
— Vous payerez cette lâcheté de votre sang ! — s'écria le comte. — Monsieur, — ajouta-t-il en se tournant vers son compagnon , — quoique cette affaire vous intéresse , voulez-vous bien rne laisser seul ? je vous en rendrai bon compte demain matin.
— Ne prenez pas cette peine , — répondit l'autre ; et il s'éloigna , ricanant des lèvres en se retournant.
Alors je m'approchai de notre juge , grandi par l'exaspération :
— Comte, je suis prêt, non pas à combattre, mais à me tuer, si vous l'ordonnez. Ou je suis le misérable le plus vil ou le plus malheureux des hommes. Écoutez-moi et prononcez : quel que soit votre arrêt, je l'exécuterai.
— Et que pouvez-vous dire qui excuse une telle infamie ? Quelle réparation , vous , pouvezvous offrir à la malheureuse que vous avez déshonorée?
— Devant Dieu, sur ma vie, sur la sienne, — répondis-je, — Louise est pure.
— Et le monde le croira-t-il , lorsque ce fat aura parlé ?
— Cet homme ne parlera pas.
— Allez , vous avez perdu une enfant , vous avez mal agi.
— Ne blasphémez pas ! — m'écriai-je : — Il est trop vrai que je la perds , — ajoutai-je avec honte ; — et je suis un malheureux digne de mépris.
Mais Louise m'interrompit. S'avançant entre nous, grave et digne comme l'ange de la réconciliation , le visage rayonnant de loyauté , elle prit la main du comte, la baisa , et , relevant le front :
— Mon oncle , mon père , devrais-je dire , car
VOUS me tenez lieu de père , la douleur vous aveugle, et vous frappez le moins coupable. Daniel me suppliait de lui permettre de me fuir, et c'est moi qui l'ai retenu : car, dussiez-vous me maudire, je ne puis vous cacher que je l'aime.
— Louise ! — criâmes-nous tous les deux , et nous voulions l'empêcher de continuer ; mais elle nous repoussa doucement : — C'est un malheur affreux, n'est-ce pas? — continua-t-elle. — Mais, si Dieu nous en accable et si nous ne pouvons résister, pourquoi voulez-vous augmenter nos peines de votre malédiction ? Allez, nous sommes bien à plaindre , et nous avons besoin de votre amitié.
— Et elle ne te manquera pas, mon enfant! — lui dit-il. Puis, se tournant vers moi: — Partez, monsieur. Si vous l'exigez , je vous absous. Mais partez, et que la vue du mal que vous faites vous enseigne au moins votre devoir.
Je me tournai vers Louise.
— Non, restez, — me dit-elle, — restez encore. Permettez qu'il reste , mon cher oncle. Ni l'un ni l'autre vous ne pouvez, vous ne devez vous quitter ainsi. Pourquoi le traitez -vous si durement ? — ajouta-t-elle.
— Mais, enfant abusée, — s'écria le comte, — qu'est-ce qui t'a donc poussé à l'aimer ?
Louise rougit en détournant la tête.
— Son malheur , — répondit-elle d'une voix étouffée.
Enfin , un peu de calme se fit en nous. Tous les trois, nous nous examinâmes presque attendris.
— Vous êtes bien à plaindre ! en effet, — murmura le comte. — Mais qu'espérez-vous de l'avenir ? Mon expérience ne peut vous cacher les supplices qui vous attendent. Jamais vous ne vous appartiendrez.
— Dieu, — répondis-je, — nous donnera le courage, et notre amour la patience.
— Et serez-vous toujours assez forts pour résister? — me dit-il. — Où trouverez-vous cette vertu , cette folie sublime ? Allez , c'est une chose impossible , — ajouta-t-il en haussant les épaules. — Mais ta mère, Louise, que diras-tu à ta mère ?
L'enfant plia sous ce coup inattendu , et pleura.
— Tu le vois bien , — poursuivit l'impitoyable , — vous êtes fous tous les deux. Ah ! la belle jeunesse perdue ! Vous êtes bien coupable, monsieur,— me dit-il encore, — bien faible, au moins. Vous n'avez rien prévu. Et vous croyez aimer ? Ne m'entendez-vous point ? — reprit-il en me voyant accablé.
— Comment vous entendrais-je, puisque vous ne me comprenez pas. Toute mon excuse est dans un mot qui n'a de sens que pour moi : J'aime !
Il se fit un nouveau silence. Louise sanglotait. Enfin , essuyant ses yeux :
— Nous ne pouvons pas, cependant, porter la peine d'un sentiment légitime, comme si ce sentiment était une mauvaise action.
— Mentiras-tu à ta mère? — dit le comte. Elle fît un geste.
— Lui demanderas -tu d'approuver, de protéger....
Ici je voulus l'interrompre, mais il continua avec un sarcasme :
— Feras-tu commencer ton bonheur du jour de sa mort ?
— N'achevez pas! — s'écria-t-elle ; et elle s'élança à son cou. — Pourquoi vous montrez-vous
si cruel ? — lui dit-elle doucement ; — je vous al toujours tant aimé !
Le comte se détourna, et je surpris dans ses yeux la seule larme que peut-être on lui ait jamais vu répandre.
Cependant, le soleil s'abaissant sur l'horizon, il nous fallut songer à retourner vers la ville, et nous sortîmes du clos à pas lents. Comme nous marchions sur la route sans mot dire, je surpris , plusieurs fois de suite , les yeux du comte arrêtés sur Louise avec une expression de curiosité qui me troubla. Il me sembla qu'il était surpris de rencontrer une femme dans cette enfant qu'il croyait encore plongée dans l'ignorance absolue de la jeunesse. Cet examen le lit sourire de lui-même. Il leva les épaules. Peutêtre le souvenir de son premier amour, qu'il rapprocha de la beauté de la jeune fille et de ma triste destinée, lui inspira-t-il quelque bienveillance. En adressant de nouveau la parole à Louise, il reprit un air affectueux.
L'entraînant à l'écart au moment où nous
nous engagions sur le plateau découvert, il lui parla longtemps , en marchant et la soutenant par le coude. Sans doute déploya-t-il toutes les ressources de son expérience et de son esprit pour l'influencer, car, pendant que je les suivais à vingt pas , je vis Louise tour à tour interdite et suppliante. Elle pleura longtemps, se tordit les mains et montra toutes les marques de la plus grande douleur. Mais le comte continuait toujours , parlant d'une voix posée , en souriant. Parfois des lambeaux de phrases, emportées par le vent à travers le silence , venaient jusqu'à moi : — Je ne puis cependant ne pas l'aimer ! — disait Louise. Et puis elle faiblissait. — Pour ma mère , pour vous , mon cher oncle , pour le monde, si vous voulez , je me soumettrai à tous les sacrifices. — Enfin , rassemblant toutes ses forces , l'adorable enfant résistait : — Jamais , — lui dit-elle tout à coup, — jamais je ne serai à un autre.
— C'est donc à lui que je vais parler, — poursuivit brusquement le comte. Et quittant Louise, très-pâle alors et les sourcils contractés, il vint à moi : — Daniel, — me dit-il sèchement, — si ce n'est par pitié pour Louise, au moins par égard
pour vous-même, vous devez l'engager à revenir sur sa détermination.
Louise, qui l'avait entendu, me regarda d'une certaine manière. — Comte, — répondis-je en joignant les mains; — je vous en supplie, jugezmoi comme je dois l'être : je ne suis point un séducteur qui se joue del'lionneur d'une femme. Je suis un malheureux qui adore pour la première fois de sa vie et qui ne peut pas cesser d'adorer.
— Mais, misérable que vous êtes, vous l'assassinez ! — A ce mot, en frémissant, je levai la tête :
— Comte, parlez franchement. Si elle était mariée et si j'étais son amant, me tiendriez-vous ce langage ?
— Ce serait bien différent ! — répondit-il.
— Oui, bien différent, en effet! car j'exposerais sa vie alors ! car je partagerais un crime avec elle. Est-ce là ce que vous voulez dire?
L'homme du monde leva les épaules.
— Il y a des choses que ne font pas les gens d'honneur! — reprit-il.
Ce nouveau mot me fit pâlir : — Eh ! que me font à moi les lois de votre honneur de convention qui ne pardonne son amour à la femme que
lorsque cet amour fait une victime et que la femme trahit !
Mais, surexcités tous les deux maintenant, à chaque mot qui s'échappait de nos lèvres, la colère montait en nous.
— L'amour ! l'amour ! — criait le comte en levant les épaules avec mépris. — Vous ne m'apprendrez peut-être pas ce que c'est, et le monde vous renierait s'il savait ce que vous faites.
— Comte, vous me forcez à vous le dire. Eh bien? entendez-le donc. Je ne crois pas que vous sachiez ce que c'est que l'amour.
Nous nous regardâmes tous les deux, et il me comprit.
— Quant au monde, — ajoutai-je, — n'en parlons plus, jusqu'à ce que vous puissiez me montrer chez lui l'exemple des vertus dont vous n'avez jamais fait que rire.
Nous étions alors arrivés tout au bord de la cime de la falaise , et nous marchâmes quelque temps, l'un auprès de l'autre. Le comte allait lentement, la tête basse, réfléchissant. Louise, plus concentrée encore, tenait ses paupières baissées sur ses yeux fixes. Un silence profond nous environnait. Des bouffées de cigales sautaient toutes ensemble dans les trèfles rares, devant nous, et la caille mêlait ses appels tremblotants à leur bruissement vague. De loin, la mer d'un vert de cristal, nous apparaissait toute plate, blanchissant sur les bancs de sable, et les barques errantes , avec leur triangle de voiles, semblaient des oiseaux flottant sur leurs ailes étendues. A l'horizon, le cap de la Hève, rose et doré par le soir, se fondait dans le bleu du ciel, et, de temps à autre, des troupes de goélands par-
tant des roches submergées à cent pieds au-dessous de nous, emplissaient l'air de leurs cris rauques.
Je m'approchai de Louise, et, enhardi par la douleur, je lui pris la main, tout en marchant.
— Qu'ordonnez-vous de moi, vous qui êtes tout pour moi ? — lui dis-je à voix basse. — Ne songez qu'à vous. Quoi que vous décidiez, je vais le faire.
Elle s'arrêta, me regarda, et, pâle, avec une expression de désolation suprême sur les lèvres :
— Ou vous m'avez séduite par le mensonge le plus affreux, ou vous accepterez mon sacrifice.
Le comte s'approcha de nous. J'étais épouvanté de ce que j'allais dire; mais toute la vie de Louise était suspendue dans ses yeux : — Devant Dieu, je l'accepte! — répondis-je avec fierté.'
Alors nous nous remîmes en marche.
XXTY
Un quart d'heure après, nous étions arrivés à la première rampe de la falaise, et nous commencions à descendre vers la ville que nous voyions de haut en bas, dressant dans l'air ses toits d'ardoise et ses cheminées empourprées par les derniers feux du jour. Les cours, entre les murs de briques, faisaient comme des taches blanches. L'ensemble tourmenté présentait une agglomération singulière que perçaient tout au fond, les pointes des mâts. Des fumées erraient au-dessus. A gauche, la plage s'étendait, jaune, au bord de la mer. Assise contre le kiosque de la maison chinoise, la baronne lisait. A sa vue, le comte secoua la tête, et faisant sur lui-même un grand effort, avec un soupir, il nous dit :
— Je ne puis cependant vous laisser vous
perdre sans essayer de vous sauver. Pour toi, Louise, comme pour ta mère, tu ne dois plus revoir, de bien longtemps du moins, celui à qui tu viens si follement, et malgré moi, de t'engager. Mon Dieu ! — s'écria-t-il comme nous nous détournions en sanglotant, — continuez à vous aimer; je ne veux même plus essayer de changer vos cœurs, mais aimez-vous de loin ; l'honneur l'exige. Tous devriez cependant songer un peu à ma position, — ajouta-t-il avec reproche. — Vous me tourmentez ! vous me harcelez ! vous empoisonnez mon repos ! Voyons, Louise, ne feras-tu rien pour moi? et vous,
Nous nous précipitâmes tous deux dans ses bras et il nous serra sur son cœur. — Voilà plus d'émotions en un jour, — murmura-t-il, — que je n'en ai éprouvé dans toute ma vie. Adieu la tranquilhté, maintenant! Je ne me suis pas marié pour éviter les contrariétés de famille. J'ai bien réussi !
Arrivés au pied de la falaise, il me dit : — Daniel, sur votre honneur, il ne faut pas que ma belle-sœur se doute jamais de quoi que ce soit. Ce serait la tuer. Vous viendrez ce soir prendre congé d'elle, et vous lui direz qu'une affaire imprévue vous appelle à l'étranger.
— Je vous obéirai, — répondis-je, et, me tournant vers Louise : — Saurez-vous supporter l'absence et me conserverez-vous votre amour ?
— Je vous le promets devant Dieu. Et vous, Daniel ?
— Moi, devant celui qui remplace votre père, je vous engage ma vie.
Nous échangeâmes alors nos anneaux. — Voilà un triste mariage, — fit le comte en soupirant.
— Il ne se dénouera que par la mort, — répondis-je.
— Allons, mes enfants, je vous bénis, — dit-il encore. — Puissiez-vous un jour être heureux ; mais je n'ai jamais rien vu d'aussi triste.
— Si ce n'était la mère de Louise, — me disais-je lorsqu'ils furent partis, — je pourrais tout obtenir, par l'obsession, de cet égoïste qui ne défend que son repos.
Je courus immédiatement à la recherche de Cabâss. Il n'était ni chez lui, ni au Salon. Me mêlant à la foule des promeneurs qui, chaque soir, encombre la plage , je l'aperçus enfin , causant tranquillement avec Georget, au milieu d'un groupe de jeunes gens. J'espérais que, m'apercevant de loin, il viendrait à moi pour m'éviter l'embarras d'une rencontre en public ; mais il n'en fit rien et voulut se donner le plaisir de mon trouble. Je ne m'arrêtai cependant pas à cela, et, m'approchant, je le saluai et lui demandai la faveur d'un entretien. 11 quitta aussitôt ses amis et me suivit, pendant que Georget nous regardait tous deux avec une inquiète surprise. — Ne voulez-vous point, — dis-je à Cabâss, lorsque nous fûmes à quelques pas, — que
nous traversions ce banc de roches ? 11 y a de l'autre côté un endroit solitaire où nul ne viendra nous troubler. — Je ferai ce que vous voudrez, monsieur, — répondit-il en persiflant. Je me rappelai alors son caractère haineux et son orgueil, et je désespérai de ma tâche ; mais décidé à tout, je maîtrisai ma colère, et, lorsque nous fûmes arrivés au milieu de la baie, donnant à ma voix toutes les séductions de l'humilité, je lui dis :
— Monsieur, une circonstance malheureuse a dû exciter en vous d'injustes préventions contre moi. Tous avez demandé la main d'une jeune fille qui n'a pas cru devoir accepter l'honneur que vous lui vouliez faire. Par un malentendu inexplicable....
Ici Cabâss se mit à rire et m'interrompit. — Monsieur, expliquons-nous nettement, si vous le voulez bien. Lorsque vous nous avez aperçus, le comte de Grandmont et moi, il y avait déjà une demi-heure que je vous observais, et vous m'accorderez, j'espère, que j'en avais bien le droit? C'est moi qui, voyant passer le comte à trente pas, l'appelai pour lui demander l'explication de ce.... malentendu.
— Que croyez-vous donc, monsieur ?
— Rien. Je vous écoute, voilà tout; mais je rétablis les faits dans leur vrai jour.
— Eh bien! monsieur, quoique les apparences me condamnent incontestablement, je ne puis cependant accepter le rôle que vous semblez vouloir m'imposer. La personne dont nous parlons n'est pas tout à fait pour moi une étrangère, et vous devez savoir que je fus assez heureux pour lui sauver la vie ?
Il acquiesça de la tête.
— Son oncle, — repris-je, — à la suite d'une discussion dans laquelle il n'avait peut-être pas assez ménagé sa sensibilité, me pria de lui demander une réponse définitive aux propositions de mariage dont il lui avait fait part. Or, cette enfant, monsieur, — non pas qu'elle eût contre vous aucun motif de répulsion, — crut devoir refuser, se voyant pressée ainsi , et, dansla crainte d'une nouvelle discussion avec son tuteur qui appréciait, comme il convient, l'honneur que vous daigniez lui faire, elle me laissa voir tant de trouble et de chagrin que j'oubliai peut-être la distance qui nous sépare, et je la traitai alors plutôt en sœur qu'en étrangère.
]\k DANIEL.
— Les frères, monsieur, se mettenl-ils à genoux devant leurs sœurs? Mais retournons sur nos pas, si vous le voulez bien ; le flot monte et bientôt cette place ne sera plus tenable.
Je m'arrêtai devant lui , et croisant les bras : — Je trouve bon de rester ici, — répondis-je.
Il me regarda, en clignant les yeux, car la nuit descendait sur la plage, et il me jugea sans doute, car nous ne franchîmes pas le cap. Nous rapprochant du pied de la falaise, nous continuâmes à nous promener lentement.
— Monsieur, — lui dis-je enfin, — voici en deux mots ce que j'avais à vous demander : Me jurez-vous de respecter toujours cette enfant, et de ne jamais parler à âme qui vive de ce que vous avez vu aujourd'hui?
— Je ne me crois pas obligé , monsieur, de vous répondre; vous n'avez aucun droit sur Mlle de Grandmont; vous n'êtes ni son frère, ni son mari. Que son oncle vienne me trouver et je lui répondrai peut-être.
— Peut-être?... Pourquoi, monsieur, — ajoutai-je , — voulez-vous vous faire de moi un ennemi? Quelle utilité trouvez-vous à être haï?
Croyez-moi, la haine ne sert à personne. Vous êtes jeune, riche, heureux, vous trouverez mille dédommagements au faible échec de votre amour-propre. Allons, monsieur, un bon mouvement du cœur; ne perdez pas cette enfant.
L'orgueil caressé dilata ses narines.
— Encore une fois , monsieur, je ne vous reconnais aucune qualité pour m'interroger, et ne me crois pas obligé de vous répondre.
— Obligé ? monsieur. Et qui a prononcé ce mot malencontreux ? Je vous supplie en faveur d'une jeune fille que vous pouvez perdre. Ne le prenez pas autrement, je vous en prie.
— Je vous répondrai, — me dit- il, — quand nous serons de retour sur la plage.
— Et pourquoi pas ici? Tenez, montons sur cette pierre. Le flot n'y viendra pas avant une heure.
— Mais monsieur....
— Je le trouve mieux ainsi, — dis-je en le regardant encore. 11 me suivit.
— Voulez-vous, — continuai-je, — que je m'humilie devant vous? et votre fierté blessée sera-t-elle satisfaite, si je vous implore? Eh!
monsieur, jugez donc avec quelque pitié ma misérable position. Il m'en coûte de prier ainsi.
— Qui vous y force ?
— L'honneur, — répondis-je. — Si j'ai fait tort à cette enfant, je dois tout sacrifier pour racheter ma faute. Allons, monsieur, ne soyez pas impitoyable.
Il ne dit mot.
— Dieu vous a-t-il fait la grâce de vous conserver votre mère? — ajoutai-je. — Eh bien ! je vous supplie, au nom de votre mère; ne déshonorez pas la mère de Louise.
— Cette tragédie, — dit-il, — est fatigante; mais, encore une fois, retournons à la ville. La nuit tombe, et je n'y vois plus.
— J'y vois, moi, et cela suffit.
— Mais, monsieur, vous me faites violence.
— C'est vous, au contraire, — répondis-je avec douceur, — qui me violentez cruellement.
— Eh bien! pour en finir, je ne vous promets rien. Je verrai, je réfléchirai. Je suis joué, bafoué, trahi, et je ne veux pas que vous puissiez rire de moi avec une femme....
— N'achevez pas 1 — m'écriai-je, — et si vous
craignez Dieu, respectez -la. Il ne s'agit plus maintenant de prières.
— Que voulez-vous dire?
Le saisissant des deux mains à la gorge, je le traînai au bord du roc : — Regarde ces vagues qui dansent; regarde cette solitude où tout cri meurt; regarde le ciel, homme heureux! homme impitoyable! car tous deux nous allons mourir!
— Voulez-vous donc m'assassiner? — dit-il en frémissant.
— Oui ! — répondis-je. — Va conter à la mer le déshonneur de Louise.
Il voulut résister, car il était grand; mais j'étais fort. Je le maîtrisai. Je lui clouai les bras au buste, et, me penchant avec lui sur l'onde noire, je le forçai de la regarder. Il pliait : — Grâce ! — fit-il d'une voix étouffée.
Je le penchai plus près des vagues : — Grâce! au secours!... — cria-t-il.
Il tomba sur les genoux et je le suspendis sur le gouffre : — Parleras-tu ?
— Non. Je le jure. Mais faites-moi grâce. J'ai peur ! — Et il se renversa sur moi.
— Sur la vie de ta mère. Jure. ~ Ilj ura.
— Et maintenant, monsieur, tout est bien, — dis-je en le lâchant. — Je saurai vous retrouver, si vous manquez à vos serments. Vous me connaissez. Suivez-moi.
Et, le traînant comme une chose inerte sur l'escarpement de la falaise , nous parvînmes au haut, et je le quittai. Puis, en descendant sur la plage, je fis un long détour pour rentrer; car je voulais éviter, en même temps, maître Bagieux et Georget que je voyais de loin à la clarté de la lune, le premier errant de côté et d'autre, le second arrêté au pied du cap et m' attendant.
3 octobre.
Pour la dernière fois peut-être, j'ai revu Louise. Sa mère semblait me prendre en pitié. Que peut lui avoir dit le comte? Sans doute quelque mensonge relatif à l'éternel chagrin qu'elle me suppose. — Je pars pour l'Angleterre, — lui dis-je, — et serai absent quelques mois. Puissiez -vous être tous heureux en mon absence, et ne pas oublier votre ami !
— Notre enfant, — répondit- elle avec émotion en me prenant la tête à deux mains et me baisant le front.
Je serrai la main du comte. — N'embrassezvous pas Louise? — dit la baronne.
Louise était blanche et immobile comme ces statues de saintes qui prient sur les tombeaux des églises. Je lui nouai les bras à la taille, et ma bouche effleura sa joue :
— Toujours? — murmura-t-elle à mon oreille.
— Toujours! murmurai-je entre deux baisers. Je m'enfuis alors sans la regarder, ne pouvant retenir mes larmes et me heurtant contre Georget qui sonnait à la porte du jardin, pour entrer.