‹ DanielChapitre 2 sur 6 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

Janvier 1846.

Ce fut au commencement d'octobre que je quittai Trouville. Je m'en allai droit devant moi, sans savoir où le hasard me conduirait, pour me mouvoir, comme le blessé, qui souffre d'une douleur aiguë, marche à grands pas dans sa chambre, ne pouvant tenir en place.

En un mois, je fis douze cents lieues. Toujours pressé de partir, toujours inquiet d'arriver, je doublais, je triplais chacune de mes étapes. Je traversai l'Angleterre, la Hollande et toute l'Allemagne. Cherchant à dominer ma pensée en brisant mon corps sous la fatigue, je tendais vers un but qui reculait devant moi avec une vitesse

égale à la mienne. Enfin, je revins à Paris. Pourquoi là plutôt qu'ailleurs? Je l'ignorais moimême.

Quand la grande porte de mon hôtel eut été refermée, et que je me trouvai debout dans la cour, je me sentis assailli par je ne sais quelle étrange impression de réveil. Je n'avais pas revu depuis plus d'un an cette antique demeure de famille; je n'étais pas attendu, et mes gens s'agitaient autour de moi pour me voir et me servir. Je promenai longtemps mes yeux partout, surpris de me retrouver là, après avoir tant vécu autre part. Je franchis le perron; je traversai les salles du rez-de-chaussée, et, appuyé à la porte du jardin, je demeurai immobile à contempler aux mourantes lueurs du jour cette retraite de verdure où s'était si paisiblement passée ma jeunesse. Puis, je montai jusqu'à ma chambre, et la vue de mes livres me fit douloureusement rêver encore. Mes serviteurs m'accompagnaient

toujours, attendant un ordre. L'un d'eux, portant un grand candélabre, me suivait de tout près, lorsque soudain s'éclaira le portrait de ma mère. Je restai debout devant lui, à le regarder.

Ma mère était comme un autre moi-même, avec quelque chose de plus doux , de plus résigné, de plas féminin. Ses sourcils arqués sur ses yeux bruns, ses paupières abaissées, son nez long et fier, sa bouche vermeille, et l'ovale de son visage surtout, avaient un air de souffrance presque plaintive. Je l'aimais pour cela sans l'avoir jamais connue. En la voyant se détacher ainsi du lourd cadre d'or, je ne sais quels fils mystérieux se tendirent à travers mon cœur. Je soupirai. Certainement ma mère n'avait pas été heureuse!...

Mais, en traversant les salons de réception, — pendant que les domestiques empressés dégageaient les sièges de leurs housses blanches, — je sentis ma pensée s'assombrir, et le dédain plusieurs fois plissa mes lèvres. Ces pièces abîmées, froides et vides, avec leur décoration ridicule, me rappelèrent un temps que j'aurais voulu supprimer. — Que tout cela est triste! — me disais-je. Mais cela, bien plus que toutes choses,

s'interposait entre Louise et moi. J'en frémis. Je quittai aussitôt cet liôtel, qui maintenant me semblait liorrible. Les souvenirs de ma jeunesse y étaient effacés par ceux de la trahison.

Où pouvais-je aller, sinon à Trouville? Là, m'attendait le seul passé qui me fût cher. Le surlendemain de mon retour en France, marchant lentement sur la plage déserte, je me dirigeai vers la maison du docteur. Il était dans une salle basse carrelée, assis sur une chaise de paille, et lisait près de sa femme, devant un poêle ronflant. Je demeurai quelque temps sur le seuil, enveloppé dans mon manteau. Mais le docteur vint à moi, la main ouverte, et, me regardant en face de son œil clair : — Je vous attendais, — me dit-il.

Sa femme nous laissa seuls. J'avais le cœur plein, trop plein. Je confiai ce qui m'oppressait à cet homme sympathique. Il avait tout deviné, d'ailleurs, et depuis longtemps.

Une seule maison pouvait me plaire à Trouville, c'était la maison chinoise ; je m'y installai. Là, du moins, je retrouvais la trace récente de Louise. A travers les étroites allées de ce jardin, maintenant sans fleurs, je me promenais autrefois avec elle; sous ce kiosque, où pendaient dos rameaux flétris , souvent, auprès de moi, elle s'était assise; dans ce salon, enfermés tous deux, nous avions longuement épanché nos âmes. Quand je m'y retrouvais, il me semblait toujours que j'allais la voir entrer.

Mais combien tout était changé au dehors! L'automne froid et pluvieux brunissait les falaises, traînait ses lambeaux de brume dans le ciel et salissait la mer d'une teinte verte et plombée. La plage toute nue et solitaire s'étendait maintenant comme un tapis uniforme entre le cap et le

port. Les cabanes des bains avaient disparu, et les derniers promeneurs avec les cabanes. La nature enfin paraissait immobilisée sous son aspect le plus lugubre , et à voir, faisant face à l'Océan, tant de maisons mornes, on eût dit qu'en une nuit la mort les avait toutes visitées.

La ville n'était pas moins triste. De lourdes barques se balançant dans une eau vaseuse au bord du quai; des mâts frêles où flottaient les voiles grises; de grands filets troués séchant sur des pieux; des carcasses d'embarcations arrondissant leurs côtes sur le plan incliné des chantiers; des rues désertes, des fenêtres closes, des passants rares; quelques pêcheurs, causant au bord de la rivière, assis sur des rouleaux de cordes ; voilà tout.

" Le Salon silencieux, avec ses portes fermées, ressemblait à quelque prison , et le brouillard , rasant son toit, s'en allait submerger, au-dessus, les faîtes des cheminées de brique. Plus loin , écrasant la mer soulevée, il remuait convulsivement avec elle. Le ciel était, presque chaque soir, noir et bas; et le matin, sur la plage et dans les roches , le verglas craquait sous les pieds.

On rebâtissait l'hôtel incendié , à la même

place, et souvent je m'arrêtais là, rêveur, parmi les poutres brûlées et les décombres où s'agitaient les maçons. J'allais aussi jusqu'au bout de l'estacade, — longue jetée de bois peinte en blanc, qui prolonge la rivière dans l'Océan. — Là, quelquefois, un vieux et grand marin, couvert d'un caban de toile goudronnée , avec des cheveux gris roulés sur les tempes, les jambes écartées et les mains dans les poches de sa veste, regardait au large le temps. Parfois aussi, une femme encapuchonnée de laine rouge, accroupie sur ses talons, sans bouger, entourait ses genoux de ses bras, et, fouettée par la bise, toute hérissée de givre, elle grelottait en guettant à l'horizon une barque qui ne venait pas.

Mais c'est la nuit surtout que ce spectacle était effrayant! Des clartés éblouissantes jaillissaient de la mer en fureur qui détonnait sur le sable ; les falaises pâles, marbrées de taches sombres, prenaient des attitudes gigantesques ; les baies allaient se perdre en des profondeurs infinies ; on entendait râler un vent puissant, comme la voix des ténèbres et de la peur; les maisons noires, sur la plage, avec leurs toits argentés par la lueur de la lune , semblaient de grands

tombeaux abandonnés; et l'astre froid qui se roulait dans les nuages de plomb, regardait tout cela de ses yeux mornes....

Une seule lumière flamboyait sous les vitres, au pied des falaises, dans la salle basse où mon livre, ouvert sous ma lampe, m'attendait. Mais, pour celui qui la voyait briller de loin, elle augmentait l'horreur du désert. Quand la lune s'enfonçait dans les nues , tout s'effaçait, et le bruit furieux des eaux s'exagérait avec les hurlements du vent. Des masses blanches, qui se poussaient entre les jetées, silencieuses comme des fantômes , gagnaient le large. C'étaient les barques du port qui , toutes ensemble , s'en allaient à la pêche. Dans ces barques, il y avait des hommes intrépides qu'on ne voyait pas.

Si ce n'eût été l'absence de Louise, l'existence que je menais à Trouville m'eût paru supportable. Plus je gagne en âge, plus je perds en tolérance, et je puise dans l'intolérance un plaisir profond. L'horreur que j'ai toujours eue pour les villes s'est accrue. Ces fourmilières de misérables, d'indifférents, d'affairés, plus que jamais me répugnent. Rien ne me les rappelait à Trouville, et d'ailleurs, la solitude a, pour les cœurs blessés, des charmes sans nom.

Je fis venir de Paris deux chevaux et deux domestiques. Lambert les accompagnait; Lambert que me légua mon oncle, en mourant, comme un autre lui-même. Vieux serviteur de ma famille, il ne connaît au monde que moi. N'est-ce pas lui qui berçait dans ses bras mon enfance maladive?

Le docteur, — qui m'observait avec une attention patiente, — trouva le moyen de m'occuper. Je l'accompagnais dans ses courses lointaines. Chaque jour, nous allions de village en village, visiter ses malades. Peut-être espérait-il que, comparant les souffrances des autres à mes maux, mes maux me sembleraient moins lourds? Ce que je voyais, il est vrai, était navrant : de pauvres créatures se débattant sur leurs grabats sans espoir de guérir; l'affreuse, l'inutile douleur sous toutes ses formes; des mères expirant sous les baisers de leurs enfants, et des époux sous les sanglots de leurs femmes; le désespoir, les cris, les vaines prières, les imprécations, et enfin, la mort stupide.

Il y a, du reste, quelque charme à soulager tant de maux. Quand on ne peut soulager, on

console. On se sent alors un peu plus qu'un homme. En vérité, quand je songe qu'il y a, par le monde, tant de riches ennuyés, je m'étonne toujours qu'ils n'essayent pas de se distraire à l'aumône. Le docteur, avec son air doux, sans l'avouer, doit goûter de vifs plaisirs. Il a une certaine manière de serrer la main des malades qu'il a guéris, et cette manière est éloquente. Quant à ceux qui meurent, il les regarde avec colère. Je crois que c'est la mort, sa vieille ennemie, qu'il regarde en eux.

Un soir où nous revenions à cheval, au pas, par un temps de dégel et de brouillard, d'une ferme située près de Dives, comme nous causions des paysans, le docteur se mit à faire leur éloge en termes qui ne me plurent point : — Ils sont bien plus courageux que nous , — disait-il ; — et la fermeté qu'ils opposent aux accidents de la misère a quelque chose de touchant. Aussi durs pour eux-mêmes que pour les autres, ils promènent avec eux leurs infirmités et les emmènent au travail, comme s'ils voulaient les rompre ou les châtier. Cette femme que nous avons vue ce matin, pleurant tout bas sur son âne en allant au marché de Pont-l'Êvêque, elle a perdu son unique enfant il y a trois jours. Cet homme qui casse là-bas des cailloux, près de l'église, il souffre depuis dix ans d'une sciatique.

C'est une belle chose à voir sous le ciel que cette âpre douceur du courage. Quand le paysan suspend son travail, c'est qu'il va mourir.

— Ils sont heureux , — répondis-je , — ceux qui, dès leur naissance, ont été habitués à ce travail abrutissant qui les empêche de penser.

— Que voulez-vous dire ?

— Les choses ne sont peut-être pas douloureuses en elle-mêmes; ce sont les -hasards de la vie et ceux de nos caractères qui les font telles.

— Ne croyez-vous donc pas au libre arbitre ?

— Si fait, dans une certaine mesure. Quand la volonté n'est pas opprimée par la passion.

Le docteur, à ce mot, baissa les yeux. Il comprit que je venais au-devant de ses attaques, et il rassembla rapidement dans son esprit tous les arguments dont il comptait se servir :

— Je ne sais rien de plus respectable, — dit-il, — qu'une passion vraie. Mais je crois qu'on peut s'arranger avec elle, et, sinon la vaincre, du moins la contenir en d'étroites limites.

— A peu près, — interrompis-j'e en tendant le bras — comme ce ruisseau grossi par les pluies d'automne qui ronge les ponts et les berges, et

s'étale là-bas dans la plaine où le pousse le vent du nord.

— Il y a cependant quelque différence entre la matière et la passion.

— Toutes deux sont aveugles, — répondis-je. — Il n'était pas possible à César d'être autre chose que César. Les hommes qui se vantent

) de dominer leurs passions n'ont connu que des I fantômes de passions.

— Eh bien! — fit en souriant le docteur, — je vous accorde ce fait contestable, mais vous m'accorderez, en retour, qu'un homme malheureux s'élève au-dessus de lui-même par la résignation.

— La résignation! — m'écriai-je. — Selon moi, c'est la plus lâche de toutes les vertus. C'est vertu d'animal, et non pas d'homme. C'est elle qui se croise les bras et pleure devant les désastres. Vertu commode, en vérité! car elle n'a jamais rien à faire. Yertu de fataliste qui ne réagit pas.

— Que mettez-vous donc au-dessus ? — fit le docteur avec surprise.

— La lutte. La lutte jusqu'à la mort. Et la mort après la lutte, quand le lutteur est brisé. Et encore, le dédain dans la mort. Voilà ce que je mets au-dessus.

— Mais, — dit anxieusement le docteur, — ce respect de la volonté suprême, ce goût de la règle qui rend la vie facile et douce, cette soumission religieuse à la destinée, ont toujours été considérés parles hommes comme de grandes choses.

— Et à quel moment précis les faites-vous descendre sur l'âme humaine, ces grandes choses ? Quelle voix d'en haut dit à l'homme : Ce n'était pas hier, c'est à présent qu'il faut te résigner? Jusqu'où permettez-vous au courage d'espérer? Bonaparte ne s'est jamais montré plus grand que dans la campagne de France où il ne se résignait pas du tout. Ce que j'aime dans ce colosse, c'est que, jusqu'à la mort, il a fait tête au malheur et a cru en lui. L'homme fort ne s'appelle pas Job; il se nomme Prométhée. •

Pour le coup, le docteur ouvrit des yeux énormes. Il ne s'attendait pas à cet éclat. Il resta quelque temps silencieux à caresser les crins de son cheval, et enfin, se renversant sur sa selle, il m'attaqua doucement ainsi :

— Qu'espérez-vous donc de la vie? Les hommes, en général, suivent tous une ligne de conduite qui les mène au but souhaité, mais ce but doit toujours être assez proche pour qu'ils

puissent être certains de l'atteindre. Les uns épuisent tous les plaisirs, avec soin et ménagements, comme de fins gourmets qui portent la main à tous les plats d'une table et se lèvent avant d'être rassassiés. Je ne suis pas de ceux-là, mais je dois dire que, s'ils ne sont pas bons à grand'chose, leur curiosité enfantine et leur égoïsme aimable suffit à les rendre heureux. D'autres, plus sérieux, ne touchent qu'en courant aux plaisirs de la vie, comme des pèlerins qui arrachent, sans s'arrêter, quelques fruits aux arbres d'une route. L'ambition les pousse et leur évite bien des maux. L'objet qu'ils convoitent est si éclatant, qu'ils n'ont ni le désir, ni la pensée même de s'occuper d'un autre, et, soit qu'ils réussissent ou qu'ils échouent, leur existence, du moins, n'est jamais vide. D'autres enfin vivent curieusement, comme moi, se laissant couler avec l'âge, assez heureux de sentir le mouvement qui les emporte, et de regarder en passant ce qu'il y a de beau à voir sur les rives du fleuve oià le hasard les fait flotter.

Tous ces hommes sont des sages. Et l'on ne peut être sage qu'en optant entre l'un de leurs systèmes de conduite. Vous n'aimez ni les distractions du plaisir, ni la contemplation sereine

de la philosophie ; soyez donc ambitieux, vous êtes propre à l'être, mais ne vous égarez plus, au nom du ciel! dans les rêveries d'un sentiment qui vous rendra toujours malheureux.

— Ambitieux! — répondis-je, en levant la tête. — Quoi ! vous voulez que , dressé comme un chien savant, j'apprenne à présenter la patte avec noblesse; à courber l'échiné devant un maître, l'épée de bal au derrière et le chapeau à plumes sous le bras; à recevoir en même temps, en souriant, les dragées et les taloches ; heureux de songer que je fais envie à tous les barbets du ruisseau?

Le docteur se mit à rire : — Vous avez une singulière façon de tourner les choses, — dit-il. — C'est une ambition élevée que je vous souhaite. Il y a en vous des côtés d'artiste. Votre langage révèle d'assez heureuses dispositions. Peut-être votre style est-il trop chargé d'épithètes, mais vous êtes un romantique et vous avez lu les Grecs ; le public vous excuserait.

Ce fut à mon tour de rire. — Ainsi donc, — m'écriai-je, — vous voulez que, condamnant mon existence aux études les plus difficiles, je me crée une vie à part dans la vie ; que je réserve toutes les énergies de ma pensée, toutes les pu-

deurs de mon âme, toutes les tendresses de mon cœur, — ce qu'il y a en moi de plus intime, de plus profond et de plus sacré, — • pour le mettre sur des feuilles de papier que froisseront les habitués d'estaminet avec leurs mains sales, entre une chope de bière et une pipe de tabac? Vous voulez que je cherche à pénétrer les moindres secrets de la langue, que j'apprenne à enchaîner des idées avec méthode, que j'invente tout un monde aussi réel, aussi logique que le monde vrai ; vous voulez enfm que je melivre tout entier aux curiosités du public , pour me voir injurié, travesti et corrigé par ces ânes sérieux qui s'intitulent les gardiens de l'art, et, ne comprenant rien à l'art, ne discutent en lui qu'une question de morale, parce que c'est bien plus facile, et qu'on n'a pas besoin d'étude, d'esprit, détalent, ni même de moralité pour cela! Si quatre hommes de mérite me jugent esthétiquement, comme je dois l'être, cent imbéciles m'ahuriront en substituant constamment leur goût au mien. Dans mon œuvre, ils examineront, non pas ce que j'ai fait, mais ce qu'ils auraient fait à ma place. Ils feront de l'esprit à mes dépens; ils me citeront de travers ; ils dénatureront mes idées, mes intentions; ils recherche-

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ront, en l'abaissant, ma personne dans mes livres; et je serai trop heureux si, pour amuser la malignité delà foule, ils ne vont pas interroger ma vie privée. Pourquoi serais-je mieux traité que ne l'ont été par leurs contemporains La Bruyère, Molière, Voltaire, Jean- Jacques, Goethe, Chateaubriand, lord Byron et tant d'autres? Je n'ai pas leur génie, et l'on m'infligera tous leurs tourments. Allez, docteur, il faut qu'il ait un cœur d'airain, celui qui veut se hausser sur les épaules de la multitude. La gloire est un soleil qui brûle, comme les cimes altières, le front des penseurs.

Le docteur riait aux éclats : — Vous allez ! vous allez ! — disait-il, — et je ne peux pas vous suivre. Que ne vous calmez-vous? mon Dieu!

— Vous savez bien que je ne suis pas une nature calme, — répondis-je.

— Vous me gardez rancune, — reprit-il, — parce que je suis raisonnable et que vous ne l'êtes pas. Si je discute avec vous, c'est qu'il me chagrine de voir un homme de votre caractère user sa vie à la poursuite d'un rêve. Nous sommes aujourd'hui des gens positifs, et quand nous faisons des romans, ce n'est jamais qu'avec la plume. Je voudrais vous voir laissir les

amours des Saint-Preux à leur place, c'est-à-dire chez les libraires. Enviez -vous le sort de ces martyrs? Non. Ne les imitez donc pas.

Je haussai les épaules à ce mot, mais le docteur n'en vit rien et continua :

— D'ailleurs, leur sentiment, vous l'avouerez, n'est qu'une abstraction. Gomment définissezvous l'amour ? Où le bornez-vous? Quelles autres afîections tolérez-vous dans le même cœur, à côté de lui? Vous n'en tolérez aucune. Je vous comprends. Eh bien ! cherchez longtemps cet amour.

Je ne répondais rien. Le docteur conclut ainsi :

— Je vous comprends d'autant moins, que vous n'avez aucune chance de réussir. Vous êtes aimé, il est vrai, mais il vous est impossible de revoir la femme qui vous aime....

Ici, je l'interrompis brusquement :

— Que parlez-vous d'impossible? Tout est possible, ici-bas, à qui sait vouloir! — Puis, je repris plus doucement : — Si, pour tenir la parole que j'ai donnée au comte, je ne cherche point à revoir Louise, croyez bien que je n'abandonne pas l'ombre même de l'espoir. Oui, je le sens en moi, les obstacles qui me séparent de Louise s'aplaniront. Ma situation, il est vrai, est étrange.

Libre pour tout, excepté pour cesser d'être libre, la femme que j'aime, elle aussi, est libre sans l'être. Elle ne s'appartiendrait pas, que j'aurais, et sur-le-champ, une chance de bonheur. Un mari ferait ce miracle que, sans déshonneur, aux yeux du monde, je pourrais enlever Louise. Que dis-je? Tout le monde conspirerait avec moi contre le mari. Et seulement parce qu'elle peut se donner à moi sans trahir, je ne dois pas la prendre? Mais lorsque toutes les voix de la terre me crieraient qu'une telle chose est équitable, je répondrais qu'elle ne l'est pas! Ce n'est point à moi, d'ailleurs, à rechercher si les motifs qui font obstacle à mon amour sont justes, raisonnables , et sauvegardent le contrat des sociétés. Ce n'est pas de par l'honnêteté et la raison que j'aime ; c'est de par quelque chose de profond qui est la propre substance de mes entrailles , qui échappe à toutes les prévisions, à toutes les puissances, à toutes les volontés; c'est de par Dieu! Ah! docteur, vous pouvez connaître les hommes et avoir quelque expérience de la vie humaine, mais, je le vois bien, vous n'avez jamais aimé, car vous n'entendez rien du tout, pas plus que tant d'autres, à la passion qui est devenue ma vie. Un jour, lorsque les événements u a

auxquels vous assistez seront clos par la logique du Sort, vous poserez devant vous le problème de ma destinée, et mon histoire restera pour vous comme un monument de l'imowr absolu. Groyez-le bien, l'homme qui aime, si raisonnable, si honnête qu'il soit, ne peut faire de concession ni aux usages, ni aux préjugés, ni à la raison, ni même, hélas! à l'honneur! Il le voudrait bien, allez! car c'est une belle chose, après tout, sous le ciel, qu'un amour qui a la chance d'être heureux et permis ; qui peut orgueilleusement se pavaner au soleil; que chacun admire et que la société bénit! Oh! pour un tel amour, qui ne donnerait la moitié de son existence! Mais, hélas! le hasard n'a pas voulu qu'il fût le mien !

Nous restâmes alors quelque temps sans rien dire. Nous allions lentement, au pas de nos chevaux, descendant vers la ville qu'embrouillaient déjà les brumes rouges du soir. Un vent humide, qui soufflait du large, nous balayait les épaules. Et les ruisseaux gonflés en courant auprès de nous , sur les pentes , nous berçaient de leur chant monotone, comme pour engourdir nos pensées.

— Daniel, — fit le docteur, en mettant pied à

terre sur le seuil de ma demeure, — je vous le

dis avec chagrin ; vous demandez à la vie plus

qu'elle ne comporte.

YIII

Lambert me remit une lettre comme je prenais congé du docteur. Elle avait été envoyée à Paris, à mon hôtel, avec l'indication à suivre si je n'étais pas chez moi. Je ne sais pour quelle raison cette lettre, que je tins quelque temps dans mes mains, me troubla. Je l'ouvris enfin et courus à la signature. Elle était signée ^ Louise. » En lisant ce nom , je devins si pâle, que le docteur s'approcha : — Qu'y a-t-il donc? — me ditil. Mais je dévorais déjà la lettre en frémissant de terreur et de plaisir.

« Daniel,» écrivait Louise, a je ne sais oii vous êtes, mais en quelque lieu que vous soyez, mon ami, aussitôt que vous aurez reçu cette lettre, accourez auprès de moi. Voici ce qui s'est passé depuis le jour de notre départ de Trouville ;

malgré l'apparente adhésion que mon oncle à donnée à notre amour, il veut absolument que je me marie, et sur-le-champ. C'est pour te rapprocher de Daniel, me dit il, c'est pour votre bonheur, à tous les deux. Puisque tu l'aimes, tu n'as pas au monde d'autre ressource que celle d'un prompt mariage pour le rendre heureux. Je ne comprends pas ce que signifient ces étranges paroles, mais elles me semblent odieuses. Si vous saviez, d'ailleurs, quel nouvel épouxmon oncle me propose maintenant! N'ya-t-il pas un raffinement de cruauté dans le choix qu'il a fait d'un de vos amis. Je veux parler de M. Georget. Il tient si bien à nous unir, que, furieux de ma résistance, il me menace de révéler notre amour à ma mère, si je ne me soumets pas à sa volonté ! Il tourmente cette pauvre femme autant que moi. Ils ont d'interminables conférences tous les jours. Je ne sais ce qu'il lui dit, mais maman ne me confie rien, et je n'ose l'interroger, car je crains dç la voir, elle aussi, se tourner contre nous. Venez vite, mon ami, j'ai la mort dans le cœur. Nous sommes tous au Grandmont. Vous pourrez aisément franchir le mur du parc : il y a plus de cent brèches. Tous les soirs, à onze heures, à partir de demain , j'irai vous attendre dans le

pavillon qui est au bord de la rivière, à droite du pont. Vous saurez bien le trouver, sans doute ? Adieu, mon ami, ne perdez pas de temps.

<£ Louise. »

Mes mains tremblaient pendant que je lisais cette lettre saccadée , écrite dans un moment de terreur insurmontable. Le docteur me regardait en silence. Enfin je relevai le front , et , froissant le papier avec rage : — Ah ! j'ai voulu rester honnête! Ah ! j'ai tenu ma parole, et plus que ma parole ! Ah ! je n'ai pas cherché à revoir Louise ! Ah ! je ne lui ai même point écrit une seule fois, et c'est ainsi qu'on agit! Eh bien! puisqu'on m'y force , je m'en vais agir à mon tour !

— Qu'y a-t-il donc? — dit le docteur.

— Ce qu'il y a ! — m'écriai-je. — H y a que le comte de Grandmont se joue de moi comme si j'étais un enfant. Mais, croyez-moi, par le jour qui m'éclaire, moi vivant, Louise ne sera jamais à un autre. Je pars.

— Mais , au nom du ciel ! que voulez-vous faire ?

— Quelque chose , — répondis-je , — quelque chose dont la seule pensée me fait frémir !

— Ne me le dites pas, alors, — fit le docteur.

Je haussai les épaules, et, toujours courant, je m'élançai vers le port, cherchant une barque. Deux heures plus tard , j'étais au Havre.

Une agitation extraordinaire me tint en éveil pendant toute la durée du trajet. Je tirais des excitations d'impatience de sa monotonie et de sa longueur. J'inventais mille plans ; je les remuais dans ma tête ; je les échafaudais ; je les mêlais. Dévoré de tristesse et de colère , j'accusais le comte de la plus indigne des trahisons. — Il nous a vus échanger nos anneaux , cependant ! et maintenant voilà qu'il veut nous flétrir tous les deux ! Oh ! homme d'un monde que j'exècre! As-tu cru réellement que j'accepterais cette infamie? — Enfin, comme cela devait arriver, dans l'état d'exaspération où je me trouvais, je m'arrêtai au plan le plus insensé qui pût sortir d'une âme humaine , et ce fut précisément son audace extravagante qui me le fit adopter. — Puisqu'on veut absolument donner à

Louise un époux, — dis-je en mettant pied à terre à Paris , — je saurai annuler cet époux à ma façon !

Sans prendre le temps de passer à mon hôtel , je me rendis immédiatement chez Georget, mais il était sorti , et je l'attendis longtemps. Le faux,' j luxe de son logis me frappa. J'observai des tapis usés jusqu'à la trame , des sièges couverts de housses communes , un petit feu se mourant dans une étroite cheminée ; des tentures flétries, quelques tableaux sans valeur, et de rares objets d'orfèvrerie d'un goût douteux, tirant l'œil pour l'abuser. Tout était bien en ordre et propre, mais tout décelait la vaine envie de paraître , et la pauvreté se cachait mal sous bien des choses inutiles, dont le vaniteux, comme tant d'autres , ne pouvait se passer.

Je laissai sur sa table un billet qui le priait de venir chez moi aussitôt que possible, et je m'en allai à pied par les rues pour l'attendre.

Nous arrivâmes à la porte de mon hôtel presque en même temps.

Mais je coupai court aux exclamations et aux interrogations sans nombre qui se pressaient sur ses lèvres , pendant que je l'introduisais dans la chambre la plus reculée de ma maison . — Nous n'avons pas de temps à perdre, — lui dis-je ; — il faut que nous nous entretenions de choses sérieuses.

— Je suis désolé , — interrompit-il , — de ne m'être pas trouvé chez moi pour vous recevoir. J'étais allé faire quelques emplettes. Je pars ce soir. J'ai été invité à une grande chasse aux loups au Grandmont.

— Ah! vous allez au Grandmont? — hs-je avec une menace sur les lèvres.

— Oui. Et vous?

— Moi ? on ne m'a pas invité.

— Ce n'est point de tout cela qu'il s'agit , — dis-je à Georget , lorsqu'il se futassis et que j'eus soigneusement fermé toutes les portes. — Écoutez-moi , et surtout ne m'interrompez pas. Je ne vous crois pas très-riche, mon pauvre Georget.

— Hélas ! — fit-il en levant les deux bras en l'air et les laissant retomber avec tristesse.

— Et vous n'êtes malheureusement plus à cet âge où l'homme peut espérer de s'enrichir par le travail. D'ailleurs, vous n'avez pas le goût du travail ?

— Non , pas du tout.

— Si , par hasard , — c'est une simple supposition que je vais faire , — si un homme qui serait votre ami vous offrait une grosse somme d'argent , quelque chose comme une fortune , l'accepteriez-vous ?

— Quelle question ! — s'écrla-t-il avec gaieté, en se remuant sur son siège. — Me croyez-vous devenu fou , pour supposer que je refuserais ? Malheureusement, ^- ajouta-t-il en poussant un soupir , — les amis n'ont jamais de ces idées-là.

— Vous êtes dans la plus profonde de toutes les erreurs.

— Que voulez-vous dire ?

— Je répondrai tout à l'heure à votre question. Passons d'abord à autre chose. — Et j'ajoutai , d'une voix plus lente et plus basse : — Je crois me rappeler, mon cher Georget , qu'un soir, à Trouville, dans le bois de Touques, vous m'avez dit que vous aimiez Mlle de Grandmont.

— Oui , oui, cela est vrai , — fit Georget, — et je l'aime aujourd'hui plus que jamais, de toutes mes forces.

Ce mot me traversa le cœur comme un glaive, mais je continuai : — Ètes-vous bien certain de cet amour? est-ce un amour véritable, profond, entier , absolu ? un amour , enfin , qui ne s'attache absolument qu'à la personne, et non à des choses étrangères ?

— Je ne vous comprends pas.

— Si l'on vous apprenait, par exemple, que

Mlle de Grandmont est ruinée, l'aimeriez vous encore ? répondez.

Georget devint tout pâle, et dit avec abattement : — Est-il possible ? elle passait pour avoir cinq cent mille francs de dot 1

— Je ne dis pas qu'elle soit ruinée ; mais , si cela était, consentiriez -vous à l'épouser? Ne mentez pas.

— Hélas ! mon cher Daniel , que me demandez-vous là ? Je chercherais d'abord à m'assurer de la vérité. Je ne suis malheureusement point assez riche....

— Très-bien. Je conclus de ceci que vous ne l'aimez pas.

Georget voulut s'écrier, mais je le regardai d'un œil sévère. — Vous l'aimez , — dis-je en laissant lourdement tomber mes paroles , — parce qu'elle porte un grand nom ; parce qu'une alliance avec elle vous ouvrirait à deux battants les portes du monde ; parce que , si vous étiez son époux , vous feriez envie à tous les hommes ; parce que vous seriez orgueilleux de la montrer, suspendue à votre bras , au bal , à la promenade, au théâtre. Vous l'aimez , parce qu'elle est riche ; parce qu'elle le sera davantage à la mort de sa mère ; parce qu'elle vous ferait bon-

neur de toutes les manières, et qu'elle vous tirerait de la gêne où vous vivez. Vous l'aimez bien un peu aussi, parce qu'elle est jeune et belle; mais c'est là le moindre de ses mérites à vos yeux. En un mot , vous ne l'aimez pas.

— Vous avez une manière d'expliquer les choses !... — fit Georget en rougissant.

— Pour moi , — ajoutai-je, — si j'aimais une femme, quand même je serais pauvre, il me semble que j'irais la prendre à l'hôpital , si elle était à l'hôpital. L'amour ne s'abaisse jamais, surtout quand il élève.

En entendant cela, Georget laissa voir sur son visage une expression pénible. Il pensait que je raillais. Profitant de son silence, je résolus de l'achever pendant qu'il ne se défendait pas. — Puisque vous êtes sincère , — lui dis-je , — je dois croire que, vous donnât-on à choisir entre une fortune et la femme que vous aimez à votre manière, — si elle ne pouvait vous apporter que sa personne, — vous choisiriez la fortune, n'est-ce pas ?

Georget , poussé à bout , devint d'humeur sombre. Quelques secondes , il hésita ; mais enfin , se déterminant comme par complaisance , d'un ton sec il répondit : — Oui.

— Eh bien ! — m'écriai-je en me levant , — cette fortune , acceptez-la donc.

A ce mot , prononcé à voix haute, Georget me regarda avec des yeux hagards. Pour moi, heureux de voir l'étonnement qu'excitait en lui mon ofTre extraordinaire, je ne voulus pas lui laisser le temps de réfléchir.

— Écoutez bien ceci, Georget, les services se payent, d'habitude. L'ami dont je vous parlais tout à l'heure ne vous enrichirait probablement pas pour l'unique plaisir de se montrer généreux. Il vous demanderait sans doute quelque service en échange de son bien. Lui rendriez-vous ce service?

Georget répondit : — Cela dépend.

— S'il vous demandait, par exemple, de lui prêter.... votre nom?

— Pourquoi faire ?

— S'il vous demandait.... de devenir l'époux d'une jeune fille.... sans l'être. Tenez, connaissez-vous l'histoire de Henri IV? Non. Eh bien ! je vous engage à la lire. Vous y verrez qu'en l'année 1590 celui qu'on appelait encore le Béarnais,

DANIEL. Ibl

ne pouvant épouser Gabrielle d'Estrées, parce qu'il était déjà l'époux de Marguerite, et voulant cependant la soustraire à la surveillance de son père, la maria à un gentilhomme picard du nom de Liancourt. L'histoire ne dit pas ce que le gentilhomme reçut pour son service, mais elle affirme que le Béarnais sut empêcher la consommation du mariage. Comprenez-vous ?

— Pas du tout.

— Voulez-vous être M. de Liancourt?

— Qui? moi ? M. de Liancourt ? — s'écria-t-il. — Que signifie tout cela? Raillez-vous? Donner mon nom?... et au profit de qui ?

A cette question, pendant que Georget, le buste tendu et les yeux hors de leurs orbites, se soulevait des deux mains sur les bras de son fauteuil, je devins pâle comme un mort, et, m' élançant devant la porte, je répondis : — A mon profit.

Cette parole produisit surGeorget un effet terrible. Il se leva tout droit, comme s'il avait été frappé d'un coup de couteau. Hors de lui, la face pourpre , il bégayait en agitant les mains et piétinant. Il arrachait les boutonnières de son gilet et sa cravate. Il étouffait. Enfin :

— Sommes-nous donc fous tous les deux ! — cria-t-il d'une voix rauque ; — vous, pour parler ainsi, et moi pour vous prendre au sérieux? Louise! vous! une fortune! qu'est-ce que tout cela veut dire? Ce n'est donc pas votre femme que vous aimez ?

Ce fut à mon tour de m'écrier. Je fis un geste de dénégation violente. Après cela , je marchai au hasard dans la chambre, en chancelant comme

un homme ivre. Le succès de mon dessein dépendait de ce que j'allais dire, mais je ne trouvais plus rien du tout. Enfin, réagissant sur moimême , la pensée me faisant faute , je laissai déborder mon cœur :

— Voyez, — m'écriai-je en tendant les bras, — voyez combien je suis à plaindre! J'aime Louise à en perdre la tête, et, pour l'arracher aux obsessions de son oncle, je n'ai d'autre ressource que de vous supplier de lui donner votre nom.

Lorsqu'un peu de calme se fut établi en nous, Georget, se rasseyant, me regarda comme un être extraordinaire. Non-seulement il n'avait jamais vu, mais il n'avait même jamais imaginé rien de semblable à cela. Je lui inspirais en même temps, j'en suis certain, de la haine, delà crainte et de l'admiration. Enfin il voulut avoir l'explication de mes paroles.

— Daniel, — me dit-il,— je ne comprends rien encore à ce que vous exigez de moi. Parlez. Pour rien au monde, maintenant, je ne voudrais vous interrompre.

— Rappelez-vous le bois de Touques, — répondis-je. — Rappelez-vous ce que je vous ai dit pour vous éloigner de Louise. Vous n'avez pas voulu me comprendre alors, et depuis vous n'avez pas suivi les conseils que vous donnait ma

loyauté. C'estpourquol nous nous trouvons maintenant dans la situation de deux rivaux. Je sais que vous voulez épouser Louise; mais vous, savez- vous pourquoi le comte, — qui vous raillait si bien lorsqu'il caressait l'idée d'une alliance avec Cabâss, — vous offre sa nièce aujourd'hui? Cherchez longtemps dans votre cerveau, évoquez les trames les plus odieuses, inventez les plus habiles perfidies, et vous n'approcherez point encore de la vérité. Tremblez, Georget. Si je n'étais point honnête homme, vous iriez donner en aveugle dans le piège le plus grossier. Le comte sait que j'aime sa nièce, et, pour la jeter dans mes bras, il a trouvé ce moyen de la faire passer d'abord par les vôtres !

Georget, à ce mot, grinça les dents et dit :

— Il faut me prouver cela.

— Lisez donc ! — et je lui mis dans les mains la lettre de Louise.

XIY

Georget, anéanti et ne pouvant même pas trouver un cri de colère, m'ayant enfin rendu la lettre, je repris bien vite la parole, pour lui enlever le temps de la réflexion.

— Examinez-bien votre situation, — lui dis-je: — d'abord, il faut me tuer pour épouser Louise. Ensuite, si vous me tuez, moi qu'elle aime, — et vous en avez lu la preuve ! — elle ne sera jamais à vous. Mais laissons ces considérations de côté. Je veux bien admettre, pour un moment, que vous êtes son époux. Alors, quel bonheur goûterez-vous auprès d'elle? Songez qu'elle est fière! qu'elle ne vous aime pas ! que son caractère ne s'accordera jamais avec le vôtre! qu'elle préfère la vie simple et retirée aux plaisirs du monde ! Avec les cinq cent mille francs de sa dot et vos

Daniel. . i67

minces revenus, vous vivrez plus que jamais chichement. Vous voyez-vous d'ailleurs, dans votre maison, avec le fantôme de mon amour s'interposant entre votre femme et vous à toute heure? Ah! vous ne vous doutez pas, Georget, de ce que c'est que l'enfer d'un mauvais ménage! Sachez que les malheureux accouplés qui se traînent dans son enceinte sans issue, doivent passer toute leur vie à s'exécrer au fond du cœur, et qu'ils sont obligés de feindre de s'aimer devant les autres. Chacun d'eux, dans le misérable qui le suit comme son ombre, regarde son ennemi le plus cruel. Tout le choque en lui; en lui tout l'exaspère. La chaîne qui l'attache à lui s'alourdit de plus en plus chaque jour, et chaque jour, frottant sur une plaie toute vive, elle lui fait de nouvelles et plus brûlantes meurtrissures. Enfin, il n'y a pas de porte pour sortir de cet enfer!...

Georget me regarda en frissonnant :

— En effet, vous devez connaître cela! — me dit-il. Puis nous demeurâmes silencieux quelque temps. J'étudiais sur son visage la trace de sa pensée inquiète. Il méditait avec une tension

d'esprit surhumaine. Nous avions l'air de chercher, tous les deux, le moyen de déguiser, en les exprimant, les terribles paroles qui se pressaient sur nos lèvres.

— Pourquoi, — dit enfin Georget, — au lieu de m'engager à tirer mon honneur sain et sauf de cette abominable intrigue, m' exposez- vous à une si atroce tentation !

— Parce que je n'ai plus la moindre confiance dans le comte. Parce que je ne veux pas, si vous refusez d'épouser sa nièce, qu'il lui choisisse un autre époux.

— N'est-ce pas plus tôt, — fit Georget en levant les yeux, — que vous craignez de ne pouvoir exercer sur cet autre époux la pression à laquelle vous pensez que je céderai? — Puis il ajouta lentement : — Il faut que vous m'estimiez bien peu!

— Comment ne vous estimerais -je pas? — répondis -je avec douceur. — Le service que je vous demande sera pour moi le plus grand des

services, et c'est tout ce dont je puis disposer dans le monde que je voudrais vous offrir en échange, c'est ma vie!

— Mais c'est une chose indigne, vous le savez bien , — murmura-t-il , — que de vendre ainsi son nom !

— Aimez-vous mieux le donner?

Georget leva les épaules, et nous restâmes alors denouveau silencieuxpendantquelques secondes. Georget réfléchissait toujours :

— Belle affaire ! pour me faire montrer au doigt! — dit-il enfin.

— Georget, — répondis -je à voix basse en lui décochant un regard, — ne vous effrayez point à tort. Le monde ne le saura pas.

Cependant, voyant que. le premier moment d'angoisse passé , Georget se décidait à accepter une discussion si délicate, je repris peu à peu courage, pendant que le malheureux promenait des yeux rêveurs autour de lui. Je l'avais emmené dans celte pièce immense, située sous les combles, que j'affectionnais tant dans ma jeunesse, et son aspect monumental comme les objets splendides qui l'encombraient étaient bien faits pour occuper la rêverie. Du haut plafond étincelant de dorures, descendaient les épais rideaux de velours peint ; un tapis de l'Inde s'étendait sur le parquet d'un bout à l'autre; de grands meubles d'ébène, chargés de livres, montaient devant les panneaux; les lustres flamands tordaient leurs spirales de cuivre au-dessus des tables d'écaillé , et, sur les murs , plus de cent

tableaux, — merveilles enlevées à la Hollande, à l'Italie et à l'Espagne , — s'étalaient glorieusement dans leurs cadres, entrecoupés de bustes de marbre et de statues.

— Vous êtes donc bien riche ! — dit enfin George t.

Je me précipitai sur ce mot comme un tigre.

— Riche! — m'écriai-je. — Rien que ce que vous voyez ici est une fortune , et vous ne voyez rien ici. Tenez. Si vous voulez, cet hôtel qui date de Louis XIII, avec ses quatre cours, ses écuries et son jardin dessiné par Lenôtre, il est à vous.

— Cet hôtel ! à moi , cet hôtel ! — fit Georget.

— Mais ce n'est rien, — ajoutai-je. — Tous ces meubles qui sont aujourd'hui des choses d'art, ces beaux vases de faïence si doux à l'œil et au toucher, ces coupes de jade et de porphyre, ces bassins de malachite, ces bronzes florentins, ces statues italiennes et ces tableaux enfin , tous ces tableaux, si vous voulez, ils sont à vous !

Ses tableaux ! —répétait machinalement Georget. — Il veut donner tous ses tableaux.

— Voyez cette vierge endormie, elle est de Greuze! cette sainte soulevée parles anges, elle est de Murillo; ces paysages sont de Ruysdaël ; ces têtes d'hommes de Rembrandt! Et cette merveille, ici, tenez, c'est un portrait de femme ; quel sourire étrange sur ses lèvres ! Elle est du Léonard! Mais ce n'est rien !—criai-je encorependant que Georget promenait ses yeux de toile en toile. Le voyant ébloui, je lui offrais maintenant tous mes trésors comme un malheureux naufragé qui se dépouille de ses haillons pour acheter un morceau de pain : — Écoutez : dans mes écuries j'ai dix chevaux de sang nés en Angleterre. Ils prennent leur avoine dans des mangeoires de marbre blanc. Tenez ! les entendez-vous hennir dans leurs boxes de chêne? Eh bien! si vous voulez, tous mes chevaux, ils sont à vous!

— Ses chevaux aussi! — disait Georget, — tous ses chevaux !

— Mais ce n'est rien encore. Jusqu'ici , vous qui adorez le monde, le luxe, les belles femmes,

les festins! Vous qui faites, chaque nuit, des rêves de carrosse traîné par des bêtes de prix, en plein soleil, au bois ! Vous qui n'avez jamais connu ce qu'on appelle la vie que par ouï-dire ! Vous qui pâlissez de haine devant les riches de la veille! Vous qu'on invite à dîner quand on craint d'être treize à table ! qui sortez en fiacre, et, dans les bals, n'avez pas de valet pour vous mettre votre manteau sur les épaules! vous pourrez enfin dresser la tête, devenir insolent à votre tour, vous montrer à Chantilly dans la tribune du club, vous étaler dans votre loge aux Italiens, car, si vous le voulez, je vous donne, moi, ma terre de Presles !

— Sa terre de Presles !

— Elle a quatre mille hectares d'un seul tenant, — lui criai-je aux oreilles , — et l'on m'en offre cinq millions !

— Cinq millions! — Et Georget, se levant, marchait à grands pas dans la chambre ; et, pas à pas, je le suivais.

— Et alors, tous les jours, vous écraserez Cabâss de votre fliste, lui que vous exécrez , car il est avare. Et voyez donc : quand vous rentrerez chez vous, par les cours, par les larges escaliers de pierre de cet hôtel, par les salons, par

les chambres, par les couloirs, vous suivront trente serviteurs, marchant en bas de soie, couverts de leur grande livrée de drap fin. Ils soulèveront les tentures des portes devant vous !

— Mais ce que vous exigez de moi est monstrueux ! — fit enfin Georget, réagissant sur luimême.

— Cinq millions!

— Mais c'est hideux !

— Cinq miUions!

— Mais c'est infâme de vendre sa femme !

— Cinq millions ! D'ailleurs, croyez-moi, bien d'autres, et des mieux posés, accepteraient à votre place! Qu'est-ce que c'est qu'une femme auprès de cinq millions !

— Et vous ne gardez rien pour vous? — dit enfin Georget, comme s'il sortait d'un rêve.

— Rien, Georget. Cela vous étonne, vous ?

— Rien! il ne garde rien ! — disait Georget avec un air d'envie qui aurait dû me donner à réfléchir. Mais, entraîné par mon idée, je reprenais derrière lui comme un écho :

— Oui, tout ce queje possède au monde, si vous voulez, je vous le donne, car j'aime Louise à en

mourir, et l'implacable loi humaine ne me permet pas de l'épouser !

— Pauvre Daniel , — dit enfin Georget , redevenu subitement maître de lui-même , — on n'a jamais vu folie pareille à la sienne!

— Folie! — m'écriai-je. — Que diriez-vous donc si, comme tant d'hommes de bon ton, je me ruinais à plaisir pour une femme du ruisseau?

Ce dernier argument paraissant à Georget sans réplique, il se laissa tomber sur un siège, et, jetant sa jambe sur son genou, il me dit d'un air résolu :

— Eh bien! j'accepte.

Il y eut alors entre nous deux un nouveau silence. Georget respirait avec effort, et moi, soulevé, hors de moi, je ne trouvais plus rien à dire, je ne savais plus ce que je faisais. Enfin, égaré, fou, vaincu, je m'élançai vers lui, les bras ouverts. Il se leva. Alors je lui jetai les bras sur les épaules, et, pendant que je le regardais éperdument, ne pouvant plus me contenir, les larmes partirent de mes yeux.

— Remettez-vous donc, mon bon ami, — di-

sait Georget d'une voix tremblante en me détachant de sa poitrine.

Je m'en allai tomber sur un siège, cachant ma face en pleurs sous mes deux mains.

Lorsque je fus parvenu à dominer mon émotion, Georget s'était assis de nouveau en face de moi et me regardait : — Gomment faire maintenant? — me dit-il.

— Je vous ai donné, — répondis-je lentement en rassemblant mes idées, — à Trouville et ici même, d'assez grandes preuves de ma loyauté pour exiger de vous une loyauté semblable. Bien des hommes n'auraient pas agi comme moi. Aimant moins que je n'aime, ou moins délicats, ils se seraient estimés assez heureux de profiter des intrigues du comte, et vous auriez été trahi et couvert de ridicule , aux yeux du monde, sans avoir, par devers vous, la moindre fiche de consolation. Ne croyez pas cependant, — si, dans le pacte qui va nous lier, vous voulez n'être pas sincère, — ne croyez pas que vous

obtiendrez le moindre avantage sur moi. Toutes les précautions possibles seront prises, contre vous, à l'avance, et le comte de Grandmont, je l'exige, sera mis au courant de nos conventions. N'espérez donc pas vous servir de moi pour épouser Louise, et me séparer d'elle à jamais en repoussant ma fortune après le mariage, car, si vous calculez ainsi, je dois vous dire que vous calculez mal : Louise n'a rien à elle, elle attend tout de sa mère, et nous exigerons que sa mère ne lui donne rien au contrat. D'ailleurs, je vous en préviens, vous allez être environné d'espions invisibles; je saurai tout ce que vous faites; ma méfiance ne vous perdra pas de vue un seul instant; et, je vous le dis franchement : dusséje vous assassiner, j'irai jusque-là plutôt que de laisser une seule minute Louise dans vos mains. Et puis, je vous le répète : Louise ne transige pas plus que moi avec l'amour, et elle se tuerait mille fois plutôt que d'être à vous. Une heure après le mariage, nous partirons pour l'Italie, tous les trois. A la frontière, je vous remettrai vos titres de propriété, préparés à l'avance. Après cela, nous nous séparerons.

— Toutes ces précautions seraient inutiles,

si je voulais vous tromper, — dit Georget, — mais je suis sincère. Maintenant, il n'y a plus qu'une seule chose qui m'arrête : Mlle de Grandmont, nécessairement, devra connaître notre pacte, et je vous avoue que, devant elle, moi qui lui ai toujours laissé voir des sentiments si.... désintéressés, je ne pourrai m'empêcher de rougir. Que pensera-t-elle de moi?

Je répondis en souriant :

— Elle pensera que vous êtes notre sauveur.

— Au fait! — dit Georget en se levant, trèscalme alors, comme s'il avait étoufïé ses scrupules, — je vous rends un bien grand service et je ne suis pas trop payé.

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