SIXIEME PARTIE
Mars 184G.
La santé de Louise me débarrassa de toute préoccupation de vengeance. Elle s'était lentement remise de sa dernière syncope , et les médecins , voulant la tenir dans un repos absolu , l'avaient envoyée au Grandmont avec sa mère. Je les y suivis. Mais la solitude ne fit qu'augmenter l'accablement de la malade. Pâle, avec son attitude résignée , le regard fixe , elle restait immobile, sans voir, parler ni entendre, pétrifiée dans ses voiles noirs , comme la statue du deuil.
Sa mère ne comprenait que trop bien sa dou-
leur. Elle ne connaissait pas le véritable motif du duel du comte, mais elle se doutait que Louise n'y était pas étrangère ; et , tout en lui prodiguant ses consolations , elle lui donnait à entendre que son refus d'épouser Cabass était plus que légitimé par la conduite du meurtrier. Louise me regardait alors , et je ne pouvais soutenir ses regards, car je sentais maintenant à quel point s'augmentaient ses peines du silence qu'elle devait garder.
Seul avec ces deux femmes, j'épiais les moindres variations de leurs idées. Je tâchais de les distraire quand je voyais leurs regrets s'assoupir. Si le comte n'était pas mort de mort violente, et par ma faute, Louise eût été consolable; mais le souvenir de cette mort sanglante la déchirait. Parfois, cependant, elle semblait ressaisir quelque faible étincelle de vie. Son front développé , un peu creusé vers les tempes , se détendait ; ses regards , devenus d'un bleu dur , s'adoucissaient; la contrainte de son attitude cédait à je ne sais quelle grâce native, et, respirant doucement , la joue d'un rose maladif et les lèvres entr' ouverte s , elle me rappelait vaguement cette Louise qu'autrefois j'avais connue.
Alors , pendant que la baronne, penchée sur sa broderie , tirait lentement son aiguille , je faisais à haute voix une lecture dont Louise seule pouvait comprendre le sens intime. Le charme du récit peu à peu la détachait d'elle-même , et le calme descendait enfin sur son esprit. J'avais grand soin d'éviter cependant, dans mes lectures, les sujets qui pouvaient avoir le moindre rapport avec notre situation ; et lorsque coulaient les larmes de Louise, ce n'était pas , du moins, sur notre commune destinée.
Il y avait un grand charme d'intimité dans ces tranquilles soirées de famille : le feu chantait dans l'dtre; la lumière de la lampe, rabattue par l'abat-jour, inondait de clarté nos têtes pensives , laissant dans une ombre vague et transparente les angles et le plafond du salon ; et les rafales de pluie battaient les vitres , pendant que le vent s'engouffrait dans la cheminée. Alors nos pensées se resserraient avec égoïsme ; nos âmes se rapprochaient comme des enfants frileux ; nous nous laissions aller à goûter une certaine paix intérieure ; le temps se dépensait sans fatigue et sans ennui.
Mais la moindre chose , indilTérente en apparence , nous rejetait brusquement à la réalité.
Un soir, à la fin du mois de décembre, Louise, distraite du souvenir par la lecture de quelques pages de Gœthe, passant la main sur son front comme un fiévreux qui s'éveille , se leva , et , machinalement , se dirigea vers le piano. Elle laissad'abord, d'une manière enfantine, courir ses doigts sur le clavier , se plaisant à multiplier les arpèges , à les broder de gammes , à les couper d'accords ; puis, comme si la mélodie devait naître naturellement de ce brillant désordre , un chant doux et triste commença , et je reconnus , en frémissant de terreur , cette plainte lamentable à laquelle Schubert donna le nom à'AdieK. , et qu'il laissa s'exhaler de son âme mélancolique comme la suprême expression de la douleur. Louise s'appliqua à forcer l'intention de l'artiste : on eût cru entendre , en l'écoutant , une voix humaine murmurant dans l'éloignement , par une claire nuit d'été , sous l'ombrage mystérieux des grands arbres , alors qu'on n'aperçoit pas le chanteur , et que sa voix semble tomber des étoiles. Tout à coup un accord bizarre vint heurter cette mélodie ravissante. Ce ne fut même pas un accord , mais le bruit strident du clavier résonnant sous des doigts crispés par le 4ésespoir. Louise s'était souvenue , hélas ! et ,
en s'affaissant sur elle-même , elle avait cherché à se retenir au piano placé devant elle. Le chant, interrompu , s'éteignit dans une sauvage discordance. Louise s'évanouit.
La baronne, effrayée, mais n'osant pas retourner à Paris sans l'avis des médecins, me prit à part le lendemain, pendant que Louise reposait encore. Je la rassurai d'autant plus que j'étais peu rassuré moi-même. Il n'y a que peu de chose à faire pour combattre une maladie qui obéit à des influences toutes morales. Pendant que, pour distraire les inquiétudes de cette mère confiante, je discourais longuement sur la jeunesse de Louise et sur les ressources du temps, elle me serra les mains avec reconnaissance comme si je devais être le sauveur de sa fille. Enfin, ne sachant quelles expressions trouver pour me témoigner sa gratitude, elle me dit :
— Vous avez pourtant bien assez de vos peines!
31ais je ne voulus pas la laisser plus longtemps dans son erreur.
— Croyez bien que je hais cette femme qui m'a trahi. Son nom seul prononcé devant moi me révolte. Si vous m'aimez, ne me parlez plus jamais d'elle. C'est une créature qui a brisé ma vie.
La baronne, à ces mots, me regarda avec stupeur. Nous étions en ce moment, au fond du parc, sous une futaie de sapins, et le tombeau de famille dans lequel reposait le comte auprès de son frère, s'élevait, avec ses blancs pilastres et sa porte de bronze, tout près de nous.
— Mon beau-frère, — répondit-elle à voix basse, — me parlait cependant chaque jour de cet amour survivant à la séparation comme d'une chose toute naturelle. 11 y croyait et j'y croyais. — La baronne, après cela, croisant son manteau de velours sur sa poitrine, marcha longtemps dans les feuilles mortes k mes côtés, sans rien dire. Alors, je compris mon imprudence. Ma tristesse n'était plus compréhensible; Ma conduite ne s'expliquait plus.
Nous revînmes à Paris vers le commencement de janvier. Louise ne pouvait se passer plus longtemps des médecins. Sa peau fine était devenue d'un blanc transparent; ses yeux, agrandis et cernés, illuminaient son visage; sa bouche plus grande se contractait tristement lorsqu'elle essayait de sourire, et ses mains effilées tremblaient souvent, agitées par des mouvements fébriles. Elle semblait changer de forme jour par jour, et s'idéaliser, comme si son âme, peu à peu, eût dévoré son corps. Un bruit inattendu, un éclat de voix la faisait frémir, sans qu'elle ressentît de frayeur et malgré elle. Son regard, autrefois calme et doux, avait pris quelque chose d'inquiet et de craintif. On eût dit que le sentiment d'un mallieur inconnu la menaçait, comme l'instinct avertit l'oiseau paisible du
passage de l'épervier qu'il ne peut voir planer dans les airs. Elle avait enfin la conscience du choc qu'elle reçut devant le cadavre de son oncle ; elle se sentait atteinte dans sa vie même , et cependant, elle se résignait doucement, parce que, dans l'avenir qu'elle redoutait, elle entrevoyait encore une espérance.
Lorsque la première syncope la frappa, elle était debout. Se raidissant alors contre l'émotion, elle trembla de tous ses membres, puis elle tomba comme un jeune chêne sous un seul coup de cognée. En revenant à elle, elle éprouva un engourdissement étrange : il lui semblait que le sang se décidait avec peine à reparcourir les veines de son corps brisé. Le souvenir de cette suspension dans son existence ne la quitta plus, et, depuis lors, elle appuyait constamment ses deux mains croisées sur son cœur, car c'était là qu'elle souffrait dès qu'une crainte, un espoir, la pensée même de son amour montaient jusqu'à son esprit. L'habitude rendit bientôt son toucher plus délicat, et elle apprit à étudier toute seule, avec ses doigts amaigris, les moindres mouvements de l'organe blessé. Tantôt elle le sentait bondir comme s'il eût voulu rompre
son enveloppe; alors, pleine d'épouvante, elle n'osait bouger, parler, ni même respirer. Tantôt, plus calme, mais s'examinant encore avec méfiance, comme on regarde un ennemi endormi, elle sentait grossir sous ses mains des battements superficiels. Alors, en pâlissant et fermant les yeux, elle retirait de son sein ses mains frémissantes et les allongeait sur ses genoux.
Tout travail intellectuel lui devint enfin pénible. Elle, dont toute la vie avait été dans la pensée, elle pleurait maintenant de ne plus oser s'abandonner à ses rêves ; elle craignait de devenir folle, et ne cherchait même plus à lier ses idées.
Son sommeil s'en alla. A peine, dans les derniers temps, — me dit la baronne, — pouvait-elle dormir assise et le dos appuyé contre ses oreillers, dans son lit. Elle espérait envelopper son cœur dans le repos de son corps, mais des réveils précipités comme ceux qui suivent le cauchemar, la faisaient tressaillir; elle ouvrait alors ses grands yeux, respirait avec effort; puis, laissant retomber sa tête sur son épaule, elle
fermait lentement ses paupières, avec crainte, jusqu'à ce qu'une secousse nouvelle vînt l'éveiller. Par les jours les plus doux et les plus clairs du mois de décembre, même en s'appuyant sur mon bras et sur celui de sa mère, elle ne pouvait longtemps marcher. La plus faible ondulation de terrain lui causait une fatigue excessive. Essoufflée, elle s'arrêtait, et, debout au soleil, entre nous, dans ses longs voiles noirs, les épaules avancées, elle nous regardait tour à tour avec une expression de souffrance et de tendresse. Alors nous l'encouragions, comme un enfant, de la voix et du regard, et, passant son pied aminci sous le bord de sa robe de crêpe, elle essayait de faire un pas. Mais le plus souvent, baissant les yeux comme avec honte, elle restait là, immobile, et murmurait tout bas d'un air chagrin :
— Je ne peux plus !
Le traitement qu'on lui prescrivit de nouveau, à Paris, était bien simple, et pouvait se réduire presque à ceci : suppressmi de toute émotion. Et chaque matin, vers dix heures, devant la baronne et moi qui pâlissions d'inquiétude et d'espérance, appliquant une sorte de cornet de bois mince au côté gauche de sa poitrine, les médecins écoutaient longuement, l'un après l'autre, les bruits de l'organe attaqué. Un jour, je demandai la faveur d'écouter aussi. J'entendis comme des coups de marteau inégaux, frappant, avec un son dur et caverneux, quelque chose de résistant. Puis, comme un sentiment de râpe, un effort du sang chassé violemment entre des parois contractées. Ma joue, appuyée au sein de la malade, était à chaque secousse, soulevée; et, de la tête aux genoux, tout ce beau corps amaigri s'ébranlait
SOUS les pulsations rigides, comme les planchers d'une usine, quand la machine à vapeur lance ses volants de fonte dans un tourbillon de mouvements. Tout tremblait! Ce fut alors que j'eus, pour la première fois, la conscience du danger. Le soir même, j'allai chez les médecins et les suppliai de ne me rien taire. Ils me répondirent que la dilatation du cœur était une maladie aussi grave que rare, et qu'elle pouvait avoir une suite funeste; mais la malade étant jeune et bien constituée, il ne fallait pas perdre courage.
Ce n'était pas cela que je voulais connaître. Louise ayant été frappée par une cause morale, j'espérais, en me rendant compte des effets physiques produits par cette cause, pouvoir émettre un avis sur la nature du traitement. J'essayai donc d'apprendre seul ce que les médecins n'avaient pas voulu me dire. Et me voilà passant des nuits, avec des efforts prodigieux d'intelhgence, à compulser, en pleurant, les livres de MuJkr et de BurdachlUQ.\s les premiers éléments me manquaient pour comprendre la démonstration. Et puis, quand même j'aurais pu la comprendre, à quoi cela m'eût-il servi ? Ces grands
esprits dont je dévorais les livres, avaient passé leur vie à étudier la structure d'un organe sans pouvoir même parvenir à déterminer la cause de son bruit. Et moi, j'espérais tout savoir en quelques jours! J'abandonnai mes lectures. Elles m'eussent rendu fou.
Mais que faire pour sauver Louise ! En la voyant si jeune encore, si résignée, cependant ! si aimée et si aimante, j'affirmais qu'elle devait guérir. Au profond accablement qui paralysa toutes mes facultés dans les premiers jours, succédait maintenant un besoin d'action impérieux. Mon amour se sentait si puissant, qu'il marchait au-devant de la mort avec la certitude de la vaincre, et je ne demandai plus de conseils qu'à ma seule volonté.
Envisageant d'abord dans la maladie de Louise, — avec un âpre plaisir, — une occasion de dévouement plus intense, je voulus étouffer ie mal physique sous la volupté morale, et ne mesurant plus mes paroles les plus affectueuses et les plus habiles, je laissai déborder à grands flots mon amour, épiant d'un air sagace l'effet d'un mot bien placé, d'un sourire, d'une inflexion de voix , d'un geste, sur le pâle visage
qui me regardait. Louise, avec l'instinct secret des malades, s'inquiétant beaucoup d'elle-même, avait jusqu'alors cherché à supprimer sa pensée pour sauver son corps. Elle m'écouta donc, pendant quelques jours, avec une sorte de froideur qui me surprit et m'excita. Enfin, s' abandonnant à la douceur d'entendre ce qui lui causait du plaisir, peu à peu elle se monta au ton de mes paroles, les accueillit, les comprit et me répondit des paroles semblables. L'amour soudain, comme autrefois, chanta sur nos lèvres son hymne le plus passionné. Mais ce fut alors que nous reconnûmes le danger des causeries expansives ! A mesure qu'elle s'échauffait à parler, Louise, d'abord, semblait renaître : de petites lueurs rosées teignaient de carmin ses joues de marbre, comme si chez elle, maintenant, l'émotion eût dû ressembler à la fièvre, et je voyais les pupilles de ses grands yeux se dilater et noircir, et rougir ses lèvres blanches, en même temps que sa poitrine se soulevait plus haut pour respirer. Mais comme si, tout à coup, elle eût senti venir la terrible syncope, Louise, balbutiant quelques derniers mots à travers les secousses d'une toux sèche, se taisait brusquement. Sesyeux alors remontaient sous ses paupières, elle
s'adossait à son siège, restait là, quelque temps, à lutter pour dominer le flux de sang qui l'étouffait; et, tandis qu'à ses genoux, aussi pâle qu'elle, les bras tendus, je la suppliais de me rassurer, elle se calmait lentement, se redressait toute seule, et, comprenant enfin qu'il lui fallait supprimer son amour pour régulariser les mouvements de son cœur, elle me faisait signe de me lever et parlait de choses indifférentes, sans paraître s'apercevoir de mon air stupéfait.
N'était-ce pas une chose horrible ? Un supplice plus grand après tant d'autres? Je fus donc obligé, à mon tour, de feindre une indifférence que tout en moi démentait. Si je montrais de l'amour à Louise, je lui faisais mal'; et si je restais devant elle, immobile, exprimant ma douleur par mon silence, je lui faisais mal encore. Il me fallut alors lui créer une existence morte, l'aborder d'un air banal , retenir mes paroles , éteindre mes regards, pétrifier ma pose, avec un art d'autant plus stir que je me savais épié. Je ne trouvai d'autre moyen de supporter une contrainte aussi atroce qu'en faisant un nouvel appel à ma volonté. Et chaque jour, pendant que j'étais là, devant Louise, à regarder bleuir le
blanc de ses yeux et s'agrandir leur cercle sombre, une sorte de délire intérieur bouillonnait dans mon cerveau. Des é'/ocations muettes s'agitaient sur mes lèvres : — je veux qu'elle guérisse! — criait en moi une voix profonde; et je lui versais dans les yeux toutes les flammes qui me brûlaient la pensée. Mais l'enfant, toute aux préoccupations de sa soufïrance, ne se doutait même pas de ce que je voulais ! Elle soulevait sur le dossier de son fauteuil sa tête languissante dans ses cheveux débouclés, regardait sa mère et moi, soupirait, et, en souriant un peu, se rendormait sans mot dire.
Parfois, vers minuit, en quittant ces deux malheureuses femmes, je me trouvais comme soulagé, car je pouvais enfin, sur le seuil de leur porte, arracher le masque de plomb qui m'étouffait. Alors, au lieu de rentrer chez moi, je me laissais conduire par mes pas au hasard, et je m'égarais danè le dédale des rues de la capitale endormie. Une étrange satisfaction me gonflait le cœur d'un plaisir farouche en songeant à toutes les larmes que des yeux sans sommeil versent sous ses toits obscurs. En ne me sentant plus seul à souffrir, je portais mieux la fatigue de mes maux. Tout ce qu'il y a de tristesses, d'ennuis, de fatigues, de passions actives et vénéneuses, de crimes rêvés ou perpétrés dans ces entassements de maisons noires coupées de rues silencieuses ; tout ce que ces antres enferment d'angoisses, d'immondes dé-
sirs et de stupides ambitions, s'exhalait comme une buée des sombres murailles, et, m'enveloppant d'un brouillard infect, me soûlait de désespoir et m'abrutissait. Je comprenais alors l'attraction horrible que le fleuve exerce sur les passants attardés; et les suicides non- prémédités qu'il charrie dans ses flots de boue avaient tant de logique , que parfois je me demandais si je ne me laisserais pas toucher par leur exemple.
Mais les objets extérieurs, pendant le cours de mes lugubres promenades, me renvoyaient des pensées de plus d'une sorte. Parfois, au dégoût de la vie, succédait en moi la colère. Lorsque sur le pavé, dont la fange reflète en les exagérant les lueurs du gaz, j'entendais un carrosse retentissant précipiter sa course, et que, fouetté de pluie, avec ses feux ardents, bondissant sur ses essieux', il roulait devant moi comme un rapide météore, je me prenais à menacer du poing les gracieuses têtes de femmes que j'apercevais, encapuchonnées, sous ses vitres. — Celles-là, — disais-je, — ont des cœurs pour leurs fêtes et des fêtes pour les amours! — Il n'y avait que le malheureux, hôte furtif
des nuits d'hiver, traînant dése'spérément ses haillons le long des murs salis, couvant dans son ventre vide les agacements de la faim et dans son cerveau halluciné les rêves du meurtre, qui me consolât; et souvent, alors que je le voyais hésiter devant ma force , — la peur paralysant son bras, — c'est moi qui marchais à lui pour lui tendre ma bourse et surprendre sur sa face de damné quelque rayonnement de sourire ; satisfaction que je me donnais pour conserver l'idée du bien.
Conçoit-on tout cela? Peut-on comprendre ce qui se remue de fantasque et d'horrible sous le crâne à demi fêlé des désespérés? Il arrive un moment où, las de réagir, ils se plaisent dans leurs tortures. Ils les savourent. Elles ne leur suffisent plus. Ils les augmentent, ils les excitent, puisant un courage sans nom dans la lutte effarée qu'ils soutiennent contre le Sort. Cela les grandit, de souffrir! Ainsi, le blessé, fatigué de se tordre, appelle la mort à grands cris, repousse en sanglotant ceux qui le veillent, et déchire sa plaie toute vive à deux mains.
Eh bien ! il y a pourtant quelque soulagement
dans cette rage de l'âme ! L'idée des horreurs de la vie me fit du bien. Là où l'homme se désolait et se débattait, j'allais et me repaissais curieusement de ses maux. Rien ne me révoltait. Delà Morgue aux prisons, des salles d'hospice aux cimetières, des cabanons de fous aux échafauds, je pourchassais la douleur avec la sagacité d'un limier. L'amputation la plus cruelle, l'accès de folie le plus furieux, l'hébétement de la solitude, la stupéfiante angoisse du couperet, tout cela m'attirait, et je ne regrettais rien au monde que de ne pouvoir fouiller plus profondément dans le vif des plaies humaines. Croirait-on qu'un jour, errant comme Hamlet, dans un charnier, je regardai la Mort en face? Mais je ne lui dis pas, comme Hamlet : Dormir, et, à la faveur de ce sommeil, pouvoir dire que nous avons mis fin à ces mille tourments, héritage naturel de la chair et du sang. » — Et si ce n'était pas dormir ! Si le cadavre avait la conscience de son état ! S'il sentait la pierre du tombeau l'écraser? Dieu! si ce front décharné, ces yeux sans regards, cette bouche grimaçante vivaient encore? Et si la pensée immortelle , figée dans le crâne vide, assistait éternellement à la douloureuse décomposition du corps?...
Mais si, détournant ma pensée de cet étrange soupçon, je la reportais sur moi-même, je ressentais des angoisses d'une autre nature. Je me surpris une fois à haleter d'un rire convulsif en me rappelant les derniers conseils du comte ".—Tromper le monde! succomber avec Louise! savoir se cacher en succombant ! — Il s'agit bien de cela, maintenant, pauvre homme! Tromperie monde! En vérité, je me soucie du monde comme, — lorsque je pourrirai sous la terre, — le monde se souciera de moi !
Cependant, le repos, les soins, l'amour, aidés peut-être par cette force cachée qui réside dans la jeunesse, ou, mieux encore, par l'un de ces accidents périodiques de l'organisme féminin qui permettent parfois aux maladies de guérir ou de s'assoupir pour longtemps, finirent par rappeler Louise à la vie. Un jour, où je l'attendais dans le boudoir de sa mère, je la vis ouvrir lentement la porte et s'arrêter sur le seuil, en souriant. J'allai au-devant d'elle, je lui pris la main, je la regardai au visage, délicieusement stupéfait de son air calme. Elle n'était presque plus pâle. Sa bouche rose découvrait ses dents brillantes, ses yeux luisaient sous son front comme de claires étoiles, et son sein se soulevait régulièrement comme si le mal eût été étouffé en lui. Je la fis asseoir sur le divan, et m'assis
auprès d'elle, trop ému pour pouvoir parler. Enfin, pendant queje la regardais, les larmes coulèrent de mes yeux. Elle comprit alors ce qui s'accomplissait en moi, et, répondant à ma pensée :
— Oui, je me sens revivre, — dit-elle, — et c'est à vous, Daniel, que je le dois. Je veux que vous le sachiez, que vous vous le disiez. Je vivrai pour vous, pour vous aimer, pour être heureuse par vous, pour vous rendre heureux. Est-ce que cela ne vous semble pas bon? — murmura-t-elle en rougissant à mon oreille. Puis, se déterminant enfin, elle saisit ma tête à deux mains, plongea ses regards dans mes yeux, m'étreignit avec force sur sa poitrine, et se mit à pleurer doucement en appuyant sa bouche sur mes cheveux.
Ah! pourquoi Dieu, se prenant de pitié pour nous, ne nous foudroya-t-il pas dans cette attitude! Mais Louise jugea sans doute qu'elle avait assez fait pour me payer de mes soins. Elle dégagea ses bras de mon cou et se cacha le visage: — Pourquoi pleures-tu? — lui dis-je. — Parce que je me sens heureuse, — répondit-elle, — et que je ne l'espérais plus.
Lorsque sa mère entra dans le boudoir, nous
étions toujours assis côte à côte et causions plus tranquillement. Elle s'assit devant nous, sur un fauteuil. Elle avait l'air préoccupé. Cependant elle ne nous dit rien. En me voyant empressé auprès de Louise, m'oubliant à la regarder, il me sembla qu'elle avait, pour la première fois, un confus pressentiment de notre affection. Son air réfléchi paraissait dire que nous étions, en effet, bien faits l'un pour l'autre, et qu'il lui eût été doux de nous unir, si d'insurmontables obstacles ne nous avaient séparés. En devinant le travail qui tenait son esprit en éveil, je ne surpris dans ses yeux aucune colère. Il n'y avait qu'une douleur secrète et delà pitié. Cecœur,sans doute, comprenait nos cœurs , et, sans se demander à quel point nous avions pu les unir, il souffrait tout bas, avec nous, de cette chaste union faite en dehors de sa volonté ?
Pour moi, je pensais à toutes les douceurs d'une union plus complète et plus légale, et je me disais que bien heureux seraient des époux placés sous la protection d'une telle mère.
Mais la baronne ayant pour un moment quitté le boudoir, Louise, se sentant un peu fatiguée, se
leva pour aller reposer dans sa chambre. Je me levai avec elle, et l'accompagnant lentement, le bras autour de sataile, j'ouvris la porte et la fis passer. Elle s'arrêta sur le seuil, et se tourna à demi. Elle souriait encore, plus belle que je ne l'avais jamais vue, avec quelque chose de plus résigné et de plus touchant qui brillait sur son visage entouré de crêpe. — Adieu, — dit-elle. La serrant de plus près sur mon cœur, pendant qu'elle renversait sa tête sur son épaule, je fermai ses yeux d'un long baiser.
Gomme Louise se dégageait de mes bras et traversait le grand salon qui conduit à sa chambre, j'entendis derrière moi une exclamation contenue. Je me retournai aussitôt et me trouvai face à face avec la baronne. Elle était toute droite, immobile sur le seuil de l'autre porte, et me regardait de tous ses yeux.
vu
— J'avais tant de confiance en vous! — me dit doucement la baronne en serrant ses mains l'une contre l'autre avec douleur. — Mais je ne la laissai pas achever. Sans avoir la conscience de ce que je devais faire, je tombai sur un fauteuil en me cachant la face et disant :
— Par pitié, ne me condamnez pas sans m'entendre !
La baronne vint à moi. J'étais assis auprès de la fenêtre. Elle releva mon front de la main, elle attira mon visage devant le sien, et, avec des regards anxieux, pleins de reproches, elle évoqua silencieusement ma pensée.
Mon âme ouverte se laissait pénétrer et je ne disais mot.
Enfin, elle me devina sans doule, car une émo-
tion pénible lui fit détourner la tête. Ses traits vénérables se contractèrent sous les larmes cruelles qui coulaient de ses yeux. Cela me fit mal à voir. Mes lèvres s'ouvrirent; j'attestai le ciel ; mais alors, avec un sentiment d'admirable respect pour elle-même, la mère appuya sa main ridée sur ma bouche : — Ne parlez pas, — me dit-elle, —je ne dois rien entendre. Il me suffit que vous ayez respecté....
— A votre tour, ne parlez pas! — interrompisje. — Ne profanez pas, même par une parole de confiance, l'enfant que nous adorons tous les deux ! — Et ne pouvant plus contenir mon émotion, je m'inclinai en pleurant sur les mains de cette vieille femme qui pleurait avec moi, et, debout devant moi, dans sa robe de deuil, tremblait sur ses pieds de tous ses membres, le cœur attristé par un monde de choses secrètes.
Lorsqu'elle se fut un peu calmée et que, assise à mon côté, laissant ses deux mains dans les miennes, elle sembla chercher des paroles, j'allai au-devant de sa pensée : — Chère mère, je me soumettrai à votre décision, — lui dis-je à voix basse.
Mais elle ne répondait pas. Alors j'eus le soup-
çon qu'elle aurait voulu trouver une excuse pour me justifier. — Je suis bien coupable, — murmurai-je, — de m'être laissé aller à la douceur d'aimer la créature la plus chaste et la plus innocente!... Si vous saviez comme j'avais besoin d'aimer! La loi est bien cruelle ! — ajoutai-je après un moment de silence. — Une union aussi détestable que la mienne!... Elle m'enchaînera dans la solitude toute ma vie !
— Ma pauvre fille ! — dit enfin la baronne avec une expression désespérée.
. Mais je ne voulus pas laisser parler plus longtemps ce remords vivant, dont chaque mot était une accusation terrible : — Je ne sais plus quel nom donner à mon affection, — fis-je en levant les épaules avec une sorte de lassitude. — Ce n'est pas de l'amitié, et je n'ose plus dire que ce soit de l'amour. C'est quelque chose de profond et de pénétrant, comparable peut-être au sentiment maternel, avec un désir de dévouement et de protection extraordinaire. Ma vie elle-même est transportée dans une autre personne....
— Comment ferez-vous alors, — dit la baronne, — pour....
— Pour.... quoi?— fis-je en frissonnant et baissant les yeux.
La baronne me regarda avec stupeur. — Vous savez bien, — dit-elle doucement, — qu'une jeune fille doit se marier. — Ici je ne pus retenir un geste de douleur. — Mon plus grand chagrin, — reprit-elle, — sera toujours de ne pouvoir vous donner Louise. Vous avez sauvé sa vie, la mienne, et je vous aime, d'ailleurs, — ajouta-t-elle en pleurant , — comme un fils.
— Je vous comprends, — répondis-je avec respect; — mais, au moment de me séparer de Louise, n'oubliez pas qu'une seule émotion peut nous l'enlever. Si vous pouvez prendre sur vous de lui annoncer mon départ, au moins ne m'accusez pas de sa mort. Peut-être la vue seule de celui qu'elle aime contribue-t-elle à sa guérison, mieux que tous les spécifiques de la science. Voyez. Elle semble renaître maintenant. Que n'attendez-vous encore? Je ne parle pas pour moi, mais si vous êtes résolue à me déchirer le cœur, il sera toujours temps quand Louise sera un peu plus forte....
La baronne joignit les mains en les allongeant sur ses genoux et baissa la tête. Elle comprit enfin que, ni elle ni moi, n'étions plus libres de nos actions.
— Pardonnez-moi, — ajoutai-je, en donnant à ma voix les séductions du regret, — la cruauté de mes paroles.
Elle prit ma main de côté, sans mot dire, et la serra. Les plis vagues de son front se rassemblaient entre ses sourcils dans une contraction pénible. Ses traits nobles et beaux, flétris par l'âge, à demi cachés sous les rouleaux de ses cheveux blancs, étaient comme embrouillés par la douleur. Sa poitrine amaigrie se soulevait, et les larmes coulaient de ses yeux sur sa bouche agitée de mouvements convulsifs.
— Ma vieillesse est bien malheureuse ! — ditelle enfin d'une voix saccadée. — Tout m'accable maintenant! Pourvu que Louise guérisse!...
Je me mis à ses pieds.
— Que voulez-vous que je fasse ï — lui dis-je
doucement. — Cela me cause un mal sans nom de vous voir pleurer.
— Pauvre Daniel ! Pleurons ensemble ! — Et posant ses deux mains sur mes épaules, elle m'embrassa au front en sanglotant.
Le lendemain je devais dîner chez la baronne. Heureux de n'avoir plus besoin de mentir, rassuré sur la santé de Louise, le cœur léger, je franchissais le seuil de l'hôtel de Grandmont, lorsque derrière les glaces d'une large voiture armoriée qui sortait de la cour, au pas, je reconnus Mme de Torreins ! La présence de cette tigresse dans cette maison m'épouvanta. Je compris qu'elle y avait laissé quelque chose d'atroce après elle. Je la vis passer, arrêtant sur moi son méchant sourire, et, lorsque se fut éloignée sa voiture, je demeurai longtemps sur le seuil à la regarder de loin rouler dans la rue au grand trot de ses chevaux.
Enfin, avec la certitude que j'allais apprendre d'horribles nouvelles, je me tramai sur l'escalier comme je pus ; je sonnai; j'entrai sans rien dire,
et, machinalement, je me dirigeai vers le salon. Renversée sur un canapé, la baronne était évanouie, et ses femmes, agitées et tremblantes, à genoux auprès d'elle, s'efforçaient de la rappeler à la vie.
Je soulevai l'une d'elles par le bras :
— Où est mademoiselle? — lui demandai-je rapidement à voix basse.
— Elle dort dans sa chambre.
— Allez donc! — dis-je en la poussant vers la porte, — et quand vous devriez l'enfermer, faites qu'elle ne voie pas cela!
Comment aurais-je pu deviner ce qui venait de se passer entre Mme de Torreins et la baronne de Grandmont ? Toutes deux elles étaient mères, mais l'une, inoffensive, ne savait pas mieux se défendre qu'un enfant, et l'autre possédait à fond l'art d'épouvanter ses adversaires, en les attaquant avec rage, sans leur laisser le temps de la réflexion.
Voit-on ce duel inégal? Entend-on ce dialogue? — Madame, — disait d'un ton hautain ma belle -mère, — je suis choquée de voir que vous, veuve d'une officier général, vous ne compreniez pas le peu de convenance de cela. La présence de mon gendre dans votre maison fait venir à la pensée des suppositions étranges.
— Madame.... — balbutiait la baronne toute pâle.
— Quand on a une fille à marier, on la garde, — reprenait l'autre avec sa parole sifflante, — et l'on ne permet pas qu'un homme de trente ans vive avec elle sur le pied de l'intimité.
— Madame.... — disait encore la baronne.
— J'ai tardé sans doute, — continuait Mme de Torreins, — à vous donner cet avertissement. Mais j'espérais toujours que vous n'auriez pas besoin de mon aide pour ouvrir les yeux. A moins que vous ne préfériez les fermer par complaisance.
— Mais madame....
— Oh ! il ne peut y avoir de malentendu entre nous. Je parle au nom de ma fille, et les dissentiments qui ont existé entre elle et son mari ne lui enlèvent pas le droit d'examiner sa conduite. D'ailleurs, mon gendre, vous devez le savoir, s'est montré avec elle assez sévère pour que nous soyons sévères, maintenant qu'il nous en fournit l'occasion. Et vous avez beau prêter les mains à son intrigue....
— Misérable! — s'écria la baronne en se levant.
Mais Mme de Torreins s'était levée en même
temps, et arrêtant son œil d'épervier sur la colombe éperdue qui se débattait devant elle :
— Si cela ne cesse pas, le monde apprendra qu'un amour indigne empêche seul mon gendre de reprendre sa femme chez lui.
— Sortez ! sortez ! sortez ! — criait la baronne en se pendant au cordon de la sonnette. Mais ses gens ne venaient pas assez vite et l'autre continuait :
— Je parlerai devant témoins si vous m'y obligez, mais je parlerai ! — et elle élevait la voix plus haut encore, quand, au moment où le valet de pied ouvrait la porte, la baronne renversant les sièges en piétinant dans sa robe pour marcher sur la femme qu'elle voulait chasser, tomba sur les genoux en l'appelant encore misérable, et roula enfin, défaillante, sur le tapis.
A peine eus-je mis le pied dans le salon qu'on emporta la baronne. Resté seul, ignorant tout encore et n'osant interroger les domestiques, je pâlissais de fureur, ne sachant plus que faire pour parer les nouveaux coups que j'attendais. Le croirait-on? J'examinais déjà sérieusement la question de me séparer de Louise, lorsque la pensée de céder aux menaces de mes ennemis me fit réagir. — Jamais cela ne sera! et quand je devrais violenter tous les sentiments de l'âme humaine, je ne lâcherai pas la proie que je tiens enfin dans ma main !
Ainsi, j'étais bouleversé par le choc des sensations les plus contraires, lorsqu'un sanglot qui partit de la chambre voisine me cloua en place. Par la porte entr'ouverte, une voix m'appela, et.
tremblant comme un malfaiteur, je me traînai vers la mère.
Je m'attendais à des larmes, mais il y avait quelque chose d'effrayant dans ce que je vis. Jamais je ne me serais douté d'une transfiguration pareille. L'ange de la résignation et de la douceur était devenu le spectre du châtiment. Les narines gonflées, les joues blêmes, l'œil rougi, les mains frémissantes , debout et frappant du pied , la baronne m'apparut comme une vision de vengeance , et je compris alors ce qu'il y avait de fierté virile au fond de ce cœur maternel.
Je lui saisis les mains , mais elle les secoua d'un air désespéré, et, se tenant à distance, avec des gestes brusques et des paroles amères, elle m'apprit tout. — Voilà ! — m'écriai-je alors , — voilà ce que Louise a causé par sa faiblesse, en me défendant de punir le meurtrier de son oncle! — Mais la baronne ne me comprenait point. Pendant que je la mettais au courant des intrigues de Mme de Torreins et de Cabâss, elle se tordait les bras, et, les yeux levés au ciel, étincelants de muets reproches, elle retenait à peine l'imprécation qui voulait jaiUir de ses lèvres. Enfin, comme si elle fût soudain sortie d'un rêve,
elle promena longtemps ses regards dans sa chambre, tout autour d'elle, et, rencontrant le portrait de son mari placé au beau milieu d'un panneau, elle se dirigea gravement vers lui. Audessous de la toile pendait une épée. Elle la saisit, et, revenant vers moi qui la regardais faire en silence, elle serra ma main avec force, et, transportée par un sentiment d'indignation implacable, elle me dit: — Daniel, mon enfant, autant Louise vous a supplié d'épargner cet hom • me, autant moi, qui suis sa mère et me regarde comme la vôtre, je vous demande de le punir. Avec ce fer que ne toucha jamais que la vaillante main de mon mari, vengez ma fille abominablement outragée. C'est moi qui vous en prie, qui vous l'ordonne! Va! — ajouta-t-elle avec exaltation, en me serrant convulsivement sur son cœur, — tu es bien heureux d'être un homme! Va, et tue!
Mon âme alors se dressa jusqu'au ciel. J'embrassai la mère de Louise. — Merci pour cela, — lui dis-je, — merci pour votre fureur !
Et, saisissant l'épée, je la tirai lentement du fourreau et regardai longtemps sa lame brillante.
Toute nue, devant moi, je la portais. — Épée du soldat, — m'écriai-je, — que tu es belle ! — Serastu forte? ô épée ! Quand la justice humaine se tait, impuissante , c'est toi qui parles , c'est toi qui châties, c'est toi qui venges ! Tu es cruelle et obéissante ! Bénie sois-tu !
Décidé à frapper d'un seul coup tous mes ennemis, j'écrivis immédiatement à Mme de Torreins pour lui demander un rendez-vous. Elle me répondit qu'elle me recevrait le lendemain, à deux heures. Alors, je me rendis chez Cabâss ; il était sorti, et je retournai vainement chez lui trois fois dans la soirée du même jour. Le lendemain, dès le matin, j'y allai encore. Son domestique me demanda mon nom pour m'annoncer, mais, quand il l'eut entendu, il me barra soudain le passage en me disant :
— Monsieur ne reçoit pas.
Aussitôt je courus chez cet ancien compagnon d'armes de mon père, qui m'avait servi de témoin avec Georget le jour de mon premier duel.
Il m'écouta en silence, me regardant dans les yeux quand je m'échauffais à parler; puis, lorsque j'eus fini, il me serra fortement la main : — Je vous plains de tout mon cœur, — me dit-il, — mais vous avez eu tort de ne pas crosser à coups de pieds cet ignoble Genevois le lendemain de la mort du comte de Grandraont. On n'attend pas trois mois pour corriger de pareilles vermines. On n'obéit pas, surtout quand il s'agit de l'honneur, aux ordres des jeunes filles, même quand elles sont mourantes et qu'on les aime. Enfin, je vais aller trouver votre homme et je vous écrirai ce soir. Ne sortez pas de chez vous.
Deux heures sonnaient comme j'entrais chez Mme de Torreins. J'avais préparé, depuis la veille, tout ce que je voulais lui dire, et je levai le front quand le valet de pied, ouvrant à deux battants la porte du salon, m'annonça : mais je demeurai stupéfait sur le seuil; car, à ma place, nul plus que moi n'aurait pu prévoir ce que venait de me préparer mon ennemie.
Mme de Torreins, en robe de soie noire agrafée jusqu'au cou, était assise dans un grand fauteuil, auprès du feu, et posait ses deux pieds sur un large coussin de velours. En face d'elle, à l'autre bout de la cheminée, ma femme, appuyée sur le coude, allongeait paresseusement ses deux jambes sur une chauffeuse. Auprès d'elle , sur
une chaise basse , Cabàss était assis , et maître Bagieux, le notaire, cravaté de blanc, en habit noir, le dos renversé sur un canapé, causait à demi-voix avec Georget, qui respirait bruyamment comme s'il eût été gêné.
Aussitôt qu'elle me vit, immobile et debout devant la porte refermée , Mme de Torreins , avançant le buste sans se lever, appuya ses deux poings sur les bras de son fauteuil pour me regarder de loin plus à son aise ; puis , tandis que je restais là , si ému que je ne pouvais ni respirer ni parler : — Vous aimez qu'un pubhc assiste à nos discussions de famille, — me ditelle. — Que pensez-vous de celui-ci ?
En entendant ces paroles, prononcées par ma belle-mère, enragée de haine, devant ma femme infidèle, devant le meurtrier du comte, devant Georget , mon rival , — avec un homme public pour témoin , — tous ayant intérêt à m' abaisser et à me perdre , je compris que les rôles étaient changés. Je venais là pour punir, et c'était moi qu'on châtiait. Pendant qu'ils m'examinaient tous en silence , avec une satisfaction railleuse , je me déterminai soudain , et , traversant le salon à pas lents, je posai mon chapeau sur une table;
puis , m'adossant à la cheminée pleine de feu , les bras croisés , je restai là , au milieu d'eux, sans rien dire, les regards arrêtés au plafond , droit devant moi.
Isabelle , toute roide dans sa robe de taffetas gris , ouverte aux bras et au corsage , muette , sans lever un doigt , me surveillait en dessous par l'angle de ses paupières ; mais la joie du triomphe gonflait ses narines et faisait haleter son sein. Sa mère , la face pourpre et les yeux étincelants , tournait vers moi son visage d'aigle, et les muscles de son cou trop court se tendaient à se rompre. Ses mains , chargées de bagues , étaient toujours ployées sur les deux bras de son fauteuil ; et sa robe , s'étalant par terre, venait effleurer ma botte. Tous les autres, quand ils me virent de si près , baissèrent les yeux.
Cependant, à travers le silence absolu qui planait sur nous, j'entendais derrière moi le feu pétiller dans les cendres , et le bruit sec du balancier de la pendule allant et venant avec régularité. Tout à coup , profitant de ma stupeur, comme des chiens hurlant après la proie qu'ils vont déchirer toute vive , ils s'écrièrent ensemble :
— Voyez ce beau monsieur ! — disait Mme de Torreins avec un geste de dédain, en hochant la tête , — il s'est mêlé d'insulter sa femme en public ; il m'a fait, à moi, la leçon comme un docteur , et le voilà maintenant qui choisit une jeune fille bien née pour en faire sa concubine. Pense-t-il que nous n'en dirons rien ?
— Le respect des contrats ne permet pas....
— disait le notaire d'un ton de voix pâteux , plein de reproches. Mais Georget lui coupa la parole.
— C'est une monstruosité, — criait-il en levant les épaules. — Quand on est honnête homme , on ne fait pas manquer des mariages honorables !...
— Et quand on veut se débarrasser des gens ,
— reprenait Cabâss d'un ton rogue, — on ne les attire pas dans un guet-apens, la nuit, pour les étrangler ; on les combat face à face , devant témoins.
Mais Mme de Torreins n'avait pas tout dit.
— Un homme si scrupuleux ! — faisait-elle avec mépris, en tordant ses lèvres, — qui singe le misanthrope , veut redresser les travers du monde, et regarde les gens du haut en bas !
— Il n'y a pas de motif suffisant, — disait rapidement maître Bagieux , — et la loi est précise sur ce point.
— On ne compromet pas une jeune fille , — criait Georget. — Et Cabâss ajoutait : — Quand on veut prendre une maîtresse et qu'on est marié , on se cache !
Isabelle cependant , gonflant ses narines , me regardait toujours de côté sous ses paupières , mais elle ne disait rien.
Enfin, parlant plus haut qu'eux tous, et les yeux toujours au plafond , comme si je m'étais parlé à moi-même, je résolus de les étonner à mon tour , n'excluant que le seul Gabâss de mes attaques.
— Un officier public , entraîné par trop de zèle et par l'appât de gros honoraires, peut compromettre son caractère en des intrigues dont on lui cache la portée ; cela se voit.
— Monsieur ! — fit le notaire en m' examinant des pieds à la tête. Mais je continuai :
— Un rival déguisé peut oublier une amitié de vingt-cinq ans et prêter son concours à ces intrigues abominables ; cela se voit encore.
— Monsieur ! — fît Georget d'un air méprisant, avec des provocations plein les yeux et sur les lèvres. Mais je ne l'écoutai pas.
— Une mère , enfin , dont on a chassé la fille , pour satisfaire un exécrable besoin de vengeance, peut ourdir ces intrigues infâmes, aller lâchement insulter une autre mère , et risquer d'assassiner une enfant ; cela se voit tous les
■jours.
— Monsieur! — fit Mme de Torreins, en frappant sur les bras de son fauteuil.
— Mais une épouse qui a l'idée de profiter de ces intrigues , et qui , lorsqu'elle devrait cacher sa honte sous ses mains, ose se présenter à son mari pour lui broyer le cœur après l'avoir déshonoré, non! cela ne s'est jamais vu !
Les larmes roulaient dans mes yeux pendant que je parlais ainsi froidement, mais coupant et bref comme un glaive, en écrasant de mon talon le marbre du foyer. Ils me regardaient tous alors avec crainte, sans bouger et sans rien dire. Seule, Isabelle se soulevait sur le coude, en abaissant vers la terre ses deux pieds qui frôlaient le bras de Gabâss. Je repris:
— Si l'on ne comprend pas qu'il y a de ces jjudeurs que l'on respçcte ; de ces âmes chastes
placées si haut qu'on ne les compromet pas en de certaines discussions; si l'on n'a pas pitié d'une enfant à défaut de l'homme dont on a sali le nom et qu'on veut perdre; alors c'est qu'on n'est même plus une femme. On n'a plus de sexe. Taisez-vous.
Aces mots, Mme de Torreins, en se levant, repoussa des deux mains son fauteuil, qui s'en alla rouler jusqu'au mur; mais Isabelle, sans me quitter des yeux, avait posé ses pieds sur le tapis, et s'était aussi levée à son tour. Une seconde elle resta immobile, debout auprès de moi, et si près que son souffle arrivait à mon visage. Enfin elle fît un pas en avant, en baissant la tête avec une expression d'amertume, tourna autour de Cabâss, et se dirigea vers la porte. — Isabelle ! restez ! — dit Mme de Torreins avec un geste impératif et des yeux flamboyants. Sa taille rejetée en arrière par un sentiment d'implacable domination, son bras tendu, sa poitrine gonflée exprimaient en même temps la vengeance et la rage. Mais ma femme, comme si elle n'eût plus rien entendu qu'une voix intérieure qui lui révélait en moi un nouvel homme, marchait toujours lentement vers la porte. La
tenture à grands plis se souleva sous sa main pendant qu'elle tournait sa taille languissante pour me voir encore. — Gomme il l'aime! — murmura-t-elle en s'éloignant.
J'abaissai aussitôt des yeuxglacés sur le notaire mal à son aise : — A'ous jouez un gros jeu, monsieur, ou vous ne soupçonnez pas l'indignité qu'on vous fait faire. Il n'y a pas ici de contrat à dresser. Il n'y a qu'un lâche piège. On n'a pas besoin de vous.
Maître Bagieux se dressa soudain sur les pieds en s'expliquant avec des phrases embrouillées, pendant que Mme de'Torreins, hors d'elle et toujours debout, s'emportait jusqu'à me toucher l'épaule : — Oui ! — m'écriai-je en les enveloppant dans le même regard, — il y a ici un honnête homme qui, s'il savait les infamies que l'on médite, se rangerait de mon côté.
— Si c'est pour moi que vous parlez.... — dit Georget; mais je l'interrompis : — ce n'est pas pour vous que je parle. — Et je lui fis baisser les
yeux. Puis, allant à maître Bagieux et criant à toute voix pour les empêcher de s'entendre : — Si vous ne sortez pas d'ici, la chambre des notaires saura demain votre conduite. Elle apprendra que vous vous êtes volontairement compromis dans une affaire oii la vie de trois hommes est exposée, où il y va de l'honneur d'une femme et de l'emprisonnement d'une autre pour adultère. Ah ! je vous ferai vendre votre charge, monsieur!
Le notaire effrayé reculait vers la porte en balbutiant, pendant que je parlais ainsi, en lui marchant sur les pieds, le poussant de ma poitrine elle regardant en face. Tout à coup j'éten" dis le bras et ouvris la porte : — mais sortez donc, maladroit! — lui dis-je à Toreille , — vous voyez bien qu'il en est temps.
Mme de Torreins arrachait les dentelles de ses manches, tandis que Georget et Cabâss arrêtaient sur elle des yeux inquiets. Enhardi maintenant par le succès , je revins promptement au milieu d'eux, comme ma belle-mère se laissait tomber sur le siège que venait de quitter sa fille. Le sang lui montait à flots au visage et ses traits violents et durs avaient alors une horrible expression de méchanceté: — Vous croyez-vous le maître ici? — me dit-elle en grinçant des dents. — Qui vous a donné tant d'audace ?
— Qui vous a donné tant de haine ? — Et pour bien lui montrer que je la défiais, je marchai sur sa robe qu'elle déchira en la retirant h elle avec fureur.
Cependant Georget, dressant le front, essaya de parler; mais d'un seul éclat de voix je le fis taire : — Oui! il y a des gens qui, temporisateurs imbéciles, se jettent sottement à travers les drames domestiques, sans réfléchir qu'ils y joueront le rôle de bouffon. Ces mêmes gens trahissent leurs amis par derrière, faussent la parole donnée, compromettent les femmes ! Que ne font-ils pas par bêtise, par impuissance de réussir, par envie! J'en connais un ! à Trouvihe, l'été dernier, il aimait en secret une jeune fille , et, comme elle était ouvertement recherchée par un autre homme, il se lia avec cet homme pour le trahir; et il le trahit en effet. Que n'a-t-il pas inventé pour renverser les desseins de son rival?
A ces mots, Cabâss, blêmissant, se leva de sa place. Pendant qu'il regardait Georget fixement, en silence, on eût dit, à l'expression de son visage, qu'il avait mis le pied sur un serpent.
Mais Georget, poussé à bout, se déterminant avec désespoir, entreprit de se justifier. — Eh bien! — dit-il, — que m'importe qu'on le sache ! mon excuse est dans ma passion.
— Votre passion ! — répondis-je. — Que vous a-t-elle donc inspiré de si grand? Emphatique
niais que vous êtes, osez-vous bien en parler à moi? C'est vous qui avez laissé tuer le comte de Grandmont à votre place! C'est vous qui avez laissé insulter sa pupille devant vous. C'est vous que je trouve ici, maintenant, dans ce repaire de bêtes féroces, complotantle déshonneur de cette enfant, et avec qui ? ... Ah ! j e parlerai plus haut que vou s !
— Il ne s'agit pas de tout cela, — interrompit Georget d'un ton sec— N'étant point marié, moi, je puis réparer mes torts. J'ai la morale de mon côté.
— Lamorale? — m'écriai-je. Maintenant, hors de moi, je ne mesurais plus mes paroles, et je les laissais déborder de mes lèvres telles que l'exaspération les y amenait. —La morale, vraiment! A quelles platitudes fera-t-on donc servir toujours ce mot-là? Quoi ! Ce seront constamment les plus sots et les plus vils qui l'auront à la bouche! Et, comme un bouclier qui couvre le cœur d'un lâche, ce mot sacré protégera toujours des inepties ou des infamies ! La morale, monsieur, m'a conseillé de vous enlever tout espoir dans le bois de Touques, et je l'ai fait! La morale m'a poussé à vous prévenir des intentions outrageantes du comte de Grandmont à votre égard, et je l'ai fait! La morale m'a obligé à vous oflrir toute ma fortune en échange de la femme qu'on vou-
lait VOUS donner, que je pouvais vous voler, que
je n'ai pas voulu vous voler, et je l'ai faitl
— Pas de cela ! ne parlez pas de cela ! — disait Georget d'une voix étranglée; et, pendant que Gabâsset Mme de Torreins stupéfaits nous regardaient en silence, il se jeta sur mon bras et m'entraîna à l'autre bout du salon. — Au nom de Dieu ! — reprit-il en bégayant, — que voulezvous que je fasse ?
— Allez vous en! — répondis-je. — La mort du comte a déjà presque tué Louise, et, si vous ne craignez pas de vous présenter chez sa mère, vous pourrez vous assurer par vous-même de tout le mal que vous avez causé.
Georget semblait atterré.— Voulez-vous l'achever, maintenant ? Voulez-vous que je m'attache à vous, comme un vengeur furieux? Voulez-vous que je vous tue? — Georget fit un geste. — Allezvous-en !
Enfin, accablé, il selaissa tomber sur un fauteuil. — Je vous ai toujours aimé, — me dit-il ; — même aujourd'hui, je ne puis vous haïr; c'est plus fort que moi : pourquoi donc me parlez-vous ainsi?
— Allez-vous-en !
— Ah ! Daniel! je suis bien à plaindre ! je ne sais plus que faire !
— Allez-vous-en !
— Eh bien! je m'en vais. Mais au moins, — ajouta-t-il en tremblant, comme s'il eût perdu l'esprit, — puisque c'est vous qu'elle aime, au moins rendez-la heureuse ! — Et Georget, s'arrachant de son siège avec un geste de douleur, sortit sans rien dire à personne, en chancelant.
Alors, je m'élançai sur Cabàss, et le soulevant par l'épaule : — Debout, meurtrier ! Il y a deux jours que l'on vous cherche et que vous vous cachez! Debout! debout! parce que vous avez tué un homme, croyez-vous tuer tout le monde? Allons, hors d'ici! et allez m'attendre chez vous!
Et le poussant devant moi par le dos, pendant qu'il essayait de se retourner pour me résister en face, je le poursuivis dans toute la longueur du salon, à travers les antichambres et jusque dans le vestibule. Là, devant les laquais rassemblés, qui nous regardaient avec surprise, il voulut résister encore. Alors, je le souffletai sur le seuil de la porte. Il tomba, en trébuchant, sur l'escalier.
Aussitôt que je fus revenu dans le salon, le cœur enflé de triomphe, je compris que je n'avais pas encore remporté de véritable victoire. Mme de ïorreins s'était tranquillement assise dans son fauteuil, et, à l'expression de son visage, il me fut facile de voir que je ne la vaincrais pas aisément. Pendant le cours de cette discussion violente, elle avait d'abord cherché à paralyser mes efforts; puis, se résignant enfin, elle s'était contentée de me regarder. Elle savait bien que je ne la chasserais pas de chez elle. Maintenant, comme un ennemi campé dans une position inexpugnable, elle ne disait mot, elle ne faisait pas un geste, elle m'attendait.
Je rentrai lentement, rassemblant mes idées pour me préparer à la lutte suprême. Je fermai la porte. Je traînai un siège auprès de celui de
ma belle-mère, et d'une voix apaisée, la regardant sans colère, je lui dis :
— Madame, il se peut que vous soyez une bonne mère ; je ne veux pas l'examiner. Il se peut que vous ayez toute sorte de droits pour agir comme vous le faites; si vous y tenez, je vous l'accorde. Il se peut que le monde approuve votre conduite: cela m'est bien indifférent. Entre votre fille, vous et moi, mettons que tous les torts sont de mon côté. Je vous fais une belle part, comme vous voyez. Je vais vous en faire une plus belle encore, car je vous autorise, vous et votre fille, à me décrier publiquement. Mais, en revanche, madame, ne parlez jamais, ne pensez même jamais aux femmes que vous avez insultées. Voilà tout ce que je vous demande, et maintenant que votre rancune doit être satisfaite, puisque vous m'avez humilié et fait souffrir devant témoins, je vous le demande avec supplications.
— Et si je refusais? — dit Mme de Torreins.
— Souffrez, madame, — répondis-je en me maîtrisant avec peine, — que je n'examine pas la situation qui résulterait de votre refus. Ce que vous avez fait est indigne....
— Je ne savais pas, — reprit-elle avec hauteur, — qu'une mère qui défend les droits de sa fille pût être accusée d'indignité.
— Les droits de sa fille ? — m'écriai-je, arraché à la possession de moi-même par cette monstrueuse prétention. — Et quels sont donc les droits de la vôtre? Ceux de se cacher et de rougir, apparemment? Ceux d'expier, je suppose? Oui lui en reconnaîtrait d'autres?
— Vous oubliez le droit d'enlever son époux à sa maîtresse....
Je me levai, hors de moi. et frappant du pied :
— Pas ce mot! je vous le défends.
— Vous sentez-vous le courage de menacer une femme? — dit-elle avec mépris.
— Je sens, — répondis-je en tendant vers elle mes mains crispées, — je sens le désir de vous arracher la langue, et je le ferai, par le ciel! si vous ne la retenez pas!
Un flot de sang empourpra ses joues; elle eut peur.
— Est-ce que vous vous imaginez, — ajoutai-
je avec rudesse, — que moi aussi je serai dans vos mains comme un jouet?' C'est vous qui êtes dans les miennes, en ce moment, ici, chez vous.
Elle me regarda fixement, puis elle me dit en s'efforçant de retrouver un peu de calme :
— Votre conduite n'a pas de nom. Insulter une femme !
— Vous parlez beaucoup trop de votre sexe. Il n'est pas une excuse. Avant de revendiquer ses privilèges, commencez par les mériter.
— Tout autre eût fait à ma place ce que j'ai fait. Vous avez déshonoré ma fille. Si vous ne lui rendez pas l'honneur, mon devoir est de la venger.
— Votre fille! Ne s'est elle pas suffisamment déshonorée elle-même? Elle a eu quatre amants en deux ans. Votre fille est une catin !
— Monsieur !— fit Mme de Torreins d'une voix rauque qui ressemblait à un râle.
Mais je ne me laissai pas interrompre :
— Ne me parlez pas de votre fille! Je la hais. Elle ne m'a jamais aimé. Pour elle, j'ai été une sorte de porte-respect, de chaperon, de caissier
établi dans sa maison pour solder les mémoires de ses marchands. Je la hais. C'est à elle que je dois tous mes maux. Même aujourd'hui, quoique séparé d'elle depuis trois ans, je la traîne après moi comme un boulet. Elle m'a valu vos menées sourdes, vos perfidies, vos calomnies. Pendant deux ans, il m'a fallu tolérer sans rire ses airs de victime, ses vapeurs, ses regards langoureux, ses poses accusatrices, son hypocrisie, sa bêtise. Cette espèce de levrette merveilleuse à laquelle vous m'avez accouplé a fait une tache à mon nom. Parce qu'elle est jeune et belle, qu'elle se met sur le dos des robes bien faites, qu'elle traîne ses volants de dentelle dans la poussière, qu'elle se promène dans les salons avec des airs méprisants, en hochant la tête et regardant les femmes en dessous ; parce que le monde stupide l'adule; que les hommes la jugent avec leur sexe et non avec leur raison, croyez-vous pas que je vais, moi aussi, époux imbécile ! chercher des excuses à sa conduite ? Qu'y a-t-il de commun entre moi et sa beauté ?
— Monsieur ! — dit enfin Mme de Torreinsavec amertume, — vous vous montrez bien sévère. Une faiblesse expiée par trois années de remords méritait quelque indulgence....
— Et que me fait, à moi, le nombre de ses fai-
blesses? Aurais-je été moins trahi, ne l'étant qu'une seule fois? D'ailleurs, dites quatre faiblesses....
— Vous mentez! — s'écria-t-elle.
— Ah! je mens! Eh bien ! avec ces quatre romans que j'ai trouvés chez votre fille, sous forme de paquets de lettres, je la ferai coucher en prison.
— Je vous en défie, — dit la mère exaspérée, — car le jour où vous aurez fait cela, je dirai , moi, au tribunal et à qui voudra l'entendre , le nom de la jeune fille que vous avez séduite. . . .
— Non, — répondi.s-je; — non, croyez-le, vous ne le ferez pas.
— Et qui m'en empêchera?
— Moi.
Disant cela, je me levai précipitamment et saisis le bras de Mme de Torreins comme elle avan- ' çait la main vers le cordon de la sonnette. Brutalement, je la contins à sa place, en plongeant mes yeux dans ses yeux qu'elle ne baissait pas. Mais se sentant perdue, elle changea soudain de ton :
— Allons! ne me parlez donc plus ainsi, —
dit-elle lentement, d'un air railleur, en écartant les lèvres, — Nous sommes faits pour nous comprendre. Je ne vous savais pas si résolu! Maintenant, oublions tout cela et causons.
Lorsque,, nous retrouvant tous deux assis en face l'un de l'autre, après cette courte lutte, nous nous regardâmes, ma belle-mère respira longuement, comme pour calmer les sensations qui l'agitaient. Le jour baissait dans le salon, et ses pâles clartés blanchissaient à peine sur les vitres les rideaux de tulle. Le feu rougissait en même temps dans le foyer, étalant en éventail une nappe ardente sur le tapis et sur les meubles. Un domestique ouvrit la porte, tenant en main une lampe. Mme de Torreins, fronçant les sourcils, le renvoya.
— Si j'étais bien certaine, — fit-elle enfin en hésitant, — que vous consentiez à m'écoutersans colère, je pourrais m'expliquer, et sans doute parviendrais-je à me faire comprendre?
— Parlez donc, au nom du ciel! — répondis-je
avec un calme égal au sien. — Je vous promets do ne pas vous interrompre.
— Mon cher Daniel, — me dit-elle en pesant ses paroles, comme si elle craignait de les énoncer, — de même que vous marchez vers un but, j'en poursuis un, moi, et vous devez comprendre, par l'irritation que le moindre obstacle excite en vous, combien il m'en coûterait d'échouer. Pour un moment, mettez-vous à ma place et jugezmoi comme je dois être jugée. Je ne me déguiserai pas devant vous, peu m'importe votre estime. C'est celle du monde que je veux pour les miens comme pour moi-même, et, comme je ne puis l'obtenir pour Isabelle tant que vous ne lui aurez pas pardonné..., j'espère bien que nous trouverons le moyen de nous entendre.
Ici elle fit une pause et me regarda d'une manière étrange. Son œil vert, qui perçait l'ombre, plongea dansle mien, froid commel'acier, et je me détournai pour échapper à cet œil plein de ruses.
— Je ne vous dirai pas, — continua-t-elle, — que je poursuis cette réconciliation, à laquelle vous essayez de vous soustraire , par affection pour ma fille. Un plus haut sentiment dicte mes
actions. Or, comme la situation que vous prolongez froisse ce sentiment, il faut....
— Il faut? — interrompis-je.
— Voulez- vous me laisser parler? — dit-elle froidement. — Si vous aviez compris comme moi, — reprit -elle, — le caractère de votre femme, elle ne vous aurait jamais trahi. Voyez ce qu'elle est devenue dans mes mains depuis trois ans. Il serait impossible aujourd'hui à l'homme le plus habile de la détourner de ses devoirs. Une cruelle expérience protège son cœur, et je répondrais d'elle comme de moi pour l'avenir, si vous vouliez entendre raison.
— Eh! que me fait, à moi, son expérience!
— Soit. N'en parlons donc plus, — dit Mme de Torreins avec un brusque retour sur elle-même. Voyant qu'elle avait fait une erreur de tactique, elle m'attaqua de front, sur-le-champ.
— La présence de ma fille chez moi, — ajoutât-elle d'un ton sec , — est un perpétuel outrage. Il me semble que chacun se rappelle toujours ce jour funeste où, me surprenant désarmée, vous m'avez accablée de votre vengeance , vengeance légitime peut-être ! mais
trop barbare pour une mère, innocente, après tout, des fautes de son enfant.
— Il faut donc, — continua-t-elle, — à cet éclatant outrage une éclatante réparation. Depuis trois ans, toutes mes pensées ont été tournées vers ce but. Si vous refusez de me satisfaire, demain la lutte recommencera entre nous.
Ici, je l'interrompis encore : — Périsse l'humanité, plutôt que je sois séparé de Louise !
— Mais ne croyez donc pas , entêté, — dit en riant Mme de Torreins, comme si elle eût été certaine maintenant du succès, — ne croyez donc pas que j'exige de vous l'abandon de votre amour. Ma fille ni moi ne voulons vous causer aucune peine. Je vous demande simplement de reprendre votre femme chez vous , et de vivre avec elle comme les gens du monde qui respectent les convenances , après quelques années de mariage, vivent entre eux. Gardez toute votre affection pour la jeune fille que vous avez choisie, et qui en est digne. — Elle prononça ces horribles paroles avec le sourire d'un démon. — Isabelle et moi, nous n'y trouverons jamais rien à reprendre , et si vous aviez daigné écou-
ter la personne de confiance que je vous ai envoyée, àTrouville, nous n'en serions pas réduits tous les deux à déplorer aujourd'hui les suites d'une lutte que je voulais éviter.
Je demeurai stupide d'étonnement en écoutant ce langage infâme. Gomme hébété, je regardais cette femme de tous mes yeux sans rien trouver à lui répondre. L'impudence de ce vice, la naïveté de cet orgueil j la clarté surtout de cette proposition monstrueuse, me pétrifiaient. Elle aussi, après le comte de Grandmont, et plus ouvertement que le comte de Grandmont, me poussait à déshonorer une jeune fille. Je ne savais comment formuler l'écrasante apostrophe qui montait de mon cœur à mes lèvres, lorsque je me surpris à réfléchir sur la ténacité de l'indomptable caractère qui venait de se révéler à moi tout entier. Je compris alors que, si je continuais à la heurter de front, cette femme, infailliblement et malgré moi, s'attaquerait encore à Louise et la tuerait. Une idée insensée, à force d'audace, s'établit aussitôt dans mon esprit. Je résolus de me servir, contre mon ennemie, des armes dont elle avait fait un si lâche usa"-e.
Réfléchissant profondément comme un homme qui hésite, je ne répondis rien tout d'abord, et, comédien parfait, je levai et baissai plusieurs fois les yeux, comme si j'eusse redouté de me décider. A la lueur du feu qui nous brûlait le visage , je vis dans les regards de Mme de Torreins qu'elle se laissait prendre à ce manège. Alors, en hésitant encore, je lui dis , d'une voix si basse que je l'entendais à peine :
— J'étais loin de m'altendre à cela. Mais êtes-vous sûre de votre lllle comme de vousmême?
Je me sentais mourir de rage froide en parlant ainsi , mais ma belle-mère se précipita aussitôt sur la voie que je lui ouvrais :
— Voulez-vous qu'elle s'explique devant vous? — me dit-elle.
— Non , non pas cela ! — répondis-je. La seule pensée de revoir Isabelle m'enlevait ma résolution. Enlin, je repris:
— Si je consens à subir l'épreuve et si votre fille ne la peut supporter, qu'adviendra-t-il?
— Cela n'est pas possible! — dit Mme de Torreins. ^
Mais moi :
— Tout est possible; et, dans ce moment solennel , nous devons tout prévoir.
— Eh bien ! — fit ma belle-mère en respirant avec effort , comme si l'eût étouffée une volupté secrète, — vous serez plus libre que jamais.
— Et jamais, — continuai-je lentement, en la regardant en face , — jamais alors, de près ou de loin , vous ne chercherez à vous venger sur les femmes innocentes que déj à ? . . .
— Jamais ! — répondit-elle.
— A quoi croyez-vous? — lui demandai-je brusquement.
— A moi.
— Eh bien ! jurez sur vous-même.
Elle frappa sa poitrine de la main.
— Je le jure! — dit-elle à voix haute.
— C'est bien, — dis-je à mon tour en me levant; — ma maison est rouverte à votre fille.
— Voulez-vous la revoir ici ? — fit alors Mme de Torreins avec un sourire de triomphe.
— Non ; mais demain, chez moi.
Je rentrai à pied, réfléchissant avec amertume à la terrible décision que je venais de prendre. Les passants me coudoyaient dans les rues; les cochers, retenant leurs chevaux sur place, devant moi, m'injuriaient parce que je ne me dérangeais pas assez vite; j'allais au hasard, sans souci de mon chemin, écrasé de fatigue et frissonnant d'appréhensions secrètes. — Si j'ai mal jugé Isabelle, — me disais-je, — je suis perdu. Louise ne comprendra jamais ce que j'ai fait pour elle. — Ainsi , j'avais peur maintenant comme un fourbe qui s'est pris à son propre piège.
Un homme m'attendait chez moi, se promenant de long en large, le chapeau sur la tête et les mains derrière le dos, dans le salon. Aussitôt qu'il m'aperçut, il vint à moi, et je reconnus le témoin
qui avait dû porter mon cartel à Cabâss. Me serrant l'épaule de la main, il me dit en riant :
— Mon cher enfant, votre Genevois est un drôle. Il ne faut plus penser à vous battre avec lui. Vous l'avez souffleté, je le sais, il me l'a dit, et vous avez bien fait! Mais il veut garder ses soufflets. Gomme les jeunes gens dégénèrent! — ajouta-t-il.
Je le pressai de s'expliquer. Alors, s'asseyant et fouettant sa botte de sa badine, il reprit, en me regardant de côté et appuyant dédaigneusement son menton sur sa cravate : — D'abord, il a jeté feu et flammes contre vous. Il vous aurait mangé vivant si on l'avait laissé faire. Il voulait se battre, à trois pas, au bout d'un mouchoir, au pistolet. Cela tournait à la rage, ou plutôt à la démence. Tout à coup, comme je l'écoutais avec attention pour lui donner le temps de se calmer, un domestique est entré qui lui a remis une lettre. Pendant qu'il la lisait auprès de la fenêtre, car le jour commençait à baisser, j'observai sur son visage une hésitation pénible. Il relut plusieurs fois celte lettre. Enfln, il se détermina, et je ne reconnus plus mon homme : — Monsieur,
— me dit-il, — je méprise les outrages de votre ami, et ne lui ferai pas l'honneur de le combattre. Toutefois, croyez-le bien, je saurai me venger de lui. — Je me récriai aussitôt, mais, me faisant un grand salut, le faquin me planta là pour aller répondre à la lettre qui venait d'opérer un si beau miracle. L'enveloppe de cette lettre était restée à terre, à mes pieds. Quand je me retrouvai seul, un peu abasourdi, je pensai que vous en connaissiez peut-être l'écriture, et ma foi ! je la mis dans ma poche pour vous l'apporter. La voici.
Je pris dans mes mains l'enveloppe que me tendait mon témoin avec un regard curieux, et je m'approchai de la lampe :
— L'écriture d'Isabelle, — m'écriai-je. — Ah! je le savais bien que tout n'était pas fini!
Le lendemain, j'étais enfermé dans ma chambre, tournant le dos à la porte et lisant près de la cheminée. Soudain, la porte s'ouvrit brusquement, et j'entendis derrière moi des pas rapides. Ma femme était debout à mon côté. Je me retournai et la regardai d'un air tranquille. La veille, chez sa mère, je l'avais à peine vue. Maintenant, elle me sembla belle encore, mais moins languissante d'attitude. Ses traits étaient plus accusés, sa taille plus droite, son geste plus hardi. Elle frémissait de colère.
— Est-ce par votre ordre, monsieur, — me dit-elle, — que vos gens m'empêchent de sortir?
— Par mon ordre, en effet.
— Et me direz -vous, monsieur, pour quel motif vous l'avez donné?
— Vous oubliez, madame, que je suis le maître. Lisez la loi.
— La loi! — fit-elle avec stupéfaction. Puis, comme si elle avait mal entendu : — Et quand lèverez-vous cet ordre?
— Jamais, madame.
— Je ne pourrai donc jamais aller chez ma mère ?
— Jamais.
— Mais ma mère pourra venir ici, je suppose?
— Votre mère ne sera pas reçue ici.
— Alors je lui écrirai.
— Votre lettre me sera remise, et votre mère ne la lira pas.
— Tenez, monsieur, — dit-elle sèchement après avoir fait deux pas devant moi en se retournant pour me regarder en face, pendant que, renversé dans mon fauteuil, je l'examinais avec curiosité, — si vous avez résolu de me rendre encore malheureuse, j'aime mieux retourner chez ma mère.
— Je ne l'aime pas mieux, moi.
— Croyez-vous pas, — fit-elle alors avec dédain, — que je me soumettrai à vos caprices?
— Il le faudra bien. La loi vous y oblige.
— Eh ! monsieur, qu'a donc de commun la loi?...
— Beaucoup de choses. La loi me donne sur vous un pouvoir d'autant plus étendu que vous m'avez trahi et que je puis en montrer la preuve.
— Alors, monsieur, je demanderai à la loi de nous séparer.
— Mais je m'y refuserai, et comme je dirai que vous réclamez votre liberté pour en faire un mauvais usage, vous resterez en mon pouvoir.
— Et pourquoi faire?
Ici je me levai et la regardai en face ; — Pour expier!
Tel fut le premier acte du drame. Il était net et hardi. Il eut ce résultat que je prévoyais, d'exaspérer cette âme froide.
Isabelle s'était laissée tomber sur un siège. Les lèvres frémissantes, les bras croisés sur sa poitrine, elle me regardait avec défi. Ses petits pieds, chaussés de souliers de satin noir et de bas à jour, s'agitaient sur le tapis, et son sein soulevait dans les dentelles de son corsage les longues boucles de ses cheveux. — Ah! vous croyez, — lui dis-je en marchant de long en large devant elle , — que pendant trois ans , au lieu de vous repentir, vous m'aurez décrié , bafoué, harcelé , poussé à bout; vous croyez que vous m'aurez imposé la honte de vous rouvrir ma maison , et que , revenue ici , malgré moi , vous me ferez accepter, par lâcheté, de nou-
veaux opprobres? En vérité! vous avez trop compté sur ma sottise, et je vais vous prouver que vous avez eu tort.
— Et vous croyez, vous , — répondit-elle, parodiant mon accent et mes paroles, —que je me serai délivrée de la tyrannie de ma mère pour me replacer sous la vôtre? Vous avez trop compté sur ma faiblesse, et je vais vous prouver que vous avez eu tort.
— Que parlez-vous , — m'écriai-je en m'arrétant, — de la tyrannie de votre mère?
— Ne pensez-vous pas, — fit-elle avec un ricanement, — que c'est le repentir qui m'a poussée à revenir dans cette maison? Jamais, si j'avais été libre , je ne vous aurais revu ! Je n'ai accepté le supplice de vivre avec vous que pour me débarrasser des obsessions de ma mère. Et si je dois retrouver ici l'esclavage qui me torturait chez elle , je saurai m'en délivrer.
— Je ne comprends pas, — dis-je alors lentement,— comment, avec votre caractère, vous avez pu subir la domination d'une femme qui n'a plus aucun droit sur vous.
— Et moi, je ne le comprends pas moi-même! Gela est cependant. Ma mère me domine, elle
me fascine, elle m'énerve, elle me fait peur. Encore aujourd'hui, je suis devant elle ce que j'étais, enfant. Son regard me paralyse. — Et, avec une expression glaciale, elle ajouta : — Je la hais,
— Ainsi, — répondis-je en hésitant, — c'est malgré vous que cette réconciliation s'est faite ? Vous ne la souhaitiez que pour vous délivrer de votre tyran? Et vous ne tenez pas, par-dessus tout, à cette considération du monde....
Je fus interrompu par les éclats d'un rire convulsif. Isabelle, tendant le bras, me désigna d'un geste de mépris : — Ah! vous ne me connaissez pas mieux qu'au premier jour ! — s'écriat-elle.
Sur ce mot, je la regardai en tressaillant. Pour la première fois de sa vie, la vérité s'échappait de sa bouche, et, comme si, maintenant , elle eût tiré de l'orgueil de son caractère , elle se plaisait à m'en révéler, un à un , les plus ténébreux côtés. Ayant enfin arraché son masque, elle semblait me faire honte de l'avoir pris si longtemps pour son visage, et je crois qu'elle se fût vantée en s'exagérant elle-même, s'il lui avait été possible de s'exagérer.
Cependant, voyant que je restais là, à l'examiner en silence, elle reprit, riant encore :
— Ne sais-je pas maintenant ce qu'elle vaut, cette considération du monde? A qui s'attachet-elle, dites-le? Combien de femmes qui ont fait pis que moi, sont honorées, adulées, et regardent 1«6 gens d'un air superbe. Leurs maris les
redoutent , leurs rivales les envient, le monde les défend ! et tant d'autres , qui n'ont pas à se reprocher la faute la plus légère, opprimées, déchirées, saignent sous les sarcasmes des idiots. Quel idéal pour une femme jeune, belle et de race, de passer sa vie comme celles-là, à s'observer, à faire la modeste, à s'abêtir, à se respecter inutilement comme un roi sans royaume, à changer de toilettes pour s'occuper, à dire des riens d'un air fade , à feindre de ne rien comprendre, à fréquenter des imbéciles, à n'oser enfin porter la main sur tant de choses attrayantes dont l'idée lui met l'eau à la bouche, et tout cela, pour faire dire : elle est honnête! à des douairières repenties et à des fats édentés mis à la réforme , pendant que son mari murmure ; elle est assommante! Ah! mieux que ma mère et vous, je connaissais le monde, dès le début!
— Mais s'il en est ainsi , — m'écriai-je, — nous pouvons tous deux nous entendre....
Elle se leva, me saisit la main, et, quittant aussitôt son air railleur, avec une résolution désespérée, elle dit :
— Écoutez. Nous n'avons que faire des opinions, des volontés et des passions des autres , quand il s'agit de nous deux seuls. Yous me haïssez, mais vous ne tenez pas à me faire expier mes fautes. Vous ne tenez qu'à vous délivrer de moi. Moi , je ne tiens, comme vous, qu'à recouvrer ma liberté. Cette loi dont vous me menaciez ne veut pas rompre cependant le lien maudit qui nous attache l'un à l'autre. Eh bien ! dénouons-le librement. C'est une indignité qu'un homme tel que vous soit enchaîné pour la vie à une créature telle que moi. Séparons-nous. Ce queje vous demande, c'est de me laisser fuir loin de ma mère. Je quitterai votre nom, que je ne mérite pas de porter. Jamais vous n'entendrez prononcer le mien. Je mettrai, s'il le faut, des mondes entre nous. Vous pourrez, pardonnezmoi ce que je vais vous dire, — elle prononça ces paroles en me regardant fixement, — vous pourrez aimer enfin et posséder celle qui, seule entre toutes les femmes, a trouvé grâce devant vos yeux. Mais laissez-moi partir....
Elle aurait pu continuer ainsi longtemps sans queje songeasse à l'interrompre. J'étais anéanti. Debout tous deux, l'un devant l'autre, nous nous
examinions éperdument, comme si, pendant les trois années de notre séparation, quelque événement formidable avait modifié nos visages et nos âmes. Maintenant, chacun de notre côté, nous découvrions en nous-mêmes des choses profondes que, jusqu'alors, nous avions à peine soupçonnées. Elle reprit enfin, voyant que je n'osais rien dire :
— Préférez-vous ne rien décider entre nous ? Eh bien! promettez-moi seulement de ne pas me poursuivre dans ma fuite. Je trouverai le moyen de m'échapper, et j'écrirai à ma mère que vous m'aviez pardonnée, mais que je n'ai pas voulu de votre pardon. De cette façon, nul ne pourra plus douter de mes irréparables torts, et ma mère n'aura plus de motifs de haine contre vous. Si vous voulez, je partirai au grand jour, avec mon amant, car j'en ai un....
— Taisez-vous I — m'écriai-je. Je l'entendais enfin, cet aveu que j'avais pressenti, mais je ne m'attendais pas au sentiment d'horreur qu'il devait me causer. Je me demandais, maintenant, si je n'étais pas coupable d'écouter cette proposition d'adultère que me faisait ma femme. Car enfin cette créature est ma femme ! Il me sem-
blait que la plus grande part de cette offre honteuse rejaillissait sur moi, mais, mesurant l'étendue de mon abaissement, dans ma propre abjection je sus trouver quelque courage.
— Je ne veux pas de cette immolation, — disje à Isabelle. — Si j'étais assez vil pour accepter ce pacte infâme, je l'accepterais hautement. Du moins, ne feindrais-je pas une vertu en commettant une bassesse.
— Mais ne pensez-vous pas à ma mère ! — répondit-elle.—Si elle soupçonne notre accord, plus que jamais elle voudra se venger de vous. Songez, Daniel, aux victimes innocentes qui succomberon t sous ses attaques. Croyez-moi, je connais votre ennemie mieux que vous. Laissez-moi faire.
Ce fut là le coup suprême. Ma conscience à l'agonie se débattit encore un moment et céda. Mais alors, comme le soldat qui déserte, se retourne au seuil de sa tente et pâlit en attachant les yeux sur son drapeau, je reportai douloureusement mes souvenirs en arrière, et, en remontant le long cours de mon existence honorable, je sentis quelque chose de grand qui mourait en moi, et je roulai à terre, aux pieds d'Isabelle.
Quand je repris mes sens, spectacle étrange Je visa genoux, à mon côté, une pâle figure de femme en pleurs, interrogeant mon. souffle et me soulevant dans ses faibles bras pour m'aider à respirer. Dieu, qui ne fait rien d'absolu, avait déposé dans le cœur de la créature la plus abjecte, un germe de sensibilité qui devait lever ce jour-là. Isabelle comprit ce que je souffrais, et, pour la seule fois de sa vie peut-être , elle pleura sur une douleur qui n'était pas sienne.
Il y a quelque chose de si abandonné dans le malheur, qu'il ne sait refuser aucun secours. Ces larmes répandues sur mes peines me firent du bien. Elles m'étaient dues; je les acceptai. Pauvre cœur humain, dans quel abîme tu te caches ! J'oubliai tout, et, entraîné par un reste d'habitude, je ne vis auprès de moi qu'une amie.
Mais Isabelle!... lorsque respirant librement et plaçant ma main dans la sienne, je la regardai, elle se leva avec la farouche pudeur du crime qui n'accepte pas de pardon.
— Croyez, — me dit-elle, — que si j'étais perfectible, je passerais ma vie à mériter la
grâce que m'offre votre cœur trop facilement touché. Mais je ne suis pas plus digne aujourd'hui de votre pitié, que je ne le fus autrefois de votre amour. En ce moment même, je ne songe qu'au succès de mon dessein. Pendant deux ans, lorsque vous me voyiez absorbée dans une contemplation incessante que vous ne pouviez comprendre, je luttais de toutes mes forces contre ma détestable nature, qui m'entraîne instinctivement vers le mal. Ah ! que de fois, pendant ces deux années d'épreuves silencieuses, je me suis débattue cruellement, en attachant ma pensée sur votre mérite et sur le tranquille bonheur que je pouvais trouver auprès de vous ! Que de fois j'ai voulu me jeter à vos pieds pour vous révéler mon supplice, vous demander de m' arracher aux excitations de moi-même, et vous crier de m' en traîner loin de ce monde oiî je sentais ma perte! Mais, Daniel, alors, m'eussiezvous comprise, ou plutôt, alors comme aujourd'hui, ne vous eussé-je pas fait horreur ! Dieu s'est trompé en me faisant naître dans une position où les fautes sont irréparables. Je suis une erreur de la nature. J'étais faite pour sortir des flancs d'une prostituée. J'ai rame d'une fille. Et je vous le dis : m'offririez-vous maintenant de
dévouer toute votre vie pour me faire oublier le passé, et pour l'oublier noblement vous-même, je vous trahirais encore, car je ne sais pas ne pas trahir, et le mal que je fais, seul, peut contenter mes appétits.
Ces paroles furent dites sèchement, froidement, hautement, sans larmes; et, en les écoutant, j'étais épouvanté. Souriant cependant, en rassemblant sous ses doigts les dentelles de son corsage, elle reprit :
— N'ayez donc nul remords en m'accordant ce que je vous demande, car je ne puis être ni ramenée ni vaincue. Ma mère seule eut la puissance de me faire attendre. Jamais pourtant je ne me soumis à elle; j'épiais toujours l'occasion que ses intrigues me laissaient entrevoir. Cette femme m'exaspère. Je sens que, si elle me connaissait, elle me tuerait. Mais, comme je ne veux pas mourir, comme j'ai soif de connaître ce qu'il y a de si attirant et de si vertigineux dans les profondeurs de la vie, acceptez le marché que je vous propose, ou ma mère, croyez-le bien, vous perdra.
— Jamais! ~répondis-je avec horreur. — .Ta-
mais je n'accepterai cela. Laissez-moi! laissezmoi, vous dis-je! Ah! les gens qui doutent de l'enfer sont bien incrédules? L'enfer est ici, et nous sommes tous des damnés!
Et, pendant qu'Isabelle se levait pour se jeter sur moi, je reculais pas à pas devant elle, je heurtais et renversais les meubles par la chambre, je m'embarrassais les bras dans les rideaux. Enfin, au moment où je touchais le seuil de la porte, je m'évanouis encore comme elle avançait la main pour me saisir.
Quand je revins à moi elle avait disparu. Je demandai, je m'informai; personne ne l'avait vue sortir. On la chercha par la maison, dans le jardin; elle s'était enfuie sans laisser trace de son passage. La nuit tombait. Je courus aussitôt chez la baronne de Grandmont, où j'étais allé déjà la veille au soir, — mais sans pouvoir lui rien dire, parce que Louise était auprès d'elle, — et, en chemin, tantôt je me sentais défaillir de honte, tantôt, exalté, avec des transports d'enfant, je criais : — Libre ! libre ! — A la porte de l'hôtel, je vis de loin les domestiques rassemblés qui causaient à voix basse. —Madame et mademoiselle sont parties, — me dit l'un d'eux.
— Parties. Où donc? — demandai-je.
— Au Grandmont.
— Et depuis quand?
— Depuis une heure.
— Depuis une heure ? Pourquoi parties ?
— Je l'ignore, monsieur.
— Parties! — me disais-je; et je restais là, devant eux, abîmé de terreur et de surprise.
Enfin, comme ils me regardaient en silence :
— Madame n'a pas laissé de lettre pour moi ?
— Non, monsieur.
J'entraînai le valet à l'écart; — et.... mademoiselle non plus ?
— Non, monsieur.
Je me sentais mourir. — Qui est venu à l'hôtel aujourd'hui?
— Personne , monsieur. Ah ! si ! — reprit le valet tout à coup. — Madame a reçu une visite.
— Et de qui? — Je haletais en attendant la réponse.
— De M. Georget.
— Georget! Toujours Georget! — Je m'élançai dans la rue.
Georget lit un saut de trois pieds quand il me vit entrer dans sa chambre. Il vint à moi les bras ouverts. Il rayonnait de triomphe et de joie. — Ah! monami, — s'écria-t-il, pendant que je le regardais d'un air sombre, — vous avez enfin donné satisfaction à la morale! Je vous en félicite! Mme de Torreins m'a tout appris. Et comment se trouve votre femme chez vous?
— Qu'êtes-vous allé faire chez la baronne de Grandmont? — répondis-je en le tenant à distance.
— Je suis allé lui conter la nouvelle. Tout Paris la savait déjà.
— Et Louise? Où était-elle?
— Elle était auprès de sa mère,
— Misérable! — Et sans me donner le temps
de répondre à Georget, je me précipitai vers la porte ; mais , sur le seuil , il me retint , me suppliant de m'expliquer. Alors, je le repoussai de toutes mes forces: — Cherchez au fond de tous les malheurs, — m'écriai-je, — vous trouverez un imbécile !
Je passai la nuit à écrire à Louise et à la baronne, sans pouvoir parvenir à tracer une lettre qui me satisfît. Des terreurs m'assiégeaient soudain et me paralysaient sur ma chaise , puis je reprenais courage, et, me rappelant la jeunesse de Louise et sa force, je me disais : — Elle aura résisté. — A l'aube, exaspéré de pressentiments sinistres, je jetai mes lettres au feu, et, me reprochant de n'être pas parti au Grandmont dès la veille, je demandai, des chevaux. Debout dans la cour, aussitôt qu'ils y arrivèrent, je pressais les palefreniers et j'attachais les traits de mes mains. Enfin lorsque ma berline roula dans la rue, penché jusqu'au ventre à la portière, j'excitais les postillons avec des offres extravagantes qui les faisaient bondir sur leurs selles; et les quatre chevaux fouaillés , se lançant à corps
perdu, dévoraient l'espace. Mais, plus ils allaient vite, plus il me semblait qu'ils pouvaient aller plus vite encore.
Tout près de la barrière d'Italie, s'établit, entre une berline de poste qui débouchait du boulevard extérieur et la mienne, une lutte de vitesse. Quelque temps, avec des élans furieux et de grands bruits de grelots, mes chevaux se maintinrent en tête, mais au tournant du boulevard, les deux voitures se heurtant soudain aux roues, bondirent sur place, puis restèrent immobiles, accrochées l'une à l'autre; et les huit chevaux exaspérés, se secouant entre les traits et s'enlevant sur les jarrets pour se mordre, poussaient sous l'éperon des cris de fureur. Les postillons se disputaient, et, frappant à tour debras, s'époussetaient à coups de fouet les reins et les épaules. Tout à coup, les roues s'étant dégagées, les chevaux se calmèrent, et les deux voitures roulèrent lentement l'une auprès de l'autre. Je baissais la glace de ma berline, lorsqu'à la portière de l'autre berline qui s'ébranlait enfin sur le pavé, deux têtes effarées passèrent tout près de moi. C'étaient celles d'Isabelle et de Cabâss!
— Je VOUS vengerai de lui ! — me dit vivement Isabelle en se rejetant au fond de sa voiture, qui, soudain, dépassant au grand trot la barrière, s'enfonça dans un nuage de poudre. Elle m'avait vu m'élancer vers eux et elle avait eu peur. Mais déjà je ne songeais plus à les retenir. Souriant malgré moi, à l'idée de l'étrange moyen que Gabâss avait trouvé pour répondre à mon insulte, je pressai de nouveau mes postillons, et ma berline, tournant à droite, roula plus vite que jamais sur la route du Grandmont.
Gomme ma voiture atteignait le dernier relai voisin du château, en me haussant sur les coussins j'aperçus loin, bien loin, sur la route toute plate, un cavalier lancé à fond de train qui s'en venait droit sur nous. Il montait un cheval bai, rapide d'allures, et, la tête en avant, les deux poings au garot, il le poussait à outrance. Je reconnusbientôt dans le cavalier le piqueur de la baronne, et la monture qui l'emportait sur son dos n'était autre que Roland, le cheval de chasse du comte de Grandmont. Ma berline, en ce moment, s'arrêtait au milieu de la route et les postillons mettaient pied à terre. Je m'élançai dehors, et, avec de grands gestes, je barrai le passage au piqueur qui, me
reconnaissant, arrêta son cheval essoufflé à trois pas.
— Où courez-vous ainsi? — lui demandai-je.
— A Paris, — répondit-il d'une voix rauque. — Mademoiselle est bien mal. Je vais chercher les médecins.
— Mon Dieu ! qu'a-t-elle donc ?
— Je ne sais, monsieur. Elle étouffe. Madame en perd la tête....
— Mais pourquoi sont-elles allées au Grand mont?
— Je ne sais, monsieur.
— Tenez, — m'écriai-je, — donnez -moi votre cheval et prenez ma berline. Vous arriverez peut-être un peu plus tard, mais au moins vous ramènerez les médecins avec vous.
Le piqueur sauta à terre et je m'élançai en selle. En même temps, la berhne tournait sur elle-même faisant face à la route de Paris. — Vingt francs de guides! — disait le piqueur aux postillons en se précipitant dans la voiture.
Emporté par le galop furieux du cheval de chasse, j'étais déjà loin.
22 mars 1816.
Frappée à mort ! accourez sans perdre de temps. Elle est condamnée, Louise. Peut-être pouvez-vous la sauver ?
Non. Ne venez pas. C'est trop affreux ! Ne venez pas ici pleurer ! Ne venez pas !...
Est-ce un rêve que je fais qui me rend fou ? Je l'avais laissée pleine de grâces , de jeunesse.... et maintenant je la retrouve inerte et décolorée.... une chose sans nom qui souffre encore.
Elle m'a vu entrer. Elle m'a reconnu. Elle était assise dans un grand fauteuil , toute en
noir, en face de sa mère. Elle a pâli. Elle a porté brusquement la main à son cœur. Je n'ai rien dit. Mais elle, elle a dit : — Ce n'était donc pas vrai ? — Alors, j'ai pleuré, sangloté. La présence de sa mère la gênait ; cependant elle m'a vite tendu ses deux mains tremblantes, en levant les yeux au ciel.
Huit heures.
Les médecins sont arrivés ce soir. Ils étaient trois. D'abord, ils n'y ont rien compris. Elle dormait. Elle a parlé clairement, éloquemment, dans une sorte de rêve qui ressemblait au délire. Elle m'a nommé. Je ne me rappelle pas ce qu'elle a dit. Enfin ils connaissent tout !
On l'a réveillée pour l'ausculter. Chacun à son tour, ils ont appuyé l'oreille sur sa poitrine, à cette place où le cœur, démesurément grossi, soulevait les côtes de coups furieux. Elle s'inquiétait de voir ainsi ces trois hommes pressés autour d'elle. Elle les regardait de ses yeux agrandis, avec une terreur mêlée d'espoir.
J'ai voulu assister à la consultation. On ne me l'a pas permis.
Après la consultation, le plus âgé des médecins, un homme robuste avec des cheveux tout blancs et des yeux noirs, me prenant à l'écart, m'a dit : — Monsieur, comme vous êtes le seul homme ici, c'est à vous que nous allons rendre compte. La malade ne peut pas guérir. Cependant, il est possible qu'une heure de sommeil, un accident , une émotion , la soulagent pour quelques jours. Il se peut aussi qu'elle meure à l'instant même, pendant que je vous parle. Elle a le cœur si volumineux, que le moindre effort de voix, un léger accès de toux suffira pour le déchirer. Nous avons cru devoir ordonner....
Je n'ai pas écouté le reste.
Minuit.
Elle s'est rendormie depuis une heure. J'ai pu échanger quelques paroles avec la malheureuse mère. Ma dernière visite, à Paris, — le soir où je vins chez la baronne, sans pouvoir parvenir à lui annoncer ce que j'avais résolu de faire pour me venger d'Isabelle et de Mme de Torreins, — avait inquiété Louise. Mais ce ne fut pas là la cause.
La cause vint de Georget, qui le lendemain, s'empressa de lui conter, d'un air gai, la nouvelle de ma réconciliation avec ma femme.
Elle se leva toute droite et retomba sur son siège, foudroyée. En revenant à elle, elle voulut partir. Sa mère, aussi indignée qu'elle-même, chercha à la rassurer et lui adressa des observations; mais elle voulait partir. Elle partit. Elle eut trois nouvelles défaillances en route. Voilà. C'est moi qui l'ai tuée !
Une heure.
Ce pesant sommeil n'engourdit même pas les souffrances de la malade. L'un de ses bras pend vers la terre, l'autre est étendu sur ses genoux. Sa tête, adorable et pâle, roule machinalement sur l'oreiller, baignée de sueur.... Oh! comme je sens qu'elle souffre ! Elle écarte de ses mains tremblantes je ne sais quelles funèbres images. De grosses larmes coulent de ses yeux. Déchirant ! déchirant ! Horrible à voir ! Intolérable ! Une enfant résignée qui ne peut pas mourir.... qui fait des efforts pour mourir.
Sa vieille mère souffre autant qu'elle. Elle remue la tête machinalement. Elle a l'air hébété, avec ses regards mornes et lourds cloués sur sa fille.
Tous les- deux, pétrifiés de douleur, nous sommes.penchés en silence. Affreuse nuit! Le vent
gronde et pleure ; la flamme bruit dans l'âtre ; la lampe, à demi baissée, nous éclaire d'une lueur blafarde ; un chien hurle dans la cour.
Deux heures.
On dirait, pendant qu'elle dort, que ses paupières s'affaissent sur ses yeux. Ses joues ont la couleur lisse de l'ivoire, et les contours de son visage sont arrêtés comme ceux d'une statue. L'haleine est courte, saccadée ; ... un souffle ! Il semble que l'âme est comme hésitante, comme suspendue. Elle voltige sur les lèvres décolorées, qui se ferment instinctivement....
Horrible! Voilà maintenant qu'elle s'éveille pour mourir !
Elle s'est dressée sur son fauteuil , les mains étendues sur les bras du siège, et l'on voit, à chaque mouvement du cœur, se gonfler les voiles sur sa poitrine et battre les artères à la base de son cou. Gomme elle est pâle! Ses lèvres blémies ne se détachent plus du tout sur le mat de sa
peau. Elles laissent voir entre elles ses dents brillantes; et ses mains fluettes tremblent doucement. Soudain, ses narines se gonflent. Une réaction de colère se fait dans cet esprit résigné. Elle regarde longtemps, avec une inutile persistance, son sein hatelant. Elle le presse et l'apostrophe. — Mais il ne se calmera donc pas! — s'écrie-t-elle avec désespoir. — Qu'as-tu, mon enfant? — dit la mère. — Ce que j'ai? — répondelle. — C'est comme une bête que je sens vivre là, dans moi, et qui veut sortir.
Trois heures.
Maintenant, elle se désole. Elle pleure. — Ah! quelle torture! — s'écrie-t-elle d'une voix entrecoupée par les sanglots. — Mon Dieu! ayez pitié de moi! Ai-je assez souffert? Malheureuse que je suis! Ma pauvre mère, qu'ai-je fait pour souffrir ainsi? Ah! maman, tu ne peux pas t'imaginer ce que je souffre! Embrasse-moi pour me donner du courage! Ne me quitte pas. Et vous, cher Daniel, vous non plus ne me quittez pas! Ah! Dieu! — dit -elle soudain avec exaltation en tendant ses petites mains vers le ciel, — où sont le soleil, les fleurs et les arbres? Il a fait si beau aujourd'hui !
Elle s'arrête, pleure encore, et puis elle recommence avec des accents touchants, d'une douceur infinie; elle se plaint comme un enfant. —
Je fais cependant tout ce que les médecins ont ordonné, — murmure-t-elle. — Je suis scrupuleusement le traitement qu'ils ont prescrit! Je me soumets à tout! Je prends mes potions! Je reste dans mon fauteuil! Je ne pense à rien ! Je ne parle pas ! — Et elle ne cesse de répéter : — Quel malheur! Ah! mon Dieu, quel malheur!
Cinq heures.
Tous deux longuement serrés dans ses bras. Arrosés de larmes amères tous deux.... — Ne pleurez pas, — nous dit-elle. — Souffriras-tu, mon Dieu! cette triple agonie?
De temps h. autre, étouffant, je quitte cette chambre maudite. Je marche par les corridors du château, cognant les murs comme un homme ivre. Mes membres dévalent sous moi. — C'est ma faute! ma faute! — Ainsi je dis en dévorant mes larmes et en me déchirant la poitrine. Et puis, je reviens à elle.
Pourquoi est-ce que j'écris à cet ami qui ne sait rien de moi depuis trois mois ? Qui ne peut comprendre ma lettre ? Qui ne la recevra pas ?
Tout ce que je fais est machinal et douloureux.
J'ai prié Dieu, supplié Dieu. Une mort si peu méritée!... J'ai offert à Dieu ma vie pour la sienne.
Elle m'a vu à genoux. Elle a soulevé sa main. Avec un sourire radieux elle l'a posée sur ma tête
Gomme six heures sonnaient à l'horloge du château, l'aube froide se leva, pâle et rose, et fit rougir la lueur de la lampe. Le feu jeta une grande flamme et s'éteignit dans les cendres. Dans la chambre voisine, par la porte entr'ouverte, Daniel aperçut tous les serviteurs en cercle, à genoux.
Le silence planait sur la maison tout entière, Louise vivait encore. Assis devant elle, un peu de côté, le buste avancé, la tête rejetée sur les épaules, l'œil fixe et le doigt dirigé vers la place de son cœur, Daniel le guettait avec une terreur attentive. Gorgé de sang, — il le savait, — sous l'effort du sang, le cœur devait déchirer son enveloppe. Chacune de ses pulsations, en soulevant démesurément la poitrine de la jeune fille, renvoyait un violent contre-coup dans le cœur du malheureux qui la veillait. Louise, essoufflée et à
moitié endormie, ne s'attendait à rien cependant. Mais sa mère, appuyée sur les deux poings, le cou et les yeux de travers, commençait à se dresser dans son fauteuil. Elle se doutait bien, elle, de ce qu'elle allait voir! Enfin, Louise entr'ouvrant les yeux, se mit doucement à sourire, puis soudain, sans pousser un cri, elle s'abattit en avant, sur les bras de Daniel.... morte!
Lorsqu'ils entrèrent dans la chambre, les serviteurs trouvèrent Daniel évanoui, affaissé sur les talons, la tête enfouie dans les genoux de Louise toujours assise et renversée en arrière. Il y avait un quart d'heure que la jeune fille était morte. La mère, toute droite dans son fauteuil et le visage tourné de côté, regardait toujours et attendait.
On l'emporta avec Daniel. On étendit le cadavre sur le lit.
Pendant le reste du jour et toute la journée du lendemain, blotti dans un coin de sa chambre, sur les coussins où on l'avait déposé, les rideaux baissés, les fenêtres closes , Daniel resta là, sans mouvement, sans voix, sans regards. Celui qui
l'eût VU aussi profondément enfoncé dans sa stupeur eût été terrifié. Inerte, affreusement pâle, glacé, plié en deux, il n'avait plus de lumière dans les yeux, plus de sang sous la peau, plus d'intelligence sur la face. Sa pensée était encore mieux engourdie que ses membres, et, de toutes ses sensations passées, il ne lui restait même plus un appréciable souvenir. Le duel du comte, la maladie de Louise, les menaces de Mme de Torreins , la fuite de sa femme et de Cabâss , la dénonciation de Georget, la rencontre du courrier sur la route, la dernière visite des médecins, et enfin la mort subite de la jeune fille, tout cela se heurtait dans son esprit détraqué, et tourbillonnait, rompu, informe, épars, comme des rêves. Il ne souffrait plus, il ne sentait plus ; à peine se connaissait-il. Il se disait à perte d'entendement que Louise était morte, et cela lui suffisait. Sans passion maintenant, sans intentions, il attendait vaguement un je ne sais quoi qui devait tout finir.
Tant que la lutte désespérée qu'il avait soutenue pendant huit mois, avec la volonté de vaincre, contre les hommes et les choses, le tint en haleine, il put s'abuser sur ses propres forces, et, voyant les obstacles se briser devant
lui, sans qu'il fît à autrui la moindre concession de conduite ou de caractère, il se haussa démesurément dans son esprit et ne redouta plus rien ni personne. Mais, maintenant, cette puissance invisible, dont le mutisme révoltait si bien son orgueil, s'était dressée à son tour en travers de son chemin, èî, sentant peser sur son front sa lourde main, il était plus petit et plus hésitant que l'enfant d'un jour, tâtonnant l'air en quête du sein maternel.
Ainsi, tombé soudain du haut de ses espérances, aplati, écrasé, stupide, il n'avait pas vu entrer, à plusieurs reprises, dans sa chambre obscure, Lambert son domestique. En vain le vieillard, s'autorisant de l'état navrant de son maître, avait-il osé lui parler. Son maître n'entendait plus. Les deux mains errant sur la terre, le dos au mur, le cou nu, les cheveux épars, il ressemblait à ces soldats blessés qui s'éveillent de leur évanouissement, la nuit, sur un monceau de morts, au milieu d'un champ de bataille. En balançant leur tête effarée et sanglante, ils se demandent oii ils sont, et regardant tout autour d'eux, à la lueur de la lune, ce qu'ils voient leur semble si atroce, qu'ils croient rêver et se rendorment lourdement.
Le lendemain soir de la mort, Lambert pénétra de nouveau dans la chambre de Daniel, portant un plateau couvert d'une nappe entre ses deux mains étendues. Daniel vit tout à coup un bras qui lui tendait un verre. Il le prit machinalement et but. Cela lui fît un effet étrange. Il lui semblait que la vie lui rentrait, avec le vin, dans le ventre. Trois fois il tendit son verre, et trois fois Lambert le remplit.
Mais, en même temps que la vie, s'éveillait dans le .cœur du malheureux une douleur intense. Tout ce qui, jusqu'alors, avait été confus en lui, s'accentuait avec une netteté terrible. Il se leva soudain, fît quelques pas au hasard, et renvoya le serviteur maladroit qui l'avait tiré du néant. Quelque temps il se promena, la main crispée sur sa poitrine découverte, sombre, hagard comme une bête fauve en cage, creusant plus profondément ses pensées renaissantes qu'un fou. Il allait sans rien voir, d'un pied trébuchant, en contournant les meubles, les lèvres tirées sur les dents ; mais, quoi qu'il en eût, lui qui avait tant exécré les horreurs de la vie et ses platitudes, il ne pouvait trouver de cris de révolte. Il était vaincu.
Enfin, les muscles de sa face se détendirent; il se résigna doucement et s'assit devant sa table. En écrivant, il soupirait. A mesure qu'une page était remplie, il la poussait du doigt, et la page s'en allait glisser au loin, par terre.
Il écrivit encore une dernière page. Mais il ne jeta pas celle-là. Quand elle fut cachetée, il la laissa sur sa table.
Le lendemain de bonne heure, Lambert, écrasé de fatigue, qui, de temps à autre, revenait épier Daniel par le jour de la serrure, l'entendit tout à coup éclater en sanglots. Il se précipita dans la chambre. Par la fenêtre grande ouverte, la lumière du printemps entrait à flots, et ce n'était, s'exhalant du parc, que chants d'oiseaux, vent doux, tièdes senteurs des fleurs nouvelles. Daniel fermait les volets, la fenêtre et les rideaux de ses mains tremblantes. — Oh ! ce soleil, ce ciel bleu, ces fleurs, toutes ces belles choses, — disait-il en pleurant, — c'est donc pour me faire encore aimer la vie !
Cependant des bruits confus s'élevaient du rezde-chaussée du château. Les roues des voitures criaient sur le sable , dans la cour, et l'on entendait grincer les grilles sur leurs gonds. Soudain
les chants des prêtres retentirent au seuil de la maison. Daniel, alors, comme s'il eût obéi à une impulsion secrète , se dépouilla de ses habits et se rhabilla lentement. Puis il descendit dans le grand salon ; et là, redevenu subitement maître de lui-même, il salua l'assemblée, s'adossa à la cheminée et fit les honneurs. Il n'y avait pas de parents.
A mesure qu'une personne entrait, elle allait à lui et le saluait.
De tous les châteaux des environs, des villes voisines, de Paris même, arrivait du monde. Le salon était déjà plein, lorsque de longs claque.ments de fouet résonnèrent dans la cour. Presque en même temps, plusieurs hommes se poussèrent devant la porte. Georget marchait très-vite parmi eux, comme s'il eût craint d'être en retard. Il se fit à sa vue une explosion de sang sur la face de Daniel. Cependant il lui rendit son salut sans prononcer une parole.
Un maître des cérémonies en rabat, couvert d'un manteau et tenant sous le bras son chapeau à plumes, s'avança enlin sur le seuil et dit à
haute voix : — Messieurs les membres de la famille ! — Daniel se présenta aussitôt ingénument, et, pendant qu'il se tenait debout, isolé au milieu de tous ces hommes qui le regardaient en silence, il y avait sur son visage quelque chose de désespéré. Un frémissement sourd circula dans l'assemblée. — Gela me semble choquant ! — dit Georget à voix basse.
Tout le monde cependant, suivit Daniel.
Arrivé dans le vestibule , ses regards rencontrèrent le cercueil drapé de velours blanc, que six hommes vêtus de cagoules étaient en train d'élever sur leurs épaules. Il plia comme sous un coup inattendu et pâlit, mais se dominant encore, il s'approcha du cercueil, posa la main sur le couvercle, et, sans faire attention à personne, il se mit à marcher ainsi, la tête basse. Les prêtres allaient devant, avec la croix, chantant. Les domestiques suivaient Daniel. Des jeunes filles en robes blanches, portant des cierges, le front voilé, accompagnaient le corps ; puis venaient les invités, et, derrière eux, parmi les équipages tendus de crêpe, tous les enfants du village où avait été élevée Louise, tous les pau-
vres qu'elle avait secourus, toutes les femmes en costumes bariolés ; une foule énorme.
Couvert d'un drap blanc qui flottait, le cercueil se voyait de loin,balancéau-dessus des têtes.
C'est dans cet ordre que l'on se dirigea, par la grande rue du village, vers la petite église, et que l'on revint au château.
On traversa de nouveau la cour d'honneur et l'on s'achemina à travers le parc. Tous les fronts étaient découverts sous les grands arbres, et le soleil de mars, reluisant dans le ciel bleu, faisait fondre le givre sur les rameaux noirs. Le givre tombait ainsi sans bruit, par flocons, de tous côtés, sur le cercueil, comme une blanche pluie de fleurs.
Au fond du parc, sur un exhaussement de terrain planté de sapins, s'élevait le tombeau de famille, large construction carrée, fermée d'une porte de bronze à barreaux. Le père de Louise l'avait fait bâtir, et, le premier, il y trouva sa place. Auprès de la porte ouverte se tenaient deux fossoyeurs, et la dalle de marbre blanc qui devait éternellement peser sur le corps de la jeune fille, était alors appuyée contre le mur extérieur du tombeau.
Arrivé là, le cortège s'arrêta; le cercueil fut posé à terre ; les prêtres se groupèrent en face, — la croix d'argent plantée devant eux, — et les assistants formèrent le cercle, échelonnés sous les arbres et jusqu'au bord de la prairie.
Les serviteurs pleuraient. Contemplant le cercueil avec une curiosité douloureuse, les pauvres tendant le cou et coudoyant les riches, semblaient tirer de cet objet lugubre une espèce d'enseignement presque consolant pour eux dans sa tristesse. Daniel seul, les yeux au ciel, se refusait obstinément à regarder à ses pieds. Là n'était pas, ou n'était plus, la femme qu'il avait aimée.
Pendant ce temps, le célébrant murmurait la dernière prière.
Les fossoyeurs descendirent enfin le cercueil dans le caveau. Pour lui faire place, ils furent obligés de repousser les deux cercueils qui s'y trouvaient déjà.
Alors , prenant en main une pelle, le prêtre jeta quelques parcelles de terre dans la fosse; puis il imbiba le goupillon d'eau bénite, aspergea la tombe et remit le goupillon à Daniel. Daniel le prit en pâlissant, mais, ne sachant plus
ce qu'il faisait, en voulant le soulever, il le laissa tomber sur le cercueil.
Le prêtre, qui n'avait jamais vu pareille chose, regarda fixement Daniel.
Comme les fossoyeurs soulevaient la dalle de marbre, Georget, devenu rouge et très-ému, après avoir un peu hésité, pénétra dans le tombeau. Lalargeur de la fosse le séparait de Daniel, et à quatre pieds au-dessous, les dos des trois cercueils alignés sortaient vigoureusement de l'ombre. Georget abaissa un regard mélancolique sur la gaîne de velours blanc qui renfermait le corps de Louise; puis, se mettant à geindre et à pleurer, il avança le bras au-dessus de la fosse et saisit la main de Daniel :
— Oublions notre rivalité sur cette tombe! — lui dit-il d'un air tragique.
Daniel ne leva même pas les épaules.
Enfin, la dalle fut posée à sa place. Debout contre la grille encore ouverte, Daniel vit défiler toute l'assistance. En signe de remercîment, il s'inclinait devant chaque personne qui passait.
Georget soudain s'en vint auprès de lui, et, — réfléchissant qu'il avait au moins autant de droit que lui pour faire les honneurs , puisqu'il avait aussi aimé Louise, — il se mit à l'imiter et à saluer les personnes. Daniel alors referma doucement la porte de bronze , et jetant son bras au cou de Lambert, il laissa là Georget avec les autres, et remonta vers le château.
Mais les enfants du village, qui avaient assisté à la cérémonie, s'étaient déjà répandus dans le parc, errant de çà et de là.
L'un d'eux, grelottant sous ses guenilles , le guetta , l'attendit au passage , et, lui tendant la main, il lui dit en nasillant d'un ton banal : — La charité, monsieur, s'il vous plaît, cela vous portera bonheur! — Daniel, à ces mots, tressaillit, cacha son visage sur la poitrine de son serviteur et fondit en larmes. Mais, quelques instants plus tard, il releva la tête et jeta sa bourse à l'enfant.
Le reste de la journée se passa pour Daniel dans une sombre monotonie. L'intendant de la baronne, en homme bien appris , commandant seul dans la maison depuis deux jours , avait fait servir à déjeuner aux hôtes de sa maîtresse ,
et Georget, naturellement, demeura au château. A table, il conta son histoire en l'arrangeant , et s'attrista sur le sort de la jeune lille accomplie que feu le comte de Grandmont lui avait promise pour femme. Il reçut des consolations. Daniel entendait, d'en haut, le bruit des couverts et des assiettes mêlé aux murmures des voix. Affaissé sur un siège, il ne fit pas un geste de tout le jour et ne dit pas un mot. Seulement, il regardait souvent la pendule.
Une seule fois, il se leva pour écrire, mais il s'interrompit bientôt , froissa la page et la jeta sous ses pieds. Cette page fut' retrouvée. Elle ne contenait que des mots sans suite, parmi lesquels se détachaient quelques phrases : — Fleur fauchée! tu n'as été faite que pour engraisser un peu déterre. . . .Ton âme est une lumière éteinte. . . . Il était bien inutile de te créer !
Sur une autre page, répondant peut-être au souvenir de son mariage qui l'avait empêché d'épouser Louise, s'étalait une seule phrase : — Les hommes en sont encore à manger de l'herbe.
Quand la nuit fut venue, tous les hôtes de la baronne étant partis, Lambert entra dans la
chambre de son maître et posa sur la table une lampe allumée. Daniel ne bougea pas.
A dix heures enfin, comme le dernier coup de rhorloge tintait encore, il se leva lentement et promena des regards mélancoliques autour de lui. Il prit dans ses mains la lettre cachetée qu'il avait écrite la veille, et la jeta sur son pupitre, à l'endroit le plus apparent. Puis il chercha dans la poche de son habit, placée au côté de sa poitrine, un objet qui devait y être. Enfin il poussa la porte de sa chambre et descendit.
Au plafond du vestibule était suspendue une large lanterne allumée. Il la décrocha, et il allait ouvrir la porte du parc, lorsqu'il parut se rappeler une chose oubliée, et alors , laisssant la lanterne par terre, il se dirigea vers la chambre de la baronne.
La baronne était couchée dans un grand fit à baldaquin et dormait. A la lueur d'une veilleuse, son profil amaigri se dessinait énergiquement sur la tenture sombre, et, de l'énorme crucifix d'ivoire cloué au mfiieu, tombait sur elle un étrange regard de pitié. Autour de son lit, sur son lit, dans ses mains immobiles et par terre,
s'éparpillaient les fichus, les robes et les dentelles de son enfant. Elle avait passé la journée à manier ces objets élégants qui rehaussaient si bien autrefois la beauté de Louise. Ces objets..., c'était presque Louise encore. Ils exhalaient je ne sais quel parfum de jeunesse, de grâce et de vie. Daniel en fut comme suffoqué. Il se jeta sur eux avidement et les serra dans ses bras, sur ses yeux, sur sa bouche. La baronne cependant, s'éveillant à demi, poussa un grand soupir. Alors, Daniel traînant après lui le monceau de soie qu'il tenait dans ses mains, s'avança sur la pointe des pieds auprès du lit, et regarda quelque temps la vieille femme.... Enfin, soulevant avec une filiale émotion le bord du drap qui la couvrait, il plia le genou, et, sur ce drap, il attacha longuement ses lèvres.
- Puis , sortant de la chambre à reculons, il retourna dans le vestibule, passa les doigts dans l'anneau de la lanterne et descendit dans le parc.
Comme une ombre silencieuse, Lambert qui s'inquiétait de plus en plus de son maître, le suivit, se guidant sur la lumière dansante qu'il tenait à la main. Une large lune roulait dans le ciel sur le dos des nuages. Un vent glacé entre-cho-
quaitles branches nues. L'air résonnait partout de bruits étranges. On eût dit que des lamentations s'envolaient, comme des troupes d'oiseaux nocturnes, du cœur des bois.
Cependant , Lambert n'osait approcher son maître ni lui parler. Et pleurant, autant de chagrin que de terreur, il le suivait.
Le tombeau était le but. Daniel ouvrit la porte, entra, la referma , posa la lanterne à terre, et , soulevant à deux mains la dalle pesante, il l'appuya à la muraille, puis il sauta dans le caveau.
A genoux dans l'ombre, au ras de la porte, le serviteur, pendu par les mains aux barreaux, regardait.
D'abord, en se trouvant tout debout dans cette large fosse carrée, avec ces trois cercueils entre les jambes , Daniel fut pris d'une sorte d'éblouissement. — Lambert voyait sortir du trou sa tête et le sommet de ses épaules. — Soudain, allongeant le bras, Daniel amena à lui la lanterne, et s'enfonça avec elle sous le sol du tombeau.
Lorsque Lambert, pour suivre tous les mou-
vements de son maître, se fut redressé et aplati , les bras tendus le long des barreaux, il l'aperçut, à genoux dans un angle de la fosse, les deux mains appuyées sur le cercueil du comte de Grandmont, — Eh bien ! cher comte, — disait-il d'une voix lugubre et railleuse, — quel conseil me donnerez-vous maintenant ? — Et pendant qu'à l'aide d'un long couteau il dévissait le cercueil : — Dans quel état vais-je trouver votre personne? Vous aviez déjà le cœur bien pourri, de votre vivant. — Le couvercle , en même temps, grinçait sur ses charnières rouillées, et la lanterne éclairait de biais une longue forme blanche. Soudain, étendant la main, Daniel tira le suaire qui voilait la face du comte, et, à sa grande surprise , — le comte ayant été embaumé,—sa face lui apparut toute fraîche, avec les pommettes fardées, un serre-tête blanc au bord des sourcils, la lèvre relevée, les yeux vaguement entr'ouverts et l'air gouailleur.
— C'est étrange, cela! — dit Daniel en se penchant pour regarder cette figure de mort qui, semblait rire. Mais aucun muscle ne bougeait sur cette îigure, et son rire était de pierre. — Serait-ce que vraiment, monsieur, vous riez à
l'idée de ce que je vais faire? — Tout à coup il se souleva sur les poings, rabattit brusquement le couvercle du cercueil et s'assit dessus, les coudes sur les genoux, les tempes enfoncées dans les mains, regardant éperdument l'étui de velours qui enfermait le corps de la jeune fille.
Enfin, il se remit à genoux, et, en s'y reprenant à dix fois, il commença à déchirer le velours et à dévisser ce cercueil élégant, moins long, plus svelte et plus léger, sur lequel tremblaient ses mains défaillantes. Ses cheveux se dressaient sur son front et ses dents s'entre-choquaient pendant que, lentement, il soulevait le couvercle. — Oh! que vais-je voir ici? — murmurait-il. Un grand suaire de batiste, à plis floconneux, recouvrait tout le corps. Avec des précautions infinies, il allongea les doigts vers la face , et ramena les plis du suaire dans sa main. La tête de Louise émergea enfin des flots de batiste. Elle était lumineuse et toute pâle, avec ses longs cheveux de soie séparés sur le front, qui s'en allaient, en épais anneaux d'or, de chaque côté de son corps, jusque sur ses genoux. Un oreiller de satin blanc soutenait sa tête pensive ; sa bouche, ses yeux étaient fer-
mes, et ses mains fluettes, réunies sur sa poitrine, croisaient leurs doigts longs et fins comme si la jeune fille fût morte en priant Dieu.
Quand il la vit ainsi, terrible de repos, effrayante, mais plus éblouissante que jamais, avec sa couleur d'ivoire, ses narines amincies et ses longues paupières baissées qui projetaient des ombres sur ses joues blêmes, il passa sur la face de Daniel comme un sinistre éclair d'espoir et de joie. S'arc-boutant sur les poignets, il la regardait de tout près, et, comme la lumière frappait en plein la morte au visage, il n'était pas un grain de sa peau qui lui échappât. Les yeux agrandis et tout ronds, sans bouger, il paraissait attendre un souffle qui révélât un reste de vie sur cette bouche si pure. Il attendit longtemps. Enfin, se soulevant un peu, il osa toucher les mains du cadavre, mais au contact glacé, il se rejeta en arrière, tremblant d'horreur, et les mains de la morte restaient là, jetées de côté sur sa poitrine, dans une attitude presque vivante.
— Oh ! toi que j'ai aimée ! — dit alors le malheureux affaissé sur les genoux , en laissant
pendre ses bras à terre, — chère petite Louise ! si douce, si délicate, si frêle, que j'ai amenée ici, à dix-huit ans, dans ce tombeau ! Tant de secousses inattendues et, pour toi, incompréhensibles ! Comment pouvais-tu résister aux chocs multipliés de ces passions ténébreuses ! Et que d'ennemis ligués contre nous ! Tu n'y entendais rien, toi, ma mignonne, à ces volontés qui se heurtaient contre la mienne ; tu n'y pouvais rien. Contente d'être jeune, belle, et de vivre ; heureuse d'aimer et de te sentir aimée, tu ne demandais rien de plus que de me voir auprès de toi, de me consoler, d'associer dans ton esprit mon souvenir au souvenir de ta mère ; et voilà qu'un meurtre soudain cause ta première douleur.... Et que de douleurs depuis lors!...
Il s'arrêta. La tête enfoncée dans la poitrine , les reins ployés, les épaules voûtées, il était comme effondré en lui-même. Quelque temps il resta là, regardant toujours la morte au visage. Enfin il joignit les mains avec ferveur et parla encore.
— Oh! si tu avais vécu, comme je t'aurais
éloignée du monde! Je crois bien que tu ne l'aimais guère, toi aussi! Gomme je t'aurais fait la vie douce!...
Il s'interrompit de nouveau, puis étendant les bras , il apostropha de plus près la morte : — Qu'il y a loin d'ici au jour où je te vis à Trouville, dans les roches, au bord de la mer, pour la première fois! Comme tu étais jeune alors! comme tu semblais heureuse!... et comme j'étais heureux, moi, quand, au milieu des flammes, à travers la foule épouvantée, je te serrais, palpitante, sur ma poitrine.
A ces mots, il cacha sa face sous ses deux mains. Les sanglots lui soulevaient et lui déchiraient le cœur. Enfin, en bégayant et joignant les mains encore : — Et maintenant, te voilà donc sous la terre, gênée dans ce cercueil, à jamais condamnée à l'immobilité, aux ténèbres ! pauvre enfant, sur laquelle ont marché les méchants, et qu'ils ont écrasée sous leurs pieds ! Mais tu n'y dormiras pas sans moi, dans ce tombeau; tu n'y auras pas froid sans moi, et, puisque le monde est ainsi fait que nous ne pouvons être unis que dans la mort, eh bien! nous serons unis enfin.
et ce m'est une consolation très-douce, en ce moment, crois-le bien, que l'idée de dormir à jamais à tes côtés.
Il en était là de ses regrets, de son désespoir, de ses larmes, de ses incohérentes paroles, lorsqu'un murmure confus s'éleva derrière lui. Il tourna le front, et alors, par-dessus le rebord de la fosse, il vit une chose étrange. A la porte du tombeau, appliquées le long de la grille, une douzaine de têtes d'hommes étaient échafaudées, le regardant. La lune , les frappant en arrière , glissait entre elles ses blancs rayons, et elles apparaissaient sombres à Daniel. C'étaient les domestiques du château, appelés par Lambert. Ce qu'ils voyaient les glaçait de terreur. Au fond du trou carré, la lumière de la lanterne allongeait une grande bande claire, et le doux visage de Louise resplendissait.
En se voyant ainsi épié, dans cet instant d'épanchements lugubres, Daniel exaspéré bondit du trou sur le sol du tombeau. Brandissant son couteau, il s'élança contre la grille où se pressaient les curieux, et les chargea. Tous se sauvèrent en poussant des cris. La tête et le bras
menaçant de Daniel passaient entre les barreaux, et, de loin, il les apostrophait avec rage. Quand il les eut perdu de vue, il redescendit dans la fosse ; c'est pourquoi il ne vit pas Lambert qui se traînait d'arbre en arbre et revenait vers le tombeau.
Ce qui se passa ensuite fut rapide. Daniel tira à lui la dalle de marbre ; il la fit retomber sur sa tête et s'enterra vivant. Lambert, éperdu, appelant son maître avec des trépignements et des larmes, entendit sous le sol un soupir d'une profondeur extraordinaire. Alors il ébranla la porte de ses deux mains, appelant encore son maître....
Quand on entra dans le tombeau , on trouva le cercueil de Louise grand ouvert, et le blanc suaire de Louise était inondé de sang. Le cadavre de Daniel gisait auprès d'elle, un bras mollement passé autour de son cou. Leurs deux têtes reposaient sur le même oreiller. Daniel, en écartant ses habits, s'était enfoncé dans le cœur un long couteau jusqu'au manche, et ses lèvres effleu-
raient la joue de la jeune fille . Ils étaient aussi pâles l'un que l'autre. On eût dit qu'ils étaient morts du même coup, en même temps.
Telle fut la fin de Daniel. Condamné à souffrir dès le jour même de sa naissance, s'il donna des marques d'une volonté mâle, tant que dura sa terrible fantaisie d'amour, il prouva, une fois de plus, en se tuant, que la faiblesse est le dernier terme de toutes les passions humaines. Peutêtre attachait-il à la vie plus d'importance qu'elle n'en mérite ? C'est tenir compte d'une chose que s'en débarrasser. Un cœur plus hautain, sans doute, eût également méprisé les hommes. On peut dire de Daniel qu'il ne les méprisait pas assez pour vivre avec eux.
Le testament qui fut trouvé sur son pupitre complétera l'étude de son caractère, que nous avons faite d'après ses notes. Nous le transcrivons mot pour mot:
« Ceci est mon testament, l'acte de ma dernière volonté.
te Que nul ne soit recherché à cause de ma mort.
ce Je ne me débarrasse pas de la vie par fatigue, bien qu'elle m'écrase depuis fort longtemps. Je veux simplement essayer de retrouver la seule créature que j'ai aimée et qui n'est plus.... Il ne m'est pas possible de vivre sans elle.
a Ne sachant à qui donner ma fortune, je la lègue à l'imbécile qui en fera le plus sot usage : au sieur Henri Georget.
Mme deTorreins survécut peu à Daniel. Frappée d'apoplexie à la nouvelle de la fuite de sa fille, elle se débattit quelques jours avec une grande colère et mourut. Quant à Isabelle, elle ruine Gabâss qui l'adore, nécessairement. Georget, enrichi par l'insultante munificence de Daniel, cherche à imiter son bienfaiteur, fait le misanthrope et se défend d'être heureux.
Un soir, il y a trois ans, passant près du château de Grandmont, je voulus visiter les lieux où
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s'était dénoué si tristement le sort de l'homme dont je commençais à transcrire les mémoires. J'attachai mon cheval à une branche, dans la forêt voisine, et, franchissant le mur du parc, par une brèche, comme l'avait fait deux fois Daniel, je descendis vers la rivière. En chemin, je rencontrai un monument fermé d'une porte de bronze. C'était le tombeau de famille. Il n'y avait personne auprès qu'un vieux domestique en cheveux blancs qui, assis sur un escabeau, ponçait les pierres des degrés avec l'attention la plus scrupuleuse; mais, en me retournant, je vis à vingt pas de là, sous les grands arbres, une femme courbée par l'âge qui marchait en laissant flotter derrière elle de longs voiles de deuil. Je m'éloignai aussitôt, reconnaissant la baronne de Grandmont. Seule désormais sur la terre, et se repaissant tristement des amertumes de son cœur, elle devait encore vivre longtemps d'une misérable et lourde existence, sans autre consolation, dans sa solitude, que seà pesants souvenirs. Le ciel fut implacable devant sa résignation, son grand âge et son abandon. Et longtemps, — laissant sans jamais protester, couler de ses yeux affaiblis des larmes silencieuses dont la source amère ne pouvait tarir, — on la vit, chaque soir,
errer seule et traîner sa douleur chancelante sous les sombres feuillages du quadruple tombeau.