ACTE I
symphonie, aussi la conversation ne tarda-t-elle pas à s’établir entre la jeune femme et son voisin. La dame, grande admiratrice de Rüssini et du ciel bleu on musique, no comprenait rien à la rêverie allemande de cette symphonie. C’étaient des critiques de chaque phrase, de chaque note. L’œuvre était huée par ces deux spectateurs à qui mieux mieux : on n’avait jamais vu une entente aussi cordiale contre l’ennemi commun, le pauvre musicien. Malheureusement, les meilleurs choses ont une fin : le concert venait de rendre sa dernière note et le Tintoret, qui n’avait rien entendu de la critique de ses voisins, mêlait ses applaudissements à ceux de la salle entière. Voyant le courroux de sa compagne, le voisin proposa de siffler ; elle refusa. On allait se quitter, lorsqu’un spectateur, le vicomte do Vige, s’avança vers le détracteur de l’œuvre nouvelle et lui dit: — Je vous félicite de tout cœur, mon cher Daniel, votre symphonie est un chef-d'œuvre I — Il faut supposer que ma jolie voisine entendit ces paroles, puisque le lendemain je recevais un billet parfumé et armorié, plein de doux reproches et d’excuses affectueuses. Ce billet était signé Loui.se de Thomerel. — Je la vis, je l’aimai et je chargeai' mes mélodie? de le lui dire. L’œuvre que je fis pour elle ne chantait ni l’Ilalie ni l’ÂHemagne, elle chantait l’amour, elle la comprit et — tu sais le reste.
FLAMBIER.
Oui , mais il est une chose que tu ne sais pas ou que tu oublies.
^ ÜA.MKL.
Qu’importe ? — je l’aime !
FLAMBIER.
Attends! le jour où madame de Thomerel est sortie du riche pensionnat où elle avait été élevée, son cousin, le Tintoret en question, lui remettait cent mille francs dans un vieux portefeuille de famille et son amitié dans un baiser paternel au front. En mourant, M. de Thomerel avait légué à sa fille une fortune modeste et une affection réelle. Jê crois bien que l’affection est seule restée intacte; il y a quelques années de cela ! Madame de Thomerel no vit que par le luxe, le monde, le bruit, l’éclat. Elle est fantasque et raisonnable, impétueuse et calme, .sans cœur et pleine de cœur; lionne, elle a ses heures de chatterie; chatte, elle rugit parfois.
Pour tout dire, elle est feimne, mais femme dans tout ce que ce mot a de terrible et decliarmant. Voilà celle que l’on nomme tout haut madame de Thomerel, et que tu apffolles tout bas Louise. Toutes les portes sont ouvertes devant elle; elle invite tout le monde et tout le monde vient chez elle. Toi qui connais l’appartement et qui sais qu’en sortant de son boudoir on ne passe pas par le salon, tu viens quand la foule est partie, à l'heure des miettes! Le décorum est sauvegardé; elle habite la même maison que son cousin; son cousin l’accompagne partout; le monde n'a pas le droit d'en savoir davantage. Il ne la connaît pas plus que tu ne la connais toi-même. Pour lui et pour toi, madame de Thoraen'1 est une veuve — qui n’a jamais été mariée.
DANIEL
Flambier !
FLAMUIER.
Voilà la femme qui m'effraie; voilà l’amour que je crains pour loi. (naniei remont«.) Ail ! si jc te voyais richc, indépendant... Mais tu es artiste, c’est-à-dire un Monsieur auquel il ne faut jamais de- • mander des nouvelles de son porte-monnaie. Que madame de Thomerel ait besoin de cent francs, et elle en aura peut-être besoin plus tôt que tu ne crois, tu ne pourras seulement pas les lui donner.
DANIEL
Et mon avenir*?
FLAMBIER.
On ne prêle rien sur l'avenir! Tu n’as pas d’argent et aujourd’hui il en faut avoir, sans compter qu’il en a toujours fallu. Nous ne sommes plus au temps où don Üiègue demandait : Rodrigue, as-tu du cœur? Do nos jours, don Diègue dirait : Rodrigue, astu de l’argent? — Crois-moi, Daniel, une maîtresse comme madame de Thomerel est un objet de luxe. Ce n’est pas un mentor, c’est un camarade qui parle. Tu n'as pas le droit de disposer de ta vie , elle appartient à ta mère qui attend tout de toi ! Il y a huit jours, tu l’as installée à Neuilly. Es-tu allé la voir? Non !