CHAPITRE PREMIER
Ibnlel le Vegabood. — A
Toute re|iroducliou <»l iolcniitr.
Mont, qui, soit (lit en passant, est l'une dcscurcs les plus lucratives de Paris , puisqu’elle rapporte à la fabrique, bon an, mal an, de vingt-huit à trente mille francs. 11 est vrai de dire que la châsse de sainte Geneviève est pour plus de moitié dans ce miracle de la foi. Et ce n'est pas un charriot de petites croix, médailles ou chapelets, qui suffirait le jour do la féto de la bonne sainte pour satisfaire l'avidité des pèlerins et des pèlerines accourus do divers points du monde chrétien. Ce spectacle est touchant en soi par les différents motifaquil’ontcréé. — Cette médaille bénie nous préservera de la morsure des chiens enragés. — Cotte petite croix qui a touché les reliques de la sainte fera grandir nos enfants. — Ce collier préservera les derniers-nés des convulsions.
— Ces bougies que nous brûlons ramèneront nos maris qui sont en voyage et nos fils qui sont & l'armée... Car le plus grand nombre de ces âmes tendres , inquiètes et dévouées , sont des femmes , des filles , des mères. Toutes vont donc une fois l’an faire à sainte Geneviève confidence de leur espérance, do leur amour, de leurs chagrins. C'est à l’aspect d'un tel spectacle que l'observateur comprend toutes les misères de l’àmo humaine et son élévation.
La dame qui descendait de l’équipage monta lestement les degrés de l'église, comme s’il se fût agi de monter l'escalier do l'Opéra pour assister à une brillante représentation d'Auber ou de Rossini.
Cette dame n’avait en elle aucun des signes qui caractérisent les personnes pieuses. Aussi était -ce un sentiment étranger à la dévotion qui la poussait à venir célébrer, dans ce quartier assez triste , la fête si populaire de la pûquo.
Au moment où elle entrait dans l’église, à travers les milliers de rameaux tendus vers elle, un mendiant d’une cinquantaine d’années, dont les lèvres et le menton se perdaient dans uno barbe touffue et grisonnante, lui barra le chemin sans façon, en lui présentant une branche de buis qu’il tenait à la main.
— Pour l’amour de Dieu, madame, lui dit-il.
La dame allait passer sans s’arrêter lorsque lo mendiant lui cria :
— Au nom du malheureux Daniel, madame, s’il vous plnît.
— Daniel! répéta la dame avec épouvante. Vous connaissez Daniel?...
— Je le connais.
— Que devient-il? que fait-il? où estil? demanda-t-elle avec vivacité.
— Dans la terre, madame.
— Mort!
— Hélas! oui... Mon malheureux ami!
fit le mendiant en s'essuyant les yeux , il est mort. Je l’ai perdu, voilà dix ans déjà, sur la route do Lyon. Nous voyagions ensemble. Sa dernière parole fut pour vous, madame.
— Qui donc êtes-vous ? lui demanda la dame, cherchant à deviner cct homme qui lui parlait ainsi.
— Je comprends bien que vous ne ine reconnaissiez pas. Le malheur nous chango , sans compter l'Age. Je suis Claude la basse-taille do la troupe dont vous faisiez partie quand nous chantions sur la place publique ; je travaillais alors ; mais aujourd’hui tout le monde devient difficile : il faut avaler des sabres, se livrer aux reptiles ou bien aux bêtes , non moins féroces, pour faire de l’effet.
Avec ça que la jeunesse est toujours presséo do passer sur le corps des vieux. Elle veut arriver; c’est son droit.
Le public n’écoutait plus les notes un peu vieillies , j’en conviens , du pauvre Claude ; alors j'ai fait faillite au travail, et je mendie. C'est dur quand on est habitué à gagner son pain ...Vous n’avez pas change, vous, madame. L'hirondelle est devenue fauvette; la chanteuse, une princesse.
La dame jeta une pièec do cinq francs dans le bonnet de son ancien confrère et entra dans l’église, contrariée de la rencontre , heureuse de la nouvelle qui lui apprenait la mort de Daniel.
Le mendiant la suivit des yeux avec un sourire étrange. La dame, qui se nommait Laurctta, fut prendre uno chaise
clans le coin le plus obscur de l’église , ouvrit un livre et fit semblant de prier avec ferveur; elle se disait :
— Si Bécassine ne m’a pas trompée, cette femme ne peut tarder à venir. Ils se sont donné rendez-vous à dix heures au quatrième pilier. Malheur A cette femme si elle vient ! malheur surtout à elle si elle persiste dans son amour pour le comte !
Cette femme , m’a-t-on dit , est mariée.
Tant mieux : il me sera facile de l'épouvanter. Ce mendiant en m’apprenant mon veuvage m’a remplie d’aise. Veuve!
j’étais loin d'espérer un tel bonheur. Le comte m’épousera. L’acte de décès de mon mari n’est pas un parchemin qui sente le terroir du propriétaire , ni le parfum de la noblosse , «ans doute, jo conviens que cela ne sera pas fort plaisant à produire. C’est égal , l’amour triomphe de tout. J’ai pour auxiliaires la faiblesse du comte et ma volonté.
Mais d'abord il faut que je me débarrasse de ce caprice qui le prend de faire la cour A nue petite bourgeoise de ce misérable quartier. Il faudra que je revoie ce mendiant. J’ai besoin de détails concernant la fin de Daniel.
En ce moment, un homme d'une trentaine d’années et de tenue légère passa près de Lauretta qu’il ne vit pas. Lauretta l'aperçut et pâlit. C’était le comte; il alla se placer au quatrième pilier de gauche.
Lauretta était en face, masquée derrière le pilier de droite.
On ne m’a pas trompée, se dit-elle. Il la devance. L'aimerait-il! Les amoureux devancent toujours l’heure du rendezvous.
l.a vieille voisine.
Dix heures allaient sonner à Saint- Étiennc-du-Mont. Catherine, une pauvre vieille ravaudeusc de la place Mauhcrt,
disait alors à madame Jean, femme d’un coutelier établi dans le quartier :
— Ma petite voisine se fait bien belle aujourd’hui; on voit bien que c'est la fétc du bon Dieu.
— Vous vous apercevez de cela, vous, mère Catherine , répondit en souriant madame Jean , mariée il y avait à peine deux ans.
— Pas seulement inoi, répondait la vieille Catherine.
— Bah ! qui donc encore î
— - Votre mari, voisino.
— * Mon mari !
— Il disait tout à l'heure, en sortant, que s’il y avait quatre fêtes comme cela par an, il serait bientôt ruiné.
— Il vous a dit cela?
— II ne faut pas y faire attention, mon enfant , les maris , ça grogne toujours , ajoutait la vieille Catherine.
La jeune femme mit sur sa jolio tète blonde une capote do soie rose , se regarda dans la glace , lissa ses cheveux rangés en bandeau sur son front d’une blancheur irréprochable, se drapa dans un châle de haut prix et allait partir, quand la vieille Catherine lui dit tout bas, presque avec mystère :
— Et puis je crois, madame Jean, que votre inari est un peu jaloux.
— Oui , répondit Hélène , mon inari est jaloux.
— Et bien, mon enfant, il faut y faire attention, ne pas l’irriter, ne pas lui donner des sujets d’alarmes.
— Des sujet»! mère Catherine? je ne lui en donne pas ; mais il en trouve.
— Je sais bien , mon enfant , que ces jaloux en trouvent partout; défunt mon pauvre homme , c’était la mémo chose.
C’est égal, M. Jean vous aime.
— Hélas! soupira Hélène.
— Il se plaint de votre indifférence.
— De quoi so plaint-il ? ne suis-jc pas soumise?
— 11 prétend que vous êtes plus résignée que soumise, plus froide que douce , qu’il y a dans votre calme apparent plus de résistance que d'abandon. Daine , voyez-vous, Hélène, c’est que M. Jean
n’est pas un garçon ordinaire. Grâce à son travail laborieux , actif , sa bonne humeur et sa bonne conduite, il est devenu m&ftro. C’est gentil A trente ans. Plus d’une voisine vous porte envie, Hélène. Allons, voyons, n’allez-vous pas pleurer !
Effectivement , Hélène s’essuyait les yeux et tâchait de dérober ses larmes.
— Je souffre ! murmura- t-elle.
— Vous souffrez , mon enfant? fit la bonne ravaudcusc avec étonnement.
— Oui, répondit la coutelière , je souffre d’un mal pour lequel le monde est sans pitié. S'il était possible à une femme d’avoir une amie, ajoutait Hélène, peutêtre pleurerait-elle avec moi en écoutant le récit de ce que j’éprouve.
— Je no suîb pas d'àge à être votre amie, mon enfant, mais je pourrais être votre mère, répondit la vieille Catherine.
La cloche de dix heures se fit enten- ! dre à Saint-Étienne- du-Mont. Hélène s'enveloppa dans son chàlc et partit en disant :
— Mère Catherine , gardez la maison pour moi , jo vais prier Celui qui lie et qui délio de nous rendre la paix.
Tr«l« regarda.
Laurctta ne cessait d’épier à travers son voile noir tous les mouvements du comte de Bourgneuf. Lo comte ne cessait de plonger son regard sur les paroissiens qui encombraient l’église en ce moment.
Laurctta aperçut un reflet de joio illuminer la face du gentilhomme. En effet . le comte avait reconnu Hélène au milieu d'un groupe de femmes qui entraient par la porte latérale de gauche. Hélène vint se placer près du pilier où le comte était adossé; elle prit une chaise, s'agenouilla
et pria. Hclèno so leva pour s’asseoir ; tourna la tête légèrement de cêté et aperçut deux yeux qui la couvaient ardemment. Elle sc détourna en rougissant.
Lauretta pâlit sous son voile.
— Il est là , sc disait Hélène.
— Elle m’a vu, se disait de Bourgneuf.
— Ils sc sont compris, pensait Lauretta, levant un coin de son voile , qu’elle abaissa rapidement.
L’orgue so fit entendre, emplissant l’église de sa voix puissante. On eût dit , d’abord les derniers accents d’un long sanglot auquel succédait un cri d’aiuour.
Le prêtre, vêtu de blanc, monta lentement à l’autel paré de fleurs et de rameaux , au milieu de l'encens qui fumait ; et tous les fidèles s’agenouillèrent comme si un souffle du ciel eût passé sur leur tête , ou comme un monde de roseaux courbés sous la brise du soir. Le soleil | dardait à travers les vitraux ses flammes ardentes ; la foi s’inclinait dans la nef ; la ! poésie chantait dans les orgues, et la paix semblait descendre en rayons lumineux sur ces âmes ferventes.
11 y a dans le mystère des églises, dans la gravité de leurs chants, dans l’ampleur de leur musique, les décors et les costumes de leurs cérémonies, un charme irrésistible pour les âmes tendres, et pour ceux-là qui ont au cx»ur un grain de poésie ; la vue, l'àmo et la pen- j séc , tout est saisi à la fois , dans ces cérémonies; aussi observez, non ceux qui vont à l’église pour s'y faire remarquer du maire ou du curé , mais ceux ; qu’un sentiment de vague inquiétude, de foi ou de vénération y pousse : voyez ce pauvre Auvergnat à genoux sur cette dalle, dans le coin le plus obscur do l’église, voyez-le droit sur scs genoux , les bras croisés , la tête penchée , sans chaise pour appuyer scs coudes engucnillés , sans coussin pour garantir ses genoux de la fraîcheur ou de la dureté de la pierre; seul, priant au milieu de la foule , dans cette attitude touchante, triste et j recueillie, et vous comprendrez, en face de cette rude nature , toute la puissance du culte.
Que ceux-là qui n’ont pas la foi naïve île cet Auvergnat n'entrent jamais dans une église : ce sont des profanateurs ou des tartufes. Ce qui l'émeut, et homme, ce n’est ni le latin qu’il ne comprend pas, ni le luxe des divers chantres ou enfants de chœur qu'il ne voit pas, ni la grande voix des orgues qu'il n'entend pas; il est mû par la foi ; c’est à lui que s’adresse cette parole de l’évangile : Heureux les simples.
Malgré tout le charme de la cérémonie, Lauret ta trouvait que la messe durait bien longtemps. De Bourgneuf ne s'en plaignait point. Hélène trouvait que le curé allait trop vite et qu'il ne traînait pas assez sur le Pater nos ter. Hélène et le comte échangeaient ensemble des regards un peu trop fréquents eu égard à la gravité du lieu et de la cérémonie. Vint la quête , lo comte y mit généreusement un louis d'or; Hélène tira sa bourse; dans son trouble elle la laissa tomber à terre ; de Bourgneuf la ramassa lestement, la remit à Hélène, profitant du trouble de la jeune femme pour lui presser la main. Hélène remercia le comte en rougissant.
C’était la première parole qu’ils échangeaient , et dans co premier attouchement de la main à la main , ils s’étaient avoué leur amour. Laurotta jeta un regard plein de rage et de fiel sur cette nffcction naissante ; co double regard, cette double émotion, n’échappèrent pas à son regard jaloux et vindicatif.
Elle comprit, elle sentit qu’elle était en face d’une rivale, rivale d'autant plus redoutable qu elle était jeune et belle.
Elle ne douta pas que le comte ne fût venu pour cette femme à Saint-Étienne du-Mont , et cette femme pour le comte.
Le personnage qui l'avait avertie était donc parfaitement renseigné.
La cérémonie terminée , la foule s’écoula en silence. De Bourgneuf devança Hélène , alla se placer près d’un bénitier où un pauvre homme coiffé d'un bonnet noir tendait un goupillon aux assistants.
Hélène s’avançait de ce côté. Bourgneuf trempa deux doigts dans le bénitier et of-
frit ainsi l’eau bénite à Hélène. Hélène tendait déjà la main vers celle du comte, quand elle so sentit violemment rejeter en arrière par une grande femme brune qui se campa entro de Bourgneuf et elle.
Cette femme prit la main du gentilhomme interdit, et lui dit assez haut :
— Merci , monseigneur !
— Vous ici, madame! s’écria de Bourgneuf étonné.
Hélène revint rapidement sur scs pas pour voir le visage do celle qui lui parlait ainsi.
I^iuretta toisa Hélène du bas en haut, et lui dit avec une sorte de persifftage :
— Si madame veut monter dans notre voiture , nous la reconduirons chez elle.
Puis clic ontraina le comte, qui u'étuit pas encore revenu de son étonnement , et par un reste de puissance fascinatrice, elle le fit monter dans la calèche. Hélène en se retournant put voir s'enfuir l’équipage avec la rapidité d'un oiseau. Le mendiant, debout sur les marches de l’église, • avait entendu une partie des paroles amères de Laurotta, avait vu l'embarras du comte et la confusion d'Hélène, et se disait :
— La chouette en veut à la colombe ; nous saurons bien faire baisser le caquet à cet oiseau de malheur; au besoin, ajoutait-il, nous ressusciterons Daniel.
LinrcUa.
Une fois remis de son étourdissement, de Bourgneuf avait compris le danger qui menaçait Hélène ; il s’occupa de le conjurer; il connaissait toute la violence d’une femme qui l'aimait par amour, par orgueil et par nécessité.
Laurotta n'était autre chose qu’une fille entretenue , sorte de femmes qui s'éprennent d’abord aux doux chants des
écus , et dont l'amour progresse ou diminue en raison de la hausse ou de la baisse qui s'opère dans les finances de leurs sottes victimes.
De Bourgneuf n’était pas un sot ; il gardait cette femme, bien qu’elle eût près de la quarantaine, plus par habitude que par affection. Cependant il l’avait aiinéo éperdûment, comme on aime à vingt ans. Cette femme, qui en avait dix de plus que lui , avait pris malheureusement une grande autorité sur l’esprit du comte. Depuis longtemps elle le dominait , et cette domination se comprenait d'autant plus , que cotte femme singulière lui était jusqu’à ce jour restée fidèle. Laurctta était gaie , vive , enjouée ; elle avait de l'esprit comme un diable , et do l'amour comme un ange. Passant avec une facilité d'enfant du rire aux larmes , do l’humeur la plus sombro à la joie la plus bouffonne , c’était un clavier qui n’était jamais en repos : tantôt bruyant comme l’orage , grondeur comme l'ouragan , doux comme le chant des sapins , tendre comme le murmure des roseaux; elle soupirait, tempêtait et pleurait tout à la fois. En un mot , Laurctta avait tout ce qu’il fallait pour tourner la cervelle la mieux organisée ; on pouvait cependant craindre ses extravagances :
elle était capable d'un assassinat comme d'un suicide; son dévoûment pouvait être aussi redoutable que sa haine ; eu un mot , c’était une femme à ménager.
De Bourgneuf se disait tout cela , et peut-être pour la première fois, depuis dix ans , il sentit à quel caractère il avait affaire.
La route fut silencieuso, «le Bourgneuf jetait par la portière un regard distrait sur les marchands des rues et la foule affairée , au milieu de laquelle galopaient scs chevaux. Laurctta avait lesyeux sombres et les pommettes des joues enflammées. Elle ne regardait rien, no voyait rien, le silence de son amant la dépitait; l’orgueil retenait ses larmes ; la jalousie dévorait son cœur. Tous les mauvais sentiments lui traversaient l’esprit, elle n'avait pas le courage de s'arrêter à aucun.
C'est ainsi qu’ils arrivèrent rue Laffitte, dans un hôtel appartenant à M. de Bourgneuf : madame se retira dans son appartement; le comte se réfugia dans le sien.
Do Bourgneuf conjurait uno scène que son amante préparait.
Lauretta sonna, fit appeler un domestique ; le domestiquo entra.
— Bécassine estr-il ici, François?
— Oui, madame , il est à l’office.
— Dites-lui de venir inc parler.
Le domestiquo so retira. Un moment après lo sieur Bécassine entrait.
C’était un personnage jeune encore, d'une longueur extrême et la poitrine étroite comme quelque chose qui aurait grandi sans prendre de corps. Son œil gris, vif, d’une expression vague, quoiqu'il brillât, comme un diamant dutts de la fange , ne manquait pas de profondeur. Son nez , retors comme le bec d'un vautour, semblait vouloir so précipiter sur ses lèvres minces et serrées ; on eût dit enfin la tête d’un oiseau de proie greffée sur lo corps d’un échassier.
— Il entra en souriant, faisant de grands pas ot marchant lentement. 11 tenait son chapeau à la main et paraissait courbé en deux. Cet homme était un malheureux que Lauretta employait à sa police pour lui apprendre ce que faisait le comte en son absence, pour lui raconter ce qu’il faisait au dehors. La vie de cet être singulier avait quelque chose de diabolique et de triste à la fois. Bécassine n’était point un sot, c’était un cœur dévoyé ; ce mal heureux avait dépensé une énergie surnaturelle pour se cramponner à la vie. Né chétif, d’un père robuste et d'une mère plus robuste encore , il ne reçut de l’un et de l'autre que dos soins médiocres. A douze ans il renonça à divers métiers, toujours trop durs pour lui. Un jour, père et mère lui signifièrent que s'il ne restait pas à l’atelier où on lo reconduisait pour la vingtième fois, il lui fallait renoncer au logis paternel. Bécassine prit son parti, quitta l’atelier et oublia la maison qui l’avait vu naître. 11 était né intelligent, il so mit bravement au service de toutes les petites intrigues qu’il rencontra ,
nouant les unes , dénouant les autres ; faisant réussir celle-ci , avorter celle-là, et bénéficiant sur toutes autant qu'il lui était possible. Il avait l’éloquence persuasive, la parole caressante, l'attitude humble, presque de la bonhomie; chacun s'v laissait prendre. Au cabaret il chantait, mettait les camarades en train et finissait toujours par payer son écot en chansons. Souvent encore un camarade l’emmenait coucher au garni que le malheureux Bécassine ne payait jamais. Une fois le pied dans une chambrée , Bécassine y demeurait six mois ; il savait so rendre utile à des riens ; il faisait les commissions, chantait des chansons nouvelles, lisait des romans , racontait des mélodrames, déclamait des scènes de tragédies; après quoi il so plaignait de la poitrine ou du mal de tôte , et s'allait mettre au lit : les uns le plaignaient, d’autres s’en moquaient ; l’hôt.essc lui , portait un bouillon, et le tout allait tant bien que mal , comme il le pouvait. La fortune ne venait pas sans doute ; mais la vie s’usait; c’est tout ce que Bécassine !
demandait. Tantôt à jeun, tantôt gris, I vivant sans cesse de raccrocs et d'indélicatesses, ne sachant pas ce que c’est que j la conscience, ne croyant pas au libre ar- ! hitre en face de la misère, il pensait avoir satisfait à toutes les lois humaines, quand il avait un morceau de pain pour le jour et un gîte pour la nuit. Si quelqu’un sc fftt avisé do demander à Bécas- . sine : De quoi vivez-vous , puisque vous ne faites rien; vous mendiez donc? il aurait certainement répondu :
— Non, j emprunte.
Laurctta avait découvert cet homme dans la loge de son portier ; elle avait commence à l’employer à de petites commissions honnêtes, et peu à peu, entrant dans le caractère de Bécassine, elle avait fini par le mettre dans son intimité. Bécassine la servait merveilleusement, avec un zèle au-dessus de tout éloge ; car il lui cachait toujours, le fin matois, la moitié des écarts du comte. Encore s’arrangeait-il souvent pour expliquer à sa maf-
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tresse l’autre moitié de la façon la plus favorable au maître.
Si M. le comte a perdu cent louis nu jeu, c’est qu’il y était forcé par l’étiquette qui ne permet pas qu’un gentilhomme se retire sur une partie, commo les gens du commun. S’il a ouvert le bal avec la marquise... c’est un honneur qu’il eût été indigne de laisser à d’autres qu'à M. lo comte. C’était toujours mille raisons pour cent sujets. Encore une fois, Bécassine i ne servait personne ; il tâchait de vivre.
1 Evitant le bagne et la potence, faisant tout du reste, peu lui importait d’Ôtre honni, pourvu qu’il ne soit point pondu.
Au premier coup d’œil que cet homme jeta dans l’appartement, il devina qu’un grand orage planait autour de lui ; il comprit aussi qu’il fallait de la réserve et du sang-froid.
Lauret ta l’aborda comine la foudre :
— Eh bien! Bécassine, le comte me trompe?
— C’est donc la première fois , madame ?
Bécassine commençait évidemment son système d’amortissement.
— Lo comte était avant dix b cures au rendez-vous? il l’attendait?
— Oui, madame, dit Bécassine, il l’attendait.
— Ainsi , lo comte est amoureux do , cctto femme ?
— C’est selon, madame, répondit Bécassine avec calme.
— Bécassine, pensez-vous à ce que je vous dis?
— - Oui, madame.
— Songez-vous à vos réponses?
— Oui, madame.
— Eh bien , s’écria Laurctta avec une nouvelle fureur, je vous dis que le conito est amoureux fou !
— Non, madame, répondit Bécassine.
— Je les ai vus sc regarder, enfin.
— C’est possible.
— Se regarder en souriant.
— Cela se peut bien.
— Sc regarder aven des flammes dans les yeux.