‹ Daniel le vagabond Savinien LapointeChapitre 2 sur 12 · I 8 PAN II’ L LE VAGABOND · texte numérisé non relu

I 8 PAN II’ L LE VAGABOND

— Jo vous crois.

— La coquette , au moment de la quête , a laissé tomber sa bourse pour qu'il la ramassât. Elle a laissé tomber sa bourse, enflée de gros sous, aux pieds du comte, Bécassine!

— Maladresse, madame.

— Que dites-vous là!

— Que cette bourse lui est échappée des mains par maladresse.

— C’est le comte qui la lui a ramassée !

— Pure politesso

— Est-ce par politesse aussi qu’il lui a serré la main en lui reinettaut cet objet?

— Illusion, sans doute; la distance vous aura trompée, madame.

— Je l’ai vu , te dis-je.

— Avec la lorgnette de la passion, madame,, mauvaise lorgnette à laquelle vous ferez bien de ne pas vous fier désormais.

— Et l’eau bénite qu’il lui offrit en sortant , car il lui a offert de l’eau bénite , Bécassine! Comment m’expliqueras-tu cela? voyons!

— Si vous acceptez la bourse, vous comprendrez l’eau bénite, c’est la même raison de politesse qui caractérise si bien M. de Bourgneuf.

— Enfin, fit Lauretta en éclatant, estce pour le plaisir de ramasser une bourse à terre et offrir de l’eau bénite à la femme d’un boutiquier, que M. le comte s’est présenté àSaint-Eticnnc-du-Mont ! est-ce pour y entendre une messe longue et passablement ennuyeuse?

— Non, madame.

— Ainsi c’est donc par 010001*?

— Oui, madame, par amour.

Et Bécassine, après avoir fait une pause qui jetait le trouble dans l’Ame do la malheureuse femme, folle à force de jalousie, continua :

— Par amour de l’art, madame. C’est un amour que tous les mortels doivent subir ; artistes et poètes ont leur divinité inspiratrice et sacrée ; rivale que vous n’atteindrez jamais et avec laquelle vous ferez bien de faire bon ménage.

— Mais cette femme n’est point une divinité sans doute? reprit Lauretta avec impatience.

— Non , madame ; irais cette femme correspond à certaine combinaison poétique qui roule en ce moment dans l’esprit de M. le comte ; c’est l’enveloppe d'un sujet dont l'Ame est en lui ; comme nous ne comprenons la pensée que selon certaine attitude physique, d’après certain mouvement du corps ou rayonnement de la physionomie; qu’il faut avoir recours aux effets d’ombre et de lumière, en tant qu art plastique, pour rendre une Ame dans un personnage ; comme il faut encore s’inspirer du lieu où l’on place son sujet pour que tout soit en harmonie, A la même hauteur de ton, dans le même sentiment d’effet général, M. le comte a dû venir à. Saint-Etienne -du-Mont étudier cette femme, qui n’est pour lui qu’un modèle, et dont la tcuuc chaste et pieuse l’a frappé la première fois qu'il la rencontra, un jour qu’il flânait dans cette église. C était un dimanche , comme je vous l’ai dit; il était dix heures; M. le comte y revint le dimanche suivant: cela durera tant que son sujet ne sera pas achevé. Ce sujet, vous le connaissez peut-être : c’est la fui au xix e siècle. Maintenant les regards, le rendezvous, tout vous est expliqué. Cette femme pense peut-être que M. le comte est amoureux d’elle, mais pour M. le comte, cette femino n’est qu'un modèle, je vous le répète.

Lauretta fit semblant de croire tout ce que lui disait Bécassine , au fond elle n’en croyait rien ; elle soupçonna même Bécassine de trahison. Bécassine, de son côté, se disait; Il est temps de ne plus rien dire sur ce qui se passe ici. Cela finira mal ; c’est dans l'ordre naturel des choses. Le combat commence , à qui restera la victoire? Je ne sais. Attendons-Ia venir, pour nous ranger ensuite sous les drapeaux du plus fort.

— Bécassine! s’écria Lauretta avec résolution, il faut couper le mal dans le vif.

— Oui, madame.

— Tu connais le mari de cette femme?

— Oui, madame.

— Quel est son sentiment touchant sa femme?

Lau relia faisant la leçon à Bécassine.

— Son sentiment est qu’il n’v en a pas de plus belle qu'elle au monde , repartit Bécassine.

— Il ne lui reproche rien?

— Si, madame, il la trouve un peu coquette.

— Et du reste?

— 11 en est jaloux comme un tigre.

— 11 serait bon , mon garçon , que tu voies cet homme. On pourrait lui rendre service en lui faisant entendre qu'il a tort de laisser sortir sa femme seule , comme il le fait, et que le bon Dieu n’est pas ce qu elle aime le mieux au monde , même à l'cglisc.

— La commission est délicate , madame.

— Dangereuse, veux-tu dire. Que fait cet homme ?

— Je vous l’ai déjà dit , il est coutelier.

— Tiens, voici deux louis, tu l’emmèneras boire.

Tu hVchoras le chien entre deux bouteilles, au cabaret.

— Oui , répondit Bécassine, dans la joie qu’il avait de voir deux louis d’or briller dans sa main osseuse , des méchants propos bien arrosés passent toujours; on les avale au cabaret , on les cuve à la maison. J’avcriirai charitable-

ment co pauvre coutelier do ce qui se passe autour de sa boutique. Cela peut être une bonne action , au fait ; quand l’ intérêt du prochain nous y pousse , il faut savoir se mettre au-dessus des préjugés.

Ici Bécassine fut pris d'une toux violente , ce qui arrivait toujours lorsqu'il éprouvait la moindre émotion.

— Maintenant, voici qui est réglé pour celui-là. Écoute-moi, ajouta Laure tta.

Tu vasalleràSaint-Êtiennc-du-Mont, tu te promèneras sur le portail ; là, tu rencontreras un mendiant vêtu do loques , comme ils le sont tous. Co malheureux paraît avoir cinquante ans, il a de longs cheveux et une grande barbe; tout cela grisonnant ; il est d'une taillo plus qu’ordinaire , un peu voûté, je crois qu’il a l’œil bleu ; tu l’accostoras en lui mettant cinq francs dans la main.

— Ensuite , interrompit Bécassine que cette nouvelle aventure intéressait.

— Ensuite, continua Laurctta, tu l’interrogeras avec adresse , pas tout do suite , pas brusquement , pour savoir co qu’est devenu un nommé Jacques Daniel , né à Paris , rue Travcrsine . dont le métier était de no rien faire ; il te dira sans doute qu’il est mort.. . tu lui demanderas où , quand , quel jour, quel mois, quelle année.

— Oui, madame.

— Attends 1 ce n’est pas tout. Tu demanderas aussi à cet homme , à ce mendiant, s’il peut te donner des nouvelles d’une petite fille, que ce Jacques Daniel traînait toujours après lui : si elle est morte, mariée ou placée quelque part.

— Madame, dit alors Bécassine, voilà des questions bien intéressantes; je souhaite de tout mon cœur que le vieux y réponde.

— Et moi aussi, balbutia Laurctta.

Maintenant va- t'en, laisse-moi, prends tes mesures et ue brouille rien.

Voici des vivres assurés pour plusieurs mois-, disait Bécassine en se retirant et toussant avec force ; cela nous remettra un peu de velours dans la poitrine. Ouf!

quelle chaleur là-dedans ! 11 se dirigea

vers le portaildeSaint-Éticnnc-du-Mout.

Tandis qu’il allongeait sur le trottoir du Panthéon ses jambes héronières , M. de Bourgneuf entrait chez Laurctta.

Le comte entra en souriant . Laurctta, qui vit la sérénité répandue sur le visage de son amant, pritle parti d’être sombre; elle lui tourna le dos. Do Bourgneuf prit Laurctta par la taille et appliqua scs lèvres sur les épaules nues de sa maîtresse. Laurctta fit uu mouvement d’impationco et s'échappa des bras de son amant avec un geste un peu exagéré de mécontentement, trop exagéré pour être vrai ; elle so jeta touto en pleurs sur le canapé au fond de l’appartement. Le comte la suivit , la prit par la main avec tendresse et lui dit en souriant :

— On boude t

Elle sanglota.

— Comment I des larmes ? allons , voyons, êtes-vous un enfant! il n’est pas sage do pleurer sans raison , et je ne sache pas que vous ayez des raisons si légitimes de répandre des larmes?

Laurctta, qui sentait que son amant s’attendrissait , redoubla de sanglots. Le comte lui saisit la main et la porta à scs lèvres. Elle abandonna sa main et no rendit aucun signe de tendresse.

— Voyons , tournez vos beaux yeux !

vers moi , enfant. Ne sentez-vous pas qu’on vous aime !

Laurctta étouffait ses sanglots vrais ou faux dans son mouchoir.

— Que l’on vous aime d'amour , ingrate ! et que nous ne comprenons rien à cette fantaisie qui vous prend do nous bouder.

— Laissez-moi , monsieur ! s'écria Laurctta avec désespoir.

— Ab! fit le comte, en la prenant au mot

La fureur est comme un flacon d’esscncc que l’on débouche , elle perd de sa force en s’exhalant. Cette femme s'emporta en longs reproches, menaça, tempêta et finit par tomber sans forces sur le canapé qu’elle inondait de larmes.

Do Bourgneuf, de son côté, avait fini par opposer un silence do glace aux cm- I

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