‹ Daniel le vagabond Savinien LapointeChapitre 12 sur 12 · DA NI KL L1Î VAGABOND · texte numérisé non relu

DA NI KL L1Î VAGABOND

vous donnez à votre industrie. La destinée humaine est de barboter éternellement dans l’orniéro de la routine. Les hommes sont rares si l’espèce est commune. Le caractère trempé de volonté , de lumière et de probité, est long à se faire jour, surtout s'il veut traverser sur la route des siècles ce bétail haletant, qu’on appelle des hommes et qui suit sa marche comme l’eau aveugle sur la pente où elle se précipite... Que de malheureux depuis le bureau do charité jusqu’à la prison de Villcrs-Cottcret! que de larmes dans les yeux, que de froid dans le cœur, que de fantômes effrayants , menaçants et désespérés dans l’esprit 1 Les artistes à cet endroit sont aussi bêtes que nos législateurs qui font les lois , aussi niais que l’épicier qui juge. Voyez-les peindre un pauvre , à quoi s’appliquentils? à faire une belle tête de vieillard, des haillons artistement drapés , un paysage splendide , du soleil et de la verdure ; leur mendiant ressemble à un saint déguisé. Mais il faut plaire, il faut être agréable. On n’est pas vrai, mais on est bourgeois. L’argent est bourgeois , la critique est bourgeoise, l'admiration est bourgeoise, l’acheteur est bourgeois , il faut bien que l'art Boit bourgeois, il faut bien que l’artiste soit bourgeois et qu’il bourgeoisise scs crayons et scs toiles.

Soit! mais alors il me semble que ces messieurs devraient peindre les amateurs du Journal de» Mode» et laisser en paix le vagabond , arrangé pour le salon et au point de rue de l'art.

Ici Daniel, s’échauffant, s’écria :

— Au point de vue do l’art ! race de matérialistes, barbouilleurs sans Ame qui montrez au monde endurci des mendiants agréables à voir, des gens presque heureux. Mensonge , qui crée la sécurité chez les stupides vêtus de soie , chargés d'or dans leurs équipages luisants. Le mendiant au xix e siècle est une plaie au cœur de la société. Où sont-ils les mendiants, vigoureux chenapans, voleurs et assassins des premiers siècles et du moyen-Age où la société civile n’était pas

fondée , où tout le monde volait et mendiait, depuis le haut baron jusqu’à l’évêque. Le baron conduisait ses hommes d'armes sur les grands chemins , l’évêque organisait scs mendiants sous le titre : moines et capucins , pour exploiter la grange et lacftvc : la rançon et ladime, voilà toute la société au moycn-àgc jusqu’au xvm e siècle. Mais aujourd’hui que lo monde a droit d’avoir sa place au soleil , aujourd’hui que l'Ame s’est fait jour, que la chrysalide a rompu son linceul, aujourd'hui que la sociétéest déplus en pluschrétionne, où il y a place pour les forts et protection pour les faillies , où la fraternité guide l'égalité et la liberté dont elle est mère, expliquez-nous donc, artistes, par quelques toiles vigoureuses , touchantes et poétiques comme nn symbole , comme une incarnation, la mendicité au xix e siècle! Avez -vous des yeux, ouvrez- les.

Voyez ce triste aveugle qui marche à tâtons en plein jour, jouant delà flûte, sans un chien mémo pour guider ses pas. Un chien coûte à nourrir; il mendie en attendant qu’un fiacre ou un tilbury l’écrase. Ces enfants , garçons et filles , gelant sur les ponts, vêtus misérablement , les pieds mouillés , les membres rouges de froid, les joues bleues, les lèvres pAles, courant après les manchons et les manteaux , tandis qu'une femme, leur mère peut-être, fait du bruit avec un violon pour attirer les regards, ils mendient en attendant quoi? A quatorze ans vous rencontrerez la fille au détour d’une rue , vous barrant le passage sur le trottoir avec un sourire qui ne sera pas de son Age. Et le garçon ?

cela le regarde; s’il fait fausse route, les gendarmes sont là.

Voici do hideux éclopés, étalant toutes sortes de plaies au soleil et les traînant par les rues, hurlant des airs lamentables, au bruit de jambes de bois, de béquilles auxquelles sc raélela voix plaintive et un peu étudiée de la charité s" il rou» plan! poussée par une femme en guenilles qui va tendre do boutique en boutique son petit gobelet de fer-blanc. Cette femme

à pou près valide est associée aux douleurs et aux profits de cette Lande d’incurables qui étalent l’horrible pour appeler l’attention par le dramatique.

C’est un genre. Quelle toile! la rue , la houe , la pluie , le brouillard , le soleil même, les passants renfrognés, le mauvais œil de la police qui les tolère et les traque. Les équipages brillants , la jeunesse riante, rose, jolie, bien tournée, bien parée ; de robustes compagnons charpentiers , maçons ou tailleurs de pierre revenant du chantier et rentrant gaiment au logis. Tous les malheurs, tous les égoïsmes, toutes les joies; la vie d'un peintre n’y suffirait pas.

Pour dernier trait, l’abondance, la vie, la richesse, étalées partout, et l’œil convoiteux de la mendicité collé aux vitres des traiteurs et des marchands d’or.

Et que de passions à mettre en relief dans l’abaissement de ces Aines douloureuses, dans l'indifférence , le mépris ou la pitié quelles inspirent! La résignation des uns, la haine des autres, l’envie d un certain nombre , et l’espoir écrit nulle part, sur aucun front, pas plus que le rayonnement dans aucun œil En deux mots, brisez le masque et peignez l'Ame artistes !

Ah ! continuait Daniel , s’apercevant quTiélènc l’observait avec attention et que ces pensées n’étaient pas do celles qui sc logent habituellement dans la besace d’un gueux, voilà une petite dame qui se demande . Mais ce pauvre qui mange à notre table et qui plaide si chaudement pour ses confrères , à quelle catégorie de ces malheureux appartient-il?

Moi , madame , j’appartiens à la classe des incompréhensibles ; je suis une sorte d’amateur , la fantaisie du genre , comme qui dirait un artiste. Il y a des mendiants de sacristie , des mendiants de cours , de portes cochères et de ruisseaux; moi, je suis le Juif Errant... je glane partout et chez tous.

— Allons donc, vous ne bu ve* pas, père, fit Jean , au moment où Daniel suspendait son discours comme pour rappeler

scs souvenirs. Il n’y a pas do peines si j grandes que le bourgogne ne parvienne à noyer.

— Noyer! répondit le vieux mendiant, je n’ai jamais essayé de ce moyen, il est absurde de chasser une douleur pour prendre un vice. Moi, j’ai pris un autre agent :1’ indifférence en toutes choses. J 'ai connu le bien , j’ai senti le mal ; je me suis assis au milieu d’eux et j'ai fini par les traiter comme do sots compagnons dont il fallait sc débarrasser au plus vite.

J’ai mis de côté tousccs besoins factices que donne la société, j’ai réduit les besoins de la bête , et depuis ce temps je vis ni heureux, ni malheureux, content d’un rayon de soleil et d'un morceau de pain, sans maudire même colle qui fait qu’il n’y a plus de cœur dans ma vieille poitrine.

La coutelière baissa les yeux. Jean devint rêveur. Tous deux attendaient que le vieux mendiaut leur racontât son bis- [ toire, l'histoire qui avait perverti cette riche intelligence.

— Mais je vous attriste, reprit Daniel ; ] c’est encore là un des avantages attachés à notre profession. J’en demande pardon à votre hospitalité.

— Tout ce que vous nous dites est rempli d'intérêt, répondit Hélène.

— Et je ne doute pas, reprit Jean, qu’il n’y ait un grand enseignement dans 1 ce récit de vos chagrins, auxquels nous nous intéressons, ma femme et moi, et que nous vous prions de continuer. Ne vous inquiétez point de l’heure qui passe.

Hélène vous a déjà préparé un lit.

— Non! ditlo vieux vagabond, s’animant peu à peu; non, je n’ai pas toujours revêtu ces haillons, je n’ai pas toujours mené cette existence uniforme. J’eus un i berceau comme les autres enfants, une jeunesse commelcs jeunes gens. . . puis un amour. . . un seul, un seul. .. N 'attendez de moi aucune plainte, aucune récrimination.

Je veux être juste, raconter simplement.

J’avais dans ma jeunesse, je l’avoue, peu de penchant pour un métier manuel

Cela tient «lu reste à un événement de famille qu’il est inutile de vous raconter

— Je le connais, interrompit Jean, qui avait assisté A la scène des ouvriers sur la place du Panthéon, à laquelle il ne voulut pas sc mêler par un raftinement do sensibilité.

— J'avais appris un peu de musique, j’avais de l’adresse dans les doigts, continua Daniel, même, j’avais une voix assez agréable et du goût. Je me mis A rAclcr du violon dans les eours et à chanter.

Cela me réussit et ine permit d'adoucir les derniers instants de mon père vieux et infirme. Je n’étais ni artiste, ni ouvrier.

Cela m’importait peu : je vivais à ma guise. Je n’en demandais pas davantage, l/n jour... ici le visage de Daniel devint sombre , un jour dans une cour où j’avais quelques clients, je me trouvai en concurrence avec une jolie personne qui chantait en s’accompagnant d’une guitare.

Elle était arrivée la première. Je l’écoutais en silence ; je ne sais quel chemin sa voix prit ou quel écho me la renvoya, toujours est-il qu’elle s’empara de mon Ame et qu’elle y resta tout entière :

à ce point, que jo jouais sur mon violon, que jo chantais toujours et partout cet air, que je ne devais plus oublier.

Quand elle eut fini de chante**, je vis les fenêtres s’ouvrir et les gros sous pleuvoir. J’eus alors une idée : je me précipitai sur la recette roulant de droite et do gauche sur les paves, je la plaçai proprement sur ma casquette, et je vins ainsi la lui remettre, tête découverte et violon sous le bras. Cette action désintéressée d’un confrère qui rendait les armes la fit sourire et rougir tout à la fois. Je la quittai sans lui rien dire. Elle me dit au revoir, car les femmes ont plus de présence d’esprit que les hommes, fit-il en retenant le sourire sur ses lèvres. Cela tient sans doute au besoin qu’elles ont d’être toujours sur la défensive. Huit jours après, je revins à la même heure. Elle n’était pas encore arrivée. J'attendis etjo la vis venir de loin. Je me cachai à ses regards,

pour no pas l’embarrasser. Elle entra dans la cour. Je la suivis; elle commença à chanter sans sa guitare ; alors, me glissant à côté d'elle, je me mis soudainement à l’accompagner avec mon violon. Elle suspendit son chant uni' minute, pleine d’étonnement. Je continuai Pair sur mon instrument, cnla priant de continuer Ce qu’elle fit avec une telle grâce, avec Lmt de verve, en notes si justes, si inspirées, de son côté, mon violon avait une telle vibration, tant d’émoticn, un tel accent, qu’en moins de cinq minutes, la cour était pleine de passants et les croisées peuplées d’hommes, de femmes et d’enfants.

La recette fut énorme. Cette fois-ci, c’est part à deux, lui dis -je. Je l’entends bien ainsi, me répondit-elle. Et nous partage Ame. s fraternellement. Comme j’avais de la méthode, chose qu elle ignorait complètement, elle me prit pour un homme du métier, pour un artiste. Ce futbicn autre chose, quand clic sut que je déchiffrais la musique assez rapidement, presque A première vue. Je lui vantai sa voix qu'elle avait fort belle en effet. Je lui appris comment il fallait la ménager et l'étendre, et je m’ofiris enfin de l’accompagner de ma personne et de mon violon. Nous finies un traite sur parole fort simple : nous partagerions les profits et pertes. Nous avions de l’ordre ; nous nous mêlions peu A la société de nos confrères, que nous connaissions pour la plupart do mœurs fort relâchées.

Lauret U était svelte comme un peuplier. Sa bouche respirait la franchise; son grand œil noir, sa physionomie brune avait l’expression vive, animée des femmes du Midi.

J’en devins amoureux. Je le lui avouai.

Elle me tendit la main, et me présenta A sa grand 'mère qui l’avait élevée. Laure tta n'avait pas connu son père, et sa mère était mortejeune.Chantcusecoinme sa fille qu'elle avait formée A cet art, elle lui avait laissé pour toute fortune sa guitare et le mauvais air des rues, La bonne femme me reçut d'abord avec un air de défianco qui me déconcerta.

I Je sus depuis que cela tenait à la mauvaise opinion qu'elle avait des ehan tours ambulants. La bonne femme avait tou- ! jours espéré que sa petite-fille finirait par épouser un ouvrier qui la retirerait 1 de ce méchant métier , où la mère de Lauretta avait perdu la vio : dans lo dés- . ordre, les excès et la fatigue.

Je ne tardai pas A dissiper tous les préjugés de la pauvre vieille qui finit par avoir pour moi une estime particulière et dont elle ne s’est jamais repentie. Quand je lui demandai sa petite-fille en mariage, la bonne femme ne nous dit que ces quelques paroles :

— Enfin, mes enfants , Dieu veuille que vous soyez heureux I

Lauretta avait de belles boudes d'oreilles , une belle chaîne , des bagues; mais tout ça, c’était faux, c’était du clirysocale. J’avais eu l’occasion un jour do vérifier la légitimité du titre qu'étalaient ces joyaux d'apparat. Nous chantions tout le jour comme des rossignols et des rossignols amoureux , fit Dauiel donnant cette fois pleine liberté à son sourire.

Les gros sous tombaient comme la . grêle. Nous étions proprement inis ; notre attitude était modeste. Nous avions l'entrain de la jeunesse et le public so plaisait à encourager ce.» jeune.* musiciens qui avaient l’air si honnête. J’avais fait des économies sur nia part, si bien que huit jours avant notre mariage qui se fit à Saint-Xicolas-du-Cliardonnet, j’enlevai la chaîne en ehrysocale, les boucles et les bagues, que Lauretta déposait tantôt sur la cheminée de sa grand'mère , car elle logeait avec la bonne femme, et tantôt sur la vieille commode de hêtre à dessus de bois , et je substituai à la place une chaîne, de9 boucles d'oreilles et des bagues d'or légitime , d’or pur. Quand je vin» le lendemain matin, Lauretta, j vint à moi, et me remercia avec une joie frénétique, et bien que je désirasse de la voir heureuse, je la trouvai alors trop heureuse. J'avais découvert en elle un côté faible qui me fit trembler. Il y avait comme du vertige dans son en-

thousiasme ; il me sembla que mon cadeau la rendait plus joyeuse que mon ■ amour. Je ne me dis certainement pas toutes ccs choses , mais je les sentis, au point que je devins triste, et puis n'étaitce pas aussi ce malheureux sentiment de jalousie qui germait dans mon cœur pour l’empoisonner et rendre à tous deux notre existence si amère !... Oui, s'écria Daniel du no voix désespérée ,j ’ é ta Lj al ou x dcLauretta, au point de la rendre la plus esclave des femmes, au point de l’enfermer, de l'empêclicr de sortir. J’avais mis cette pauvre hirondelle en cage; J etais trop amoureux et trop jeune, surtout trop jaloux pour comprendre qu’il fallait beaucoup d’air à Lauretta, qu'au lien d’amoindrir son ciel , il fallait l’étendre , partager sa fougue pour la fatiguer , exagérer ses plaisirs pour la conduire à la satiété.

Kilo aimait les spectacles f aller au spectacle. Le bal ! aller au bal. Les promenades aux environs de Paris? aller aux promenades. Si j’eusse fait cola, je suis certain que Lauretta me serait restée fidèle. Quand la tête est occupée, le cœur est muet. Mais non, j’aimais cette femme avec un infernal égoïsme. Elle n’était pas ma femme, elle était ma prisonnière , je voulais qu'elle no vit que moi , qu’elle lie vécût qu'en moi et pour moi. Je ne songeais pas que je devais être lo complément de son existence au lieu d'en être le stationnaire. Cependant Lauretta changeait; sa grand’mère mourut; elle se trouva seule. Souvent je lui surprenais des larmes dans les yeux , que j’avais la cruauté d'interpréter à la façon de la jalousie : je lui attribuais une passion, des amants, des intrigues, que sais-je? Tout l’enfer, quoil Si bien qu’une révolte soudaine s’empara du cœur de Lauretta. Elle finit par lever la tête qu elle avait baissée jusqu’alors, sortit malgré mes ordres, brisant la serrure à coups de marteau quand je l’enfermais, allant chanter de son côté, moi du mien. C’était là comme une préface de notre séparation. ... Puis un jour... je ne la revis plus... j'avais perdu ma femme. Je fus enragé, puis fou , puis désespéré. Un jour, après avoir

DANIEL Llî VAGABOND.

Daniel jeune.

couru sans savoir oit, jo m'assis sur un chemin à l'entrée d’une ville, ma casquette Aines pieds, et, plus loin, mon violon en éclats ; cardans un moment de fureur, j’avais brisé sous mes souliers ferrés ce compagnon de mes joies, comme de mes douleurs, mon vieux gagne-pain enfin. Je mo tenais la tête dans les mains et sur les genoux. Je ne sais combien de temps je restai ainsi; niais en me relevant, en levant la tête et rouvrant les yeux, je trouvai ma casquette chargéo de sous que la charité publiquo y avait déposés.

Dans cette lutte douloureuse, j'avais dépensé ce que j'avais d’énergie. J’avais perdu ma foi, tout me devint égal et j’al-

lai, j’allai. . . la casquette ayant remplacé le violon. L’homme ne fut plus qu'un fantôme. Quanta ma femme... je ne vous en dirai pas davantage. Son histoire depuis la fuite de son ménage ne me regarde pas. Elle a cherché le bonheur à sa façon; l'a-t-cllc trouvé? son cœur seul le sait.

Puis il se fait tard , et vous devez avoir besoin de repos, vous qui travaillez. Daniel cessa de parler.

Ensc levant, le vieux vagabond vit le coutelier et Hélène essuyant chacun de son côté les larmes qu’il avait surprises tremblantes A leurs paupières.

Dans touto cotte histoire , arrangée

Daniel chex Jean.

par le vieux mendiant, le plus vrai, c’est que Laurctta l'avait planté là pour suivre un financier, à qui succéda de Bourgneuf.

Sa jalousie étaitpurc invention ; on en devino la cause. Daniel aurait pu dire encore : Ma femme m’a délaissé en abandonnant une petite fille de quatre ans ; mais il parait qu'il avait d’excellentes raisons pour n'en rien dire ; il aimait mieux attirer sur lui tout l’odieux de cette conduite. En se retirant , Jean lui avait serré la main comme pour lui dire :

Merci du bon conseil. Hélène, après avoir conduit le vieux vagabond à sa chambre , lui dit ces singulières paroles :

— Quo n'ètcs-vous mon père ! Jo suis

seule comme votre Laurctta, et quelque chose me dit que vous connaisse*/ le fond do mon cœur , et que je ierais mieux quelle.

— Oui , ma fille . j’en suis sûr ; mais défie-toi de tes illusions, répondit le vieillard avec cet accent de tendresse qu'un père seul peut avoir.

Lri 01a 4'aratgnée,

Laurctta suivait avec une infernale adresse toutes les démarches du comte.

Donirl l« Vagabond — D.

ÜO

DANIEL LE VAGADOND.

Bécassine faisait fortune. Quant au vieux mendiant, il avait fait dire à Laurctta qu’il avait été pour lover l’acte de décès du pauvre Daniel; mais, chose horrible, on lui demandait deux cents francs pour cela. La maîtresse du comte de Bourgneuf partit d’un grand éclat de rire en apprenant cette exigence des autorités civiles, et compta deux cents francs. Ce fut Bécassine qui les lui porta à son garni do la rue Mou ffc tard.

— Tu diras à madame quo bientôt elle aura un acte en bonne forme, lui avait dit Daniel. Je me forai un grand plaisir de le lui remettre moi-môme.

Jean avait suivi les conseils du vieux vagabond, c'est-à-dire quoie malheureux faisait des efforts surhumains pour vaincre sa jalousie, et qu’il menait sa femme partout où il y avait une nouveauté , un plaisir. Hélène suivait son mari avec calme, tâchant de s’étourdir, d’oublier , ayant l’air de s’amuser ; elle semblait répondre aux préoccupations de «on mari , elle semblait même le seconder dans ccttc tAchc douloureuse ; du reste, les bons conseils de Catherine ne leur faisaient pas défaut ni à l’un ni à l’autre. Nous avons oublié de dire que la vieille voisine avait assisté à la conversation de Daniel , le soir où Jean s’avisa de lui donner asile. Le vieux vagabond avait compris que cette excellente femme portait un intérêt profond à ce pauvre jeune ménage. 11 lui avait même surpris dos larmes dans les yeux quand il faisait l’histoire de sa prétendue jalousie. Un regard d’intelligence quelle lui lança lui fit sentir combien elle le comprenait, et lui savait gré de ce qu'il disait. Ce regard avait achevé de le convaincre, puis il avait deviné l’affection qu’on avait pour clic dans la maison , des soins presquo filiaux que Jean et sa femme lui prodiguaient. Voilà pourquoi Daniel avait dit à la bonne ravaudeuse, en luiserrantla main :

— Bonne Catherine , tu no reconnais pas le beau garçon Daniel , le joli musicien comme on disait alors. Voilà, fit-il en montrant son visage pâle et flétri,

voilà ce que le temps fait de nous. Quant au reste, ajouta-t-il en secouant ses guenilles avec un sourire mélancolique , le reste c’est l'ouvrage do la bizarrerie dans le caractère; la faute des humains...

Cette maison est pleine de trouble. Je m’en occupe, ot puisque ma bonne Catherine est là, je 6uis sûr maintenant de rondre le repos à cos honnêtes et bons jeunes gens. Catherine , je vais te dire un secret ; je n’ai pas besoin d'exiger de toi la promesse de n’en rien dire jamais... Hélène est ma fille. Quant à de Bourgneuf, dans quelques jours , Jean en sera débarrassé et Hélène aussi.

— Quo Dieu le veuille, pauvre Daniel, avait répondu La bonne ravaudeusc.

— Puisque tu m’aides , j’en suis certain... Mais surtout que mon gendre ne connaisse pas que je suis son père , cela pourrait gêner et... faire rougir... Adieu, Catherine, adieu !

Daniel disparut tout -à-coup du quartier. Personne ne le revit plus. Laurctta n’en entendit plus parler. Le coutelier prenienait en vain ses regards sur la place du Panthéon, il ne le rencontrait pas. Daniel avait quitté son garni.

Laurctta, sûre désormais de la mort de son mari, et sentant son influence sur de Bourgneuf lui échapper tous les jours, instruite de l'assiduité de son amant à se rendre à l'échoppe du coutelier, avait résolu do frapper un coup décisif ; ccttc femme , atteinte dans scs sentiments et dans scs intérêts , n’y tenait plus. Elle était devenue sombre, parlait peu, rêvait beaucoup et avait fini par combiner les projets les plus noirs et les plus lâches.

Voilà pourquoi un jour de carnaval clic disait à Bécassine, tout en marchant dans son appartement avec une grave agitation :

— Ainsi , tu es parfaitement sûr que ce mendiant est parti pour relever l’acte de décès du nommé Jacques Daniel!

— Oui, madame.

— Tu lui as bien remis les deux cents francs!...

— A moins de cela, madame , le vieux coquin ne serait pas parti.

Bécassine en voulait au vieux vagabond, parce qu il lui semblait que ce concurrent lui était préjudiciable.

Tu n'as pas manqué de lui dire que

je tenais cent francs à sa disposition le jour où il me remettrait l'actc du mort !

— Oui, madame.

— Quelles nouvelles , à propos du comte?

— Il a été hier chez le coutelier, comme de coutume.

— Après?

M. le comte lui a remis un billet

d’entrée pour le bal masqué des Variétés.

— Pour le bal masqué ?

— Oui, madame.

— Est-ce que le coutelier, le jaloux , voudrait conduire sa femme an bal !

Oui, madame. Sa femme s'ennuie

beaucoup , à ce qu'il parait , et pour la distraire, il veut la mener danser. C'est tout naturel... quand on aime...

Lauretta se laissa tomber dans un fauteuil comme si la réflexion de l’astucieux Bécassine lui eût soudainement coupé les jambes.

Et le comte ? lui demanda-t-ellc

avec hésitation, comme redoutant une affreuse découverte.

M. le comte, répondit Bécassine ,

sans la moindre émotion, M. le comte ira au bal, madame. Et vous?

— Lauretta se prit a sourire en regardant le diabolique personnage qui la regardait d’un œil phosphorescent.

Et nous aussi, s’écria-t-elle en se

redressant tout d’une pièce.

Puis, courant à son secrétaire, ellocn tira do l’argent et lui dit :

Tiens ! tu prendras un costumo de

pierrot. Tu t'onfarineras le visage. Non,

prends un masque. Il no faut pas qnc le comte te reconnaisse. Voici ton réle : tu accosteras le coutelier, tu le prendras à part : Un homme rAde tous les soirs autour de son échoppe; on aime sa femme , tu l’intrigueras de façon à remuer la jalousie dans son cœur et A le faire éclater.

— Oui, madame.

— Moi , je vais prendre un domino noir. A ce soir, pars, et fais vite.

Bécassine ne répondit rien , sortit et cligna de l’œil en quittant Lauretta , ce qui voulait dire : Soyez tranquille, c’est compris.

Comme il arrivait sur le boulevart , Bécassine rencontra le comte , qui lui dit :

— Bécassine, mon garçon, voilà cent francs ; tu es intelligent , tu iras cette nuit au bal des Variétés ; tu prendras n’importe quel costume ; tu accosteras le coutelier, qui y sera avec sa femme.

Ici Bécassine se permit un imperceptible sourire.

Tu le feras boire, tu le feras rire, tu lui raconteras des histoires; enfin tu l'occuperas comme tu pourras ; mais il faut l’occuper, tu m'entends?

— Oui, monsieur le comte.

— Si tu manquais d'argent , tu m’en demanderais. Jean sera probablement déguisé; jeté l’indiquerai dans la foule ; moi je serai en débardeur ; tu m'as entendu ?

— Et compris, répondit Bécassine.

— C’c&t bien, à cette nuit donc.

— Je vais donc la voir dans la foule où l’on est seul, presque seul , se disait de Bourgneuf à qui ce bonheur de pouvoir causer avec Hélène était si rare. Je vais lui prendre la main, danser avec elle, la serrer dans mes bras au bruit de l'orchestre enivrant, et me venger de ce maudit homme.

De Bourgneuf, en effet, en voulait à cc

maudit homme qui veillait sa femme comme un avare un trésor. De son côté , Bécassine se disait : Depuis un an j'ai pôchéquatremille francsdansces vilaines eaux troubles. Ça me fait deux cents livres do rentes. Le poète, mon voisin, qui a fait un volume de poésies morales , meurt de misère. Comme le ciel est juste !

c’est effrayant! Le sang delà joie illumina commo un éclair la face jaune de ce nouveau rentier, puis il reprit son allure accoutumée en composant son rôle. La vieille ravaudeuse mettait silencieusement une lettre mystérieuse à la poste.

Quand le personnage A qui elle était adressée la reçut, il descendit en toute hâte chez le perruquier voisin , se fit couper les cheveux et la barbe qu’il avait fort longs, entra chez un fripier , s’habilla tout en noir, chaussa des souliers vernis, prit des gants magnifiques, du linge superbe, endossa enfin tout ce qu’il y avait alorsde plus élégant. Depuisle jour de scs noces, et il y avait de cela à peu près vingt-cinq ans, ce personnage n’avait pas revêtu un pareil costume. Quand il fut bien lavé, bien pommadé; bien coiffe, il sortit fermant à peine la porte d’un logement qu’il avait faubourg du Temple en disant : Nous ne nous quittons pas, mes chères guenilles, au revoir! A bientôt. Il prit un cabriolet des plus brillants et se rendit au bal des Variétés. Le coutelier avait voulu que sa femme fût brillante ; pour lui, il vêtit un simple costume de bal. Pourtant le rire les prenant en route, il fut convenu que Jean mettrait un faux nez. Cette idée avait tellement fait rire Hélène dans le sapin qui les conduisait au bal des Variétés, qu’il ne put résister de pousser la plaisanterie jusqu’au bout. Disons en passant que les bontés du coutelier triomphaient peu A peu de l’ indifférence de sa femme; comme l’avait pensé Daniel , il y avait des chances pour un retour.

le» Variété.

Nous peindrons rapidement le bal des Variétés ; musique à faire danser la mort, du bruit, des sottises sous le nom d’amusement, la folie déguisée, une grande fatigue que devait suivre un grand dégoût.

A une heure du matin tout le monde était à son poste. Lauretta rôdait connue une hyène affamée. Bécassine était fort bien campé dans son déguisement de pierrot , on eût dit Débureau, le célèbre mime des Funambules. Il attendait, immobile dans un coin de la salle , un signo de son maître ou de Lauretta. De Bourgneuf dans son costume de débardeur parcourait le théâtre de bas en haut pour y rencontrer Hélène. Elle arriva avec son mari au moment d'un grand galop. Jean, peu habitué A pareil spectacle, eut en entrant une sorte de malaise, suivi d’un grand éblouissement. Tout-à-coup le débardeur bondit de l’amphithéâtre dans le parterre , frappa sur l’épaule du pierrot silencieux et lui dit A l’oreille :

— Les voici ! et disparut soudain.

Alors le pierrot se mit en marche avec lenteur et commença A tourner comme une orfraie autour du coutelier, rétrécissant do plus en plus son mouvement de circonvolution.

La musique grise, Héléno ne tarda pas A s’en apercevoir , la danse l’emportait, presque heureuse; cependant elle ne pouvait s’empêcher de former un vœu:

elle souhaitait la présence de Bourgneuf.

Jamais Hélène n’avait été plus jolie , son costume lui allait A ravir, et tout le monde admirait sa grâce , son pied mignon , sa légèreté. L'ivresse avait fini par gagner même le pauvre coutelier: il dansait.

DANIEL LG VAGABOND.

Laurel ta frémissait sous son domino hoir. I/orchcstrc faisait un bruit d’enfer, les voix , les pieds f les rires , les propos débraillés , les pas excentriques , les parfums , la lumière, tout conspirait pour l’ivresse générale. Sur les trois heures du matin le pierrot frappa sur l'épaule du coutelier qui en ce moment se promenait au milieu do la foule , et lui dit :

— Beau masque , je to connais ; mon bon homme, vous l'êtes... Jean sc retourna sur ces paroles et se init à sourire au pierrot. Le pierrot continua

— La preuve , c’est qu’on l’a vu rAder A pas de loup sous vos croisées , le soir.

Autre rire de Jean.

— 11 allait et venait, clignotant la paupière , drapé, ne laissant voir que le bout de son liez et que le coin d'un œil. Ah !

monsieur, quel malheur pour un )ionnéte homme d’avoir une jolie femme ! C'est comme moi , monsieur , l'an passé , moi pierrot , l'Ame ardente et sans bruit , leste , le nez au vent , je me glissai le soir , guidé par les amours , conduit par l'espérance, sous les rideaux épais d’une tille superbe. Ah ! monsieur ! quels regards ! deux vrais globes de feu , et des petites mains à faire sc damner un pape.

Elle avait un défaut : celui d’être jalouse, au point qu elle voulait que je l'épousasse. Monsieur, le croiriez-vous, cette fleur de seize ans , en me jetant au cou ses bras de neige , ne cessait de répéter :

Pierrot! pierrot! mon amour , je mourrai si jamais tu prends une autre femme !

Où tu vis, je vivrai, ma famille, c’est toi!

pierrot , mon bien-aimé. . . mon amant l . . . La traîtresse... c'était, je vous l’avoue, une belle maîtresse, un de ces blancs démons qu’on aperçoit à peine, que l’oncherche et qui fuient, un rêve auquel on croit et qui nous a charmés dans nos heures moroses, un lutin émané du calice des fleurs! Monsieur, la vie est triste! Une nuit que j’errais , hélas ! tel est le fait que jamais on ne croira , je lavis , elle au cœur brûlé de jalousie, à travers ces vitraux donner force baisers et point ne marchandait à M. de Bourgneuf, lequel les lui ren-

dait. Sur mon front consterné, jugez du coup de masse ! La drôlessc en riant lui frisait la moustache. Oh! monsieur, que je suis malheureux. Cela doit terriblement vous consoler : vous voyez bien que vous ne l'êtes pas seul...

Jean ne répondit pas. Le pierrot que ce silence inquiétait fit une pirouette sur les talons et disparut dans la foule.

Pendant cette scène, Hélène dansait avec le débardeur, qui lui disait :

— Hélène , je vous aime , je vous aimerai toute ma vie. Hélène , pourquoi ne voulez-vous pas me donner un rendezvous pour demain, me laisserez-vous donc mourir de langueur et d'ennui. Hélène, ne veux-tu donc jamais être ù moi.

— Cela est impossible , répondait Hélène.

— Je t’emmènerai où tu voudras, nous fuirons.

— Taisez-vous donc, monsieur, si mon mari vous écoutait.... et cette daine qui est chez vous....

- Je la renverrai en lui faisant une pension

— Ce n est pas do cela que je voulais vous parler. . . répondit Hélène , qui avait comprit toute une vie d’abjection dans ce seul mot : je la renverrai. Je voulais vous diro que, si elle était ici, elle pourrait bion se venger en vous voyant danser avec la coutolière.

— Elle ignore ma présence aux Variétés.

En ce moment un domino noir passa derrière le comte et lui dit tout bas :

— Tu te trompes , beau masque. Et il disparut. Un avant-deux ne permit pas à de Bourgneuf de poursuivre le domino noir. Jean venait de tomber dans une rêverie qui menaçait de devenir fatale.

Cet homme m’aura tendu un piège , pensait-il. Le domino noir passa près de lui et lui dit à l’oreille :

— De Bourgneuf fait danser ta fomme, prends garde qu’il ne te l’enlève. Il lui en

fil DANIEL LE VAGABOND.

conte. Jean so retourna , le domino disparut.

— Tout lo monde nous connaît donc ici? murmura lecoutelior; puis il sc mit à chercher sa femme.

— J’ai gagné mon argent, sc disait Bécassine, en se régalant d’un verre de puuch; j’ai raconté l'histoire et j’ai occupé le pauvro homme , qui se promène à l'heure qu'il est comme un tigre altéré.

Cette Lauretta est décidément une femme très politique.

Bécassine ôta un moment son masque pour s'essuyer le visage. Un homme do cinquante ans, le regard sûr, la démarche ferme , s’approcha de Bécassine qui avait remis son masque et lui dit :

— Pierrot, il faut ici me désigner trois personnes .

Le pierrot, portant un œil attentif sur le personnage qui lui parlait d’un ton A vouloir être obéi , garda un moment le silence avant do sc décider A répondre.

Le personnage non masqué regarda lo pierrot à travers les trous de son masque de façon à faire trembler celui-ci.

Bécassine répondit :

— Quelles sont ces trois personnes ?

— Hélène , Lauretta et de Bourgneuf.

— Je m’en doutais , murmura le pierrot; alors suivez-moi.

Et, en route, il lui dit :

— Vous avez laissé dix de vos années dans le plat à barbe du perruquier, vraie fontaine do Jouvence ; n’est-co pas, Daniel ?

— Tiens ! prends cette pièce d’or , malheureux qui ne peux vivre que du mal que tu fais.

— Tu te trompes, mendiant, répliqua Bécassine, je vis du mal que fout les autres.

— Allons, tais-toiet marche ! un louis par personnage.

— Soit! fit Bécassine. Voici d’abord Hélène , dit-il , en lui désignant un joli

domino rose qui sc promenait au bras de Bourgneuf.

— Madame , votre mari vous cherche, dit lo vieux vagabond tout bas A l'oreillo d’Hélène ; puis il appuya fortement son pied sur le pied du comte de Bourgneuf.

De Bourgneuf fit un cri en se rejetant en arrière.

— Pardon, monsieur le comte, fit Daniel en s’emparant du bras d'Hélène fuyant et se perdant dans la foule, laissant de Bourgneuf stupéfait de cette aventure.

— Mon entant , dit alors le vagabond A Hélène , fuyez au plus vite ou vous ôtes perdue ! votre mari en sait trop déjA. Il y a ici une femme qui cherche A se venger do vous. Lecomte de Bourgneuf peut se ruiner pour un caprice ; mais ne comptez jamais sur son amour. Il n’en a pas pour vous. Hélène quitta le bras du mendiant, qu’elle ne pouvait reconnaître , mis comme il était , et s’élança vers son mari, qui de son côté la cherchait.

— Ce bal m’ennuie !... Tout le monde ici se croit en droit de vous dire mille impertinences que je ne veux plus entendre ! s’écria-t-elle en jetant un regard d’inquiétude sur l’homme qui venait de lui parler ainsi , après avoir insulté son amant. Jean, rentrons chez nous. Jean ne répondit rien et emmena sa femme.

— Voici Lauretta , dit Bécassine , au mendiant.

— C’est bien! tiens, voici le prix convenu; nous sommes quittes.

Lauretta attendait un esclandre de la part du ooutelicr , ot uno leçon pour de Bourgneuf. Le vagabond s'approcha d'elle au moment où elle suivait du regard la coutelière , qui sortait du bal , avec son mari, bras dessus, bras dessous. Ceci l'étonna, pourtant elle était sûre quo Bécassine avait bien parlé , c'ost-A-diro mal. Dans lo trouble où elle était, elle chercha après le comte. Quand elle lo vit, un monsieur pour la seconde fois venait do marcher sur los pieds de son amant, et de Bourgneuf disait en ôtant son faux nez :

— Mais, monsieur , c’est la seconde fois.

— Oui , monsieur , répondait Daniel.

— Mais , monsieur , vous avez donc une raisou de m'insulter?

— - Monsieur, nous sommes rivaux.

— Comment cela!

— Nous aimons la mémo femme. Ici Daniel se pencha à l'oreille de Bourgneuf et lui dit quelques mots auxquels celui-ci répondit :

— Eh bien ! monsieur, demain, soit... j’y serai ; puis il disparut. En se retournant Daniel se trouva en face du domino noir.

— Et toi, beau masque, lui* dit-il en la prenant sous le bras , n’as-tu rien à me demander ?

— Non, rien ! rien, fit Lauret ta, en regardant ce visage qui lui rappelait, vaguement, il est vrai , des souvenirs lointains.

— Pourtant quelqu’un vous a promis un acte de décès. Cet acte, le voici , fit le vagabond en lui présentaut un acto en effet.

Lauretta prit ce papier des mains du mendiant, le parcourut des yeux avec rapidité et poussa un cri en le lui jetant au visage. Cet acto était l’extrait de mariage de Jacques Daniel, musicien, et do mademoiselle Dufort Lauret ta, chanteuse.

Et cet homme qui le lui présentait était Jacques Daniel lui-même. Le mendiant s'empara du bras de sa femme et lui dit :

— Je t’avais promis un acte de décès, n’en est-ce pas un en effet? Dans cctacto j’ai enfermé ma vie en y enfermant mon amour, mon repos, mes espérances, tout lo bonheur qu’on rêve sur terre et que tu m'as pris pour suivre cet homme riche, en abandonnant une enfant que tu aurais fait tuer, si je ne m’étais pas trouve là, une enfant qu’une pauvre femme a prise do mes bras mourants, un jour qu’un sergent de ville me ramassait pour me conduire à un hôpital. Cette femme, ccttc

étrangère a élevé notreonfant. . . Cette enfant, tu ne la connaîtras jamais, pas plus qu’elle ne me connaîtra. Ta honte, à toi, ce sera de savoir que tuas une fillo que tu uo dois pas regarder en face. . . Ma douleur à moi, c’est de connaître ma fille, et do ne pas être connu d'elle. Je suis mort. Cependant, Lauretta, tu feras bien de renoncer ii tes rêves de mariage, car au besoin ce mort ressusciterait. Adieu !

Va coquetto sans cœur, le jour n'est pas loin où tu seras aussi à plaindre que ce malheureux qui tousse là-bas sous son costume depierrot. Seulement, si tuas un j peu d'or, conserve-le avec soin. Songe que tu n’as pas d’état, et que déjà tu es vieille pour le métier des amours.

— Daniel! répétait Lauretta, Daniel, tais-toi ! grâce ! ne ine poursuis pas do tes malédictions que le ciel entendrait :

ta parole est juste... Daniel ! Daniel ! no me maudis pas !

— Bécassine, fit le mendiant, voici lo dernier ordre que to donnera madame.

Va chercher un cabriolet.

— Je m’étais toujours doute, fit celui- I ci obéissant, que ce prétendu Claude n’était autre que ce Jacques Dnniel. Il paraît que ce gueux de ressuscité vient mettre fin à mes aubaines.

Le réveil.

En rentrant au logis, l'âme des deux époux était dans un état d'angoisse inexprimable. Chacun pensait et souffrait à part soi. Jean se disait : Je suis lâche d'aimer. — Hélène sc disait aussi : Un cœur bas peut tromper. Lo lâche seul veut l'être, murmurait Jean. Puis, après

cotte réflexion plus do l’esprit que du cœur, sa passion pour Hélène reprenait tout son empire, et il se disait : Oui, oui, cet homme a raison : on rôdait par ici.

Ils s’étaient donné rendez-vous à ce bal où j'ai fait une si triste mine. Ce masque, quel intérêt avait-il il me souffler toutes ces choses si l’oreille! Ah! j’v suis; il en veut à de Bourgneuf qui lui a enlevé une maîtresse. Après!. . Ce n'est pas une raison... La raison, c’est qu’il compte peut-être sur quelqu’un pour le venger.

Ce masque est sans doute un lAcbc qui ne serait pas fiché do voir tenir par un autre l'épée dont il n’ose se servir. Et puis, qui est-ce qui me dit, par cette même raison, qu’il ne me faisait pas un mensonge pour me monter la tète! 11 faut se défier de tout dans cctto vie... Et ce domino noir qui m'a dit à l'oreille le nom du comte... Bah! c'est peut-être un jaloux comme moi. Si je provoquais une explication chez Hélène! A quoi cola aboutirait-il ! ou elle mentira , ou elle avouera. Et alors... d’ailleurs au milieu de tout cela, elle peut bien être innocente. Je veux qu’elle se taise, je ne veux rien savoir. Seulement, puisque je fais tant de traîner ma chaîne, faisons en sorte de ne pas trop hurler.

Jean venait d’avoir la pensée d’un sage et la résolution d’un héros. De son côté , Hélène cherchait à replier les ailes do son Ame. La distance qui la séparait du comte de Bourgneuf l’épouvantait. L’amour lui souriait; mais ello en avait honte. Le devoir la regardait froidement, c'est vrai; mais il lui promettait l'estime d’clle-mêmc. Elle songeait A l'histoire si triste du vieux vagabond, dont une trahison avait perdu l'existence. Songer Arompre avec sa passion était un acte héroïque qui la tentait. Puis elle se disait:

Qu'ai -je donc A reprocher A mon mari ?. . .

d’être trop bon, de trop m’aimer., je suis bien malheureuse do ne pas l’aimer comme j’aimo M. de Bourgneuf... Pourtant, si, comme me l’a dit cet étranger, le comte ne m’aiiuait pas ; cela pourrait

bien être un chAtimcnt. Elle succomba à la fatigue et s’endormit.

Uno heure après, Jean se levait et se mettait A l’ouvrage , triste et fatigué. Le découragement l'accablait do scs ailes de plomb. Cet homme si brave A l'ouvrage dans scs jours de bonheur ne travaillait plus qu'avec inditférencc. Bien qu’il ne crût pas A l’infidélité de sa femme, ce malheureux avait acquis l’infernale certitude qu'Hélène ne l’aimait pas. 11 avait la tête pleine de nuages de feu ; mais il était silencieux comme les murs qui l’entouraient. La vieille ravaudeuso descendit A la cave, où il travaillait, avec une tasse de bouillon A la main.

— Jean, lui dit-elle avec une émotion qu'elle tAcha de dissimuler (la bonne femme sentait qu’il y avait dans lamaLon quelque chose d’extraordinaire) ; Jean, vous n'avez pas assez dormi. Vous vous mettez trop A l’ouvrage. Jcau leva la tête et jeta un regard morne sur labonncvoisinc que ce regard atterra.

— Vous ferez bien de prendre votre café , ajouta-t-elle en lui présentant la tasse quelle tenait A la main.

— Merci , bonne Catherine , je n'ai pas faim.

— Cela pourtant vous remettrait.

Jean fit tourner sa meule sans répondre, il était tout entier A ses pensées do désespoir.

— Seriez-vous donc malade , mon garçon! demanda la bonne ravaudeuse avec inquiétude.

— Oui , Catherine , répondit Jean ; je suis malade d’une maladie dont je deviendrai fou, si je n’en meurs.

— Allons , voyons , mon garçon , n’allez-vous pas encore vous mettre martel en tête? lui faisant comprendre qu’ollc voyait bien qu'il était en proie A un accès d'humeur noire provoqué par sa jalousie.

Jean prit la main do la bonne femme qu’il pressa dans les siennes. 11 y avait une telle émotion dans cctto action silcu-

Bonjour, mon cher homme!

cicuse du coutelier, que Catherine en fut toute troublée.

— Vous dovrioz arracher ce bandeau de vos yeux, mon garçon.

— Sans doute, s'écria Jean, je suis aveugle , n’est-ce pas , ma bonne Catherine? Plaise au ciel qu'il en soit ainsi ! je ne serais pas si malheureux étant plus indifférent. Je suis bien sot, en effet, d'aimer ma femme, moi î C’est vrai, on est sans pitié, on raille l’Ame en peine, ce jaloux , ce forçat abruti sous ses fers. Cet homme qui ne voit autour do lui que mensonges, trahisons ; que regards fugitifs ; faux amis empressés de lui prendre sa

femme; un avide ennemi que dans l’ombre il coudoie; de venimeux serpents toujours prêts A se glisser chez lui par des chemins secrets. En effet, plus inquiet que le chien dans son chenil, au regard du jaloux l'hymen est un fer rouge, c’est l’amour qui sourit sous les traits de la mort; et , par un contre-sens de notre esprit malade, l’Ame en feu, menacer, et pantelant d’ainour, vouloir se faire craindre , ou tonnant de la voix, foudroyant du regard, sur un front adoré suspendre la menace ; le souriro A la bouche , esclavo adroit ou lAchc, scruter le fond d’un cœur pour voir ce qu’on y cache , interpréter un mot, accuser sourdement un coup

d’œil, un mouvement, faire un^ioir démon d’une fidèle épouse: voilà ce que ressent cet aveugle qui se brise le front au mur d'airain de la jalousio et que chacun raille.

— Avec un peu de raison , Jean , la paix reviendrait chez vous, car enfin. ..

— La raison ! la raison ! fit le coutelier en interrompant la pauvre femme , la raison ! vous voilà tous, vous ne savex pas tout. Des douleurs que j'endure ce n’est que la moitié. Ce mal , ma bonne Catherine, dans mon intérieur me poursuit pas à pas. Chez moi, l'ennui s’assied ainsi qu'une statue ; il me brise , il mo glace.

Si je parle à ina femme , sa réponso est ici et sa pensée ailleurs. Si je lui prends la main , je no sais quel nuage passe sur son visage pour l’obscurcir encore î on ne me sourit pas, on semble me subir*..

Si je mo plains, d’étranges soupirs so font jour au milieu des sanglots et dos pleurs. Pour repousser mes vœux , on a toujours des armes, pour me fuir un prétexte, et pour tout vous dire , Catherine, jusqu’à mon chevet se traîne le dégoût.

On frissonne, on gémit, on s'épouvante et, vivant séparés sans cesser d’étre ensemble, moi , vil supplicié , dans la honte et les pleurs fleurit ma passion. De sourire à ma peine si on essaie enfin , c’est plus affreux encore et cela vous effraie, on le fait d’un regard plus froid que n’est au cœur la lame d’un couteau. Je sais tout cela, je me dis tout cela, donc que je raisonne. Je raisonne, mais je no puis me vaincre. Ah ! Catherine, Hélène est bien loin de croire son mari si malheureux !

Jean avait bien laissé percer à travers mille tracasseries , à travers scs mauvaises humeurs et quelques menaces insensées, la fougue de sa passion; pourtant il ne s’en était jamais ouvert complètement à la vieille voisine. Ce qu'il venait d’exprimer de ses souffrances avait touché la bonne ravaudeuse au point de lui ôter l’usage de la parole et ne savoir que dire pour consoler le pauvre Jean.

Pourtant elle se retira en lui disant :

— Hélène est une honnête femme.

Vos soupçons l’auront blessée, vos emportements effrayée : l’amour s’est enfui de votre maison par la porte de la peur. . .

Cependant il me semble que depuis quelque temps Hélène est moins triste et qu’elle sc plaît aux fêtes où vous allez cnscrablo; quelle ne s’ennuie pas avec vous.

— Je l'ai cru, répondit lo coutelier, depuis ce jour où Daniel m’avait donné ce conseil que j’ai trouvé bon de suivre. . . Mais hier... Ici Jean sc passa la main sur le front comme pour en chasser un sou venir pénible , et mit la main sur son cœur comme pour en suspendre les battements extraordinaires. Catherine, qui redoutait les accusations indiscrètes d’un emportement jaloux, s’éloigna en murmurant :

— Allons! allons! mon garçon , vous êtes un grand enfant, vous ne connaissez rien au cœur des femmes. Je vous dis , moi, qu’Hélène vous aime, entendez-vous; Hélène vous aime !

Comme elle remontait l’escalier, quelqu'un lui serra la main et l’embrassa doucement, en disant tout bas :

— Merci , ma bonne Catherine !

C’était la femme du coutelier. Elle aussi, tourmentée dans sa conscience, voyant les souffrances que son mari endurait à cause d’elle, ayant pesé dans sa tête ces noms : vertu , amour , devoir, elle s’était dit : Je serais la plus abominable des femmes , si je torturais cct homme qui a soin de moi comme d’un enfant, qui est juste dans sa vie, sage dans sa conduite , inflexible pour les mauvais cœurs, humain jusqu’à faire manger les mendiants à sa table. Un tel homme, qu’cst-ilî l'ange du devoir. Je veux lui emprunter ses ailes, ajoutait Hélène, et me sauver avec lui. Puis la comparaison du comte do Bourgneuf, sa conduite opposée à celle du coutelier lui vint naturellement à l'esprit. Et puis ce mot terrible de l'étranger : Il ne vous aime pus !

la glaçait.

Cet homme , en effet , disait-elle encore, quel usage fait^il do sa fortune? de quels traits de grandeur, de quels actes bienfaisants est-il question autour de lui !

Cet homme charmant n’est ni bon ni mnurais. L’hommo des Variétés a sans doute raison, le comte a plus de caprice que d'amour, plus d'imagination que de passion. 11 tâche d’écliapper aux ennuis do l'oisiveté en trompant son cœur sur un sentiment qu'il n’éprouve pas. Héléno avait trouvé de Bourgneuf on ne peut plus tiède au baldeB Variétés. Lecostumo dont il était revêtu lui avait paru do mauvais goût ; bien qu Hélène fût loin do désirer son amant en habit de marquis. elle eût pourtant désiré un costume plus en harmonie avec son titre , avec Ba passion. Ce n’est que longtemps après quelle se rendit compte de l’embarras que la vue du comte en débardeur lui avait causé. Héléno aimait mieux son mari en faux nez ; et comme elle avait de la droituro dans l’esprit, elle ne craigoit pas de se l’avouer. Puis elle songea que do Bourgneuf s’était engagé , dans une lettre qu’il lui écrivait, de renvoyer Lnuretta, qu'il lui avait renouvelé cette promesse au bal. S’il renvoie cette femme qu’il garde chez lui depuis dix ans , cet homme est donc un méchant homme! 11 l’a aimée pourtant; s’il l'animée, etilparle delà renvoyer, qu'est-ce doncquel’amour!

Il peut donc arriver, un jour, que l’on ne plaise plus , et alors. . .alors on subit le sort dos Laurctta. Encore une fois, qu’est-ce que l'amour ! Puis , se repliant sur la vertu, elle se demandait aussi ce que c’était , et une voix lui répondit :

Ma fille, la vertu, c’est la foi (Lins ses engagemouts. La femme qui n’est plus la providence de sa famille et la conscience de sou mari cesse d'être vertueuse. Cette voix qui parlait ainsi à Hélène était la parole do la vieille ravuudeuse.

Va, mon enfant, va embrasser ton

pauvro homme, ajoutait-elle en franchissant les derniers degrés de l'escalier.

— Je me suis levée pour cela, répondit

Hélène en pénétrant dans la cave oû Jean travaillait. Puis , fit-elle avec un regard brillant de sérénité , je vais lui annoncer une nouvelle qui le comblera de bonheur, je l’espère.

Le coutelier, absorbé dans sa douleur, occupé de son travail , debout en face de l’étau, et limant bruyammont , tournant le dos A la porte , no vit ni n'entendit sa femme qui lui dit en entrant, commo une conscience sûre d'elle-mêrao ;

— Bonjour, mon cher homme!

A cette voix si aimée , à la façon surtout avec laquelle elle se faisait entendre, Jean se retourna comme quelqu'un que l'on réveillerait en sursaut.

— Hélène ! se dit-il; puis il garda lo silence. La lime seule répondit au bonjour d’Hélène, qui se prit A sourire en ajoutant :

— Tu m'attendais pour déjeunor, sans doute! Tu es donc bien pressé, que tu no prends ni le temps de me répondre, ni le temps de boire ton café ! Veux-tu que je t'aide! fit Hélène en portant la tasso A ses lèvres. Puis, s’arrêtant A moitié chemin, tiens! commence, tu m'en garderas; et comme Jean rougissait de l'embarras dans lequel sa femme le jetait avec cotte gentillesse inaccoutumée , Hélène lui dit en prenant son mari par le cou et posant son frais visage contre le sien :

Ceci était pour ; on ne me sourit pas. — Est-ce que tu ne m'aimes plus ?

A cette question dite d'un accent quo lo pauvre coutelier ne connaissait point A sa femme, son cœur se fendit, et une larme d'attendrissement vint mouiller sa paupière. Hélène déposa deux baisers sur les paupières humides de son mari.

Jean suffoquait, Hélène enleva la limo aux mains de son époux et lo fit asseoir , ensuite elle s’assit sur les genoux de cet excellent homme, qui était vraiment bon quand sa maladie de jalousie laissait sa raison libre, et prenant la tasseau café, elle la porta A ses lèvres et lui dit en la lui présentant A son tour :

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— A présent, je suis bien sûro que tu boiras.

11 y avait dans tout cela un tel parfum de probité , une grâce si naturelle, que Jean, cet'efois, ne put s’empêcher de sourire; il but donc.

— Eh bien ! ch bien! fit Hélène, l'arrêtant soudainement, comme si tout allait y passer ; voyez donc s'il m’en laissera!

Monsieur, vous ne m’aimez pas. Elle lui prit la tasse des mains et la vida d’un trait , affectant de poser ses lèvres où son mari avait mis les siennes. Ceci était pour l’accusation de dégoût. Le coutelier regarda sa femmo dan» les yeux comme pour y découvrir la raison do cette exaltation, de ce retour inattendu. Hélène supporta cc regard sans éprouver la moindre contrainte. En cc moment toute l’honnêteté de son cœur so répandit sur son visage. Jean crut voir le soleil illuminer sa cave. 11 pressa Hélèuo contrcsa poitrine avec un remords en lui-inêinc de la soupçonner encore.

— Ainsi, continua Hélène , vous me regardez et vous ne me trouvez pas changée.

— Ah ! si , fit le pauvre Jean en embrassant sa femme; si, ma bonne amie, jo te trouve bien changée.

— Dame, aussi , c’est que je souffre un peu. Je suis pâlie, n’est-ce pas!

— Tu es toujours pour moi la plus belle des femmes.

— Ce qui n’empêcho pas que j’ai un peu de fièvre.

— Tu souffres? répondit Jean avec inquiétude.

— üli ! rassure- toi, mon bon Jean, eela ne sera rien. Je te dois bien cela, puisque tu dis que jo te rends malheureux.

Le coutelier regarda sa femme avec attention et il lui trouva en effet les traits altérés. Cela l’inquiéta.

— 11 faudra, dit-il, en pressant les deux mains d’Hélène dans les siennes, il fau-

dra, ma petite femme, consulter quelqu’un si cela continue.

— J’espère bien que cela continuera , répondit Hélène, et que ce ne sera pas la dernière fois.

— Comment! est-ce qu’il y a longtemps que tu souffres?

— Non; mais il y a bien deux mois que j’éprouve des malaises ; mais cela m’est égal, si cela te fait bien heureux

— Des malaises ! Des malaises de quoi, ma bonne amie! Des malaises qui me rendront heureux.

— Vous ne devinez pas ?

— Non.

— Ingrat tout le monde le voit déjà.

— Je n’y suis pas.

— Jean, tu es mari...

— Eh bien ?

— Eh bien ! dans six mois tu seras père.

Et Hélène , en disant cela , cachait son visage inondé de rougeur dans la poitrine de son mari.

Ceci était pour : on semble me subir.

Pour la première fois, Jean connut les larmes do bonheur, et il songea à cotte parole de la vieille ravaudeuse :

Votre femme vous aime.

Et dans cet aveu de sa femme , Jean venait de le croire pour toujours.

L'rgkllté elrllr.

Lauretta rentra chez elle vieillie do dix ans, tant la scène du bal des Variétés l’avait bouleversée. Se retrouver après vingt ans en face do son passé, dans la personne de son mari, dont un mot avait

fait envoler tous ses rêves d’ambition , c'était là un de ces coups de la fortune auquel elle était loin de s'attendre et que son égoïsme n’avait jamais voulu prévoir.

D’un clin d’œil, cette femme avait entrevu, comme aux lueurs des éclairs , l'abtine fftti l’entourait. Puis Daniel avait dit un mot. terrible . Tu n’cs plus assez jeune pour le métier des amours. TJn mot qui était une honte et une misère. Ainsi la coutelière allait triompher ; quel intérêt Daniel avait-il à protéger cette femme ?

Voilà une question (pic Laure tta se posa en réfléchissant beaucoup , mais qu’elle ne put approfondir. Pourtant , avec un peu de logique et peut-être aussi avec un peu de cœur, elle aurait dû se dire :

Daniel ne tient plus à rien au monde. Il ne supporte pas même l’existence , il la traîne apres lui; son cœur ressemble aux haillons qu’il porte : il est en pièces. Qui peut donc le pousser à ressusciter aujourd’hui ? Examinons : je l'ai quitté en lui laissant dans les bras une petite fille qui aurait vingt-deux ans aujourd’hui. Cette petite fille pourrait bien être une femme à présent, une jolie femme même, avoir les yeuxbleus de son père et ses cheveux blonds. Cette femme pourrait bien être 1» femme du coutelier et moi sa mère....

sa rivale!... Et Daniel, en face d’un pareil opprobre , aura secoué la poussière du néant sous laquelle il se plaisait, disait-il, à s’ensevelir vivant, pour y retrouver son cœur de père, et il se sera dit : Il faut empêcher une faute, et séparer deux hontes. Il la connaît, cette enfant, et il no veut pas être connu d’elle...

Si Daniel était riche, il serait déjà dans les bras de sa fille , s'était dit Lauretta.

Cette femme sans cœur venait do rendre une éclatante justice au caractère de l’homme qu elle avait abandonné. Puis elle s'arrêta sur un mot : une enfant que tu aurais fait tuer si je ne m’étais pas trouvé là. . Une enfant! Mais il n’y a qu’une enfant au monde à qui Daniel puisse prendre un intérêt si vif.

Lauretta no voulut pas aller plus avant.

Elle baissa la tête et se tut. Hélène n’avait plus de rivale.

En ce moment un personnage en guenilles se promenait devant la grande grille du bois do Boulogne , attendant quoiqu’un. Et de Bourgneuf, suivi de deux amis, descendait do voiture , une boite à pistolets à la main.

— Ainsi, disait l’un des deux personnages qui l'accompagnaient , tu no sais pas à qui tu as affaire !

— Je l’ignore. Peu m’importe , du reste, puisque j’ai été insulté.

— Encore, ne faut-il pas sc commettre.

Tu pourrais bien avoir affaire à quelque maquignon

— Ça n’est pas une raison.

— Et ton titre, cher!

— Ab çà! mon bon ami, tu oublies tou jours que nous vivons sous le régime de légalité.

— D’égalité devant la loi ; mais devant les hommes, c’est autre chose.

— J’ai été insulté.

— Par ton bottier , peut-être. Alors , monsieur le républicain, s’il en est ainsi, je vous conseille do vous incliner devant l’égalité civile. C'est une belle occasion.

Comme ils dépassaient la grille du bois, le vieux vagabond vint droit au comte et lui dit ;

— Monsieur le comte , laissez là ces messieurs pour un moment, j’ai à vous parler sans témoins.

De Bourgneuf no fut pas peu surpris de se voir accoster par un tel personnage.

— Est-ce que c'est encore un représentant de l'égalité civile ? dit en riant le témoin du comte , en s’éloignant à un signe de main que fit dç Bourgneuf. Le vieux vagabond l'entraîna derrière une touffe de hêtres, et lui dit rapidement :

— Monsieur le comte, je suis l’homme du bal des Variétés.

— Est-co que le carnaval continue !

s'écria de Bourgneuf, avec ironie, pon-

sant que son adversaire manquait au rendez-vous et lui jouait une farce indigne.

- — Oui , monsieur le comte . .Mais ce n'est que le carnaval de la vio , répliqua le mendiant, je vous assure quo je suis l’iiommc du bal des Variétés ; et il lui raconta la scène en détail. Le comte n'en douta plus, seulement il comprit que scs pistolets devenaient inutiles.

— Je ne pense pas que vous soyez un prince fugitif, caché sous un déguisement , dit de Bourgneuf , étonné du regard hautain do son adversaire et de la fermeté de son langage.

— Non, monsieur le comte; je ne suis qu'un mari.

— Un mari 1

— Oui , monsieur le comte , un mari qui se met sous la protection de l’égalité civile.

— Oh ! oli ! nous y voilà , pensa de Bourgneuf. Est-ce que vous avez à vous plaindre d’une femme, vous!

— Oui, monsieur le comte.

Et combien gagnez-vous à cela! fit

de Bourgneuf avec impatience.

Pour toute réponse Daniel se contenta de montrer au gentilhomme ses vêtements en lambeaux. Cette action fit rentrer le comte en lui-même.

Cette femme que j'ai aimée , je l’ai

rencontrée l’autre soiraubal desVariétés oà j'étais, où vous m’avez vu, déguisé en bourgeois , comme vous en débardeur , continua le vieux vagabond , où j’ai vu son amant, mon rival,, monsieur le comte.

— Vous, un rival!

Sans doute , puisque ma femmo a

un amant.

— Qui la mène au bal!

En équipage , qui la oonvre de soie

et d’or.

Pourrait-on connaître le nom d’un

pareil fou!

— Il se nomme le comte de Bourgneuf. Ici Daniel éleva la voix. De Bourgneuf devint pâle. L'égalité civile lui apparut dans toute sa hideur. Puis il se dit : Cet homme vient demander part à deux , sans doute. Puis enfin il lui dit tout bas ;

— Vous, le mari de I-aurct ta!

— Lisez , monseigneur, fit Daniel , en présentantau comte son acte de mariage.

La honte et la colère dévoraient l'Ame de de Bourgneuf. Il redoutait un scandale.

Le comte de Bourgneuf, l’entreteneur de la femme d’un mendiant!

— Co n’est pas ma faute s'il vous a plu do pousser si loin l'égalité, fit Daniel avec ironie ; mais je ferai observer à monseigneur qu'il est justiciable , aux termes de la loi, comme un simple mendiant, justiciable de la 7 e chambre, c’està-dire de la correctionnelle.

— Que prétendez-vous fairo! qu'oxigez-vous de moi! lui dit-il avec inquiétude ; que je vous rende votre lemme !

— Non, monsieur lecomto.

— Alors vous voulez des dommages ?

— Et des intérêts.

— Eli bien! parlez, fit de Bourgneuf, charmé do trouver une issue à cette impasse où il so trouvait pris. Qu’cxigczvous de moi !

— J’exige de vous, monsieur le comte, et rien do plus , les lettres que la coutelière vous a écrites.

— De quel droit exigez-vous ces lettres! s'écria de Bourgneuf qui devint rouge à cette demande inattendue.

— Du droit qu'un père a sur sa fille .

monsieur le comte, ou de l’intérêt qu'il lui porte, qn'il a le droit do lui porter.

Do Bourgneuf domeura interdit.

— Mc faudra-t-il aussi vous présenter l'extrait do naissance d'Hélène , monsieur le comte !

— Vous aurez ces lettres , monsieur,

répondit de Bourgneuf, chez qui l’orgueil blessé venait de tuer l’amour.

— • Voici les vôtres, monsieur le comte.

Daniel avait écrit une longue lettre à Catherine pour décider Hélène à rendre celles du comte. Hélène, d'après tout ce qui so passait, d'après la révélation soudaine d'un petit être qui remuait dans son sein, avait consenti, en disant à la vieille ravaudeuse :

— Je ferai tout ce qu’on voudra, ma bonne mère, pour donner le repos et le retrouver. Hélène, connue on l'a vu .avait tenu parole.

De Bourgneuf ouvrit tranquillement son portefeuille, en tira trois lettres qu’il remit au mendiant en échange des siennes.

— Merci, monsieur, dit alors Daniel, je vous tiensquitte du reste, et il s'éloigna à grands pas, laissât; t de Bourgneuf confondu de la bizarrerie d’un tel porsonnage.

— Eh bien, cher, s’écria un des témoins du comte, en le voyant venir vers eux tout pensif, à qui avons-nous affaire?

— Au Code civil, répondit de Bourgneuf. Allons déjeuner ! 11 fut impossible à ses amis d’obtenir de lui d'autres explications.

Le lendemain on racontait dans les salons que, à la suite d’un entretienavec un mendiant, le comte do Bourgneuf était parti pour un long voyage, abandonnant son riche mobilier à une femme qui vendit tout pour sc faire sœur de charité.

L'adieu.

Le même jour , la bonne Catherine avait reçu des mains du vieux mendiant

trois lettres avec une autre écrite par Daniel lui-môme. Il avait dit à la bonne ravaudeuse :

— Catherine , je remercie le ciel qui t’a placée auprès d’Hélène. Nous avons joue ensemble dans notre jeunesse. Tu in'as connu, toi, tu sais si je fus un méchant homme... tiens, remets ceci à l’enfant; maintenant tu peux lui parler de son père; mais à elle seule, rien qu’à elle.

— Voyons, Daniel, viens auprès de tes enfants, laisse là ta besace, rentre dans la vie... je sais que tu n’cs pas heureux de vivre ainsi.

— Non, Catherine, répondit Daniel j avec amertume. Il est trop tard ! Et il j s’enfuit, sans attendre de réponse.

Un soir que Jean était sorti, Hélène lisait une lettre que la vieille ravaudeuse lui avait remise. Cette lettre disait :

** Ma chère fille,

■ Ton père n’a jamais cessé d'avoir !

« les yeux fixés sur toi. Ne pouvant rien :

- faire pour elle, je n’ai pas voulu que | ■ ma fille connût un père inutile. Aime

« ton mari, fais ton devoir, et n’écris ■ « plus de lettres. Tu ne sauras jamais de

- quel prix il m'a fallu acheter celles-ci. j

- Jean ost un honnête homme, tu serais |

- impardonnable, si tu l’avais trompé.

- Tu vois, ma fille, que je ne t’ai pas trop

- abandonnée.

« Adieu!

■ Ton pauvre pèro,

« Jacques Daniel. *♦

Longtemps , longtemps après cctto histoire, le coutelier reçut une lettre d’un curé do village, son ami, dont voici le contenu :

« Un pauvre vieux mendiant que vous « connaissiez, vient do mourir dans une

- grange et sur la paille ; nous l'avons en-

- terré avec tous les honneurs funèbres « possibles.

* Le curé P. ,

« au village de Soucy. «

A cette locturc, Jean regarda sa femme qui tenait sur scs genoux un joli • garçon ressemblant au coutelier comme | doux gouttes d’eau , et surprit des larmes j <hins les veux d’Hélène.

— C’est le pauvre homme sans doute qui a soupé un soir avec nous, dit Jean.

| — Oui, dit Hélène, après un long sou-

, pir. Jean sortit pour ne pas laisser voir son émotion à sa femme, et une fois dehors, se mit à pleurer en se disant : Je

ne sais; mais j’ai toujours pensé que ce bon pauvre était pour moitié dans la couversion de ma femme.

Quelques jours après, Hélène et son petit garçon étaient en deuil. Jean, en voyant sa famille ainsi, demanda :

— De quelle douleur sommes-nous frappés, femme!

— C’est grund-papnqui est mort, père, s’écria le petit garçon tout en larmes. A ce cri, le coutelier tomba dans les bras de sa bonne Hélène, et troisenfants pleurèrent le malheureux Jacques Daniel!

Avril 1853.

I'adis. — lmp. Lacour et O, rua Souffiot, 16.

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