‹ Daniel le vagabond Savinien LapointeChapitre 11 sur 12 · I.'orage · texte numérisé non relu

I.'orage

En mettant le pied chez sa maîtresse, le comte sentit que l’atmosphère était chargée d’électricité. C’est assez dire qu'il éprouvait un reste de malaise qui s’emparait de tout son être et semblait déjà le subjuguer. 11 eut le malheur d’ouvrir la conversation. Il l’ouvrit timidement, comme s’il avait quelque chose ù se faire pardonner. Etait-ce conscience , i faiblesse, regrets? non; de Bourgneuf j redoutait la violence de cette femme qui le regardait avec des yeux rouges de fureur contenue, et le sourire sur les lèvres. Il espérait la désarmer par un calme froid et plat, et lui donner congé de son amour avec une apparence de tendresse.

11 lui dit donc en entrant :

— Chère Lauretta , vous paraissez souffrir. L’air est lourd chez vous. D’où ; vous vient cette pilleur?

; Lauretta saisit avec esprit cette question du comte qui rentrait A merveille dans son rôle, et répondit :

— Ah! monsieur le comte, inc ferezvous donc mourir!

— Comment cela ?

— La coutelière, monsieur le comte , la coutelière est votre maîtresse !

— Vous ôtes un enfant . Lccomtcavait pAli en disant ceci. Lauretta s’en aperçut.

— Il n’est plus temps de dissimuler , monsieur le comte, c’cst en vainque vous

voudriez me tromper. Je sais tout, tout, vous dis-je, et votre émotion vous accuse.

— Vous êtes étonnante!

— Voilà un joli mot, monsieur le corn te:

vous êtes étonnante ! Comme cela est convaincant ! il est vrai que vous y mettez un air qui ajoute et pousse au persuasif.

Je suis étonnante, en effet, de croire à votre infidélité. Bien plus étonnante encore d’avoir la lftchcté d’en souffrir, de no pas mettre mon cœur sous mes pieds, de ^ ne pas briser tous ces objets de mes jours heureux, do ces jours où vous m’aimiez , de no pas reprendre ma guitare, et comme autrefois courir les cafés avec indifférence; mais aussi sans chagrins... Vous j avez dit le mot : je suis étonnante, très étonnante, en effet.

— Quelle folie ! répondit de Bourg- I neuf.

— Autrefois vous auriez dit : quel ainour! monsieur le comte. Aujourd'hui , vous me parlez gravement, sérieusement, i Vous me voyez avec les yeux de l'esprit, le cœur est ailleurs.

— Vous êtes exagérée en tout.

— C’est votre faute. Autrefois vous J me trouviez tiède, ne vous souvenez-vous donc plus de ces paroles : Lauretta, vous aimez comme une bourgeoise, comme une dame de comptoir ! Vous ne m'aimez plus, monsieur le comte, tant pis; c’est un malheur dont je ne souffrirai pas seule , soyez-en sûr; quelqu’un sc repentira quelque peu du mal que l’on mecausc ici.

Do Bourgneuf avait deux choses à ménager : le monde et la coutelière. Lauretta , montée comme elle l’était , était capable de faire du scandale. C'est là surtout ce qu’il fallait éviter. 11 répondit en souriant :

— Où avez-vous pris ces rêves et quel démon vous pousse ainsi ?

Lauretta avait l’énergie des enfants du ruisseau et la corruption raffinée que l’on puise dans les relations d’un luxe illicite, dans les tourments d’une position fausse.

La ruse était sa nécessité, tout en ne reconnaissant do loi quo sa volonté demisauvage, résultat de sa première éducu-

tion. Lo ruisseau l’avait affranchie des préjugés sociaux , Infortune, en l’élevant, lui avait soufflé au cœur tous les besoins qui en sont la suite inévitable. Mariée, Laurctta aurait certainement fermé les veux sur les écarts de son mari , en se consolant de son côté des déboires de l’amour qui s’ennuie au foyer domestique et tranquille Mais cette fille , qui avait joué avec une intelligence très grande la comédie «lu monde dans le inonde, voulait qu’on la prit au sérieux. Tant qu’elle n’avait pas été certaine de la mort de son mari, ce rêve n’avait eu aucune consistance dans son esprit; mais une fois sûre que Daniel n’existait plus , son ambition avait grandi dans des proportions effrayantes. Devenir une comtesse, une dame , la rendait folle et lui donnait des accès d’orgueil à confondre une impératrice , desecndît-cllo des Césars. Enfin, c’est là quelle avait pris scs rêves, c’est là le démon qui la poussait ; et sa jalousie n’était que feinte. L’amour n’était plus qu’un agent au service de son ambition.

— Ils sontbienloin, ces temps, monsieur le comte, où vous songiez à me donner le titre d’épouse. Ici Laurctta se luit à sangloter.

— Voilà le rêve, se dit de Bourgneuf à part lui.

— Vous no songiezqu’à me lier à votre fortune, disiez- vous en ce temps-là, et elle se tordait sur son fauteuil avec désespoir.

— Voilà lo démon, se disait encore de Bourgneuf.

— Non jamais! jamais, monsieur lo comte , je no souffrirai autour de mon amour l’ombre d’une rivale.

— Qui songe à vous donner une rivale? reprit de Bourgneuf avec flogme.

— Vos paroles froides et les avertissements de mon cœur , qui ne me trompent jamais, s’écria-t-elle en relevant la tête avec énergie. PU s'avançant vers de Bourgneuf, l’œil étincelant , ses longs cheveux noirs répandus à flots sur ses épaules larges et brunes, noyant son col puissant et dégagé, elle ajouta :

— Cette femme, je la ferai tuer!

De Bourgneuf no put dissimuler un sourire amer. Ce sourire mit le feu aux poudres.

— Pensez-vous, s’écria Laurctta, pensez-vous que j'ignore vos démarches quand je souffre de vos absences si fréquentes. Où courez -vous? vers une échoppe, autour de laquelle on vous voit rôder sans cesse sous l’ombre des réverbères, comme une àmo en peine. Et aujourd’hui même encore n'avez-vous pas. . .

Elle s'arrêta. Cette femme sentit à temps qu’il ne fallait pas fermer à son amant la porte du retour, en lui avouant qu'elle savait tout. 11 est clair qu'une fuis cet aveu lâché, de Bourgneuf n’avait plus rien à ménager , il n’y avait plus pour Laurctta de gage possible de la part do son amant. L’nc rupture immédiate aurait été tout le fruit qu’elle aurait recueilli de son emportement. Entre le mot prêt à s'échapper et la réticence qui en fut la suite, cette femme avait enchevêtré les plus effrayantes combinaisons.

L’araignée avait tissé sa trame.

Elle se reprit donc :

— Ce matin encore n’êtes-vous pas sorti sans duigner vous informer de ma santé, quand vous saviez qu’hier, en vous disant adieu, je vous quittai souffrante.

De Bourgneuf eut un affreux pressentiment. Cette femme lui faisait réellement peur. Il lui vint à l’esprit qu’elle pouvait bien le faire espionner. Il comprit, lui aussi, la nécessité de dissimuler pour détourner l’orage dont cette feramo le menaçait.

— Allons, allons, Lauretta, nous no sommes plus à l'Age des enfantillages; lo temps qui engourdit les passions folles fait aussi les affections plus douces quand elles sont sincères. De quoi vous inquiétez-vous? qu’y a-t-il de changé dans nos habitudes? moins amoureuses, elles sont plus fraternelles. Ne sauriez-vous, vous aussi , prendre un peu de votre côté , à votre manière, de cette liberté dont j’use du mien. Eli! quel diable aussi, il ne faut cependant pas non plus exercer des ty-

rannics sous lo nom (1 amour. Nous ressemblerions à ces monarques qui se (lisent hautement les pères du peuple et qui pour lo leur prouver les administrent avec la verge des esclaves.

11 suffit d'une parole pour ramener l'amour qui fait semblant de s'enfuir, ou pour raviver l'espérance qui n un peut mais.

Je n'entends rien A votre raisou

philosophique , comme vous dites souvent, s’écria celle-ci. Tout ce que je sais, moi, c'est que je suis la plu3 malheureuse des femmes.

— Lauretta, fit le comte , avec un petit geste d'indignation qui produisit son effet cette fois, Lauretta, c’est de l'ingratitude! et l'oppression dont vous m accablez est inqualifiable.

Je vous entends. Vous avez fait

ma fortune, vous m'avez enlevée k la rue, à la misère , et vous appelez ingratitude la constance de mon affection , le souvenir de ma reconnaissance. C'est vrai, l'on no permet guère ces choses-lit qu’aux femmes légitimes, et je ne suis pas une femme légitime.

Allons, enfant, taisez-vous , lui dit

de Bourgneuf, en passant sa main dans les cheveux épars de sa maîtresse , rclcvez-moi ces beaux cheveux-lit. Allons dinor aux Frères - Provenccaux , puis après jo vous conduis à la représentation il' Antony.

Lauretta leva sur lo comte des yeux remplis do larmes et cl'amour. Do Bourgneuf en fut tout ému et il se dit :

pieu me le pardonne, je me trompe

fort ou j'aime encore cette drèlossc-ht.

Et la scène se termina ici k peu près de la même façon qu'elle s'était terminée chez le coutelier.

On pourrait diro que l’amour est la folie du cœur. Sa nature est de ne rien luire do raisonnable ; pourtant lo crime des natures perverses , selon nous , est île singer lo délire do cette passion, pour spéculer ou corrompre.

Tels étaient à cette heure mademoi-

selle Lauretta et M. le comte do Bourgneuf.

nayMi cl brunit*.

Pour la première fois peut-être , uno sorte de sérénité illuminait l'âme du pauvre coutelier. 11 avait repris une ardeur nouvelle à l’ouvrage ; â peino 1e jour était-il paru qu'on le voyait debout à son étau ou penché sur sa meule.

Ses bras étaient d'autant plus agile»

que son âme était allégée... La fatigue provient du découragement : c’est pourquoi l'homme heureux ne se lasse jamais. Jean n’était point un commerçant très ambitieux; il comptait plus sur lo temps pour amasser un morceau do pain, que sur des affaires brillantes et rapides, comme on entend les faire aujourd'hui, que tout le monde a bâte d’arriver. Aussi avait-il pris pour enseigne obligée: Au gagne-petit. Bien qu’il fût de ceux qui se disent, soir et matin, avec cette patience et cette ténacité qui sont lo génio de cette espèce d'homme : Ne laissons pas chez nous pénétrer la misère n’étant rien qu’un vendeur dont voici la devise : un plus un valent deux, avec cela jo bats l'idéal maladif qui dit que le commerce est chose prosaïque, Jean notait cependant pas cupide ; il voulait vivre. Ah bah ! laissons hurler cetafïamo rêveur, le sou criera toujours haro sur l’ccu d'or , ajoutait-il en riant, et la lime mordait dans le fer, et

10 grès dévorait l'acier. La roue ronflait dans ia cave où so polissaient ciseaux et rasoirs, tandis que lo coutelier chantait une romance qui alors courait les rues : Ce qu'il me faut à moi, c'est toi.

11 n’est pas difficile de deviner de quelle pensée était préoccupée l'ftmc do Jean , alors qu’il fredonnait cotte romance du carrefour.

La coutelière, do son côté, était on proie

DANIKL LFÎ V AG A DON 0.

à une lutte terrible. Tant que son amant ne lui avait point fait d'aveux; tant que son amant n’avait été qu’un rêve, elle l’avait envisagé en souriant, à travers un prisme d'illusions dorées, comme uu enfant rêve du ciel ; mais depuis ce jour où de Bourgneuf avait mis le pied dans la maison du coutelier, Hélène était inquiète ; les tourments avaient chassé l’ennui de son cœur, c’est vrai , mais ces tourments inquisiteurs commençaient à lui faire regretter scs jours d’ennui. La lettre qu'elle écrivait ce jour-là à de Bourgneuf explique assez l’état de son Ame. Hélène écrivait :

Monsieur ,

- Je voudrais bien no pas vous connat-

- tre ; je voudrais bien ne pas vous avoir

- entendu. Depuis quelque temps je me

- crois comme étrangèro chez moi , je •* n’ose supporter le regard de mon mari.

« Sa voix me cause des tressaillements

- inexplicables. Ses intérêts me semblent

- étrangers. Je ne m’intéresse ni A son

- travail ni à son commerce; à peine si « j’ose approcher de sa table, qui sumblo « n’ètrc plus la mienne ; l’air do ma

- chambre est plein do contrainte , « plein de mensonges ; je me sons lâche

- et indigne ; je me reproche jusqu'aux « robes, jusqu’aux vêtements, que mon

- mari a eu tant de mal à gagner, et

- qu’ilme donne, lui, avectantde gaîté . Je ■ me sens coupable en voyant ce qu’il

- souffre. Je me sens indigne en le trom- « pant, et je n’ai ni la force de m’enfuir

- ni celle de rompre avec une passion

« qui m’est déjà si douloureuse. La « femme serait-elle faite pour l’escla- « vage ! J’ai appris , monsieur , que la « dame du jour de Pâques était une « femme Comment une femme peut-

i ** elle descendre à un tel rôle , à un tel • « état , à un tel abaissement de sa di-

- gnité , do sa pudeur ; etcommentpeut-

- on estimer une pareille créature. On dit « cependant qu’il y a des hommes qui se « ruinent pourccs femmes-là. S’il en est « ainsi, qu’cst-co donc que l’amour ? Ceci « me semble un contrat passé entre la

- faiblesse de l'un et les calculs de l’au- « tre. Puisque vous la gardez auprès de

** vous, monsieur, vous l’aimez donc? i « pourquoi la garder si rien no vous lie?

« donnez-lui un morceau de pain et faites- *• la s éloigner. De quel amour m’aimez- « vous donc, si vous persistez à la rcte- « nir auprès de vous ? vos chaînes sont « volontaires, tandis que les miennes...

« Ab! si j’étais libre! Mais non, je n’ai

- pas le droit d’exiger un tel saorifice île « vous : que pourrais-jo vous donner en

- retour; et puis , je sens que ce conseil

- est d’un eœur méchant. Quand on pense « mal, on agit mal. Il y a, monsieur le « comto, entre nous deux un abîme in-

- franchissable : la fortune.

« J* appartiens au mariage , à un mari « bon et dévoué , exigeant , sans doute ,

« mais comme il accomplit son devoir, il “ est juste qu’il réclame scs droit*. Je

- n’ai ni père ni mère ; j’ai été élevéo •* par la charité d’une vieille femme qui

- me reçut des mains d’un malheureux

- que l’on conduisait à l'hôpital où il

- mourut, m’a-t-on dit : ce malheureux « était mon père. Voilà tout ce que je « sais de mon origine et de ina famille...

« mais le plus grand des malheurs , je

- le sons aujourd’hui , c’est de no pas

- avoirunétat.

« Sans état !

•• Ces deux mots contiennent un monde « de honte et de tourments: de honte,

*• car ils me disent : Si tu quittais ta mai- ** son , ton sort serait de remplacer au- « près du comte cotte femme que tu « méprises ; de souffrances , car tu sc- « rais condamnée en obéissant à ta passion à manger le pain du mari que tu

«, tromperais. Pas d'amour sans liberté ;

- pas do liberté sans un métier.

- La ruso et le mensonge no sont pas ** dans mon caractère , ils n y seront

- jamais. Dans l'alternative 0(1 je suis de . vous suivre avec lnhonte ou de mnnger . le pain de la trahison , comme tant de . femme lèches , avec le mari qu'elles « dupent, monsieur le comte, j'aime . mieux encore me soumettre au joug du

- devoir qui m'a surpriso dans l'igno-

- rance où j etais de ce qu'il m'imposait.

« Dieu , qui ne veut pas que je sois

• heurousc , m’ordonne de vous oublier.

« Le pourrai-je jamais! aidez-moi, mon- . sieur , dans cette résolution désespé-

• réo.

« Hélène. •

Hélène n’avait rien de vulgaire en elle:

i femme de sentiment pur, sans notion arrêtéo sur le devoir, capable d’affection héroïque, elle était incapable d'un vice. La honteuse spéculation, qui fait ressembler tant de femmes à des reptiles venimeux, ne pouvait lui suggérer aucun compromis avec sa conscience. Lo jour où lu peur lui arracha ce cri : mon ami !

en se jetant d<ns les bras do son mari, fut pour elle le jour d'une lumière terrible; car son éclat lui montra ouvert et profond tout un aldme d'abjection. Elle s'était dit : Tons les jours , toutes les nuits vont donc ressembler ù cette nuit dont j'ai honte ; non , plutôt mourir! et quand la vieille Catherine lui serra la main en lui souhaitant le bon soir comme d'habitude , madame Jean avait senti que ce pressement de main avait quelque chose de tendre , d'affectueux , quoiqu’un reproche de mère éelatiU dans son regard. Ainsi, pensait Hélène , je ne suis déjà plus maîtresse de mes secrets , et déjà j'inspire la pitié | et le blâme.

Daniel , en fouillant dans sa besace pour ! en retirer un morceau de pain comme il ! rentrait au garni, en retira un chiffon

de papior tout sale et tout frippé. 11 l'ouvrit , le déploya et lut ces quelques lignes :

Monsieur ,

« La séduction rAdc autour de votro - demeure et la trahison rit à votre • chovct. »

Ces lignes étranges n'étaient point signées.

Cet atroce billet fit monter le sang au visage du vieux vagabond. 11 nvait oublié cette lettre que lui avait confiée Bécassine. 11 no lui fut pas difficile d'en connaître l'origine. 11 vit de quel danger ces pauvres jeunes gens étaient entourés, et pensa qu’il était temps d'agir en conséquence. Sa résolution fut prise en une minute ; d’abord il résolut de ne plus quitter la place du Panthéon pour observer attentivement ce qui s'y passerait, pour surveiller les manèges de Bécassine, qui devait fitro en cette affaire le va-etvient do l'intrigue ; toutefois, il jugea comme do Bourgneuf qu'il ne fallait rien brusquer. 11 aurait donné sa besace et son bâton pour avoir une entrevue avec Hélène ; son désir ne devait pas tarder à être satisfait.

De Bourgneuf faisait tout ce qu'il fallait pour se rendre insipide. Le pauvre comte ne réussissait pas dans le nouveau rôle qu il s'était imposé. Lauret (a le trouvait charmant et rempli d’esprit comnio par le passé , elle redoublait de séductions, d'enjoûment, et réussissait quelquefois. Cette femme s'était miso aux emplois des grandes coquettes et elle avait remarqué que cela produisait un certain effet sur l'esprit de son amant, asser, faible pour se piquer de vanité si ce n'était d' amour. De Bourgneuf, incapable d'une lutte dans laquelle il fallait opposer plus de force d'inertie que de colère , s'irritait et finissait toujours par plier. 11 avait même fini par faire un accommodement avec sa doublo affection ,

Catherine et Hélène.

celle du passé et celle du présent, quand il reçut la lettre du lu coutelière.

De Bourgneuf, plus habitué à vivre qu’à réfléchir, fut d'abord un peu étourdi de cette lettrequ’ilavaitplutôtparcouruequc lue. Il se mit à la relire une seconde fois.

L’étonnement s’empara de son esprit ; puis une troisième, et l’enthousiasme enivra son cœur. Bien qu’il ait vu plus de poésie que d'élévation dans l'expression des sentiments d'Hélène, le comte s’était dit : Une pareille maîtresse doit être un ange. De cette fois Lauretta sentit le contre-coup de la passion de son amant.

De Bourgucuf négligeait ses visites de plus en plus, et elle s'aperçut que le sieur

Bécassine était fort occupé par son amant; elle sentit qu'un mystère senouait autour d’elle ; qu'elle perdait de scs avantages et qu’il était temps de jouer quitte ou double. Elle arrangea donc une petite conjuration, qui lui réussit, sans lui être profitable.

l e» bon* eennell».

Los jours se succédaient plus tristes que gais dans la domeuro du coutelier.

Rien ne s’y passait de remarquable, si ce n'est qu’ Hélène devenait de pins en plus rêveuse et son mari plus jaloux. De temps en temps, de Bourgneuf, sous un pré texte ou sous un autre, venait visiter l’échoppe; il accourait pour une acquisition , et revenait le lendemain chercher un livre ou un parapluie qu’il avait volontairement oublié. Hélène évitait la présence du comte autant que cela lui était possible; pourtant de temps à autre un billet passionné lui était glissé ; elle le recevait avec joie, elle y répondait avec tristesse:

c’est tout ce que son amour se permettait. Quelque instance que lit de Bourgneuf, jamais il n'avait pu obtenir do cette femme la promesse d’un rendez-vous, tant sollicité par lui, ello avait mémo cherché A le décourager. Mais de Bourgneuf, 8 'irritant de l’obstacle qui est le véritable aiguillon de l’amour , avait fini par prendre la chose au sérieux et à se croire véritablement amoureux. 11 roulait dans sa tête mille projets insensés comme l'amour mémo , dont le moindre était d’enlever Hélène à son mari ; mais comme il n'était pas secondé par la coutelière dans scs moyens extrêmes , il ne tardait pas A les mettre de cêté. Une petite scène du coin do feu qui se passa, un soir, chez le coutelier, n’avait pas peu contribué A faire taire chez madame Jean les sophismes de la passion.

De temps était fort triste dehors, triste et froid. Les passants étaient rares dans les rues ; les boutiques s'étaient fermées de bonne heure. Daniel, las et découragé, s'était assis au pied de la grille du Panthéon pour so reposer; il s’y endormit.

Jean qui rentrait par ce ciel si noir, en longeant la grille, s’embarrassa dans les jambes du pauvre vagabond et tomba sur lui. Le mendiant se leva vivement ainsi que Jean.

— Vous n'êtcs point blessé, monsieur Jean! demanda Daniel.

— Non, et vous-même ! répondit Jean.

— Ah! moi, murmura le mendiant, si je l'étais, cola au moins me dispenserait decherehcr un gîte pour cette nuit: j'irais

Al’hêpital. Bonsoir, monsieur Jean. fitDaniel, ramassant son béton et s’éloignant.

— Tiens! c’est le bon mendiant qui passe tous les jours devant ma porte, s’était dit Jean. Il a une figure d’honnête homme, qui n’est pas si rare qu’on lo croit généralement chez son espèce. Et il l’appela :

— Dites donc, brave homme?

Daniel s’arrêta.

•— OA courez-vous comme ea? Il se fait tard; la nuit est noire et froide. Puisque j’ai failli vous écraser , fit-il en souriant, perniettcz-inoi de réparer une maladresse. Venez, chez moi, vous vous réchaufferez un moment au coin de mon feu. D'ailleurs un bon verre de bourgogne chaud no saurait vous nuire. Et si je vous retiens un peu tard, ce n'est pas le logement qui nous manque , nous trouverons bien de quoi vous faire un lit.

Dans cette proposition Daniel ne vit qu’une chose : Hélène.

— - Tiens ! femme, voici un bête que je t'amène, dit Jean, en entrant chez lui.

— Qu'il soit le bienvenu, répondit Hélène, en jetant un coup d’œil prompt et discret sur le vieux vagabond.

— Tenez, père, mettez-vous IA, fit le coutelier, en lui présentant uue chaise.

— Oui, bon père , mon mari a raison , mettez-vous au coin du feu, tandis que je vais aller A la cave.

— Non, Hélène ; je ne veux pas que tu t’exposes A descendre A la cave A l'heure qu'il est. J’y vais moi-même, ma petite femme. Jean sortit.

— Vous avez IA un excellent homme, madame, dit Daniel, s'adressant A la coutelière.

— Excellent! oui, monpère, excellent!

— Si la bonté de l’un fait le bonheur de l’autre, vous devez être bien heureuse.

Hélène garda le silence ou fit inino d'être occupée A servir.

— Il est vrai que lebonheurinsaisissable comme l’air, fugitif comme les vents, invisible comme l’Ame, est assez énigmatique et qu’on no sait pas encoro lequel

est le plus heureux d’un gueux oorame moi ou d'un roi entouré d'hommages, comme celui qui loge aux Tuileries.

L'accent intime avec lequel le vieux vagabond colora cette réflexion porta le trouble dans le cœur d'Hélène. Elle se demandait: est-ce une raillerie, une question ou une menace ? Elle aventura un regard sur le vieillard. Son visage exprimait la gravité et la tristesse. Elle reprit confiance. Jean revint. 11 fit un signe à Hélène qui dressa la table, tandis quo son mari débouchait une bouteille et versait à boire. En passant derrière sa femme, Jean lui pritla taille etl ombrassa. Hélène s’v prêta de bonne grâce; ce qui rendit le pauvre coutelier d’une gaîté d enfant.

— Tout n'est peut-être pas encore désespéré, pensa Daniel. 11 y a encore des chances pour que la paix revienne au sein do ce jeune ménage, sinon le bonheur.

Et comme il souriait, Jean s’écria en lui montrant Hélène :

— Voilà ma fortune, mon soleil! Il y a bien par-ci par-là quelques nuages, mais cela passe vite.

— Des nuages ! et quel ciel en est exempt! répondit le vieux vagabond. Le ciel des amoureux surtout est le plus fertile en orages.

Hélène regarda le mendiant à la dérobée. Daniel la regarda d’un regard profond qui la fit tressaillir. — Cet homme connaît l’état de mon cœur, pensa- 1- elle.

Jean baissa la tête; sa poitrine se serra comme pour donner jour à un gros soupir, puis il jeta un coup d’œil attendri sur le vieux vagabond, comme à un vieil ami à qui l'on va ouvrir son cœur. Daniel devint pensif. Il y eut un moment de court silence, dans lequel chacun semblait avoir fait scs confidences, où l’on semblait so recueillir pour une solennelle expansion.

Daniel rompit le silence, tandis que Hélène servait et que Jean versait à boire.

Quand on rencontre un homme de

mon îVœ, marchant toujours lemême pas, traînant les mêmes guenilles, sales ou propres, le même costume et le même vi-

sage indifférent, nonchalant, le passant so dit ordinairement ceci :

— Ces gens-là n'ont point eu de berceau, n’ont point eu d’amour ; ça n’a ou ni enfance, ni jeunesse, ça ne se couche pas, çanc se déshabille pas, c’est venu au inonde comme ça; ça ne doit même pas vieillir. C'est comme le bon Dieu, ça n’a pas de commencement, ça n’a pas de fin.

Pourtant, mes enfants, tel que vous me voyez, je suis marié. J’ai une femme, une femme riche et belle, et je mendie...

Les deux époux se regardèrent .

— Moi aussi, j'eus des peine», des peines qui m’ont brisé l’âme. Mais bail! jo ne veux pas vous attrister; parlons d’autre chose. Comment vont les affaires!

gagne-t-on beaucoup dans votre profession! j’espère qu’ello est plus lucrative que la mienne, quoi qu'en pensent certaines gens dont l’opinion est que tout mendiant est capitaliste , qu’il a des pièces de cent sous plein sa paillasse, en admettant que le malheureux en ait une , qu’il les entasse dans des pots à beurre , dans de vieilles savates , dans de vieux bas, et qu’il enveloppe scs louis d’or dans de petits linges qu’il cache ensuite sous les carreaux de sa chambre qu’il décarrelle à cet effet. Tout mendiant est un Crésus, unavaro.Celaestreçu.Unf arccur a inventé cette histoire, et les imbéciles la racontent aux niais qui la croient.

Jean se prit à rire.

— Il y a encore une chose quo vous oubliez, bon père, c’est que l’égoïsme se fait une cuirasse impénétrable de ces histoires ridicules , pour dispenser le cœur de s'attendrir. On rencontre un pauvre et on sc dit : Bah ! il est plus riche que moi! et on passe, heureux d’avoir donné une raison à son insensibilité.

— Il v a, continua Daniel, dans cette misérable profession, autant de genres qu’il y a de caractères, d’individualités.

Les relations comme dans toutes les positions, n’importe où vous les preniez, décident souvent de l'élévation , de rabaissement et de la tournure en général que

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