‹ Daniel le vagabond Savinien LapointeChapitre 3 sur 12 · DANIEL LE VAGAI10ND · texte numérisé non relu

DANIEL LE VAGAI10ND

|K>rtrmcnts do sa maîtresse C'était assurément ce qu’il y avait de mieux à faire en cette occurrence : la glace de l'un étouffait la véhémence de l’autre Lauretta commençait à désirer que son amant parlât. De Bourgneuf sentit que le moment était bon pour une explication ; il prit sa maîtresse dans scs bras et lui dit:

— Nous tournons donc 4 la dévotion?

— Oui , monsieur.

— Qu’alliez-vous donc demander 4 Dieu, s'il vous plaît, ma belle dévote?

— J'allais lui demander pardon do vous avoir aimé , monsieur ; et vous ?

— Moi ! j’allais lui demander des inspirations.

— Est-ce que monsieur se fait poète ?

— Pas si sot, répondit de Bourgneuf.

— C’est une sottise en tant que médiocrité, répliqua Lauretta, qui avait des faiblesses à l’endroit de la poésie. Il faut à monsieur des vierges agenouillées sous la voix des orgues pour lui monter l’imaginative, sans doute, continua Lauretta avec un accent do dépit qu'elle cherchait vainement à dissimuler en essayant de sourire.

— Bien ! pensa de Bourgneuf, Bécassine a parlé selon mes ordres. Car Bécassine jouait double en cette affaire : il vendait l'une et livrait l'autre. Tout est expliqué, Lauretta s’en contente; tranchons làdessus et passous 4 autre chose. Cependant il lui dit en finissant :

— L’art a ses amours comme le cœur a les siennes. Il y a danger pour une maîtresse 4 vouloir usurper le droit des muscs.

— Surtout des muses inspiratrices, fit Lauretta en persifflant.

Toutefois , elle fit semblant d’accepter ces explications vagues; elle eut l'air d'avoir compris. De Bourgneuf eut l'air de ne pas être descendu 4 une explication blessante pour son orgueil, et tout sembla finir là. Cependant de Bourgneuf songea à prendre scs précautions vis-àvis do Lauretta , qui devint plus défiante et plus jalouse que jamais.

On fit la paix , chacun pensant avoir triomphé : Lauretta dans son amour, le

comte dans son intrigue. De Bourgneuf songeait 4 Hélène; sa maîtresse roulait dans sa tête des projets de mariage et songeait sérieusement àso faire épouser; aussi attendait-elle avec impatience le retour do Bécassine.

Le coutelier.

La cérémonie n’était pas encore terminée quand Jean le coutelier revint à la maison; il y trouva la ravaudeuso qui lisait au coin de l’àtro dans un vieux livre de prières.

— Où donc est ma femme? dit^il en entrant, avec cet air d'inquiétude qui ne le quittait jamais.

— A l’église , répondit la vieille voisine.

— Que va-t-elle faire 4 l’église ? murmura lo coutelier avec humeur.

— Prier, lui dit Catherine.

— Ello y va trop souvent, reprit-il d’un air sombre.

Jean n’était point un méchant homme, c’était une nature faible ; chez lui , même le cœur était excellent ; mais la cervelle mauvaise, très mauvaise. 11 ne fallait jeter qu'un rapide coup d’œil sur sa physionomie pour en être convaincu : son Iront était large, élevé même, son nez, grand, ne manquait pas de noblesse , l'ovale de son visage était assez correct quoique son menton fût court ; sa bouche, privée do mouvement, indiquait chez lui un esprit taciturne, incapable de volonté; ses yeux d'un noir mat n’avaient ni éclat, ni transparence , pourtant on découvrait une sorte d’austérité monacale, sous l'arc luisant de scs sourcils épais et courts ; mais la sérénité ne pouvait certainement pas pénétrer dans cette tête-14 avec un tel brouillard sur la vue; sa figure, d’une pâleur extrême , donnait à son sourire

une teinte de mélancolie indéfinissable ; il traînait le deuil sur scs pas et l'ennui partout. Son sourire n'était point d’un homme , il était celui d'un enfant ; sa structure était frêle; il y avait de la femme dans ces bras arrondis, dans ces traits mous, dénués de toute mobilité; sa tête forte, scs cheveux noirs et bouclés semblaient s’être trompés de corps.

Enfin il avait des humeurs funestes, des colères dangereuses, des heures entières de silence effrayant, dans lesquelles on pouvait se dire : Médite -t- il un suicide! un crime? ou bien est-il fou ?

Son regard devenait fixe, son visage livide ; pourtant à l'affaissement de son corps, A l'abandon de sa tête tombant sur sa poitrine et penchée de rêté , on sentait que cet homme n’était pas fait pour agir, à moins d’être électrisé d’un mot ou d’un regard. La passion seule dominait chez lui; le bon sens ne pouvait l’approcher. 11 avait cependant peu de préjugés, et, chose singulière, tout en n’avant pas de volonté , il avait la rage do la domination ; il prétendait imposer son opinion; la moindre contradiction le mottaitenfeu ; dansées mauvais moments, dans ces heures de jalousie, il n’y avait pas de mots assez durs pour sa femme , pas de menaces assez terribles , pas de regards assez sinistres; quand il avait épuisé tout ce qu’il avait en lui de fureur jalouse , il demandait à sa pauvre femme mille pardons de l’avoir affligée , donnait de la tête au mur, pleurait et sanglotait ; commençait enfin sur le ton du maître et finissait toujours par ramper. Le tyran n’était plus qu’un esclave méprisable ; en un mot, il souffrait et faisait souffrir ; il aimait sa femme et il en était le persécuteur.

— Tiens! répondit la r&vaudeuse, n’allez-vous pas être jaloux du bon Dieu , maintenant?

— Je ne dis pas ça, mère Catherine; mais je crois qu’elle aurait dû attendre mon retour pour aller à la messe.

— Alors la pauvre enfant aurait manqué l’office , puisque vous ne faites que d’arriver et que voilà tout le monde qui en sort

— C’est juste, murmura Jean.

La vieille ravaudeuso avait une certaine autorité sur l’esprit du coutelier :

elle l’avait vu élever, elle était du quartier; et puis, cette bonne femme avait été liée d'amitié avec sa mère. Jean avait donc une grande déférence pour la vieille Catherine que tout le monde estimait dans le voisinage.

Catherine usait du privilège qu’ont les vieillards d'appeler tous les bambins qu'ils ont vus naître leurs enfants ; elle se croyait en droit de donner à Jean des conseils, de gronder un peu, de censurer quelquefois. Jean était habitué à voir dans tout cela une preuve d’intérêt, une marque d’attachement; loin de se fâcher contre la pauvre Catherine , il la remerciait. Cette femme d'excellent conseil rendait souvent de petits services dans l’intérieur du jeune ménage, et il faut lo dire , le coutelier n'était point ingrat envers la vieille voisine. Jean lui donnait cette marque de déférence , que souvent il se confiait à cllo et lui faisait ses confidences. Catherine l'estimait; cependant sa tendresse était pour Hélène.

La jeune femme arriva, elle était pûlo et paraissait souffrir.

— Tu souffres, Hélène! lui demanda son mari en allant au-devant d’elle.

— Un peu, répondit Hélène avec un accent inquiet.

La vieille ravaudeuse regarda la jeune femme dans les yeux comme pour y surprendre la cause de cette p:\leur. Hélène détourna la tète avec embarras.

— Ma pauvre petite femme! disait le coutelier en lui serrant les mains. Jean était dans son heuro de tendresse.

— Elle aura sans doute attrapé froid à l'église, fit la ravaudeuse. Je lui avais cependant recommandé de se bien vêtir, ajouta-t-elle.

— Ce n’est pas moi qui lui refuse ce qui peut lui être bon pour sa santé, s'écria Jean ; je ne lui demande pas compte sur la dépense, Dieu merci ; là-dessus, elle peut faire comine elle l'entend ; si un bon manteau lui est utile , elle n'a pas besoin de ma permission pour en faire

emplette. Cela rendra ma femme un peu plus belle et moi un peu plus jaloux, fit- | il en riant . et la serrant dans ses bras , la pressant contre sa poitrine comme s’il eftt voulu la réchauffer; mais puisque je souffre sa beauté, il faut qu’elle me pardonne ma jalousie. Allons , mère Catherine, ranimez le feu de la cheminée, faites à déjeuner pour nous trois , à telle fin que le feu la ranime , et que le repas lui rende scs belles couleurs. Et le pauvre coutelier se mit à dénouer avec gaîté les rubans qui attachaient le chapeau de soie de sa femme, le lui ôta , le posa sur le lit , voulut qu elle se déchaussât pour prendre une chaussure plus chaude ; approcha un vieux fauteuil près de l’Atrc , la fit asseoir en l’entourant de toutes sortes de soins, et, après les avoir chauffées, il lui mit aux pieds ses jolies pantoufles bleues.

Hélène répondait comme elle le pouvait aux prévenances de son mari.

La vieille Catherine souffrait pour cet homme, était inquiète pour Hélène. Jean pouvait abuser son amour par l'illusion mémo de l'amour ; mais il était clair que sa femme ne l’aimait pas; et elle se disait, la bonne femme, en songeant à Hélène :

Comment cela finira-t-il ? Puis elle se disait encore : Tant qu'elle sera sage, Jean ne s’apercevra guère de l'indifférence de sa femme; il finira même par l'accepter comme une preuve de sagesse. Mais si jamais Hélène, et que Dioul’enpréservc!

la pauvre enfant, vient A s’engager dans une passion, l'amour de son mari lui deviendra une torture de toutes les heures, et son indifférence peut alors devenir de la haine. Ce n'est pas A vingt-quatre ans qu'on en a fini avec les chagrins de l'Ame, avec les orages du cœur. Hélène est trop sensible pour ne point aimer.

Hélène aimait

Le mendiant qui avait abordé Laurctta sous le portail de Saint-Êtiennc-du-Mont, riche d'une pièco de cinq francs que cette femme lui avait jetée, et de quelques sous que la charité publique y avait ajoutés, jugea, après la messe dite, que le plus fort de la recette était fait ; il consulta son estomac, et ils demeurèrent d'accord qu’ils avaient faim. Il se dirigea donc vers la barrière d' Enfer pour y faire un 1 copieux repas , et boire un coup A la santé des bonnes Ames qui l'avaient as- 1 sisté , obligation A laquelle notre vieux mendiant ne manquait jamais. Tout en montant la rue Saint- Jacques, on l’entendait marmotter en lui-même :

— Pauvre enfant ! pauvre petite î elle n’est certainement pas heureuse ; je n'aime pas ce lion musqué qui lui fait de l'œil et qui ressemble au diable converti.

Cet homme-là doit être un libertin fieffé; quand les souliers vernis barbottentdans la rue, sur les pas des amours , c’est par caprice. Hier, il rôdait encore A dix heures du soir, comme un filou , devant l’échoppe du coutelier; vingt fois je fus comme tenté de lui casser mon bAton sur le visage.

Et passant A une autre idée, il disait encore icctte fois il souriait) :

La rencontre est drôle, après vingt ans d’absence. 1-aurettaune dame, une chanteuse de ruisseau, une mendiante comme moi ; un équipage, des chevaux... c’est drôle. Je voudrais bien connattrclechomin qu’elle a pris pour arriver là; la gaillarde a toujours eu de l’esprit et elle a toujours eu le bonheur de tombera des sots. Peutêtre bien qu’elle est mariée maintenant A quelque grand seigneur; j’oubliais qu’elle no le peut pas, étant mariée déjà,

A moins qu’elle no soit bigame: lanouvello

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