LIVRE quatrième
Ainsi finit çc noble Gouvernemont ^ ainsi, à la honte de l’Europe, tomba ce peuple sans tache.
La municipalité eut seule b ratifier et b exécuter la capitulation; le Gouvernement légitime n’alHlicpia point dans les mains de l'ennemi; il .s'ajourna jusqu'à l'heure de la Providence.
En fait, Manin, jusqu’à la dernière nuit qui précéda l’entrée de l'ennemi, « continua à maintenir le bon ordre, qui, sans lui, n’eût certes pas duré » Garde civique, armée, administration, tout était dissous; la cité s'allàissait dans une morne atonie; le peuple écouta jusqu’à la fin la voix de celui qui était toujours son chef, qui ne cessa de l’être dans l’exil , qui l'est encore dans la tombe! Manin, retiré dans la maison de San-Paternian , entendait le peuple passer et repasser sous ses fenêtres. « C’est là, » s'entre-disaient-ils, « c’est là qu’est notre jMuvre pire!... Il a tant souflert pour nous’! »
Venise, , ruinée, décimée, épuisée, élevait encore sa voix défaillante pour bénir l’homme qui l’avait initiée au martyre et à la gloire' .
' Joarnal de M. Vasseur.
> Notes niaiiuscritcs de .Manin. Il padre est encore anjoard'bui le nom populaire sous lequel Venise le désigne. Quelques mois après le départ de Manin , les .autrichiens brisèrent la pierre sur laquelle son nom était gravé à l'entrée de sa maison : le peuple en recueillit les moindres fragments comme de samtes reliques.
• Venise dépassait ce que Manin lui-mérae avait espéré d’elle. » Dans les premiers temps . je disais à Toffoli , qui vantait ma popularité : Ce peuple qui crie aujourd’hui ; l'ire Manin! il criera bientdt ; Mort à Manin! et je le croyais.... Je m’étais trompé : la durée de ma popularité jusqu’aux derniers jours m’a frappé de stupeur et m’a pénétré d’une émotion douloureuse. » tN'otes manuscrites.)
DANIEL MAMN.
L’homme qui arait exercé dix-huit mois sur sa |)alric la dictature de rintclligence et de la vertu, allait, lui et les siens, partir sans pain |>our l'exil.
« Je me suis, » écrivait-il plus tard, « jeté a corps perdu dans la Révolution, lui sacrifiant toute chose, et considérant comme impossible de survivre ii sa chute. Je n’ai point pensé ’a réserver ’a moi ni à ma famille, en cas de malheur, nue chance de salut, un asile, ni des moyens de subsistance. Je n’ai pas même pensé à me munir de notes ni de documents pour défendre mon nom contre les accusations qu’il |>uurrait avoir à endurer '>
Le corps municipal lui imposa, au nom de l’honneur de Venise, d’acceptm’ une faible somme sur les fonds voté pour l’armée et pour les proscrits; cette humble liste civile de l’exil fut de 2i,000 livres (un peu plus de 20,000 francs)’.
* n Je H'avais, ajoulc-t-il , presque aucun souci de ce qu'on pourrait dire de moi après les événements. Je ne in'occu|»ai mèiiie pas de revoir les épreuves de mes discours à TAssemblée , que mutilèrent d'inhabiles sténographes. » (Moles iiianuscrites.) Il n'avait point pré|»aré les matériaux de son histoire; mais , heureusement , il les a emportés tels que les di\*liuit n>ois de la liberté les avaient entassés conruséineiit sous sa main; c'est ainsi qu'il nous a été possible d'écrire, grâce au concours d'une noble intelligence et d'une main dévouée, qui ont étudié, classé coordonné tous ces précieux docuiiieiits afin d'élever une grande mémoire un moiiuinent digne d'elle, l'né publication plus étendue que ne |»ouvait être notre récit , et consistant en deux volumes de pièees, correspondance, discours, notes, etc., de Maiiiii, paraîtra dans le courant de cette année.
^ Mous avons en main la pièce originale. En voici la traduction : n Au eitotfen I>aniel Maniu.
n La cité de Venise ne pourrait soufTrir que la délicatesse qui tous a imposé de grands 8acri6ces pour vous dévouer k la chose publique (en refusant toute indemnité), vous rendit plus pénible l'absence de celte patrie que vous aimee
LIVRI- üt ATRIÈME.
Maniii, de son côté, trouva moyen d'acquitter, avant de partir, une dette sacrée. Le consul de France avait emprunté b la maison de baiKpie Lévi les fonds nécessaires pour noliser les huit liàtimeiits destinés b emmener les proscrits. « Qui vous remitoursera? » lui avait dit Maiiiii. « — Je ne sais. .Mon Gouvernement, ma nation, ou les familles vénitiennes dont je sauve les eufauls! — C’est bicu! »
Quelques jours avant la liu, Manin apporta b .M. Vasseur les 417,000 francs du nolisement. Il les avait b {■rand’peine réalisées en or et gardés avec un soin jaloux. « Quand le Gouvernement n’avait plus d'argent jiour acheter du pain, dit-il, j’ai été fou vent tenté d'y toucher; mais. Dieu merci, les voila intacts! »
Une nouvelle douleur devait encore frapper ce cœur percé de tant de coups.
Il y avait b Venise un homme de la plus haute intelligence
Uiit. Muiûci()aUtô ni a$;&uré4* dVtre Pinterprète des senUineiits unanimes de ses conriloyens, en chcrchaiil h lVni|>édiPV et en vous priant de (lennettre qu'afin de vous soulager au moins d'une partie de ces sacrifices , elle vous offre la somme de 2i,000 livres, momiaie courante. Iji MumdpalUé est trop assurée de Autre evrellent (‘sprit pour douter qu'en déférant à sa prière, vous ue témoigniez qjie vous CI» connaissez le hut , k savoir : que si , pour la consolation de voire c\î1 , vous vous souvenez parfois de ces jours oti votre intrépide courage a sauvé Venise de grands désastres , en conserAaiit dans les iiiomeiils les [dus difficiles la |iai\ publique , vous puissiez en même temps vous rappeler que Venise ne cesse jias de vous en ganler sa reconnaissance.
» De la Municipalité de Venise , le 9 1 aofit 4 849.
w Signé : S. Corrrr , podestà ;
w F , assesseur municipal;
w L. id. ;
» DvTvicoMFni^, id. ;
- M C. Mar2%.m , id. »
DANIEL MAXIN.
et de la trempe la plus ferme , qui eût pu jouer un des premiers rôles dans la Révolution , et dont le nom cependant ne s’est pas rencontré une seule fois sous notre plume. C’est que cet homme, par dévouement h la cause et à la personne, avait absorbé sa forte individualité dans celle de Manin. Il était k Milan le 22 mars; le Dictateur de Venise l’avait aussitôt appelé, et, depuis, Pcrzalo n’avait pas un seul jour quitté .Manin : il avait été son secrétaire , son conseil , son utile contradicteur et son appui intime, toujours d’accord avec lui sur le but, toujours contrôlant, élucidant avec lui les moyens. Comme le bon démon des anciens, compagnon fidèle de notre âme, il s’en retourne au ciel la veille de la catastrophe. Il meurt d’une maladie de cœur, la maladie qui doit enlever Manin, la veille du jour où les exilés doivent quitter Venise.
Le 27 août, tandis que les Autrichiens défilaient dans les rues silencieuses, entre les hautes maisons fermées comme des tombeaux, le bateau k vapeur de guerre français le Platon quittait le port de Venise, emportant Manin, sa famille et les principaux chefs civils et militaires de Venise '. Manin avait attendu pour s’embarquer que les conditions de la capitulation fussent entièrement exécutées, et qu’il ne lui restât plus la possibilité de rendre aucun service k son pays. Bientôt le Platon laissa derrière lui le Lido; les dômes, les tours, le Campanile de Saint-Marc, enfin, s'effacèrent, et la patrie disparut pour jamais aux yeux de l'exilé.
■ Quarante-trois personnes. Le lendemain, les huit navires de commerce nolisés par M. Vasseur emmenèrent six cents autres exilés.