BERTHE
Je le comprends.
CAMILLE
Mais lui , me souriant en père :
« Ah ! pauvre enfant ! quel embarras !
» Allons, n’ayez pas peur; donnez-moi mon salaire ;
» De meilleurs que Manin ont passé sur la terre » Vivant de leur travail et n’en rougissant pas !
» Puis, le labeur... soutient! I.a paix est sa compagne, 1 ) Et son joug merveilleux semble tout alléger;
» Ee pain même de l'étranger
1 ) .N’est plus amer quand on le gagne. »
BEBTIIE.
Dois-je te l’avouer, ma sœur? sa pauvreté M’étonne, je croyais... à tort, je le suppose.».
Que d’un emploi public , d’un jour d’autorité 11 restait toujours quelque chose.
Même après qu’on l’avait quitté :
Et lui qui, sous l’cITort d’une armée assiégeante,
D’un peuple tout entier eut le gouvernement,
Lui qui fut dictateur...
CAMILLE
Il le fut, mais comment?
Je ne veux pas, dit-il , que solde ou traitement
t'N SOrVENIR DE MAXI?^.
Appauvrissfi pour moi la patrie indigente ! ■
Et pendant ce long dévouement,
Pendant vingt mois de puissance suprême.
Sais-tu ce qui fit vivre et les siens et lui-même ? Un manuel de droit dont il était l’auteur,
El le pau\ rc avocat nourrit le dictateur.
BKRTIIE arec émotion.
On nous vante toujours ceux de Sparte et de Rome,
Mais dans tout leur Plutarcpie est-il un plus grand homme? Qu’importe que l'Étal , sous l’Autriche courhé ,
Eût plus ou moins de territoire?
Et qu’importe encore à l’histoire Qu’il n’ait lutté qu’un jour et qu’il ait succombé?
Ce livre le dit bien, ce n’est pas la victoire.
Ce n’est pas la durée ou le prix du débat.
Ni le nombre des gens fpi’en bataille on dispose.
Non I c’est la grandeur de la cause ()ni fait la grandeur du combat!
Et tous ces fameux Crées immortels par la guerre Me touchent moins le cœur que ce pauvre avocat.
Qui, sans armes, sans or, sans pouvoir, sans soldat. Réveille en un jour celle terre Qu’on nominail la terre des morts.
Déchaîne d’une main le peuple tributaire.
Mais de l’autre lui met et le frein et le mors;
Ne permet pas un meurtre et pas une rajiine ,
Même contre les étrangers;
Combat tous les fléaux joints à tous les dangers.
Disette, choléra, bambardement, famine;
UN SOUVKNIU DE MANIN
Xtll
El quand, à bout de force, il ne peut plus lutter, A son pays vaincu lègue un honneur suprême Plus durable et plus pur que la liberté même ,
La gloire de la mériter!...
Berlhe s’arrête alors, étonnée et confuse Du langage inconnu que lui dicte son creur;
D’un sentiment nouveau, parfois l’élan vainqueur .Nous ouvre des pensers que l’âge nous refuse;
Et cet être ingénu , tout à coup s’écliaulTant Au mâle souvenir du vaincu triomphant ,
Son admiration s'étail changée en muse ,
Et riiisloirc parlait par la voix d'une enfant!
Alais de l’austérité de ce grave langage Redescendant bien vile aux discours de son âge ;
DEKTUE.
Était-il jeune encor, chère sceur? Quel effet, Ouand lu le vis d’abord , t’a produit son visage ? Lisait-on sur son front tout ce qu’il avait fait?
CAMILLE «ouriaat.
Oui 1 même on y lisait tout ce qu’il comptait faire.
BERTUE.
T’imposait-il ?
CAMILLE
Un peu.
BERTUE.
Te faisait-il peur?
CAMILLE
Non,
UN SOUVENIR DE MANIN
BEnTHË.
l’iès de lui ce{)eiidant tu devais d’ordinaire Éprouver ce respect, ce trouble involontaire,
Cette crainte qu’inspire un grand homme , un grand nom t Lui-même, car enfin ils sont ce que nous sommes.
Devait dire : Je fus dictateur, potentat...
CAMILLE
Il disait : Plaignez-moi , j’ai perdu mon état ;
Je n’êtais bon h rien qu’à gouverner les hommes.
BEItTIIE.
A chacun de ses mots, un nouvel horiion S’ouvre, et plus je t’entends, plus je voudrais t’entendre. Quand vous retrouviez-vous ? Est-ce en cette maison ? Savait-il enseigner? qu’aimait-il à t’apprendre?
Comment se passait la leçon ?
CAMILLE
D’une assez singulière et piquante façon.
D’abord, pauvre grand homme, il voulut, par scrupule. Et pour être bien sûr qu’il gagnait son argent ,
D’un maître de grammaire empruntant la férule , M’enseiggier verbe, adverbe, et nom, et particule;
Mais , las ! qu’il était gauche en habit de régent !
Pour lui cette grammaire et son étroite règle Était comme une cage où se débat un aigle !
Il n’y tint pas. Un jour, rejetant loin de lui Méthodes et syntaxe... Oh ! c’est par tro[) d’ennui.
Dit-il ; ni vous ni moi ne sommes faits, ma chère.
Pour toujours ressasser ce fatras de pédant :
UN SOUVENIR DE MAMN. xv
Cherchons une plus pure et plus haute atmosphère. Cherchons la liberté, la flamme, la lumière.
Cherchons la poésie!... Et depuis ce moment Nous n'avons pas ouvert , un jour, le mdiment.
BeitTUE.
Quel poète aimait-il entre tous?
CAMILLE
Oh ! le Dante !
BEnTIIE.
Le Dante fugitif, c-vilé comme lui?
CAMILLE
Oui!
BEBTIIE.
Le Dante pleurant l’Italie esclave ?
CAMILLE
BEBTIIE.
Oui!
Le Dante s’écriant dans sa douleur ardente :
« O terre de malheur, que toute gloire a fui ! » Qu’il devait être beau quand il lisait le Dante , Et quelle clarté pure en ces jours t’aura lui !
CAMILLE
Du plus grand de ces jours te dirai-je l’histoire ?