‹ Daniel ManinChapitre 6 sur 185 · BERTHE · texte numérisé non relu

BERTHE

Oh ! parle !

CAMILLE opr^ un moment de süence.

Une bien chère et bien triste mémoire

IN SOüVENin DE MANIN.

(Mes traits pour lui, dit-nn, étaient un souvenir)

A nos graves leçons bitmtôt venant unir L’amical abandon des liens de famille,

Changeait le maître en pèro et l’écolière en fdle.

Cn jour, un jour d’hiver, sombre , humide et glacé , 11 arrive , tremblant de froid , le front baissé :

Fils de cette contrée heureuse et printanière Où les nuits sont, dit-on, phis belles que nos jours, Bc nos hivers pour lui , la brume coutumière Était encor l’exil,... l’exil de la lumière.

Et sous notre ciel gris il frissonnait toujours.

Dès qu’il entre, .selon ma moqueuse habitude.

Près du large foyer du cabinet d'étude Je l’entraîne, en riant de son air tout transi ;

Mais il lève la tête, et mon cœur est saisi.

BKnTIIE.

Saisi ?

CAMILLE

D’étonnement, de tristesse, d’alarmes.

Scs yeux étaient gonflés et tout rouges de lannes. Une pâleur de mort sur son front s’étendait ,

Et son regard farouche et son gant qu’il tordait. Tout révélait en lui quelque affreuse tempête Oui dans son âme encor bouillonnait et grondait. Tremblante, auprès de lui, je mets son cher poète ; Il en lit quelques vers , puis le jette : ma main Lui présente Silvio, Monti, même dédain.

Qu’avait-il donc?

BEBTIIE.

UN SOUVKNin DE MAMN.

CAMILLE

AUontls. Tout à coup il se lève :

« Que m’importent les vers de tous ces beaux esprits? » Dit-il , sont-ce donc là des hv-mnes de proscrits ?

» Non ! Le voilà , le chant do la lyre et du glaive ! »

El tirant un vieux livre en ses habiLs caché,

Il commence ce psaume incomparable , immense ,

Le plus douloureux cri que trente ans de souffrance Du’cœur d’un peuple esclave aient jamais arraché !

« Le long des fleuves d’Assyrie... »

BenriiE.

Le chant des Juifs I le chant de la caplivilé !

CAMILLE

Lui-môme ! Et pas un mot par Manin répété Oui dans mon àmc encor ne résonne et ne crie!

Il Le long des fleuves d’Assyrie ,

' » Nous étions assis et pleurions ;

» Nous pleurions, ô chère patrie,

I) Car de toi nous nous souvenions I »

BERTIIE.

O malheureux I Je vois, je vois couler ses larmes I

CAMILLE

Il Sion ! Sion I belle de tant de charmes !

» Sion , objet de tant d’alarmes I » Chère Sion l avant de t’oublier,

» Mes yeux oublieront la lumière ,

L‘N SOLVKMU DE MAMN.

M Et ma langue, comme une pierre,

Il Se séchera dans mon gosier !

» Nos maîtres nous ont dit : Esclaves, » Vos voix sont douces et suaves,

» Chantez-nous.... »

A ce mot U chantez-nous » il hésite, il s'arrête.

Et froissant dans ses malus le livre du Prophète... Chanter! chanter! dit-il en marchant à grands pas, \oilà l’odioux mot que l'Europe répète.

Vous ôtes des chanteurs , des instruments de fête ;

La musique et les vers, voilà votre œuvre!... Ingrats! Parce que l’ilalie a sur leur froide race Épanché ses trésors d’élégance et de grâce.

Et qu’ils ont de nous seuls appris tout ce qui plaît. Leur dédain, pauvre peuple, armé de ton bienfait.

Te refuse un cœur d'homme, à toi qui les encliantes. Et nous accable avec nos qualités cbarmantes !

BERTUE.

Il a raison !

CAMILLE

Hé bien ! s’écria-t-il enfin ,

Assez d’affronts ! Débout ! Faisons voir à la terre Que notre arme n’est pas un luth de baladin !

Des fusils ! des canons ! La bataille ! la guerre !

Et jetons-leur le cri du Psabnistc divin !

(I 0 misérable fiabylone !

Il Heureux celui qui te rendra » Tout ce (pic souffre et souffrira

UN SOUVENIR DE MANIN

n Le peuple que Dieu l'aliaiulmine !

» Heureux, heureux les iriompliants,

1) Qui 1 de pleurs noyant ta paupière ,

I) Écraseront contre la pierre...

>1 Le front de tes... petits... enfants!... »

Non ! non , dit-il soudain , en pâlissant d’effroi ,

Non! ne me croyez pas! Je blaspliènie! Qui? moi! Moi, Monin, qui suis bon, buiuain ; moi qui fus père. Moi!... moi !... parler d’enfants écrasés sur la pierre, Et du meurtre mêler les sinistres accents Aux leçons dont j’entoure une enfant de seize ans ! Pardonnez ! pardonnez ! chère et douce Camille.

Si j’appelais leur mort , c’est qu’ils ont , eux aussi , Tout tué parmi nous, tout brisé sans merci ;

C’est qu’ils nous ont ravi patrie, amis, famille;

C’est qu’à pareil jour, moi, moi-même... j’ai perdu... Et sans pouvoir finir il s’enfuit éperdu...

Ce jour était le jour de la mort de sa fille !

BKnTiii;.

Une fille ! Il avait une fille !

Vingt ans à peine !

Vingt ans.

BKiiTne.

Et morte ! Eu quels lieux ? en quel temps ?

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