ACTE PREMIER
BIDACÏIE.
Nous avons le temps!
FAttGIS.
Eh! oui!...
DANIEL
Eh bien!... voici l'aventure... rien de plus simple. — Un matin, j'allais seul à pied de Littau à Lucerne, où mon domestique avait pris les devants avec ma valise. Je suivais un sentier, au hasard, fredonnant comme un écolier en vacances, quandje m'arrête tout à coup devant le plus joli tableau 1... Un ruisseau, grossi par la fonte des neiges, coupait le chemin, où m'avaient précédé deux voyageuses, deux jeunes filles... Elles avaient déposé sur l'herbe leurs ombrelles, des albums, un herbier, et se préparaient à traverser le courant à pied sec, en y jetant des cailloux plats qui faisaient jaillir l'eau sur elles de toutes parts... A chaque éclaboussure, c'étaient des cris perçants... et des rires d'autant plus gais qu'elles ne soupçonnaient pas ma présence... Je m'amuse un moment à les regarder... puis les voyant soulever une pierre trop lourde pour leurs petites mains, je m'avance et réclame ce gros travail qui me revient de droit... Un peu surprises d'abord, elles ont vite fait d'accepter mon aide, et nous voilà, tous les trois, travaillant gaiement à cette fameuse chaussée... Dix minutes après, debout au milieu du courant, je leur tends la main pour passer d'une rive à l'autre... Elles sautent, se rajustent, me saluent gentiment, s'éloignent,... et je reste là, tout seul, avec ce petit sentiment de tristesse... de vide, que nous laisse toujours au fond du cœur le départ d'une jolie femme... si indifférente qu'elle nous soit...
Du Jean-Jacques!...
DANIEL
Le soir même, j'apprends par le registre de l'hôtel que mes deux voyageuses sont deux misses anglaises, ou américaines!... Le lendemain, je les retrouve sur le bateau de Lucerne. L'aventure de la veille m'autorise à les saluer; je me présente sous mon nom d'emprunt. On m'accueille avec cette liberté d'allures de filles habituées à courir le monde toutes seules. Elles vont au Righi : j'y vais aussi. — Puis c'est la Chapelle, Altorf; etc., et la vie commuije du bateau, des excursions, nous rapproche à tout iastant. La plus jeune dessine: je taille ses crayons. L'aînée herborise ; je cueille ses fleurs. Me voilà bientôt : « leur afiii ?... )) ce serait trop dire; — mais ce que la cadette appelle... (par une nuance qui est bien anglaise!) <t leur bon camarade de voyage. » Elles habitent Genève et y «tournent. ~ C'est mon chemin. Il est admis que nous le ferons de concert, par Berne et Neufchâtel. — Ici ma conscience gronde un peu : — Ne serait-il pas temps de leur dire enfin qui je suis? — J'hésite... — Rompre l'incognito dont je me trouve si bien; gâter mon petit roman; réveiller la politique qui sommeille!... Et si elles étaient d'un autre camp que le mien?... si le premier aveu glaçait leur sourire; si mon vrai nom leur faisait peur? — A cette pensée je me sens troublé moi-même à tel point, que je m'interroge sérieusement pour la première fois! — Se peut-il que j'accorde tant d'importance à l'opinion de personnes que je connais depuis huit jours à peine'.''... — Oui,... il faut bien me l'avouer, j'attache un «rand prixàleur estime, à leur afl'ection — ou plutôt: