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dirent les voisins accourus an lit uil de celle triste scène; rentrez cliez vous;, vous êtes malade. Nous autres, qui nous portons bien, nous allons nous mettre à parcourir, chacun (le notre côté, les divers (juartiers de la ville. Avant peu nous vous ramènerons la petite Duvvecke.
— Malade! que m'importe la vie sans ma lillc ? Ma fille! il me faut ma fille!
Klle saisit son mari par le bras , cl l'entraîna en courant. Mais à peine avait-elle fait quelques pas, que les forces lui manquèrent. Klle jeta un cri , tomba lourdement sur le pavé, et y resta sans mouvement. Le sang sortait à grands flots de sa bouche, et ses yeux (ixes restèrent ouverts.
— lU'tiuicscal in puce! clil un des léinoins lie cette scène. Dieu a pris pitié de ses sou(- Iranres ! Son cœur no bal plus ! ses lèvres u'onl plus (le souille, elle est niorle 1
André Rynghaut, assis sur ses talons, regardait en souriant le cadavre de sa femme. Il passait les mains sur son front chauve et fredonnait un air : enfin il lira de sa poche un crayon et un petit livret de papier.
— Chut! dit-il, chut! Voici des vers que récitera le génie de Gand demain , quand la procession ira saluer de nouveau l'archiduc Philippe.
Jl se leva, mit un pied sur le cadavre de sa
femme, prit une attilude oratoire, cl déclama d'une voix ampoulée :
0 Diva {jratum tjiia' icgis Anthiuin.
Prapscns \ol imo lollere de gradu ,\Iortale corpus, vcl siiperbos Vortore finicribus triumphos 1 Jam ciiucta Ganda' uumiiia jubilant , Forfuna, jungas te quoque gaudiis ;
l rbeni visita favore,
Munciibus, stabili vullu
<^uanl à Thomas Simonis, chargé de remplir le personnage de l'Amérique, il s'en est acquitté bien mal. Demain , c'est moi qui le remplirai. Vous \errez comme je danserai , comme je sauterai, comme les plumes de mon bonnet se balanceront avec grâce.
Le délire d'André était plus effrayant encore que le trépassement de sa femme. Cette
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joie, ces danses devant In inorl, glaçaient d'effroi les spectateurs. Ils voulurent l'emmener, mais il résista .
— Que me voulez-vous? Ah! je sais pourquoi vous m'arrêtez, mise'?rab!es. C'est l'échevin Crumbbrugghe qui vous l'a ordonné. Làchezmoi, et je vous dirai pourquoi il m'en veut. Chut!... Il n'est pas l'auteur du programme de la procession. Je l'ai fait tout seul; il l'a copié, voilà tout.
En ce moment, des cris se firent entendre; des torches brillèrent dans le lointain; on ra menait en triomphe Duyvecke à son père.
— Voici votre fdle! voici votre fille! dirent les braves gens .
Et ils placèrent l'enfant dans les bras de son
père.
Antlié laissa reloinber ses bras sans soulenir le précieux fardeau, qui alla loulcr sur le cadavre de sa mère.
Pondant que l'on relevait l'enfîml , U}ngliaut échappa à ceux qui l'cnlouraienl, et s'enfuit précipitamment. Arrive sur un des ponts qui couvrent la rivière, il se l.eiirta contre le garde-fou , glissa à travers les barreaux de fer, et tomba dans l'eau qui s'ouvrit avec un bruit sourd et se referma.
Tandis que, malgré la profondeur de l'obscurité, quelques témoins de celte scène se jetaient <à l'eau, d'autres mettaient à flot une barque amarrée près du pont. Les femmes relcvèn^nt le cadavre d*' la pauvre Marguerite et le liansporlèrent au logis de la défunte. Quant à la pelile I)u} v^cke, ce fut une voisine
<|ui I;» |iiil par la main cl (}ui (l(''cl:ii-a s'en
charger.
Lorsqu'on onlcnilil l'offre ou plutôt la volonté (le dame Siegbrit, ainsi se nommait la voisine, personne n'éleva la voix pour la contredire, quoique personne ne vît sans regret Duyvecke confiée aux soins de celte inconnue. Je dis inconnue, car en effet, quoique Siegbrit habitât Gand depuis sept ou huit années, on n'avait pu jamais rien découvrir sur elle, malgré la curiosité et l'esprit d'investigation , si habiles dans les villes de la Flandre.
Un beau matin, on avait trouvé Siegbrit assise au coin de la rue du Pont Madou, avec un panier de fleurs à ses pieds. Sa haute taille, son teint liàlc, ses lonji^'ues mains noires, la
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taciturnité absolue dans laquelle la nou\elle venue restait habituellement plongée, devinrent l'objet de mille conjectures , parmi lesquelles ne manqua pas de se glisser le mot de sorcière. Cependant rien ne juslilia jamais cette accusation. Siegbrit vivait paisiblement, allait à l'église, vendait des bouquets pour les jours de fête, façonnait des statuettes de saints et de saintes, enluminait des images, et s'était fait surtout une grande renommée par le talent exquis et l'art consommé avec lequel elle fabriquait des taries au fromage , nommées goycres dans le pays.
Le dimanche , seul jour de la semaine où elle vendait de ses sortes de- pâtisseries, elle ne pouvait suffire aux demandes des chalands. Sur les meilleurs et plus riches tables (!o la Mlle, un ncdédai^Miail pas de faircscrvit
les govères île dame Siegbril. (Juatre aiiiiccs après son arrivée à Gand , Siegbril , grâce à son talent de pâtissière et à son esprit d'économie, put quitter l'éclioppc (jui lui servait à la fois de boutique et de laboratoire , et acheta une petite maison , dont (Ile paya comptant presque tout le prix. Alors, elle se livra sans réserve aux lubies de son caractère bizarre, et à la rudesse de son humeur. Si les acheteurs de goyères se plaignaient d'une tourte trop brûlée, de la qualité moins exquise du fromage , ou de telle autre petite négligence dans la fabrication , Siegbril ne daignait même pas répondre ; elle prenait l'argent que le plaignant venait de déposer sur le comptoir , le jetait dédaigneusement dans la rue et tournait le dos. Une fois qu'elle s'était livrée à ces mesures de rigueur envers quelqu'un, fût-ce la femme d'un
échevin , il ne fiillait plus (\\u'. celle personiuî compUU jamais manger une goyère fabriquée par Siegbrit. Ozi^serail venu la prier, on lui aurait offert de l'or, sans la fléchir.
Tous les ans, au mois de décembre, Sieg^brit disparaissait de Gand pendant quinze jours environ. Ce temps écoulé, elle reparaissait, plus triste encore que d'habitude, dans la boutique restée fermée durant l'absence de la pâtissière.
On s'étonnera d'autant plus des attentions de Siegbrit à l'égard de la petite Duyvecke , (|ue la vieille femme d'ordinaire témoignait une aversion insurmontable pour les enfants. Si quelque joli petit acheteur , au minois frais el blanc, venait déposer sur le comptoir de la marchande un peu de monnaie ci lui (h*
Miinulail on échîmgc une goycre, Siogbrit se levait hrusquenient el lui faisait signe de sortir. Il ne fallait pas qu'une bourgeoise entrât dans la boutique en tenant par la main son enfant. Aussi, les petits garçons et les petites filles de Gand bâtaient leur marcher en passant devant la maison de Sifigbrit , et s'ils la rencontraient dans la rue, ils se pressaient contre leur bonne ou contre leur mère.
L'adoption de Duyvecke par Siegbrit parut donc, dans le quartier, un événement presque aussi lugubre que la mort instantanée de Marguerite et la triste fin d'André. On n'en parla pourtant qu'à voix basse; chacun redoutait la marchande de goyéres, quoiqu'elle n'eût jamais causé le moindre tort à personne. Ce (ut surtout à la veillée funèbre, en présence lies deux radavres placés l'un à côté
(.le l'aulre dans leurs cercueils, que les voisines des défunts s'exprimèrent leurs craintes et leur surprise. L'une d'elle ajouta encore à leur terreur générale, en racontant qu'elle avait vu un jour, par la porte entr'ouverte de l'arriérc-boutique de Siegbrit , où personne ne pénétrait jamais, une tête de mort placée sur une sorte d'autel noir.
— ^11 est vrai, ajouia-t-elle, que j'ai cru distinguer un crucifix au-dessus de cette tête effroyable; mais le crucifix n'était peut-être là que pour donner le change aux curieux qui pouvaient, comme moi, remarquer (juelque chose. Et puis, je vous le demande, n'est-ce pas une horreur que de placer un pareil objet dans un lieu qui sert à fabriquer des friandises et des objets que l'on mange?
■ — Oui, iulerrom[>il une autre, cela est
bien étrange; mais moins étrange toutefois que la manière dont le corps du pauvre André a été retrouvé. On avait, suivant la coulunie, placé sur une planche un morceau de cierge bénit. Plusieurs fois la planche, flottant en liberté sur l'eau, s'était arrêt^ée, sans que l'on retrouvât pour cela le cadavre. Siegbrit est arrivée :
— Renoncez , dit-elle , à ce moyen qui ne sert de rien. Sans doute le courant de l'eau , fort rapide sous le pont d'où André s'est jeté, aura entraîné le corps vers la \annedu moulin. Alloz-y, vous y trouverez, j'en suis sûre, le triste objet que vous cherchez.
Les mariniers haussèrent les épaules , et répondirent que jamais un cierge bénit n'avait fait l'aute, cl qu'il s'était toujours arrêté à
l'endroil où gisait le noyô. Ils livninllèn'nt ninsi jusqu'au malin. La planche cl le cierge ne s'arrêtaient que pour les tromper. Enfin, quand le grand jour fut venu, las de chercher le corps sans pouvoir le trouver , ils en revinrent à l'avis de Siegbril, et se rendirent à la vanne. Du premier coup de croc ils ramenèrent à fleur d'eau les restes mortels du malheureux.
— Cela n'est pas naturel, ajouta une des veilleuses. J'ai bien peur que l'on n'ait dit la vérité en parlant de sorcellerie.
Elle se retourna, et frémit de lous ses membres; car Siegbril se leniil là , derrière elles, debout et les bras ei-oises. Sans dire un mol , sans témoi^mer ni colère ni niéeonlen- U'nitMit. rllo vcsl,} (|nel(|nes insi;u)!s encore,
ploiiijr'C dans une niôdilnlion iirofoinlo.
Lnsuiie elle avança vers les cadavres, s'agenouilla près (les cercueils , el se mit à prier avec une ferveur extrême. Plus d'une heure se passa de la sorte.
A la fin, elle se releva, coupa un peu de cheveux sur le front de Marguerite el d'André, y dé[)Osa un baiser, prit le rameau de huis déposé sur une table au pied d'un crucifix, et jeta quelques gouttes d'eau bénite sur les Ironts qu'elle venait d'effleurer de ses lèvres. Puis, se tournant vers les veilleuses :
— En face de la mort, dit-elle avec sévérité, il faut prier, et non médire. Quoi ! vous ne vous sentez venir à l'esprit que des pensées méchantes, vous ne songez qu'à débiter des calomnies sur une (chrétienne, lorsque
deux morts ont besoin de vos De profumUs ! bien vous pardonne comme le fait celle que vous avez si lâchement traitée!
Elle sortit , et laissa les commères dans la consternation.
— Dieu nous garde de mal, dirent-elles 5 car la haine de cette femme équivaut à de grands malheurs.
— Avez-vous vu comme elle a eu soin de jeter de l'eau bénite sur le front des deux morts, après les avoir touchés de ses lèvres?
— Et puis les cheveux qu'elle a pris? On (iiit bien des maléfices avec des cheveux de trépassé 1
— Allons, trêve à tous vos discours, voi-
sines, dit le bedeau de la paroisse qui entra. Voici le moment venu de fermer les cercueils; dans une demi-heure, les prêtres de la paroisse seront ici.
MAiTRi; CRrMRiînyrjcîHF:.
Une demi-heure s'était en efTel à peine écoulée, que trois prêtres et un enfant de chœur entraient dans la maison, et venaient y ch<Tchcr les deux bières. Tous les habitants dii (juarlii-r avaicnl legardé comme un devoir
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il'assislcr aux obsèques de leurs ïnalheureux voisins, et plus de trois cents personnes se tenaient rangées devant la porte, au moment où le cortège funèbre se mit en marche. Dès que les cercueils eurent franchi le seuil de la maison, Siegbrit parut vêtue de noir; elle tenait dans ses bras la petite Duy vecke , également couverte d'habits de deuil. On ne put se défendre d'un mouvement de compassion et de douleur à la vue de cette orpheline de cinq ans, qui suivait, en jouant avec le voile de celle qui la portait , les dépouilles mortelles de son père et de sa mère.
Le lendemain de cette triste journée, Siegbrit, la petite fille assise sur ses genoux, occupait dans son comptoir la place où elle siégeait en véritable reine des tartelettes, lorsr. n. 10
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qu'elle vit filtrer un des tlomesliques. ile nuiitre Crumbbruggiic, 1 échevin :
. — Mon maître, dame Siegbrit , me charge de vous annoncer une bonne nouvelle. 11 vous l'ail dire qu'il vient d'obtenir pour i'orplieline d'André Ryngiiaul une place qui se trouvait vacante à l'hospice des Enians d'Alyns (1).
('!) L'hospice de Sainte-Catherine ou des Enfaus d'Alyns est établi sur le quai delà Grue. Cit otablissemenl doit son ori^jine à une de ces haines violentes qui , à l'exempte dos vendeltos italiennes, des Capulelli et des Montaigu, ensanglanlirent souvent la Flandre. Deux des principaux bourgeois de Gand , Henry Alyns et Simon Rym, aimaient la même jeune fille. I.es parens et les amis de chacun des ri- Naux épousèrent leur querelle, et Henry Alyns fut assassiné dans legliso Saint-Jean. Ses meurtriers n'obtinrent leur grâce que huit ans après le meurtre J362,\sous la condition do fonder un hôpital destiné a quinze enfans orphelius, pris, autant que possible, parmi \es descondans de la famille Alvus.
— Je ne veux point me séparer do l'enf;!nt que j'ai reçu sous mon loit, répondit Siegbnt.
— Monsieur l'échevin m'a donné l'ordre!
d'emmener l'enfant de Rynghaul, et je l'einraènerai, répondit insolemment le valet, (jui \ouIut prendre Duyvecke dans les bras de !a marchande.
Celle-ci saisit un grand couteau, et en menaça la poitrine du domestique, qui recula plein de terreur.
— Va-t'en! lui cria Siegbrit en jetant le couteau loin d'elle. Va-t'en; tu me ferais commettre quelque crime?
En disant cela, elle était pâle comme une trépassée 5 ses mains tremblaient convulsivc-
nient; ses lèvres blanches pouvaient à peine balbutier quelques paroles.
Le domestique ne se (it pas répéter deux fois l'ordre de sortir. H s'enfuit à toutes jambes, et il était en train de raconter à son maître, non sans exagération, l'accueil qu'il avait reçu et le refus que faisait Siegbrit d'obéir, lorsque la vieille femme entra chez l'échevin. Elle portait Duyvecke dans ses bras :
— Maitre Crumbbrughe, dit elle, je viens vous demander à garder cette enfant près de moi; je suis seule au monde, et j'avais résolu de rester seule au monde. En voyant cette orpheline, abandonnée de tous sur la terre, mon cœur depuis si longtemps insensible, s'est ému de compassion et de tendresse; il m'a semblé que le ciel m»^ donnait un mfant, et
prenait, ù la lin, mon abandon en pitié. Laissoz-inoi Duyveckc; je suis McveniK^ sa mèie.
— La cliose n'est plus possible; j'ai obtenu (les échcvins mes collègues, l'admission de l'orpheline à l'hospice d'Alyns. Ils ont décidé cette mesure; il n'y a plus à en revenir.
— Mais j'ai des droits sur cette enfjinl, moi! reprit Siegbril, et je ne les abandonnerai point. Croyez-vous que je l'aie recueillie dans ma maison, que je me sois résolue à l'aimer, que je l'aime, pour m'en séparer maintenant? Jamais! Vous ne connaissez pas Siegbrit, mon maître.
Trêve à tous ses discours. Je vous l'ordonne comme magistrat et échevin de la ville de Gand, lemetlez-moi sur l'heure, à l'instant
même, l'eiilanl t!ont vous vuus êtes frauduleusement emparée.
Siegbril saisit Du} vecke et l'éleva violemment en l'air, comme si elle eût voulu la jeter à ses pieds et l'y briser. Mais elle réprima aussitôt ce mouvement de colère , et ajouta , \'.n s'efforçânt de montrer un calme bien loin d'elle.
— Cette enfant, je vous le répèle , m'appartient; je suis sa grand' mère.
— Mensonge que tout cela. Croyez-vous me prendre pour dupe? Jauiais, depuis huit ans, vous n'avez échangé une i»arolc avec Marguerite-, jamais son mari .n'est entré chez vous.
— (l'osl f|iic j'avais déloïKln ;i ma fille dé-
«obéissante de regarder en face sa mère; c'est que j'avais ordonné au séducteur de ma fille de ne franchir jamais le seuil de ma maison. 01) ! vous ne connaissez pas Siegbrit ! Quand Rynglmut me supplia de venir pardonner et bénir Marguerite mourante, mon cœur est demeuré froid et mon oreille sourde... Ellemême elle a quitté son lit de souffrance pour se traîner jusqu'à ma porte, pour tomber à mes pieds et tenter de me fléchir. Rien qu'à voir mon regard, elle a passé devant ma maison sans oser s'arrêter. Elle n'a reçu de pardon pour elle et pour son mari qu'au mo ment où mes lèvres se sont posées sur leurs deux fronts glacés par la mort.
— Par quelle faute avaient-ils mérité une pareille rigueur ?
- - Par quelle faute? Ils m'avaient désobéi !
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Marguerite ainiail Ryrigliaut , et je lui avais défendu d'aimer le fils d'un ennemi de mon père. Malgré mes ordres , elle vit en secret André... Une nuit, enfin, elle s'enfuit delà maison maternelle pour épouser son amant , et vint habiter avec lui cette ville. Loin de la Frise, ma patrie, ils se croyaient à l'abri de la colère et de la vengeance de celle qu'ils avaient offensée. On n'échappe jamais à la vengeance de Siegbrit. Moi aussi j'ai quitte la Frise; moi aussi je suis venue habiter (iand. Pauvre, je me suis assise sur le seuil de leur maison : ils ne pouvaient ouvrir leur fenêtre sans me voir là, terrible et inexorable! Ils ne pouvaient franchir la porte de leur logis, sans entendre mes «malédictions. Lors- (|ue mon travail m'eut ar(]uis un peu «l'aivsanee, j'achetai la m;»ison «jui se trouve en fuee (le \\ leur. Onand Maii^ncrite (Mnbi'assait
son enfant ou oubliait , dans ses joies malernelles, sa faute, son repentir et ma colère, je l'appelais; je lui montrais le crâne de son père, mort du chagrin que lui avait causé la désobéissance de sa fdie. Voilà pourquoi sa vie s'est écoulée dans une tristesse constante; voilà pourquoi elle est tombée malade et a succombé au désespoir. Si le malheur les a frappés tous les deux , c'est parce que Dieu entend et exauce la malédiction des mères ou-
tragées.
Une fois ma vengeance accomplie, je me suis mise à m'en repentir cl à la regretter. Mon cœur s'est ouvert à la pitié: j'ai commencé à aimer celte enfant de ma fille avec toute la tendresse dont j'avais déshérité sa mère. Vous voyez bien que je ne puis pas. ^le séparer- de Duyveckc^
— J'aime à croire que vous me dites la vélité. Néanmoins, il faut en donner des preuves légales, avant de pouvoir rester en possession de votre pelite-lîlle. Je vais la faire provisoirement déposer à l'hospice j vous ferez valoir ensuite les droits que vous avez à la réclamer.
— Je ne la quitterai pas d'un moment, je vous l'ai déjà dit. Des preuves? des droits? Qu' est-il besoin de tout cela pour qu'une aïeule ne se sépare point de sa petite-fdle? Vous êtes échevin, vous êtes riche, vous êtes puissant, maître Crumbbrugghe; mais n'essayez pas de lutter avec moi, vous ne reste riez pas le vainqueur.
— rjicore une fois, je vous ordonne de me
Veincllre ccI ciifanl '
— Essayez de l'arracher de mes bras , s'écria Siegbrit, et dès demain le malheur s'assiéra dans votre logis. Des maladies fatales, mortelles, frapperont votre femmes et vos enfants! le coq rouge de l'incendie chantera sur vos maisons et sur vos fermes!
— Misérable sorcière!
— Sorcière 1 On m'a uonnc souvent ce nom-là ! Parfois même je me suis demandé si je ne le méritais point en effet. Sorcière ! Oui ! peut-être suis-je réellement uue sorcière. Satan le veuille ! car je l'écraserais sous mon pouvoir infernal , et j'assouvirais sur toi le besoin de vengeance dont ma fdle (Dieu la prenne en aide!) m'avait donné l'habitude. Je souffrais de n'avoir plus personne à haïr : merci d'avoir comblé ce vide
— ir,c, —
(le aion aiiie. Ahl lu veux mon enfant, eU bien ! essaie de venir nje l'enlever !
Elle prit Duyvecke dans ses bras, et sortit à j)as lents, non sans se retourner de temps à autre vers l'échevin, sur lequel elle lançait des regards venimeux.
Le digne magistrat se sentait fort peu à l'aise devant ces témoignages de la haine de Siegbrit. Néanmoins, naturellement entêté et vaniteux, la peur ne le fit point renoncer à son projet de réduire à la raison la marchande de goyéres. !l se rendit donc près de ses collègues , qui se trouvaient réunis, ce jour-là , pour décider de quelque affaire publique, et leur raconta la scène dont il venait d'être la viciime. Il conclut à ce que Siegbrit fut chasser de l;i \illo comiiH^ sorcière, <•! à ce qu ou
lui enlevât, au préalable, la pelile Duyvecke, pour la déposer , ainsi que l'Echevinage l'avait décrété la veille , à l'hospice d'Alyns. Les magistrats de Gand approuvèrent à l'unanimité cette double mesure, et ordonnèrent à quatre sergents d'armes de la mettre à exécution-
Quand les agents de la force publique arrivèrent devant la maison de Siegbrit, ils la trouvèrent fermée. Ils se mirent sur-le-champ à l'œuvre pour l'ouvrir, et, ne pouvant le faire, ils recoururent à la hache et à la pioche. On trouva une résistance à laquelle on était loin de s'attendre. L'épaisseur des planches de chêne , les larges barreaux de fer qui les renforçaient , demandèrent plus de trois heures avant de céder. A la fin, cependant, une ouvert'j'^e. se fit; mais il s'en échappa
lussitot une odeur lellcment peslileiuielle , <jue toute la rue s'en trouva infectée , et qu'il fallut suspendre quelque temps l'attaque. Entin, on s'introduisit dans la maison; personne ne s'y trouvait : Siegbrit et Duyvecke avaient disparu 1 Un feu lent et sans flamme achevait de ronger tous les meubles amoncelés au milieu de l'arrière-boulique. Do ce foyer s'exhalait l'odeur redoutable qui avait forcé les travailleurs à reculer.
La disparition de Siegbrit , l'inutilité des recherches faites pour la retrouver, ne pouvaient, au seizième siècle, en Belgique, et à r.anJ, être expliquées que par la sorcellerie. Donc, la marchande de goyères fut déclarée sorcière, et, comme telle, condamnée au teu.
Huit jours après i:i tuitt de la \ieille
lemine, iiiio i'oule iniiiiense se réunit devant sa maison. Là, les ofïiciers do la justice , en grand costume , sommèrent Siegbrit de comparaitro, et l'appeb'^rent trois lois à iiauU" \oix. Alors un huissier lut l'arrêt qui la déclarait sorcière, maléficiaire , vouée au diable, et ordonnait qu'elle serait soumise à la torture ordinaire et extraordinaire : après quoi, ajoutait la condamnation, elle sera conduite sur la place du Vendredi , brûlée vive, et ses cendres jetées au vent.
Le bourreau répéta trois fois son appel , que suivit un silence profond parmi la foule. Alors un prêtre s'avança, et jeta de l'eau bénite sur ia maison pour on écarter le diable. Aussitôt des ouvriers, sur l'ordre des magistrats, commencèrent à démolir de fond en comble cette maison, sans y laisser pierre sur
pierre. On fouillajusque dans les fondements, on jeta les démolitions à la rivière, on sema du sel sur le terrain, et Ton chargea la charrette du bourreau de tous les débris qui pouvaient être brûlés.
Ce premier acte terminé, on se rendit sur la place du Vendredi pour assister au second. On forma un bûcher avec les débris de la maison de Siegbrit; on plaça sur ce bûcher un mannequin de femme, et le bourreau y mit le feu en appelant de nouveau de sa voix coassante : '< Siegbrit, la sorcière Siegbrit ! >•
L'échevin Crumbbrugghe avait assisté , comme magistrat, à toutes ces cérémonies lugubres-, sa grosse figure rebondie exprima une joie pleine de triomphe lors(ju'il vit s'écrouler la iiKiisoii de Sieybrit, cl il fui le [)ie-
mier à donner le signal des applaudissements quand la flamme, sortie du bûcher, commença à mordre le mannequin qui figurait la vieille femme. Il revint donc à son logis, satisfait de sa vengeance accomplie, fier d'avoir prouvé où menait la désobéissance à son pouvoir, et surtout en grand appétit, car l'air vif du matin l'avait aidé dans le travail de la digestion, et favorablement disposé à faire honneur au repas du midi. Comme il se mettait à table, on lui remit une lettre que venait d'apporter une femme inconnue; il l'ouvrit négligemment et y jeta les yeux : sa figure devint pâle comme celle d'un trépassé, et il faillit tomber de son fauteuil ; il avait lu dans cette lettre :
« Siegbrit somme l'échevin Crumbbrughe,