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trayaient de ses plus chères occupations ; la nuit, elles troublaient ses rêves et l'éveillaient en sursaut. Six mois s'écoulèrent sans qu'il pût bannir de son esprit l'effet de la fatale lettre. Aussi le vit-on peu à peu devenir pâle et perdre son embonpoint. Le vin le laissait sans gaieté; la bonne chère le trouvait indifférent; enfin, il fréquentait, avec plus d'assiduité encore, son église paroissiale.
Cependant, au milieu de ses inquiétudes , il ne négligeait en rien ses fonctions municipales. Il assistait avec ponctualité à toutes les réunions des échevins^ et semblait presque oublier ses soucis en traitant les affaires de la ville. Jugez donc du chagrin qu'il éprouva, lorsqu'il vit un jour, en entrant à l'hôtel-deville, ses collègues, les autres échevins, le regarder d'un air mystérieux, et ne point l'ae-
cueillir avec l'empressement qu'ils lui témoignaient d'ordinaire. Personne n'avançail vers iui; personne ne lui tendait la main 5 personne ne lui souhaitait la bienvenue.
Triste, embarrassé, inquiet, il s'assit à sa place habituelle. Alors le bourgmestre , après une courte conférence avec ses collègues les échevins , dit avec sévérité :
— Maître Crumbbrugghe, comme écbevin et doyen en chef du métier des Tisserands vous avez une des trois clefs du Secret de la Ville (1). Le doyen de la bourgeoisie, maître
(4) Ce qui s'appelait le SecTel de la ville, était un coffre de bols revêtu de plaques de fer fermé de trois serrures dilTérenlos, et coiilenanl les cliartos des Gantois. L une des clefs était confiée au premier écliovin, l'autre au doyen en tlief des métiers, et la troisième au doyen des tisserands.
i.ieven Pyii, el lo doyen en chef des njétiers, ont déposé chacun leur clef dans un coffre de fer fermé par douze clefs, confiées aux douze membres les plus âgés de leur corporation. Vous seul n'avez point suivi ce sage exemple , el êtes resté purement et simplement dépositaire de la clef. Or, il se fait qu'aujourd'hui il manque dans le Secret une pièce importante, celle précisément qui oblige votre famille à restituer, dans cent années, à la ville de Gand, quatre maisons situées sur le quai Saint-Antoine, et dont l'usufruit vous est laissé jusque là à vous et. aux vôtres, comme il résulte d'un acte passé, en 4323, entre vos ancêtres et les magistrats de cette ville.
— Celte pièce manque dans le Secret ? s'écria Oruuïbbrugglie avec stupéfaction.
— Une lettre m'a donné avis de la soustraction de cet acte , et vous a désigné comme l'auteur d'un pareil crime; j'ai assemblé surle-champ les échevins; le Secret a été ouvert, et l'on n'y a point trouvé ladite pièce.
— Et c'est moi , moi qu'on accuse de ce crime !
— Quel autre que vous était dépositaire de la clef? Quel autre que vous avait intérêt à faire disparaître les pièces dérobées ?
— Vous me soupçonuox, moi, votre coUègui>, moi, votije ami !
— Jus II fiez -vous, et nous proclamerons avec joie votre innocence. Mais tout vous accable, au contraire. Il y a trois semaines, "^fnis clos venu S(mi1 ;i I li()l«^l-tlc-villc, seul
vous avez ouvert le Secret , seul vous avez fouillé dans les lettres qu'il renferme. Vous n'aviez d'autre compagnon et d'autre témoin que votre secrétaire André Rynghaut, qui s'est donné la mort, sans doute par regret du crime dont vous l'avez rendu complice.
Crumbbruglic , attéré , cacha son visage dans ses deux mains , et ne put retenir ses larmes ; il sentait son courage succomber sous tant d'apparences injustes , et qu'il ne pouvait pourtant réfuter.
— Ce n'est point tout, reprit le bourgmestre; un autre titre, les franchises de l* achat de Flandre, le plus important de nos privilèges, celui qui assure de si grandes libertés à la ville de Gand, a disparu également. Celui-ci, on a dû, pour l'anéantir, recevoir des sommes
immenses, car nous savons qui peut avoir intérêt à le faire disparaître et à récompenser une si coupable trahison. Or, maître Crumbbrugghe, tout cela l'ait qu'il est de notre devoir de réclamer votre arrestation et de vous traduire devant la justice.
Au même instant, les estaiiers de la ville entrèrent, la hallebarde au poing, dans la salle des délibérations, saisirent maîtreCrumbbrugghe, et le conduisirent à la prison de la ville.
Le bruit de cette étrange nouvelle se répandit rapidement parmi les bourgeois, car la richesse et le rang de l'échevin faisait de lui un des plus hauts personnages de Gand, I/importance du privilège disparu donnait il'ailleurs une gravité exlrèine à l'accusalioii (jiii pesait
sur Cruinbbrugghe; sa perte autorisait l'archiduc à doubler l'impôt si bon lui semblait, et à méconnaitre plusieurs droits importants de la ville. Aussi l'indignation générale éclata dans toutes les classes de la bourgeoisie, et particulièrement dans la corporation des bouchers, qui se trouvait libérée en partie, grâce à l'Achat de Flandre, des exorbitants droits d'entrée que payaient depuis vingt années les bestiaux. Ils se réunirent donc en foule devant leur maison de Corps. Là, les têtes s'échauffèrent; des menaces et des cris de vengeance s'élevèrent contre Crumbbrugghe; et l'effervescence populaire devint si violente, que plusieurs centaines de furieux se portèrent vers la prison, en enfoncèrent les portes et s'emparèrent du malheureux écheviu. C>uatre hommes , le visage barbouillé de sang de bœuf, [M)ur «(u'on ne pût les reconnailre, entraîné-
renl Cruiiibbrugglio sur la place du Vendredi, et, entourés d'une foule immense, dressèrent un échafaud improvisé, sur lequel ils obligèrent leur prisonnier à monter. Alors on l'accabla d'invectives, on lui jeta de la boue, et les pierres sifflaient de toutes parts à ses oreilles , quand une voix aiguë qui fit tressaillir l'infortuné, car il crut reconnaître celle de Siegbrit, domina le tumulte, tant elle était perçante, et cria :
— La torture!
Les applaudissements répondirent de toutes parts à cette infernale idée; on courut clicrclicf le bourreau , on l'obligea à charger sur une charrette ses instruments de supplice 5 le poignard sur la t^orgc, il fallut (ju il appli- <juàl réchcviu à la lorlino. Malgi'c la viohMicc
<Ies douleurs qu'il subissait , ce dernier ne cessa point un moment de protester de son innocence.
Cependant la populace devenait plus furieuse que jamais, loin de se laisser toucher par la persévérance de Crumbbrugghe à nier le crime dont il était accusé; aussi, quand la voix aiguë se fit entendre de nouveau et cria :
— Au bûcher!
ï\ y eut encore plus de joie et d'acclamations que quand il s'était agi de torture.
Deux minutes suffirent pour improviser le bûcher et y enchaîner Crumbbrugghe. On vit alors une grande créature , enveloppée d'un manteau et le visage caché sous un large chapeau, s'approcher et se baisser, une loiclic à
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la main ; elle lira de bon sein deu\ parchemins auxquels pendaient des sceaux, les montra au patient, et même se découvrit, de manière toutefois à ne pouvoir être vue que de i'éclievin. Ensuite cette figure à laquelle on n'aurait pu assigner un sexe, et qui semblait plutôt un démon qu'un homme, jeta la torche dans le bûcher, et se replongea dans la foule. Soudain la flamme jaillit, Crumbbrugghe poussa un aflreux gémissement, et l'on n'entendit plus (juc le craquement du bois qui brûlait et le pétillement des flammes. Le lendemain , on trouva déposé sur les cendres éteintes du bûcher un paquet qui renfermait deux parchemins 5 celaient les deux ados disparus du Secret dt lu Mlle , (t <|ue l'échcvin étaii accusé d'avoir dérobés.