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Daniel

Paris possède deux sortes de médecins : ceux qui comptent trop de malades et ceux qui n'en ont point assez. Le docteur Ragolot, chez lequel Marianne avait été transportée, appartenait d'autant plus à cette d(3rnière classe, qu'il se trouvait, à la lettre, sans aucun client. Ce n'est point qu'il manquât de talent, encore moins qu'il fût malhabile. Non;

ie sort en avait dccidô ainsi, voilà tout. Uagolot avait en vain recouru à chacun des expédients qui pouvaient propager son nom et apprendre son adresse dans le quartier; il ne lui en était point advenu, pour cela, le moindre malade, même gratis. L'antichambre de son appartement, au loyer de six mille francs, n'avait jamais vu une face enveloppée de bandes, un visage défait ou une physionomie altérée; jamais la sonnette n'en avait été brusquement tirée par une main qu'enfiévrait la crainte. Ragolot avait dépensé des sommes considérables à faire annoncer, par d'énormes affiches ou par la quatrième page des journaux, tour-à-tour des cours gratuits d'accouchement, d'orthopédie et d'hygiène. Son salon, splendidement décoré, avec une table on guise de chaire, et un plateau chargé d'eau sucrée, n'était jamais étrenné d'un auditeur.

Le docteur Ragolot avait eu la pensée, un moment, de fonder un hôpital privé, d'avoir son dispensaire à lui et de se créer, de la sorte, une clinique forcée. Par malheur, il fallait consacrer^ à l'exécution de ce dessein, une partie de son patrimoine, fortement ébréché par le luxe onéreux de ses frais d'annonces; donc il renonça avec tristesse à un rêve aussi enivrant. Quant aux compères effarés qui vont la nuit frapper à toutes les portes d'une rue, en demandant à grands cris le docteur Ragolot, quant à ses ouvrages de médecine, sur la migraine, le croup, et sur toute autre maladie dangereuse ou com mune, les réclames des cerîl feuilles pério- Jiques de Paris s'étaient fatiguées à les prôner, sans amener au pauvre docteur le malade qu'il implorait, comme les juifs espèrent le Messie : avec ardeur et sans Jamais

<ju'il arrivât. D'où il résultait que le docteur Hagolot ressentait un profond dédain pour sns confrères , qu'entourait une nombreuse clientèle. La foule qui se pressait à leurs consultations Je jetait dans une exaspération for- *îenée : il aurait volontiers dissipé, à nrjain armée, ces insolents attroupements... Youspouvez juger de sa joie, lorsque le hasard lui amena une malade à lui; un cas curieux et rare! Une jeune fille à demi gelée et dans toutes les conditions désirables pour valoir du renom à son médecin... Les journaux ne pourraient manquer d'insérer la manière dramatique dont le sujet avait été trouvé dans la rue ; ils citeraient le docteur qui l'avait recueilli; enfin, ils permettraient à ce dernier, par des lettres signées de son nom , de son nom de docteur Ragolot, de répondre atîx insertions erronées qu'on pourrait avan-

lier et de placer son adresse au-dessous de la

signature.

H se mit donc à l'œuvre avec ardeur, se désola quand il reconnut que Marianne ne se trouvait pas en péril de vie, et que peu de jours de repos suffiraient pour la guérir complètement. 11 conçut un instant la pensée forcenée de la rendre sérieusement malade, pour se procurer ensuite le bonheur de la guérir. Il écarta pourtant cette tentation que lui suggérait l'ennemi du genre humain, et traita mademoiselle de Selvignies avec une prudence intelligente que n'eût point désavouée le plus habile de nos praticiens.

Les choses ne tournèrent point commis il l'espérait. La fatalité qui poursuivait Ragoi(»t voulut qu'aucun journal ne parlât de la jeum^ fille trouvée ensevelie sous la neige. Los

gardes nationaux qui faisaient partie du poste, grâce aux renseignennents que leur donna M. de Mandelle sur Marianne, traitèrent son évanouissement de jonglerie menteuse; quand le docteur voulut parler de l'état où se trouvait la jeune fdle, au moment où on la lui avait amenée, chacun se prit à rire et on répliqua que le docteur avait été dupe d'un stratagème grossier auquel personne ne s'était laissé prendre.

Il en résulta que Ragolotsedégoûta promptement d'une malade qui lui rapportait si peu d'honneur et de profit; il résolut de ne point tarder à s'en débarrasser.

Quelques jours après l'arrivée de Marianne chez lui, il entra dans la chambre de la jeune fille. Mademoiselle de Selvignies venait de se

lever el rêvait tristement près du feu, plongée dans cet état de mélancolie que donne la convalescence.

— Mon enfant, lui dit le docteur Ragolot d'une voix impitoyablement paternelle, mes soins ne vous sont plus désormais nécessaires. Où voulez-vous que je vous fasse conduire?

Elle tressaillit et le regarda avec terreur; absorbée par la souffrance et par la fièvre, elle ne s'était point encore adressé à elle-même cette terrible question.

— Voici, continua-t-il, une bourse que M. Ernest de Mandelle m'a chargé de vous remettre. Elle contenait deux cents francs^ j'en ai prélevé la moitié, non pour mes honoraires, soupira-t-il, mais pour acquitter les dépenses que vous avez faites chez moi peu-

(lant voire séjour. J'ai envoyé ciierclier une voiture de place; on vous altend.

Une larme coula sur les joues pales de Marianne.

— Monsieur, dil-cile, puisque je vous dois le triste bienfait de la vie...

— Bon, voilà les phrases de roman fjui vont commencer, pensa le docteur, dont les lèvres nepurentréprimerun sourirededédain.

— Ne m'abandonnez pas encore, je vous en conjure!

H laissa échapper un geste d'impatience.

— Je vous en prie, faites-moi indiquer un asile sûr, par une personne à laquelle je puisse me confier. Je ne possède rien au monde que cette aumône que vous m'apportez et que j'accepte, cependant, avec répugnance.

— Elle va me demander de lui abandonner les deux cents francs 1 gémit-il.

— Votre vieille domestique peut m'aider à trouver une petite chambre; il lui serait encore facile de me procurer du travail.

— Vous réglerez cela toutes les deux, mon enfant, répliqua-t-il avec humeur et plus attendri qu'il ne l'aurait voulu.

H sortit, laissant seule Marianne; Marianne (jui se demandait comment on ne succombait point sous tant de douleurs et d'humih'ations!

Tandis qu'elle pleurait amèrement, la servante entra. C'était une de ces vieilles femmes qui tranchent de la capable, savent tout, s'entendent à tout, et pour qui se mêler des affaires des autres est le suprême bonheur.

— iO —

Elle se mit à débiter à Marianne des lieuxcommuns qu'elle regardait comme des consolations efficaces, et finit par la mener chez une vieille femme de ses amies. Les deux commères accablèrent de leur emphatique protection la pauvre jeune fille, qui se laissait faire. Elles lui louèrent une petite chambre, lui firent dépenser, en achat de mauvais meubles, la moitié de l'argent qu'elle possédait, l'accablèrent des conseils les plus absurdes et les plus contradictoires, et conclurent en lui promettant de continuer à s'intéresser à elle et de lui procurer de l'ouvrage autant qu'elle en désirerait.

Madeleine Grabouillet avait logé Marianne, porte à porte de sa mansarde; elle finit par se prendre d'une véritable affection pour celte enfant si douce, si docile, qui ne sortait ja-

mais, qui travaillait assiilucment , toute la journée, et qui savait écouter, sans impatience, les histoires embrouillées que rabây chait rex-portière; car Madeleine Grabouillet, ~ . ^ /j^\ comme elle aimait à le rappeler, avait eu 'I ^. ■ ^"honneur de tirer, pendant trente années de le cordon d'un hôtel, rue de l'Université. A la mort de son mari^ ses maîtres Favaient renvoyée avec une pension de quatre cents francs, qui lui laissaient une existence d'autant plus douce, qu'elle y joignait le produit de trois ménages de vieux garçons dont elle était le factotum. Bavarder sans relâche et s'évertuer à trouver de la besogne pour Marianne étaient les deux besoins dominants de Mai'eleine. A force de vanter sa protégée et d'en parler avec emphase, de droite et de gauche, grâce à l'entremise d'un de ses voisins, elle finit par obtenir, pour cette der-

nière, divers petits travaux d'un entrepreneur de coloriage. La jeune (iile s'en acquitta si bien, qu'elle devint la protégée de cet homme et qu'il l'engagea à ouvrir un atelier d'élèves; l'honnête marchand trouvait, dans cette idée, le moyen de payer moins cher, de moitié, sa main-d'œuvre. L'orpheline reçut comme un véritable bienfait un conseil qui la plaçait à l'abri de la pauvreté. Madeleine se remit en course et trouva quatre jeunes filles intelligentes. Marianne leur enseigna le coloriage, et ne tarda point à obtenir des résultats assez heureux pour fixer l'attention de quelques directeurs de journaux de modes, qui lui offrirent l'entreprise de leurs gravures. Six mois après rétablissement de son petit atelier, Marianne et Madeleine, qui avait renoncé à ses trois ménages, quittèrent leurs mansardes et \inrent occuper, dans le quar-

ticr du Luxembourg, un joli petit appartement, dont on transforma le salon en atelier. De quatre, le nombre des élèves de Marianne s'était élevé à dix-huit. Elle consacrait toute sa journée à diriger avec une autorité pleine de douceur, ce joli troupeau, et faisait le soir une promenade avec sa vieille compagne; elle employait le reste de son temps à des lectures ou à l'étude de la musique; Marianne s'était trouvée bientôt assez riche pour acheter un excellent piano d'Erard.

Grâce h l'activité de cette vie de travail, lu jeune fille se sentit presque heureuse; non pas, cependant, que sa pensée ne s'occcupâl point de sa mère et que le souvenir ne la reportiÀt point, sans cesse, vers la maison du bourgmestre, dont on l'avait si cruellement chassée. Elle se rappelait avec émotion la ten-

dresse de madame Vaii-Gaslel, et la ligu.. inéiancoli(jue de Daniel venait toujours s'élever devant elle. Il lui semblait entendre les inflexions de sa voix doucement vibrante; elle le voyait, comme la première fois qu'elle l'avait rencontré, agenouillé dans la chapelle, le front penché et les mains jointes; ou bien, elle se rappelait, avec un sourire, la frayeur, qu'au sortir de l'église, elle avait éprouvée en entendant résonner, derrière elle, les pas d'un étranger qui la suivait. Son cœur tressaillait encore de la commotion heureuse qu'elle avait éprouvée lorsqu'il lui avait dit : « Je suis Daniel! »

Souvent les élèves de Marianne la voyaient quitter brusquement ses pinceaux, marcher avec précipitation, pendant quelques second{ s, et passer ses mains sur son front, comme

pour en effacer une idée. C'est que le souvenir de la dernière nuit qu'elle avait passée à à Lewardeen venait de la ressaisir!.. Peu à peu, le calme renaissait dans son ame; elle se rasseyait devant son pupitre; l'expression douloureuse dont ses traits s'étaient obscurcis s'atténuait et les rendait à leur sérénité habituelle.

LedocteurRagolot, quelques joursaprèsavoir congédié Marianne, rencontra M . de Mandelle.

Ernest se trouvait dans un de ces accès de tristesse qui ne manquaient jamais de lui amener des idées hypocondriaques.

Il énuméra et décrivit longuement les souffrances qu'il éprouvait; parla de sa mort prochaine, et montra une résignation si naïvement désespérée , que le docteur s'écria , .>mme jadis Archimèdc : u Je l'ai trouvé. »

Au lieu de chercher à dissiper les craintes du malade imaginaire et de lui en démontrer la ridicule absurdité, ainsi que l'avaient fait jusque-là ses confrères, il prit au sérieux les élégies d'Ernest, lui trouva le teint altéré, lui parla de maladies organiques et cita des exemples de guérison miraculeusement obtenues par la science.

— C'est^ conclut-il, une détestable méthode que de chercher à rassurer les malades, en leur persuadant qu'ils ne se trouvent point en danger. Les douleurs qu'éprouvent ces infortunés ne sont-elles point là pour démentir les assertions mensongères et les paradoxes de ceux qui veulent nier l'évidence? Moi, monsieur, je n'imiterai point ces imprudents : vous êtes malade; vous êtes gravement malade, je le reconnais; je ne me refuserais

à cet aveu, que dans le cas où votre guéris(jt) serait impossible : or, je prends l'engagement, avant une année, de dissiper vos maux qui ne sont que trop réels. Sans doute, vous ne pos~ séderez jamais une santé de fei*, mais, avec un régime sage et des conseils éclairés, vous parviendrez, j'en ai ia conviction, à tenir la souffrance éloignée de vous.

Ernest hocha la tête par un mouvement de doute et de désespoir.

— Docteur, dit-il enfin avec de l'émotion dans la voix, je veux me confier à vos soins.

A ces mois, Ragolot eut besoin de concentrer, toute sa volonté pour no point laisser éclater sa joie.

Ernest continua d'un ton plus lugubre en- T. r. 2

core^ en levant vers le ciel un regard plein (ramertume :

— Dieu veuille que votre science, à force (le miracles, parvienne à prolonger des jours déjà comptés!

Il tendit la main à Ragolot.

— J'irai vous rendre une première visite demain matin de bonne heure. J'ai besoin de vous trouver encore au lit pour palper votre poitrine et pour interroger votre pouls à loisir. SouiFrant comme vous l'êtes, vous devez peu dormir. Je puis me présenter chez vous, sans indiscrétion, à neuf heures du matin?

— Je ne me réveille guère avant midi, répliqua M. de Mandelie du ton qu'il eût pris pour accuser les plus cruelles insomnies.

Le docleur Ragolot lui répondit par un gémissement sympathique.

— A demain donc, cher docteur, reprit M. de Mandelle.

— A demain, promit Ragolot.

Ils se pressèrent la main et se séparèrent.

Quand M. de Mandelle se fut éloigné de quelque pas, Ragolot huma de tous ses poumons, une large gorgée d'air, respira joyeusement et amplement, et ne pu l réprimer un geste de bonheur. Il possède enfin un malade tel qu'en doivent désirer les médecins : un malade riche; un de ces malades qui ne guérissent jamais; un malade à perpétuilé! H va donc avoir le matin une visite à faire. Léo pharmaciens du quartier liront sa signature

au bas de nomhreuses ordonnances; ils sau lonl rju'il a pour client un jeune lionmn; à la mode et d'une grande fortune. En échange il'un aussi lucratif consomnialeur de niédicanienls, ils lui adresseront d'autres clienls. La fortune cesse enfin de le persécuter!

Le reste de la journée, le soir, la nuit, le lendemain matin , telle fut l'idée fixe qui ne cessa point de préoccuper le docteur Ragolot. Dès qu'il fit jour^ il se leva, et commença à s'occuper de sa toilette. Il fallait que sa barbe fut irréprochablement rasée, et qu'une cravate, à la fois sévère et sans prétention, tout tu rappelant le médecin, ne se nouât point d'une façon que pût désavouer l'homme du monde. Le choix du gilet ne fut pas débattu avec moins de scrupule et d'iniporlance; Ragolot médita im bon quart d'heure sur la dé-

iicale qiKSiion de savoir s'il fallait mettre un habit ou se contenter d'une redingote. Un habit le matin aurait un air d'excentricité qui n'était pas à dédaigner. La redingote, cependant, annonçait une hardiesse et une indépendance des vieilles traditions médicdcs qui produirait un bon effet. Il consulta ia glace, revêtit son liabit^ essaya une redingote, et linil par donner gain de causeà ce dernier vôlement; il corrigea néanmoins ce que son costume pouvait présenter à la critique de non officiel, par une nianchelte qui venait caresser son poignet, et qui faisait valoir le galbe de sa main.

Pendant ces apprêts, il regardait à chaque instant la pendule; la maudite aiguille n'avançait pas. Enfin^ elle marqua onze heures trois quarts. Aussitôt, il se leva, fit avancer une voitui"e et se mit en roule. Il fallait vingt

minutes pour gagner la maison de M. deMandclle. Le docteur arriverait donc cinq à six niinulesaprès l'heure désignée; par ce moyen, il ne montrerait ni trop de ponctualité^ ni trop peu d'empressement.

M. de Mandelle habitait un des plus élégants hôtels delà rue Caumartin; un escalier, large et recouvert de tapis , conduisait à cet appartement, dont la double porte, richement recouverte de velours et de clous d'or, révélait, avant même qu'on y entrât, une somptueuse élégance. Ragolot, cependant, après avoir sonné et lorsqu'un domestique l'eût introduit, remarqua un mouvement et un manque d'ordre qui se trouvaient en désaccord avec les habitudes d'une maison sévèrement tenue; les domestiques allaieiit et venaient d'un air eftaré; des fournisseurs apportaient

sans cesse différents objets. Au milieu de ces préoccupations, on fit attendre dix minutes le docteur sans l'annoncer. Froissé et surpris de ce manque d'égards, il traversa le salon et arriva près d'une porte qu'il supposa donner entrée dans la chambre à coucher. Bientôt la voix d'Ernest se fit entendre; il sifflait un air de chasse, qu'il interrompait parfois pour donner des ordres. Ragolot regarda, par la porte légèrement entrebâillée, et aperçut son malade , entouré de malles et dirigeant les préparatifs de départ que son valet de chambre faisait sous ses yeux.

Stupélait, le médecin entra,

M. de Mandelle le salua gaiement.

— Soyez le bien-venu, docteur, lui dit-il; je suis charmé de pouvoir vous serrer la main.

A ces paroles, le cœur douloiireusemont oppresse de Ragolot se dilata un pou.

— Comment vous trouvez-vous aujourd'hui? demanda-l-il en cherchant du regard un fauteuil qui lui permît de s'asseoir.

— Diantre soit du maladroit qui ne sait pas bien serrer une courroie! s'écria Ernest, que sa préoccupaion empêcha d'entendre cette question médicale. Germain , vous êtes bien le plus lourd des valets de chambre qu'on puisse rencontrer? Par votre gaucherie, vous allez me tenir dans un état perpétuel d'irritation et de colère pendant toute la durée de mon voyage.

— Un voyage! répéta le docteur stupéfait, un voyage!

— Je pars pour Tltalie, pour Florence.

Ragolot s'eslima heureux de ne point se trouver debout; ses jambes l'eussent trahi; il serait tombé, tant Pavait rudement frappé celte fatale nouvelle de départ. En voyant son malade lui échapper, en apprenant que ses espérances se trouvaient brisées jusqu'à la dernière, il sentit tout-à-coup l'esprit de résistance s'éveiller en lui^ et il résolut de ne pas succomber du moins sans combat.

— Partir! Vous allez partir dans un pareil état de santé?

Ernest s'arrêta et pâlit. Ragolot crut un instant avoir vaincu.

— Je ne me suis jamais senti mieux dis* posé, répondit M. de Mandolle, après un exan\en rapide et mental de tous ses organes. La seule pensée de quitter Paris semble m'apporler la convalescence,

— Mais les fatigues de la route?

— La fatigue meréussit toujours à merveille.

— Le froid , les dangers de l'hiver?

— Je trouverai, en Italie, un air doux et un ciel bleu qui m'indemniseront largement de tout cela. Allons, vile, Germain, fermez cette seconde caisse et assurez-vous si les chevaux et le postillon sont enfin arrivés. Je ne veux pas une minute de retard! Ah! docteur, si vous saviez tout ce qui m'appelle en Italie ! Un roman ! un véritable roman ! une jeune fille qui m'aime, un pari que j'ai fait : un pari de mille louis! un tuteur jaloux! La plus adorable intrigue, enfm! Adieu, docteur, voici Germain qui vient m'annoncer que ma voiture est prête à partir. Adieu, je vous conterai tout cela au retour.

Il descendit, ou plutôt il s'élança dans la cour ; s'établit légèrement d'un seul bond au fond de son coupé et salua Ragolot de la niain, tandis que le postillon faisait claquer son fouet, que les chevaux partaient au galop, et que, sous leurs pieds, jaillissaient (les milliers d'étincelles.

La première fois que son regard affamé vit s'évanouir les fruits étalés devant lui par les Euménides, le Tantale mythologique éprou\a moins de désappointement et de désespoir que le pauvre Ragolot. Il se croyait le jouet d'un rêve insolent-, ii ne pouvait ajouter foi au témoignage de ses yeux ! Le cœur brisé et dans un découragement inexprimable, il reprit le chemin de sa demeure. Un instant , il conçut la pensée d'arracher de sa porte, la plaque de cuivre sur laquelle on lisait : Doc-

teur-médecm. H traversa son anticliambro solitaire et son salon vide, alla s'asseoir ou plutôt tomber sur un fauteuil et y demeura quelques minutes, plongé dans un abattement profond!. Tout-à-coup il se leva avec rage, courut à son bureau et se mit à écrire , de verve, une diatribe pleine de iiel et de calomnie contre un des [>lus célèbres chirurgiens de notre époque.

— Maintenant, dit-il quand il eut fini , portons cela à l'imprimerie! Que je ne sois point le seul à souffrir aujourd'hui !

H alla donner son pamphlet à un de ces petits journaux de médecine qui dépassent en virulence tout ce que les plus infimes égoûts de la presse littéraire vomissent de calomnieux, d'acre et d'impudent. On s'injurie parfois , dans les séances de l'Académie de mé-

decine; jugez de ce que doit être un pamphlet écrit par des nullités qu'exaspèrent les succès dont elles se sentent incapables.

Tandis que le docteur Ragolot clicrcliait , dans les souffrances qu'il causait aux autres un adoucissement à ses propres blessures. Ernest suivait gaiement la roule de l'Italie et payait en grand seigneur les postillons qui bridaient le pavé. De temps à autre, il tirait de sa poche un portefeuille, y prenait une lettre et la relisait avec attention pour en commenter chaque passage. Celte lettre n'était rien moins que l'œuvre de notre ancienne connaissance le peintre Peyraicave : nous allons rapporter tcxlueliement son contenu :

Peyraicave à Ernest de Mandelle, propriétaire cc maladede profession^ salitty fraternité etbonsem.

« Mon cher Ernest, tu me fnanques vérita-

« bloiiient. Aniilié à part, — tu sais pour- « tant que je l'aimais avec tendresse, à Paris, « chaque jour, de deux heures à quatre ; — '( il y a ici deux heures de la journée peu- « dant lesquelles je me sens bien désœuvré. « C'est la faute de la mauvaise habitude que « tu avais prise, de venir me voir quolidien- <' ncment, de l'installer sur nîon canapé et « d'y fumer des cigares , en me parlant de tes a maladies imaginaires. Voyons, Ernest, je (( l'ai connu tour-a-tour poitrinaire, atteint <( au foie, pris par la rate, les entrailles en (( pleine iiifiammation , le larynx phtysiquc « et le cerveau en décomposition. Tu as passé « en imagination par la pneumonie; lu t'es « cru atteint d'anévrisme... qu'éprouves-tu ff maintenant ? Je suis bien arriéré en médc- (( cine. Le cours que tu m'en foisais (aire, « par tes jérémiades, se trouve interrompu.

a Arrive bien vite en Italie , pour ne pas lais- " ser tomber dans la ganachcrie un apprenti ' carabin aussi distingué que moi... Je parie « que cette raison va te déterminer à te met- (( tre immédiatement en route; d'autant plus « que j'ai encore à t'en donner quatre autres <( meilleures, et plus déterminantes que la « susdite. D'abord, tu jouiras de la présence « de ton ami Peyraicave, qui ne peut vivre (( sans toi et que le chagrin de ton absence (( pousse à l'embonpoint, ensuite tu verras u ma femme, et tertio , tu auras l'agrémesU " déjouer avec Claire et de l'aider à dévider (( ses écheveaux de laine à tapisserie. Voilà , « n'est-il pas vrai, Ernest, plus de motifs « qu'il n'en (liut pour te faire quitter Paris; « en plein hiver, à l'époque du carnaval, et « quand les bals, les fêles et les plaisirs te « prodiguent leurs plus enivrants plaisirs.

« — La belle phrase, Ernest 1 — Eh bien ! u je suis généreux , Irés-généreux , on no a peut plus généreux ! Je veux te donner une « ([ualrième raison par-dessus le marché ; « peut-être ne vaut-elle pas grand'chose; je « t'en fais juge. Figure-loi que, la semaine <( dernière , je me promenais paisiblement « dans les rues de Florence, quand tout-à- « coup une voiture passe , les portières her- « métiquement fermées. Je jette un coup- « d'œil dans cette voiture, et malgré le mi- « roitement et les reflets des deux glaces, <( j'aperçois une jeune femme et un vieillard. « Je les salue; le vieillard fait une abomina- « ble grimace dont se fût honoré un singe en (( goguette , et la jeune fille se penche pour (( me rendre mon salut. C'étaient le docteur « Krelschmann cl sa pupille Blanche. Jepen- « sai aussitdtà mon bon ami Ernest, et je pris

u la gracieuse résolution de lui annoncer, sans « désemparer l'arrivée du docteur à Florence. « Je savais tout le plaisir qu'éprouverait (( Kreiscbmann à te voir accourir dans !a ville « (ju'il habite, et combien il vous tardait a « tous les deux de vous revoir^ par suite d'un « pari où, jusqu'à présent, les chances n'on( « pas encore été pour toi. Il ne me restait « qu'à découvrir le lieu dans lequel se tenait « caché le docteur, avec son trésor féminin. « Ce ne pouvait être dans Florence même: « car il n'aurait point échappé à mes perqui- « sillons, ne l'habitât-il que depuis deux « jours. Il fallait donc diriger mes recherches « vers les villas des environs.

« Je me mis en quête, et après une journée « de promenades^ je rencontrai, à deux lieues « de la ville, une maison charmante, avec de

« jolies fenêtres grillées. Comme feu Dio- " gène, j'avais trouvé mon homme. Je me « présentai aussitôt chez Kreischmann pour « lui présenter mes salutations et jouir de l'a- « gréable surprise que lui causerait ma visite <( inattendue. Je fus reçu par un grand diable « de reitre qui feignit de ne comprendre ni « le français, ni l'italien , et qui répondit à « toutes mes questions en tenant la porte « d'une main, et en tordant sa bouche pour « me répéter : moi bas combrendre. Par mal- « heur, j'avais vu, à l'une des fenêtres, Blan- « che, que le docteur faisait retirer précipi- « lamment. Charmé de tant de politesse et <.< d'un si gracieux accueil , je revins à Flo- « rence, résolu à t'écrire de suite ces petits (( incidents. J'ajouterai à présent que j'ai ar- <( rêté toutes les mesures nécessaires pour « faire surveiller le docteur, et qu'il ne peut

« quitter Florence sans que je sache vers u quelle partie de l'Italie il lui prendrait fan- <t taisie de se diriger. Adieu , mon cher ami , u il me tarde de te presser dans mes bras, et « tu partages, comme moi, l'impatience d'un « si doux moment.

« A toi !

Peyraicave.

« Post-scriptum important et qu'il faut lire : « Florence signifie la ville des fleurs.

« Autre post-scriptum, — Henri IVestmort. »

En recevant cette lettre grotesque, M. do Mandelle n'avait point hésité; oubliant ses inquiétudes imaginaires sur sa santé , il lui tardait de revoir Blanche, et surtout de se trouver aux prises avec le vieux Kreisc^imaon

qui l'avait si lionlcuscmcnl mystifié. Une revanche écialanle pouvait seule le réLabililer à ses propres yeux et aux yeux de ses amip. Enlever la pupille, jouer le tuteur, le baibuer par quelque bon tour bien hardi , bien sanglant, lui démontrer tout le néant du premier avantage qu'il avait obtenu, oh 1 voilà ce qu'il veut, ce qu'il lui faut à tout prix. Et puis, Blanche est si jolie I 11 en est aimé, il lui doit de l'arracher à une odieuse tyrannie. A Florence! vite, à Florence! Oh! qu'il lui tarde d'arriver à Florence! Cette petite intrigante de Marianne de Selvignies est donc en

correspondance avec Blanche ? Peut-être

oiit-il bien fait deFemmener avec lui : Enlever une femme pour assurer Tenlèvement d'une seconde! La plaisanterie eût été piquante!

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