UN MARIAGE
Ce n'est point au milieu des événements , ei tandis qu'ils agissent autour de nous^ qu'on en comprend bien les conséquences^ et qu'on peut en calculer toute la portée. On ressent, alors, ce qu'éprouvent les voyageurs, pendant que îe convoi vole sur le double rail d'un chemin de fer. S'ils regardent par la portière, ils n'aperçoivent, auprès d'eux, que des
objets confus, vagues, troubles, enveloppés dans une sorte de brouillard qui éblouit ei qui donne des vertiges. A dix pas de là, il?; distinguent parfaitement le paysage, dans sec moindres détails; les phénomènes de la \ision prennent plus de netteté à mesure que les yeux se portent au loin.
Daniel, tandis que des secousses et de^ douleurs venaient le frapper coup sur coup , subissait une exaltation fiévreuse causée par l'excès de ses souffrances et par l'imprévu des malheurs qui éclataient et qui tombaient sur lui.
Comme il arrive avant un orage, son cœur se contractait avec malaise; un bourdonnement sourd murmurait autour de ses temper, étreintes par une main invisible : sa poitrine respirait avec difficulté : l'insomnie qui tenait
impitoyablement ses yeux ouverts pendant la nuit, jetait à pleines mains, pendant le joui', la somnolence sur ses paupières lourdes et fatiguées. Il avait à peine la conscience de ses propres actions; il parlait, il agissait comme dans un rêve. Les hallucinations de la folie doivent présenter quelques-uns de ces phénomènes causés par la lassitude du corps et par le découragement de l'ame. Quand , après une grande et héroïque résolution, il eut quitté son père et se fut mis en route pour la France, sa liberté d'esprit revint peu à peu lui permettre de juger sainement de sa position. Elle lui apparut sans voile, sans illusion, dans une cruelle nudité. La fortune de sa famille, engloutie par des désastres commerciaux, sa mère réduite au travail et à la pauvreté; son père entraîné par la fatalité... sou père, spoliateur d'une orpheline! son père,
condaiiinc i)our jamais au remords!... Il ne roste rien au pauvre Daniel, rien!... Dieu a voulu ([u'en se consacrant à rendre moins funestes les conséquences de la faute de son père, il ne pût trouver lui-même aucune consolation dans l'accomplissement de ce devoir. Marianne!... Oh! que n'est-eile encore la jeune fdle douce, pure et résignée que les illusions de son amour lui avaient montrée autrefois! Il bénirait le mallicur qui a détruit les obstacles élevés entre-eux par la volonté de son père. Hélas! il ne peut plus voir en elle qu'une enfant frivole , imprudente, égarée par une éducation insensée!
Elevée au milieu d'une famille sévèrement puritaine , Daniel, dont l'imagination vive et la sensibilité extrême se trouvaient imprégnées des parfums du mysticisme allemand ,
avait paré l^orplieline, objet de sa tendresse , de cette pureté angélique, de cette candeur idéale, qui, pour ainsi dire, ne laisse plus rien de terrestre à la femme qu'on aime. Il avait oublié, en voyant sa beauté ingénue, en entendant sa voix douce et timide, les préjugés qu'en général tous les étrangers, et en particulier les Hollandais, nourrissent contre les Parisiennes , taxées par eux d'inconséquence d'esprit et de légèreté de morale... Il l'adorait humblement de loin, agenouillé comme devant une divinité. Jugez de son désespoir et de sa déception cruelle, lorsqu'au inépris de toute pudeur, il connut qu'elle s'était aventurée, la nuit, jusque dans la chambre de l'homme qui n'avait point encore osé lui avouer son amour! Il luttait contre la volonté de son père pour pouvoir, un jour, donner à Marianne le saint nom d'épouse....
Et l'insensée Marianne était venue se jeter dans ses bras, comme une maîtresse! La divinité était descendue de l'autel où il l'adorail, pour souiller ses pieds dans la fange !
Daniel croyait ne plus aimer Marianne et ne ressentir qu'une profonde compassion pour tant de beauté, de jeunesse et d'innocence profanées. Ce qu'il éprouvait maintenant différait tant de son premier amour, qu'il pouvait se tromper, sans trop d'erreur^ sur ses sentiments. Néanmoins il trouvait une sorte de consolation, dans la pensée de relever cette pauvre ame abattue et de la ramener vers le Seigneur. Ces idées de prosélytisme, cette soif de conversion cachaient une tendresse profonde et lui servaient d'excuse à son insu.
Ce fut dans ces sentiments que Daniel arriva à Paris.
Daniel donna ses premiers soins à commencer immédiatement les recherches nécessaires pour découvrir Marianne.
Deux journées s'écoulèrent en démarches inutiles. Personne, dans les bureaux de la police, ne put lui fournir des renseignements sur le sort de Marianne. Aucune jeune fille de ce nom n'habitait Paris. A mesure qu'il voyait s'évanouir l'espoir de retrouver mademoiselle de Selvignies, un abattement douloureux s'emparait de son ame, déjà si découragée. H se demandait avec eiïroi quelle était la destinée de cette jeune fdle, abandonnée^ au milieu du gouffre épouvantable d'une capi taie? Les documents qu'il recueillit à la fin de la seconde journée complétèrent sa douleur.
Le commissaire de police du second arrondissement, interrogé par lui, se rappela qu'à
peu prèsvcrsl'époque indiquée par Daniel, une jeune fille avait élé trouvée évanouie sous la neige. Il conduisit le Hollandais chez le docteur Fiagolot. Celui-ci parla de Marianne en termes presque insultants, et raconta, en les défigurant, les circonstances qui l'avaient amenée chez lui : il conclut en disant qu'après s'être débarrassé de la petite intrigante, il ne s'en était plus occupé, et qu'il avait laissé à une vieille servante le soin de la congédier. Daniel exprima le désir d'interroger cette femme, mais la chose n'était point possible : elle avait quitté son maître depuis longtemps pour un médecin qui guérissait, hélas! plus de malades que le docteur Ragolot : pour le trépas! Elle était morte peu de temps après avoir confié Marianne aux soins de sa vieille amie et n'avait rien appris, au docteur, des mesures décidées en commun pour l'inslaîlation de l'orpheline.
Chacune de ces paroles entrait profondément dans l'ame de Daniel. Elle lui montrait les funestes conséquences de la faute de son père. Peut-ôlre l'infortunée avait- elle succombé à la misère et à la faim! Peut-être, en se faisant spoliateur , le bourgmestre était-il devenu meurtrier 1
Daniel ne regagna que fort avant dans la nuit le logement qu'il avait loué, au fond du quartier latin et dans le voisinage du Luxembourg. Rentré chez lui, il s'agenouilla devant le crucifix que lui avait donné, dans son enlance, le père Jérôme, et qu'avait trouvé M. Van-Gastel aux mains de Marianne dans la nuit funeste où il l'avait surprise endormie sur le lit de Daniel. Le jeune homme adjura le Christ, par ses prières les plus ferventes, d'épargner à un vieillard, déjà frappé de tant
(le coups, le remords d'avoir tné une jeune fille.
— Mon Dieu, dit-il, mon Dieu, faites retomber sur moi le châtiment, mais que votre miséricorde épargne mon père!
Il priait encore, lorsque du bruit se fit entendre dans l'escalier qui menait à sa chambre. C'était une voix qui glapissait, des pas qui montaient les marches et une lutte qui s'engageait entre deux personnes; il vit une femme que cherchait à empêcher d'avancer la vieille hôtesse de la maison garnie.
— Daniel! Daniel! Daniel', répétait la visiteuse nocturne, qui opposait, aux efforts de son adversaire, une résistance passive.
Daniel descendit précipitamment; c'était Marianne.
— Al —
Tout-à l'heure, il demandait à Dieu, avec des sanglots, de lui rendre Marianne; tout-àl'iieure, il offrait sa vie en échange de ce bienlait! Quand il la vit accourir chez lui, seule, la nuit, et résistant aux efforts de la vieille scandalisée d'une visite, faite à pareille heure, par une jeune fille à un jeune homme, son cœur se serra de désespoir et de regret. H lui fallut s'armer de toute sa force et de toute *a résignation pour aller jusqu'à Marianne et pour prendre sa main dans sa main tremblante. Dès qu'il la toucha, elle tressaillit et se jeta dans ses bras.
— Dieu m'a donc enfin rendue à celui que j'aime! s'écria-t-elle.
11 l'emmena dans un petit salon qui servait de parloir aux voyageurs de Thôtel garni.
— Marianne, lui demancla-l-il, comment avez-vous découvert mon logemenl?
— Mon cœur me l'a révélé, dit-elle. Dès que j'ai su votre arrivée, un ange invisible m'a prise par la main et m'a conduite prés de vous.
En disant cela, son regard était fixe; l'expression de ses traits présentait un caractère étrange et théâtral, qui ajouta encore au chagrin et au découragement de Daniel : il voyait dans l'attitude et dans les paroles de la jeune hlle, une emphase romanesque, et peut-être une scène dramatique jouée de sang-froid,
— Mademoiselle Marianne, dit-il, minuit vient de sonner; permettez-moi de vous reconduire chez vous. Il n'est point convenable que vous vous trouviez, à pareille heure, dans
h maison que j'iiahite. Je vais ordonner à un <i()inesli(juc de nous accompagner.
— Tout-à-i'lieuie- dil-elle, tout-à-l'heurij, I>aniel! Laissez -moi serrer encore vos mains dans les miennes 5 laissez-moi vous l'épéter combien je vous aime et combien je vous admire!... Daniel, vous me croyez indigne de vous, et cependanl vous n'avez point hésité à venir m'olfrir votre main, pour réparer la faute de votre père!
— Ce secret, oh! ce secret, qui donc vous l'a révélé?
Elle continua sans paraître l'avoir entendu.
— En ce moment encore, mes paroles (fut vous affligent, le mystère qui m'environne ot que vous ne vous expliquez point, ajoutent à
votre (lêvouomonl et à l'abnégation admirable de votre sacrifice. Oh! je suis digne de vous! Regardez-moi bien; rétat surnaturel dans lequel je me trouve doit tout vous apprendre.
— Somnambule! mon Dieu! Elle est som- Tiambule! s'écria-t-il en tombant à genoux.
Elle étendit vers lui la main qu'il avait abandonnée dans son transport de joie.
— Donnez-moi votre main; quand elle ne se trouve point en contact avec la mienne, je ne lis plus dans votre ame; nos pensées ne peuvent plus s'échanger. Maintenant, Daniel; maintenant, mon bien-aimé^ je te retrouve. Ohl Daniel, que j'ai souiïert, seule, abandonnée, méprisée par toi! Béni soit cet or envoyé par ma mère! Béni soit ton père qui l'a gardé, puisque nous voici réunis!
— Voire mère existe donc encore? vous la connaissez donc?
Marianne tomba dans un de ces accès de lacîlurnité subite qui souvent s'emparent drs somnambules, au milieu de leur état le plus lucide. Ses lèvres balbutiaient des mots que n'entendait pas Daniel; des larmes coulaient sur ses joues et venaient tomber jusque sur sou sein. Peu à peu, un calme profond succéda à cette émotion; elle releva la tête, et son regard sembla chercher le ciel. Le fds du bourgmestre la considérait avec une émotion pleine de trouble et presque de terreur. Jamais il ne l'avait vue sous l'aspect qui la lui montrait, maintenant, grande et noble. Elle se tenait dans une attitude pleine de puissauce. Son œil immobile paraissait contempler des êtres invisibles; ses beaux chevâux
blonds, dénoués sur ses épaules, voilaieul son sein que laissait à dcMni-nu un cli.-ilo, retombant antour d'elle en longue dra[)eric.
— Adieu, dit-elle 5 à demain. 11 faut nous Kiparer-, mon éial d'extase eessera bientoi; iiia demeure se trouve à peu de dislance de celte maiî:on. Venez, \enez.
Llle rajusta ses cheveux, s'enveloppa de son châle, et sortit de l'hôtel garni, sans tourner la tête, sans remarquer que Daniel la suivait, accompagné d'un domestique. Elle marchait devant eux, d'un pas ferme et sûr. Au détour d'une rue, elle s'arrêta brusquement devant une petite porte et en agita le marteau. La porte s'ouvrit et se relérma. Marianneavait disparu, commeparenchanlemeni.
Daniel rentra chez lui, dans une agitation
,juo Ton comprendra sans peine. Vâlc, ému, troublé, il sentait son cœur battre avec violence, et le sang niontr , en bourtionnanl, dans ses artères. H ne pouvait parvenir à calmer les mouvements impétueux qui troublaient sa raison et l'empêchaient de rassembler ses idées. La joie et l'étonnement se hourlaient confus dans son ame et s'y mêlaient à mille sentiments, dont il ne pouvait se rendre compte. Il étouffait; il aurait voubi j)OUVoïr pleurer, et les larmes ne s'échap^ î)aient, ni de ses paupières, ni de sa poitrine. Deux fois il s'agenouilla et deux fois il se releva, sans avoir prié.
Toute la nuit s écoula, pour lui, dans un état de fièvre et presque de délire.
Le matin, avec sa fraîcheur vive, lui apporta en/ln un peu de calme; il sortit et se dirigea
inslinclivomenl vers la demeure de Marianne. C'était une de ces petites maisons isolées, telles qu'il s'en trouve encore dans les quartiers les plus solitaires du Luxembourg. Des rosiers paraient les fenêtres du seul étage qui s'élevait au-dessus du rez-de-cliaussce- des toulVes de lys balançaient majestueusement leurs tiges et couvraient de fleurs un petit parterre qu'on apercevait à travers la grille de la porte. A l'aspect de ces fleurs qui lui rappelaient un des mystérieux événements de sou séjour en Hollande, Daniel sentit enfin couler, sur ses joues, une des larmes qui l'oppressaient. Peu à peu, le calme rentra dans son cœur; il évoqua le passé : chacune des circonstances du séjour de Marianne à Lewardeen vint se montrer à lui, dégagée, celle fois, des préventions et du mystère qui avaient si longtemps calomnié la jeune fille. Tout
s'expliquait maintenant : les deux avertissements tracés sur le sable de sa porte et giavés sur la gelée de ses vitres; les fleurs trouvées sur sa fenêtre, la lettre écrite au vieux prêtre de Sneeck , enfin Marianne endormit dans la chambre de son amant. Il revenait sans cesse à chacune decesdoucesetconsolanles pensées, si longtemps, pour lui, amères et désespérantes. Il pouvait aimer désormais Marianne; il pouvait avouer, sans contrainte, sa tendresse pour elle! Dieu la lui avait rendue pure et sainte. Il retrouvait, en elle, la femme modeste, naïve, aimante, sur la chute imaginaire de laquelle il avait amèrement pleuré I Ses rêves perdîis redevenaient des réalités.
Vers midi, il sortitde l'église du Val-de-Grâce, dans laquelle il était entré deux heures aupara- ^ant, cl il se dirigea de nouveau vers lademenn^ deMarianne.il ne restait plus, sur le visage et
(IniKs ralliliKle do Daniel, aucune trace (!u morne aballeinent (jui les affaissait naguère. Son regard exprimait une radieuse sérénité et i^ ne se trouvait plus rien, dans sa personne, de. la négligence mélancolique qu'attestaient naguère encore ses vêtements en désordre. Il arriva devant la porte de Marianne et en agita, d'une main tremblante, le marteau. Une jeune fille vint ouvrir.
— Mademoiselle Marianne de Selvignies voudrait-elle bien me recevoir? demanda-t-il d'une voix tellement troublée, que la jeune iilie leva sur lui des yeux pleins de surprise.
— Cette maison n'est point habitée [Xir luademoiselle Marianne de Selvignies, mais bien par mademoiselle Marianne Grabouillet.
Marianne, en effet, avait quitté le nom de mn père et pris le nom de sa vieille gouver-
nanle; cette mesure lui avait paru nécessaire pour cacher sa pauvreté à ceux qui l'avaient connue jadis dans une position si différcnlo.
— Du reste, madame est dans ses ateliers : je vais la prévenir de votre désir, réplifpja l'espiéglo, qui introduisit Daniel dans un [>etit salon .
Le cœur palpitant, il ne tarda point à entendre le léger frôlement produit par les plis d'une robe de soie; la porte s'ouvrit, c'était mademoiselle de Selvignies.
A le vue de Daniel, elle eut besoin de s'appuyer sur un fauteuil pour ne point défaillir.
Une pâleur mortelle se répandit sur son visage, et ses lèvres s'ngitèrent sans prononcer une seule parole.
— Vous 'h Paris? monsieur Daniel, [>ut-cIlo enfin niurnuirer.
— Je viens vous y demander le pardon de mon père et vous supplier de m'accorder votre main, mademoiselle Marianne.
Elle fondit en larmes.
— Ne me dites point de telles paroles, reprit-elle eniin, à travers ses pleurs. Monsieur Daniel, vous savez bien que votre père ma chassée de sa maison !
— Mon père ne tardera point à connaître toute l'étendue d'une erreur qu'il a déjà désavouée depuis longtemps. Voici, vous le voyez, son consentement à mon mariage avec vous.
— Mon Diôu! mon Dieu! ne m'éveillez pas (ie ce rêve! s'écria Marianne.
— Écoulez-moi, mademoiselle, el veuillez me permettre quelques explications avant que je reçoive une réponse à la demande que mon père vous fait, pour moi, de votre main. De grands malheurs ont frappé notre maison : mon père est ruiné; il n'a sauvé que l'honneur (le son nom.
— Eh bien! dit-elle, je suis riche, oui, bien riche, moi, menheyr Daniel; car je le suis par mon travail. Vous verrez tout-àl'heure mon atelier. J'ai vingt élèves! ajoutât elle avec une joie enfantine.
— Hier, mademoiselle, reprit Daniel, vous m'avez parlé d'un fatal secret que je croyais ignoré de vous.