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— Où vont loiitos ces troupes domanda l'un d'eux.
— Ce régiment quitte Paris et part pour Toulon, répondit l'autre.
— Jean part! Jean m'abandonne, et il ne m';\ rien dit! s'écria douloureusement Marie. Oh! il ne m'aime pas!
Elle saisit avec violence le balcon , et eut un moment la pensée de sejeterparla fenêtre. Mais les cœurs qui aiment sont prompts et ingénieux à se tromper et à excuser les trahisons qui les déchirent.
— Il ne le savait peut-être pas, se dit-elle. Oh! non, il ne le savait pas! Jean est un hon-
nèle Iionuiic, (nii ne rn'cûl point voulu causer un pareil chagrin. Il sait trop combien je l'aime pour se jouer ainsi de ma tendresse. On ne peut vouloir décliiror un cœur rpie l'on sait à soi.
Pauvre fille!
Cependant, malgré ses efforts pour se rassurer, elle se sentait Famé oppressée par un ferdeau lourd et glacial. Bientôt, elle oublia ses griefs contre Jean et sa propre douleur, pour s'inquiéter du soldat. Pourquoi ne se trouvait-il point, comme ses camarades, à sa place, dans les rangs : le quatrième de la première file? Lui était-il arrivé quelque malheur en retournant, le matin, à la caserne? Au lieu des sarcasmes qu'elle a cru lire dans les regards des voltigeurs, quand ils la re-
gardaienl, a'ctait-cc point tic la compassion? Que faire, mon Dieu ! quel parti prendre? Comment sortir d'un doute si poignant.
i\ Après quelques instants d'irrésolution, elle s'arrêta à une démarche, ou, pour mieux par 1er, elle se jeta dans une résolution extrême, qui prouvait toute la violence de son amour insensé. La pudique Catherine , la réservée jeune femme, celle qui naguère rougissait et se sentait une sorte de frayeur, quand les regards d'un passant se levaient sur elle, marcha résolument à la caserne, décidée à s'enquérir de Jean, et à connaître les motifs de son absence dans la compagnie.
Son courage la soutint jusqu'au moment où elle arriva devant la porte de la caserne. Quand elle se trouva au milieu des ca minières
qui chiii'geaionl des chan elles, parmi les sol fiais qui allaieiU el venaienl, le eœur pensa .ui faillir. Néanmoins, elle élouffa sa limidité, qu'elle accusail de lâcheté, s'approcha d'une femme qui portait le costume de vivandière, et lui demanda si elle connaissait un voltigeur nommé Jean Loustallot.
La vivandière, grande femme qui ressemblait singulièrement à un homme, toisa des pieds à la tête celle qui lui adressait la parole :
— Ah ça, jeunesse! dit-elle, auriez-vous r intention de mécaniser une ancienne?
— Non, madame... balbutia Catherine. Le régiment vient de partir, et Jean n'était pas à sa compagnie.
— Et d'où connaissez-vous Jean? repril la terrible femme.
Catherine n'écoutait plus celle qui lui parlait, et ne prêtait aucune attention à ses (jueslions furibondes. Des soldats venaient de sortir de la caserne : la veste retournée , ils marchaient sous la garde d'un sous-olïicier et de quelques soldats.
— Mon ami ! s'écria-t-elle en s'élançant vers lui; mon ami, que vous est-il donc arrivé?
— Rien de très-dangereux , dit le sergent qui arrêta la jeune iille. Ledit Louslallot en a pour quinze jours de salle de police, le tout parce qu'il a manqué hier à ra[)pel du soir.
Elle l'accusait, et c'élail pour (3lle qu'il subissait une punition î... Gallierine se reprocha son injustice avec tant d'amertume, qu'elle ne se rappelait déjà plus les rires de la compagnie et qu'elle ne prenait même p;^s garde à la querelle faite au voltigeur en punition par la grande vivandière.
— Tiens! tiens! dit une autre vivandière, qu'est-ce que cela veut dire? une jeunesse qui pleure, et Javotte qui en dit à Loustallot. (.e scélérat de beau blond a encore fait des siennes.
A ces paroles , ia jalousie entra comme un fer rouge dans le cœur de Catherine. Un voile tomba de ses yeux : elle comprit tout.
— Il ne m'aimait point,,. H en aime une Hulre î
— Je vous unis, cria uik; voix : Dominiis vobiscum.
Elle se retourna vivemenl au son de cette voix. Elle reconnut, en habit de soldat, et marchant à côté de Loustallot^, le soi-disant aumônier de la veille.
L'obscurité commençait à descendre, que la malheureuse marchait encore au hasard dans les rues de Paris, sans savoir ce qu'elle faisait,
A la fin, elle se trouva devant la porte de l'hôtel garni où elle avait logé la veille. Elle remonta machinalement dans sa petite chambre et se laissa tomber sur son lit.
Je vous laisse à penser quelle nuit elle
passa î
Le lcii(lem;\iii, à la voir paie et se soutenant à peine, la fernine qui tenait l'hôtel eut peine à reconnaître la jeune fille qu'elle avait vu arriver chez elle, deux jours auparavant. Mue par cetle compassion qui caractérise les vieilles femmes du peuple , et qui cause à ceux à qui elle s'adresse, quelque chose d'agaçant comme le cri du marbre quand on l'égratigne, elle fit de nombreuses questions à Catherine. Celle-ci les éluda et se hâta de remonter dans sa chambre. Là, seule, dans un abattement que l'on ne saurait dire, en proie à une violente fièvre, on l'entendit, le lendemain, jeter des cris aigus. On appela ; elle n'ouvrit point. Comme les plaintes continuaient à se faire entendre, l'hôtesse crut nécessaire de crocbeler la porte... Catherine était gisante sur son lit, et en proie à un délirr violent; la vieille femme envoya chercher
un mécjecii) ol s'installa garde malade de la pauvre fille.
Il faut en faire l'aveu, cette Léonarde se montra attentive et compatissante, à sa manière, pour la malade. Ajoutons bien vite qu'elle avait fouillé au préalable dans le coffre apporté par Catherine , et qu'après en avoir examiné, tâté et estimé chacune des pièces de linge qui s'y trouvaient, elle avait fini par s'emparer d'un sac qui contenait environ 300 fr. La vue de ce trésor fit reluire d'une flamme infernale ses petits yeux gris. Elle alla renfermer sa proie, à triple tour;, dans sa propre armoire.
Catherine resta quinze jours entre la vie et la mort. Enfin, la jeunesse et l'excellence de son tempéramcnl finirent par remporter sur
la violence do la maladie, sur l'ignorance du juédecin, et ce qui élail plus difficile que le reste, sur les remèdes de bonne femme dont Taccablait son hôtesse. Le délire disparut, la fièvre cessa. Un matin, la victime de Loustallot ouvrit les yeux, souleva la tête et parut étonnée de se trouver dans ces lieux qui avaient repris tout leur premier désordre. Les deux ou trois vieilles femmes qui entouraient son lit, ne lui causèrent pas moins de surprise. L'hôtesse raconta à la convalescente le péril qu'elle avait couru, se targua modestement de lui avoir sauvé la vie, et finit par dire qu'une lettre était arrivée, depuis plusieurs jours, à l'adresse de mademoiselle Catherine.
Catherine demanda la lettre avec un empressement qui fit sourire la charitable vieille ,
Elle pensa s'évanouir en reconnaissant la signature de Loustallot. Loustalloi, selon la lettre, était malade; la fatigue de la route lui avait donné la fièvre, ses pieds s'étaient déchirés, il avait fallu entrer à l'hôpital. L'hôpital était un bien triste séjour, quand on y manquait d'argent. Du reste, pas un mot de l'infâme supercherie , du mariage supposé , de la vivandière; mais des protestations d'amour, des serments de fidélité, et un voltigeur , en grand uniforme, dessiné et colorié au haut de la première page.
Catherine, en lisant cette lettre, s'était Soulevée sur son lit, comme si la santé lui fût revenue. En apprenant la détresse de Loustallot, elles'élança comme pour lui porter aussitôt secours , ce mouvement ne servit qu'à donner à la convalescente le sentiment
de son oxtrèine faiblesse;. Si les commères (jui In soignaient ne l'eussent soutenue, elle serait lon)bée sur le carreau.
— Mon Dieu ! dit-elle de su voix que l'on entendait à peine, mon Dieu 1 faut-il qu'il reste abandonné!
En parlant ainsi, elle promenait sur son front pâle ses mains amaigries, et cherchait , dans son cerveau, encore sans idées précises, les moyens de secourir celui qui souffrait loin d'elle. Elle ne songeait plus à cacher son mariage menteur avec le soldat; elle ne s'inquiétait point d'apprendre à toutes ces femmes qu'elle avait été trompée. Qu'importaient sa réputation et sa vie? Jean était malheureux ! Une seule pensée la préoccupait, un seul désir
lui restait : consoler Jean; venir en aide a Jean.
Sa douleur avait un caractère si touchant, que la vieille hôtesse elle-même s*en émut : ce cœur, pétrifié par l'âge et par la pauvreté, battit presque avec la vivacité de la jeunesse en face du désespoir de la jeune fille. Elle en oublia jusqu'à son avarice, c'est à-dire jusc^u'à son ame véritable, jusqu'à son existence.
— Vous avez de l'argent; il faut lui en envoyer par la poste.
Catherine sauta au cou de madame Chabriat.
— Merci ! merci ! Vous êtes une véritable amie, vous! Ma pauvre tête si perdue, si fai-
bic, n'aurail jamais ou colle idée là. il y a dans mon coiïre un sac d'argent; il faut tout lui envoyer.
Devant cette abnégation sublime, la vieille sourit , mais d'un sourire sans amertume , et dans lequel une sympathique compassion reluisait comme ces lueurs phosphorescentes qui viennent parfois illuminer des souches à demi-pourries.
— Laissez-moi faire, dit-elle : j'ai donné le conseil, je saurai le mettre à exécution. Dormez tranquille. Avant quatre jours , Jean Loustalîot aura reçu une bonne petite somme d'argent, qui lui donnera les moyens d'être traité à l'hôpital, comme ne le serait pas un roi.
— Il faut tout lui envoyer! Je veux tout lui
eiivo}crl répéta, avec l'o!)Stination d'un onlant, Callierine , doiU la lôte commençait à s'enfiévrer de nouveau et à se reprendre de délire.
La vieille ne tint pas compte de ces ordres de la malade, envoya à Jean Loustallot un mandat de cinquante francs, et revint reprendre son poste au clievet de Catherine.
La convalescence va vite chez les gens du peuple ; ils négligent ces milles précautions par lesquelles nous savons assurer, en le prolongeant, un état plus délicieux peut-être que la santé elle-même. Huit jours après avoir reçu la lettre de son mari, car elle ne pouvait se résigner à l'appeler autrement , Catherine
se Irouva f^uéric. li lui rcslail seuleinont, de la maladie dangereuse (ju'elle avait laite, de la pâleur, un excès de sensibilité nerveuse, et un mémoire long comme la liste de don Giovanni à payer à son hôtesse.
En voyant devant elle une grande fille bien portante, bien nippée, les oreilles parées de grandes boucles d'or à pendeloques et une une chaîne précieuse autour du cou, madame Ghabriat avait repris toute sa nature rapace. Il ne lui restait, des soins désintéressés, comme elle disait , qu'elle avait donnés à Catherine , qu'une extrême envie de les lui faire payer Je plus cher possible. Quand on lui remit un total de plus de cent cinquante francs, le cœur de la jeune fdle se serra douloureusement, non pour elle, que lui importait l'argent à elle ! mais pour le pauvre ma-
latle qui languissail à l'hôpital... Il n'y avait point une observation à faire, pas un centime à rabattre ; madame Chabriat ne demandait rien pour ses soins. Sans doute, elle avait négligé ses propres affaires , passé bien des nuits et fatigue liorriblement son pauvre vieux
corps Sa récompense se trouvait dans la
guérison de celle pour qui n'eût pas fait plus une mère. Si bien que Catherine s'estima heureuse de n'avoir point encore à payer une garde : elle offrit donc, comme souvenir, ses boucles d'oreille à la vieille hôtesse. Les dettes payées et le loyer acquitté, la bourse de la jeune fille se trouva réduite à soixante-cinq francs.
Elle résolut de partir sur-le-chanip pour Toulon. Les frais de route devaient absorber, au moins, tout l'argent qui lui restait : elle
— MO -
songea à vendre sa cliainc d'oi' , <'l n^c^'ine nne parlic de sa j^arderobe , s'il le lallail : plus elle mettrait de célérité à arriver, et pins Jean recevrait avec promptitude des soins tendres et dévoués.
Elle allait sortir pour se rendre aux messageries, quand madame Chabriat, qui revenait de la boutique d'un orfèvre, où elle avait été faire peser les boucles d'oreilles de Catherine, et s'assurer qu'elles valaient au moins quinze francs, accourut, en montant quatre à quatre les marches de l'escalier. Elle tenait, dans sa vieille main noire, une lettre, qui resplendit, comme une étoile, aux yeux de la fidèle énamourée. C'étaient des nouvelles de Jean.
Hélas! à peine eut-elle ouvert la lettre, que sa joie se changea en douleur.
Jean «îlail plus souiïraiit (jue jainais. U croyait im point pouvoir écliapper à la maladie; il parlait de mourir, et adressait à (latherine ses derniers adieux.
a J aurais voulu te consacier ma vie, disait-il en terminant", te serrer encore une fois dans mes bras, et rendre mon dernier soupir. Mais il est dit que je mourrai sans consolation. L'argent^ (jue tu m'as si généreusement envoyé , a servi à payer une partie de mes dettes. Hélas! il m'en reste encore beaucoup, et je ne laisserai pas après moi un nom sans taclic, comuic le doit tout guerrier français. Tu as déjà trop l'ail pour moi; je ne veux {)lus qu(^ tu t'imposes aucun sacrilice. Adieu^ il faut espérer qu<.! Dieu nous réunira (hn^ un monde m<3illciiri '»
— :wi —
Une mèche de cheveux élail joiiUe à cette lettre, en don suprême, et comme digne péroraison de cet uliima verba.
Napoléon, entre la mort et le Beliérophon ^ ne soufîrit point ce que souiïrit Catherine entre le triste bonheur d'aller serrer encore une fois dans ses bras son mari et le devoir d'accomplir ses derniers vœux, pour sauver l'honneur de son nom. Après une lutte courte, qui faillit être mortelle, elle vendit sa chaîne d'or , envoya par la poste le prix de cette chaîne, garda, de l'argent qui lui restait, seulement la somme nécessaire pour gagner à pied Toulon, et se mit sur l'heure en route.
— Si je ne le revois point avant sa mort, dit-elle, du moins il n'aura point de regret qui troubleront ses derniers moments 11
me roslora, à moi, la consolalioii de voir sa tombe, et d'y mourir près de lui. Nous reposerons dans le môme cimetière, et [)eut être nous enlerrera-t-on l'un à côté de l'autre!
Telles étaient les pensées de Catherine, tandis que, son petit bagage sur le dos, elle marchait courageusement, et faisait, chaque jour, des étapes de vingt-quatre ou vingt-huit kilomètres.
Ce n'était point une médiocre entreprise, pour une femme et [)our une convalescente, que quatre-vingt-huit myriamètres à faire, à l'entrée de l'automne et par une pluie presque incessante. Rien pourtant ne ralentit l'ardeur de Catherine. Sans tenir compte de ses vêlements lren)p(*s, de ses pieds qui étaient