SÉJOUR A MONTBÉLIARD
A peine arrivé à Montbéliard, Daniel Toussain fut mis au courant de la situation religieuse et ecclésiastique. L'insuccès des Ordonnances de 1560 (1) ne devait pas être définitif dans l'esprit des princes tuteurs; ils avaient ‘dû céder sur la question des rites, et suspendre l'exécution des articles qui avaient provoqué la plus grande opposition : ceux qui avaient trait à la manière d'administrer les sacrements, à la forme et à la simplicité des cérémonies du culte; mais comme ils obtenaient une satisfaction relative sur le terrain doctrinal, à la suite de l'acceptation par tous les pasteurs de la concorde de Wittemberg (2), ils consentirent à suspendre l'exécution de l'Ordonnance tout entière. Les
(1) Ephémérides, 29 février, 3 mars, 25 mai. 19 juillet et 30 juin 1562.
(2) Ce formulaire, rédigé en Allemand à Lichtenau, daus le marquisat de Bade, au commencement de septembre 1559, par une commission dethéologiens nommée parles priuces tutcurs, avait été traduit en latin par Dietrich Schnepff, théologien wurfembergeois. et publié à Montbéliard, le 29 février 1568, en présence de tous les maires et pasteurs de la Principauté « afin qu'il soit dûment pourvu aux Eglises, tant par la prédication de la parole de Dieu que par les cérémonies approuvées par les Saintes Ecritures ». Il enseignait la présence réelle, corporelle de la chair et du sang de Jésus dans les espèces du Sacrement pour ceux qui y participaient, même les indignes et les impies.
REC OPA
pasteurs avaient signé cette formule de concorde en bonne conscience, ne se doutant peut-être pas de la voie dans laquelle ils s'engageaient, ou avec l’espoir que leurs concessions n'auraient pas d’autres conséquences que la paix rétablie et surtout point d'écho dans la population à l'esprit conservateur. Rien, en effet, ne devait être changé dans les coutumes religieuses des Eglises. Les princes, eux, prenaient note du sens de la transaction. C'était une base sur laquelle ils appuieraient leurs prétentions ultérieures. Les deux partis en revinrent aux mains dès que l’un d'eux voulut s’autoriser du passé pour imposer sa manière de voir ; l’un et l'autre se rendirent alors mieux compte de la situation, Un des pasteurs, Larcher, s'était fait l'homme du gouvernement des princes ; il poussait ceux-ci à user de « prudence » et « d'autorité », à imposer les nouveaux rites dans tout le comté, assurant qu'ils seraient bien reçus ; lui-même, de sa propre autorité, les avait introduits dans son Eglise d'Héricourt ; il avait contre lui tous les pasteurs du comté avec Pierre Toussain à leur tête.
Sur les instances de Larcher les princes firent traduire l'ordonnance de 1560 en français par Léger Grimault (1),et, en octobre 1568, ils en firent remettre un exemplaire à chacun des pasteurs de la Principauté, avec ordre d'y conformer sa doctrine et ses actes de culte. Les pasteurs à bout de ressources, essayèrent de discréditer la personne de leur ennemi aux yeux des princes, des membres du Conseil de
(1) Ordonnance ecclésiastique des comté, terres et seigneuries de Montbéliard et Richeville et statuts conformes à icelles ; lesquels le temps advenir (aydant Dieu) seront gardez en ee pays.In-4°, 25$ pages, Bâle, 1568.
Leg
la Régence et de la population : ils rendirent publique une lettre de la classe de Neuchâtel, à laquelle appartenait Larcher, lettre confirmée, quant à son contenu, par une déclaration solennelle de cette même classse, à la date du 18 août 1570, et fort peu flatteuse pour ce dernier que l’on traitait de brouillon et de mercenaire (1).
Les choses en étaient là quand Daniel Toussain arriva à Montbéliard. Il crut de $on devoir d'entrer dans la lice et de dévoiler le jeu des adversaires; il donna immédiatement une autre tournure au conflit ; il permit aux pasteurs, qui virent bientôt en lui un précieux auxiliaire, de se rendre compte, tout au moins, des secrètes intentions des princes tuteurs et de leurs théologiens. Avec un sens théologique qui manquait aux autres, il transporta la lutte sur le terrain doctrinal. Il ne s'agit pas à ses yeux de rites et de cérémonies, mais de l'extirpation du calvinisme dans les Eglises pour le remplacer par le luthéranisme. Dans l’ardeur de la lutte, les convictions arrêtées revinrent. Jusqu'ici on s'était contenté d'un calvinisme beaucoup plus pratique que théologique ou dogmatique ; on s'était attaché à certaines formes et la vie était plus développée que la pensée religieuse. Montbéliard recevait beaucoup de réfugiés français qui se fixaient dans la ville; tous étaient calvinistes mais bien peu des théologiens capables de faire briller cette science. A la voix de Daniel Toussain il se trouva une Eglise calviniste, et, avec lui, on allait essayer de discuter ; mais le champion des idées de Calvin se trouvera à la fin être seul, n'ayant pas été suivi par la majorité de ses collègues, qu'auront seuls touchés l'amour de la paix ou la crainte.
(1) Notice historique, p 95.