INTRODUCTION
Comme tout petit pays qui ne peut se suffire à lui-même, le comté de Montbéliard, avec les seigneuries d’Héricourt, de Blämont, de Clémont et du Chätelot, subit l'influence de ses voisins plus puissants que lui. La ville de Montbéliard avait de bonne heure obtenu des libertés qu'elle conserva en passant de la domination de ses princes francais à celle de l'Allemagne. Cette demi-indépendance politique avait créé une vie de l'esprit suffisante pour que les grands mouvements venant d'ailleurs, pussent avoir un écho au sein de cette population. D'une part, sa siluation géographique entre la France, l'Allemagne et la Suisse, rendait ce coin de terre accessible à toutes les influences ; mais de l’autre, elle contribuait à donner à ses habitants un caractère réservé et défiant. Ainsi s'était faite entre l'esprit de progrès et l'esprit conservateur une union, d'ailleurs peu féconde. Acceptant difficilement une idée nouvelle, l'esprit local mettait son amour propre à la défendre une fois qu'il l'avait adoptée, et en vivait longtemps ; la vie intellectuelle lui venait de l'étranger.
A l'époque de la Réforme, les rapports avec la France n'avaient point encore été rompus. Dès les premières persécutions, les réfugiés français abondèrent à Montbéliard, apportant avec eux les idées nouvelles. On n'avait avec la France que des relations de bon voisinage ; avec la Suisse elles étaient
SESLO NÉE amicales ; mais par la Suisse, c'était encore une influence française qui s'exercait, tant élaient nombreux nos réfugiés dans ce pays qu'ils considéraient comme le lieu de refuge par excellence ; et lorsque le duc Ulrich introduira la réforme dans le Wurtemberg et dans le comté de Montbiliard, c'est aux Suisses qu'il empruntera les idées nouvelles ; c'est de la Suisse qu'il fera venir les deux réformateurs de Montbéliard ; mais tous les deux seront des Français : Farel et Toussain. Les Français émigreront dans le comté de Montbéliard et s'y fixeront : la première génération de pasteurs était presque entièrement composée de pasteurs d'origine française. La Réforme française opprimée aura peu de prestige : c’est de la Suisse que l'on prendra conseil dans les circonstances difficiles. Dans la suite, les princes, devenus luthériens, expulseront les réfugiés français, et ils empécheront toute correspondance avec les Suisses. La Réforme de la Principauté est venue de Suisse, mais elle était française. Les difficultés qu'éprouva Daniel Toussain à Montbéliard, ne sont que l'écho de la lutte entre l'influence française acceptée et l'influence allemande qui voulait la supplanter, se subsituer à elle.
Le véritable réformateur du comté, fut le deuxième qu'appela le duc Ulrich en 1535, Pierre Toussain. Il était originaire de la Lorraine (1). Il avait beaucoup voyagé, en France surtout, où il avait été gagné aux doctrines de la Réforme. C’est en Suisse qu'il fortifia ses convictions nouvelles, dans la société d'ŒÆcolampade. Appelé à Montbéliard, il orienta la Réforme dans le sens du calvinisme, ou, comme on disait, de
(1) Son père Richard Toussain avait épousé une demoiselle de Cheury-Saint-Souffet, villages des environs de Metz. Il est possible que Richard Toussain ait, lui aussi, possédé quelque titre de noblesse, et l'ait transmis à son fils ; mais celui-ci l'aurait abandonné, tandis que son petit-fils Daniel T'oussain le reprenait et, à lFépoque de son ministère à Orléans, alors qu'il était reçu par la duchesse de KFerrare, signait de Beaumont. Il existe un Beaumont près de Mets.
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la réforme helvétique ; malgré de nombreuses difficullés, et malgré son ardent désir de la paix, il conserva jusqu'à la fin ses mêmes croyances. Son fils Daniel devait étre élevé dans le même esprit. Pierre Toussain, pensa peut-être souvent, quelles que fussent les joies qu'il avait dans son église d'adoption, qu'il était en somme un exilé. Qu'y a-t-il d'étonnant qu'il ait désiré que son fils s'employät au service des églises de sa pa‘rie, et d'autant plus qu'il prévoyait des conflits, maintenant que les princes curateurs cessaient de marcher sur les traces du duc Ulrich ?
Notre but n’est point de retracer la vie entière de Daniel Toussain. Sa carrière se partage en deux périodes bien distinctes : la période française, allant de 1562 jusqu'en 1572, pendant laquelle il fut au service des églises de notre pays : puis la période allemande, allant de 1572 à sa mort, en 1602. Nous nous bornerons à rassembler ce que l’on sait de son activité pendant ces dix premières années, en le complétant par les documents que nous avons pu découvrir et qui se rapportent à son ministère à Montbéliard ; nous terminerons en exposant quelques idées religieuses et théologiques de Daniel Toussain, prises dans deux ouvrages qu'il a adressés aux Eglises de France.
Nous ne chercherons pas à juger la personne et l'œuvre de Daniel Toussain ; il eût fallu pour cela le suivre en Allemagne. Qu'il nous suffise d’avoir essayé, par ce modeste essai, de rendre intéressante la fiqure d'un pieux et fidèle pasteur, qui, plus d'une fois, fut prêt à sceller de son sang sa foi en Dieu. D'autres, s'aidant peut-être de nos recherches, sauront mieux que nous faire revivre ce passé de lutte et de foi.
Qu'il nous soit permis d'adresser ici l'expression de toute notre reconnaissance à ceux qui ont bien voulu, en quelque manière, faciliter notre tâche.