LES PREMIÈRES ANNÉES
Daniel Toussain naquit à Montbéliard, le 45 juillet 15441, de Pierre Toussain, surintendant des Eglises du comté, et de Jeanne Trinquatte, fille d’un honnête bourgeois de la ville. Il fit ses premières études à l’école latine (1), fondée en 1547 par le duc Christophe, et qui venait d'être réorganisée et installée dans un local plus vaste, en 1554, par le comte Georges ; il y apprit les éléments de la grammaire et de la syntaxe, et y lut quelques auteurs latins.
Nous savons que Matthieu Valletel ou Vattel, fut le principal recteur de l'école, de 1553-1559, et qu'en 1554, Francois Béraud (2) y enseignait la littérature grecque. Les maîtres changeaient souvent à cette époque, et peut-être, n'y travaillait-on pas beaucoup, malgré les intentions du comte Georges.
En 1555, Daniel Toussain fut envoyé à Bâle, ad uberiorem
ingentü cultum et humaniores disciplinas perdiscendas, dit son
(1) Voyez, sur l’école latine de Montbéliard: Mémoires de la Société d'Emulation de Montbéliard, vol. XNIII, p. {; Revue d'Alsace, 1878, pb. 82; Ephémérides, 1° septembre.
(2) France protestante, éd. H. Bordier, article Béraud.
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biographe Paul Toussain (1). Très heureusement doué sous tous les rapports, il fit preuve, dès son plus jeune âge, de si excellentes dispositions, qu'on le destina de bonne heure au service de Dieu et de l'Eglise; il reçut de ses parents une éducation essentiellement religieuse; sa mère lui avait donné avec son lait les semences d’une piété huguenote, simple, mais solide (2). La sollicitude paternelle le suivit à Bâle ; il fut recommandé à quelques-uns dés amis que son père possédait dans cette ville où il avait séjourné, à plusieurs reprises, avant d’être appelé comme pasteur et réformateur à Montbéliard. Il ne faut point douter de l'accueil qui fut réservé au fils de Pierre Toussain. Pendant la première année de son séjour, il fut reçu chez un sénateur de la ville du nom de François Ileckelmann, et, pendant la deuxième, chez Isaac Keller, docteur en médecine et professeur (3). Nous ne savons pas quels furent ses maîtres; nous savons seulement que c’est l’Académie de Bâle qui lui conféra son premier grade universitaire.
Muni de son titre de bachelier, Daniel Toussain se rendit à Tubinque au mois d'octobre 1557. Il ne put profiter, ainsi qu'on l’a dit, de la pieuse fondation du comte Georges (4). Ce fut le duc de Wurtemberg, Christophe, qui voulut lui-
(1) P. Toussain, Vitae et obitus, D. Tossani..., narratio... ete., page 5.
(2) Ibidem, p. 8.
G) Zbidem, p. 5 et 6.
(4) Le comte Georges, afin de faciliter l'étude de la théologie aux jeunes gens Les plus méritants du Pays, avait légué au séminaire de Tubingue une somme de dix mille florins pour l'entretien de dix élèves. Cette disposition codicillaire fut exécutée pour la première fois en 1560, c'est-à-dire, après le départ de Daniel Toussain de Tubingue. — Voyez Ephémérides, 4 sep tembre.
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même faire les frais des deux années d'études du jeune étudiant, en reconnaissance des services que le père de celui-ci avait rendus à l'Eglise de Montbéliard. Ici, comme à Bâle, Daniel Toussain fut entouré de pieux et dévoués conseillers. Il logea pendant la première année chez un pasteur de la ville, Jean Isenmann, puis il entra au séminaire du prince. $es études portèrent sur les belles-lettres, la philosophie et la théologie; on remarqua fort son zèle et son travail; il sortit avec le bonnet de Maïtre-ès-arts, emportant avec lui l'estime et l'affection de ses maîtres, et en particulier du duc, qui fondait sur lui les plus belles espérances et le destinait au service des Eglises de son comté de Montbéliard (4). Daniel Toussain conserva toujours un excellent souvenir de l'intérêt que lui portait le duc Christophe, et c’est sans affectation qu'il lui en témoigne sa profonde reconnaissance chaque fois qu'ilen a l’occasion; mais par contre, il ne semble pas qu'il ait autant apprécié l’enseignement qu'il reçut à Tubingue.
Lorsqu'en 1534, le duc Ulric de Wurtemberg (2) eût recouvré son duché, dont il avait été dépossédé par la ligue de Souabe, son premier soin fut d'y introduire la Réforme. Les idées nouvelles furent donc enseignées à l'Université de Tubingue, fondée èn 1477 par le comte Eberhard V (1445-1496); tout y fut organisé par Joachim Camérarius sur le modèle du Gymnase de Strasbourg, et la Faculté de théologie prit le premier rang. Les relations politiques d’Ulrie avec les cantons suisses lui avaient fait connaître plus spécialement la doctrine des réformateurs
(1) Vitae et obitus. D. T. narratio, p. 6.
(2) Tuefferd, Histoire des Comtes de Montbéliard, p. 285.
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de ce pays ; aussi, les premiers réformateurs du Wurtemberg furent-ils Ambroise Blaurer et Simon Grynæus, tous deux amis de Zwingle et d'OEcolampade; mais, lorsque Ulrie, qui était pour la conciliation et qui voulait ménager les princes protestants de l'Allemagne, eût entendu Erhard Schnepff au colloque de Marbourg, il désira l'avoir auprès de lui. Blaurer et Schnepff différaient sur la doctrine de la Sainte Cène. Le premier, par amour de la paix, accorda une présence essentielle et substantielle du corps de Christ; le second obtint par là même une influence prépondérante dans la direction des Eglises du Wurtemberg, et, dans la suite, fut nommé professeur de théologie et pasteur à Tubingue. L'Université devint donc luthérienne, d'un luthéranisme qui ira s’accentuant de plus en plus (1). Cependant, à partir de l'année même où Daniel Toussain arriva à Tubingue, les professeurs de la Faculté de théologie furent tenus de traduire, dans le texte, les auteurs sacrés et deles interpréter en s’aidant des Zoci de Mélanchton; ils durent exposer le tout de telle facon que l'étudiant pût en profiter ; c'est dire que la tendance étaitencore modérée (2): Paul Toussain se plait à faire remarquer que les maîtres de son père étaient des disciples de Mélanchton, « tous doctes théologiens, amis de la paix et de la concorde (3) »; l'ubi-
(1) Realeneylklopadie de Herzog et Plitt, article Schnepff, par Schwara, revu par Wagenmann. l
(2) Paulsen, Geschichte des gelehrnten unterrichts auf den deutschen Schulen und Universitaten, Leipzig, 1885, p. 167. Consulter aussi Klüpfel, Geseh. d. Univ. Tübingen, 1849.
(3) Vitae et obitus D. T. narratio, p. 6. — Parmi eux se trouvait le fils de Schnepff, Dietrich Schnepff, professeur d'exégèse de l'Ancien et du Nouveau Testament. (Realeneyklopadie). On trouve encore dans Paulsen
quitarisme, en particulier, n’était pas encore le signe distinctif du pur luthéranisme ; et Brentz préconisait le support, la charité, l'union entre les diverses confessions, en présence de l'ennemi commun : le papisme. Rien, pourtant, dans ce qu'écrivit Daniel Toussain dans la‘suite, ne permet de supposer qu'il ait jamais admis la doctrine luthérienne ; mais bien plutôt que son séjour à Tubingue fut pour lui l’occasion de fortifier ses convictions calvinistes au contact d’autres idées. Il étudia les textes, compara les arguments et conclut que sa doctrine était bien celle des auteurs sacrés. Cette manière de voir était, d'ailleurs, conforme à tout ce qu'il avait entendu jusqu'alors, tant à Montbéliard qu'à Bâle. Il lui suffit de se sentir d'accord sur les principaux points de la doctrine chrétienne; la présence réelle de Christ dans la Cène lui parut une nouveauté, un fruit de la spéculation humaine, qu'il lui était loisible de rejeter.
A la demande de son père, Daniel Toussain rentra à Montbéliard, dans le commencement de l’année 1559; c’est alors qu'il fit ses premiers essais dans la prédication; il préchait en allemand et en français; il faut croire qu'il ne connaissait pas cette dernière langue bien à fond, car il partit quelque temps après pour la France, avec le dessein de se perfectionner dans la langue francaise, tout en continuant ses études. Nous ne sommes pas loin de penser que ce fut encore le due Christophe de Wurtemberg qui fit les frais de ce séjour en France, car, lorsque Daniel Toussain arrive à Tubingue, son fils nous dit : Dur... eum... ultra biennium in studiis aluit. Or, d'après les dates mêmes don-
(ouvrage cité) les noms de Jacob Scheck et de Mathias Garbitius; le premier enscignait la physique d’Aristote, le deuxième les auteurs grecs.
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nées dans la biographie, le séjour à Tubingue doit se réduire à quinze ou seize MOIS, d'octobre 1557 au commencement de 1359, car les premières prédications à Montbéliard durèrent spatio fere semestri, et c’est au mois de juin 1559 que Daniel Toussain quitta Montbéliard pour venir à Paris (1). D'autre part, Pierre Toussain écrit, en 1562, à Calvin, pendant le séjour de son fils en France, en parlant du duc Christophe, cujus benignitate in litteris educatus est (2). Ce qui semble appuyer cette hypothèse, c'est l'insistance que mettra plus tard le prince à réclamer le retour de Daniel Toussain à Montbéliard et l'attitude même que prendra Pierre Toussain.
Daniel Toussain, qui ne cacha jamais ses sentiments religieux, dut entrer en relation avec l'Eglise de Paris; peutêtre logea-t-il dans l'hôtellerie du Vicomte, située dans la rue des Marais (Saint-Germain), et où logeaient «les allants et venants de la religion et particulièrement ceux qui venaient de Suisse et d'Allemagne (3). » Le moment n'était pas des plus favorables pour séjourner à Paris. Les Guises, maitres du pouvoir, sévissaient cruellement contre les réformés, qui avaient, en partie, provoqué la conjuration d'Amboise. Les édits de persécution se succédaient, de plus en plus rigoureux; le parlement punissait de mort l'hérétique et celui qui négligeait de le dénoncer (4). Dès le mois
(1) Vitae et obitus D. T. narratio, p. 6et7 — Quand Paul Toussain dit que Daniel Toussain resta deux ans à Tubingue (commoratus biennium),. il faut entendre « environ deux ans ».
(2) Calvini Opera, t. XIX, col. 321.
(3) Encyclopédie des sciences religieuses, supplément. Paris protestant, par O. Douen, p, 757.
(4) Histoire des Synodes nationaux des Eglises réformées de France, par G. de Félice. Paris 1864, p. 59 et ss.
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de mai 1560, Daniel Toussain quitta Paris pour se rendre à Orléans; il y trouva, sans doute, plus de sécurité ; les réformés y étaient relativement plus nombreux qu'à Paris, et partant moins inquiétés, à ce point que « peu s’en fallait que l'exercice de la religion ne s’y fit publiquement, s'étant les principaux de la ville et même des officiers assez notoirement adjoints à l'Eglise (1).» Si l'on ne trouve aucune trace du passage de Daniel Toussain à Paris, en dehors de la mention pure et simple qu'en fait son fils, nous savons par contre qu'il se fit immédiatement connaître et apprécier à Orléans, car il fut bientôt chargé d'enseigner l’hébreu; il n'avait encore que dix-neuf ans, on voit, par là, combien il avait su profiter des lecons de ses maitres. Cet enseignement public eut pour résultat d'ouvrir de nouveaux horizons à son esprit et de l’amener ad veram et certam divinorum oraculorum cognitionem (2). Les termes employés ici, n’excluent peut-être pas une intention polémique; l'auteur semble penser à l'accusation d’infidélité à la doctrine luthérienne, que l’on portera plus tard contre son père. Dans quelles conditions se fit cet enseignement de Daniel Toussain ? C'est ce qu’il est bien difficile de déterminer exactement. L'Université d'Orléans était une Université ès-Lois ; elle était très célèbre et les élèves y affluaient de toute part. On y rencontrait aussi de nombreux professeurs outre les professeurs de droit. Bimbenet (3) pense qu'ils n’ont pas dû faire partie du corps universitaire ; c'était là un reste de l'ancienne liberté d'enseignement en vigueur dans les premiers temps
(1) Th. de Bèze, Histoire ecclésiastique, L. I, p. 288. (@) Vitae et obitus D.T. narratio, p. 7.
(3) Histoire de l'Université des lois d'Orléans, p. 319et ss.
de l'établissement des études cléricales. A l'époque où nous sommes, les lettres, les arts, les langues sont étrangères au programme. La philosophie et la théologie sont distraites et reportées à Paris. Le cours d'hébreu de Daniel Toussain serait-il l'un de ces cours tolérés, faits à l'abri de l’Université des lois? ou bien, faisait-il partie du programme des études? En faveur de cette dernière alternative on peut avancer, que l'Université enseignant les deux droits, canonique et civil, il est naturel qu’on y étudiàt l’hébreu, et que le 22 novembre 1562, Mathieu Béroalde y fut nommé professeur de langue hébraïque, succédant probablement à Daniel Toussain, qui avait été nommé pasteur au mois de février précédent. Cette Université était d’ailleurs favorable aux idées nouvelles et Mathieu Béroalde et Daniel Toussain ne sont pas les seuls protestants qu'on y rencontre : le recteur Caillard était protestant, et un professeur de droit des plus distingués, Taillebois, sera une des premières victimes de la Saint-Barthélemy ; il tombera sous les coups de ses propres élèves (2). Nicolas des Gallars, l'un des pasteurs d'Orléans, fit dans cette ville un cours de théologie ; faut-il en conclure qu'il à existé une Faculté de théologie (3) à côté de l’Université recueillant les professeurs dont les opinions n'étaient pas tolérées à Paris ? La Réforme prit de bonne heure un rapide développement dans la vallée de la Loire, à Orléans, à Blois, à Tours ; il y avait alors grande pénurie de pasteurs, et l'Eglise d'Orléans à pu considérer à bon
(1) France Protestante, Article Béroalde, par P. Rouffet.
(2) Bimbenet, Chronique historique, p. 35.
(3) L'existence de cette Faculté paraît certaine après les premiers troubles (1563).
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droit comme de son devoir de mettre à profit les ressources intellectuelles que lui offrait la ville et chercher à se former des serviteurs ; en ce cas, Daniel Toussain et Mathieu Béroalde auraient appartenu à cette Faculté. L'absence de tout renseignement précis empêche de se prononcer.
L'enseignement de Daniel Toussain dura environ deux ans. L'Eglise d'Orléans vit bientôt dans le jeune professeur un homme de haute valeur, pieux et dévoué ; elle ne tarda pas à se l’attacher. Peu de temps après son arrivée, il fut nommé diacre ; la charge n’était pas celle qui correspondait à sa vocation et à ses aptitudes ; au mois de février 1562, l'Eglise l’acclama ministre, beaucoup plutôt qu'elle ne l'élut (1). La recrue était précieuse, le passé en était une sérieuse garantie : l'avenir allait justifier, et au delà, la confiance de cette communauté appelant à la plus haute et à la plus redoutable des fonctions, ce jeune homme à peine âgé de vingt-et-un ans. Toussain, qui avait pendant deux ans déjà partagé les joies et les angoisses de cette Eglise et s'était associé à sa vie religieuse, ne put résister à un appel si pressant, qu'il croyait venir de Dieu. Il accepta cette lourde tâche.
La conduite de Daniel Toussain, en cette circonstance, ne fut pas approuvée de tous. On lui reprochait d'avoir abandonné son Eglise et sa patrie. Son biographe s'efforce de l’excuser; il invoque en sa faveur ses convictions personnelles qu'il dit être fondées sur une comparaison consciencieuse des doctrines des deux Eglises luthérienne et réformée. Peut-être l’idée d'une évolution doctrinale com-
(1) Vitae et obitus. D. T. narratio, p. 7 et 8.
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mencée à Tubingue et continuée à Orléans, n'est-elle pas étrangère à la pensée de l'auteur. Nous pensons qu'il n’y à pas eu évolution ; Daniel Toussain n'a pas passé du luthéranisme au calvinisme. Ses premières convictions religieuses furent essentiellement calvinistes ; nous n'en voulons pour preuve que l'éducation qu'il reçut à la maison paternelle (4). Pierre Toussain est resté jusqu'à cette époque calviniste, et la Réforme, à Montbéliard, était calviniste et non luthérienne. Lorsqu'en 1545, le jeune duc Christophe voulut introduire le luthéranisme dans le comté, les pasteurs et Toussain à leur tête, refusèrent de se soumettre à l'ordonnance du Wurtemberg et partirent pour l’exil (2). En 1550, les princes tuteurs du jeune comte Frédéric reviennent à la charge, mais ils éprouvent le même insuccès. La question portait surtout sur les rites, mais avec ceux-ci les pasteurs rejetaient la doctrine luthérienne. C'était sous le couvert des rites qu'on voulait introduire la doctrine du Wurtemberg, et c'étaient les rites qui répugnaient le plus aux calvinistes (3) ; tous les pasteurs signèrent, en 1562, après deux années de querelles, l'accord qui devait rétablir la paix entre le corps pastoral etles princes comme autrefois entre Luther et les Suisses ; ils signèrent la concorde de Wittemberg: c'était un premier succès pour les théologiens wurtembergeois. Toussain, par amour de la paix, finissait par faire des concessions ; mais il n’entraînait pas toujours avec lui Les autres pasteurs et le peuple. Déjà en 1560, il proteste de sou
(1) Vitae et obitus. D.T.narratio, p. 8.
(2) Tuefferd, Histoire des comtes de Montbéliard, p. 353 et suiv.; Gogue!, Précis historiques de la Réformation, p.43 et suiv.
(3) Chenot, Notice historique, p.84 et suiv.
attachement à la confession d'Ausbourg. Daniel Toussain suivait ce mouvement, il prévoyait la fin du conflit. Les envoyés des princes se faisaient de plus en plus autoritaires et exigeants ; en 1559, ils défendaient aux pasteurs de correspondre avec les Suisses et de céder leurs chaires à des prédicateurs étrangers. La profession ouverte de calvinisme entraînera bientôt la destitution. Daniel Toussain, esprit plus entier et moins pacifique que son père, sentait qu'il ne pourrait jamais consentir à céder; s'il fût rentré à Montbéliard, il n'eût accepté aucun compromis, aucune paix achetée au prix de sa conscience (1). Il était d’ailleurs encouragé dans cette voie par son père, qui résista jusqu'à la dernière heure aux ingérences des théologiens wurtembergeois, avec autant d'énergie qu'il apporta de déférence à représenter ‘ à ses princes les dangers et les difficultés qu'il y avait à vouloir changer les coutumes et les croyances auxquelles s'était attachée, dès le commencement, la population tout entière. Derrière ces théologiens apparaissait le luthéranisme poussé jusqu'à sa plus extrême conséquence, et qui paraissait inacceptable aux opposants, le dogme de l’ubiquité. Daniel Toussain eut le mérite de prévenir les événements. Il s'engagea au service de l’église d'Orléans avant qu'on songeât sérieusement à le rappeler à Montbéliard. Il espérait ainsi faire oublier ses promesses et reconquérir en fait une liberté qu'il n'avait pas en droit et que pourtant sa conscience ne pouvait lui refuser. Lorsque le duc Christophe fut entré en possession des seigneuries d'Héricourt, de Chàtelot et de Clémont, il voulut y introduire la réforme : mais
(1) Tuefferd, Histoire des comtes de Montbéliard, p. 395. — Chenot, Notice historique, p. 8, ncte 1.
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il manquait de pasteurs. Il pensa au fils de Pierre Toussain pour la ville d'Héricourt ; il réclama son retour à plusieurs reprises, dès avant le mois de mars 1562. Il était déjà trop tard et Pierre Toussain lui-même semble ne pas le regretter, il n'hésite pas à consacer ce qui a été fait, réclamantpour lui une grande part de la responsabilité dans la conduite de son fils. Il écrit, en effet, le 4 mars 1562 à Calvin : « Tu n'ignores pas que mon fils est à Orléans ; le duc Christophe, à la bienveillance duquel il doit d'avoir fait ses études, à ordonné à deux ou trois reprises, déjà, qu’il revienne pour se mettre au service de ses Eglises. Bien que liés l’un et l’autre à lui par des promesses, je me hâte lentement de rappeler mon fils car je porte non moins d'intérêt aux £glises de France qu'à celles de ce pays{1).» C'est donc sans raison que Paul Toussain invoque la pénurie de pasteurs dans les Eglises de France pour excuser son père et c'est à tort, également, qu'il dit qu'il n’était pas lié à l'égard du prince ; l'affirmation de Pierre Toussain est trop catégorique pour laisser aucun doute à ce sujet (2).
Si Daniel Toussain est resté en France, c’est pour éviter un joug qui l'attendait fatalement et auquel il ne voulait à aucun prix se soumettre ; il a voulu rester sincère et personne ne saurait l'en blâämer ; les circonstances, la politique religieuse du prince l’avaient relevé de sa parole donnée.
(1j Seis nimirum me filium habere Aureliw, quem dux Christophorus cujus benignate in litteris educatus est, propter necessitatem harum ecclesiarum semel atque iterum revocari jussit. Qua in re tamen: quanquam sumus uterque principi promissis obligati, festinavi lente quod ecclesiis gallicanis non minus quam huie cuperem esse prospeetum. Calvini Opera, t. XIX. col. 321. — Chenot, Notice historique.
p- 38 et 39. — Tuefferd, Histoires des comtes de Montbéliard. p. 404. (2) Vitae etobitus D. T. narratio, p. 6.