ESPAGNE
Rêvant de commenter au crayon le chef-d’œuvre de Cervantes , que fait Daniel Vierge?
Il se rend dans la Mancha et le voilà, lui Espagnol, sur la piste de Don Quichotte, de bourgade en bourgade suivant religieusement l’itinéraire créé par l’illustre conteur à son illustre héros, traversant les mêmes champs poussiéreux de Montiel et de Calatrava ainsi que la Misa de Toboso, passant le Guadiana, l’Azuel et le Jabalon, buvant aux mêmes cabarets, couchant aux mêmes hôtelleries, se reposant à l’ombre des mêmes moulins, superbe conscience d’artiste.
Nous proposant d’admirer de compagnie l’œuvre de Daniel Vierge, dont l’art est tout de pantelante réalité, de vibrante sensation,
de commotion ressentie, nous estimons ne pouvoir mieux faire qu’imiter l’exemple donné par lui, c’est-à-dire suivre sa piste afin de revivre sa vie, nous remémorant les faits qui ont occupé son esprit pour être émus de son émotion, regardant les réalités que son œil a vues pour comprendre sa vision, événements et décors dont sa fine main, spirituellement savante, a saisi et su fixer le mouvement et la lumière, magique évocateur ayant légué sur son époque des Mémoires graphiques aussi fouillés, parlants, profonds et philosophiques que ceux d'un Antonio Perez ou d’un Saint- Simon.
Si vous le voulez bien, nous allons donc tenter, restitution d’instants, de suivre d’Espagne IT::
en France, du premier jour au dernier , trop tôt venu pour l’art, hélas I le radieux disparu qui vécut l’œil toujours vers le Beau.
Le père de celui dont nous essayons aujourd’hui de fixer le profil en ces pages, humbles fleurs sur une tombe , fut , comme son fils, un maître du crayon.
Né en 1823, à Madrid, alors que le roi et les Cortès étaient réfugiés à Séville, Vicente Urra-
bieta Ortiz, ses études faites à 11 1 c'r l’Académie de San-Fernando, sous le maître Inocencio u Borguini, dès l’âge de dix-
sept ans, obtenait un premier succès en illustrant un important ouvrage, Mathilde ou Les Croisades, et dès lors commençait de collaborer aux plus belles publications de son temps, notamment à L’ Ilustraciôn Espanol, dont il demeura toute sa vie le dessinateur autorisé.
Parmi ses œuvres, nombreuses et goûtées, nous citerons seulement El Curioso parlante, très piquantes scènes madrilènes, La Fille d’un journalier et surtout La Révolution de Barcelone et Y Histoire de la domination des Arabes en Espagne, du savant traducteur d’El Edrisi,
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l’orientaliste José-Antonio Conde de Paraleja, né en 1765, mort prématurément le 20 octobre 1820, ouvrage original et fort curieux dont de Maries nous a donné une traduction française en 1825.
A vingt-deux ans, en 1845, Urrabieta épousait Mademoiselle Juana- Vierge de la Vega, dont le grand-père était originaire de Lyon.
Six ans plus tard, le 5 mars 1851, à la Calle de las Huertas, naissait l’aîné de ses deux fils,
Daniel, celui-là qui devait faire une auréole au prénom de sa mère en en signant ses œuvres.
Jeune, heureux, mondain, ayant la vogue,
Vicente Urrabieta, esprit élevé, âme énergique, se passionna aux luttes politiques qui, si fréquemment alors, ensanglantaient Madrid, y prit une part active en qualité de milicien et, après les journées des 14 et 15 juillet 1856, le gouvernement
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récompensa sa bravoure en le nommant chevalier de l’Ordre de Saint-Ferdinand.
Rapprochement qui s’impose, une chute de cheval lui ayant brisé une clavicule, l’artiste se vit contraint d’interrompre ses travaux
pendant assez longtemps et, forcé au repos, s’en fut, avec sa femme et ses fils , passer sa convalescence à Cadix, puis à Séville, avant de reprendre ses crayons dans la capitale.
C’est alors que, l’un des premiers à pratiquer l’art de Senefelder tra los montes, il enrichit de fort belles lithographies — ' originales, cela va sans dire, autrement il n’en saurait être question à propos d’art — El Doncel de don Enriqne et Doliente, roman de chevalerie de Maria no José de Larra, qui traita le même sujet en sa tragédie de Macias, Larra, poète sous son nom, publiciste sous l’anagramme de Dramon Arrial et, sous le pseudonyme de Figaro, auteur apprécié du Dogme des hommes libres et de remarquables productions dramatiques parmi lesquelles, outre Macias, L’Art de conspirer et Partir à temps ! deux titres résumant la carrière de tout homme politique habile, qu’il soit d’Espagne ou d’ailleurs, Larra, esprit castillan au style nerveux et sévère, qui se tua
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à vingt-huit ans, en 1837, après de cruelles peines de cœur.
Nous verrons plus loin le fils d’Urrabieta, Daniel Vierge, illustrer Le sculpteur et le duc, conte de Zorilla, dont le génie poétique se révéla précisément sur la tombe du jeune suicide.
Combien de choses l’artiste doit avoir vues ! s’écrie Diderot. Dans la maison paternelle, dès sa prime et tendre enfance, Daniel regarde passer tout le monde intellectuel de Madrid, poètes, dramaturges, historiens, journalistes, romanciers, députés, sénateurs,
généraux, et son jugement, sans qu’il y prenne garde, sans qu’il s’en doute, par l’ambiance, en respirant, se forme et s’affine aux brillantes et suggestives causeries de cette société de choix.
Bientôt, en ces beaux livres auxquels son père collabore, l’enfant, en regardant les images, apprendra tout ensemble et l’histoire et le dessin.
Guidé par l’ardente sollicitude artistique de ce père qui le chérit et qu’il adore, l’éclosion de son rêve lui montre les chevaliers de la légende et de l’histoire, chevauchée merveilleuse, les Viriathe, les Pélage, les Wamba, les Cid, les Minaya, les Bernardo del Carpio, les Ponce de Leon, les Fernan Gonzales, les Ruy Diaz, les Juan de Padilla, les Diego de Peredes, les Don Juan d’Autriche, les Olivai es, les Gonzalve de Cordoue, les Urbieta, les Alvar de Bazan, les Ballesteros, les Pierre et les Sanche, les Ramire et les Ferdinan, ies Garcie et les Alfonse, les Cruel et les Saint, les Sage et les Batailleur, les Juste et les Justicier, les Savant et les Catholique, et Catherine de Phœbus, Chimène, Inès de Castro, Maria de Molina, Maria Pacheco, Aloise Sigea, et Charles-Quint, et Philippe II, et Elcano, Colomb, Magellan, Cortez, Pizarro, Elgazpi, les conquisitadores, les découvreurs d’étoiles, et Ximenes, Teresa, Torquemada, Loyola, les héros et les infâmes, les radieux et les monstres, Nouveau-Monde et Inquisition, vision épique, romancero flamboyant, tout le passé, toute la gloire, toute la patrie, l’idéal !
La réalité, Daniel la découvrira dans la rue, triste surprise; or, les premières impressions de la jeunesse pétrissant l’âme, en fixent à jamais la forme, ineffaçable empreinte.
La première chose qu’il y verra, tenu dans les bras maternels, sera un cercueil, cercueil triomphal, ramenant de Paris, où il est mort depuis 1828, la dépouille de Fernandez de Moratin, le Molière espagnol, grand peintre de caractères, auteur délicat de
La Comédie nouvelle, de l’Hypocrite, du Oui des jeunes Filles.
Mais désormais, les autres fois, ce ne sera plus un cercueil de poète en une pompe glorieuse qui défilera devant lui, ce seront des civières où râleront les victimes d’émeutes coutumières, conséquence d’un règne impuissant à enfanter autre chose qu’un étouffant malaise, que l’exaspération de la
patience populaire, que la révolte, enfin, se traduisant par des barricades — et de sombres répressions.
Aussi, un soir où, sous la lampe, l’enfant, installé devant la table familiale, fait manœuvrer une lilliputienne armée tirée de sa boîte, une feuille de papier blanc se trouvant à portée de sa petite main, comme il y frotte son fantassin de plomb, voilà que « cela marque », ô surprise ! et que, se servant alors du joujou comme d’un crayon et s’amusant beaucoup, par hasard, Daniel fait son premier croquis, un soldat, un soldat dessiné avec un soldat !
Des soldats ! le gamin en esquissera des centaines et des centaines, de tous les corps d’armée, de tous
les uniformes, plus nombreux que les contingents du royaume, se livrant à cette joie sans seconde, les colorier ! Il apprendra à dessiner en même temps qu’à lire et à écrire, aussi le dessin lui sera-t-il famillier comme la plume à l’écrivain et demeurera-t-il en puissance d’une langue graphique simple, expressive et pure lui permettant de penser au crayon, de traduire son émotion par quelques traits au lieu de chercher à l’analyser en quelques lignes, et nous laissera-t-il ainsi ces exacts Mémoires dont nous parlions tout à l’heure. Quel est, dit Delacroix, la description écrite ou parlée qui a jamais donné une idée nette de l’objet décrit ?
Et Daniel dessinera, dessinera sans cesse, comme l’oiseau chante, comme la rivière coule.
Un autre jour, ce ne sont plus les piteux serviteurs du pouvoir, mais les fiers soldats de la patrie quittant la caserne de San Mateo pour aller guerroyer au Maroc et revenir bientôt, une branche de laurier au drapeau, avec leurs chefs acclamés, O’Donnell et Prim.
Et tout de suite après, nouveauté pour Daniel, qui n’avait pas un an quand, le 2 février 1852, le poignard du prêtre Morino glissa sur le corsage de la reine, voici le spectacle d’un nouvel attentat, suivi de l’exécution du régicide et d'une recrudescence de terreur dont le silence n’est interrompu que par la fusillade de nocturnes exécutions.
Mais Daniel est de santé délicate, il lui faut l’air pur des champs. Son père, qui se plaît à l’instruire lui-même, à guider son esprit et sa main, l’emmène à sept lieues de la ville, à Pinto, antique résidence des ducs d’Arevalo, non loin de Getafe, sur la route de Madrid à Tolède, en une maisonnette qu’il s’est fait bâtir et où il passe les plus heureuses années de sa vie.
Au retour, comme Daniel, qui vient d’atteindre sa quatorzième