‹ Dans l'air;Chapitre 1 sur 35 · SOUS FORME DE FABLE RAISONNEMENTS D'ENFANTS · texte numérisé non relu

SOUS FORME DE FABLE RAISONNEMENTS D'ENFANTS

Deux jeunes Brésiliens se promenaient à l'ombre en causant, — deux naïfs garçonnets de l'intérieur, ignorant tout sinon la richesse des plantations primitives où nulle de ces inventions faites pour soulager l'effort du travailleur n'avait encore troublé la Nature, qui y donnait ses fruits à l'homme au prix de la sueur de son front.

Telle était leur ignorance des machines, qu'ils n'avaient jamais vu ni une charrette, ni une Jjrouette. Chevaux et bœufs transportaient sur

leur dos les objets nécessaires à la vie de la plantation, tandis que de placides laboureurs indiens la faisaient valoir par la houe et la pelle.

C'étaient des gamins réfléchis. Les choses dont ils discutaient en ce moment dépassaient de beaucoup celles qu'ils avaient pu voir ou entendre.

— Pourquoi ne pas trouver un meilleur mode de transport que le dos des chevaux et des bœufs? disait Luis. L'été dernier, j'attelai des chevaux à une porte de grange: sur la porte, je chargeai des sacs de maïs; et je transportai de la sorte en un chargement plus que dix chevaux n'auraient porté. Il est vrai que j'eus besoin de sept chevaux pour traîner la charge, et de deux hommes assis sur les côtés pour l'empêcher de glisser.

— Que voulez-vous! répondait Pedro, tout se compense dans la Nature. On ne tire pas quelque chose de rien, ni plus de moins!

— - Placez des rouleaux sous votre traîneau, et une moindre force de traction vous sera nécessaire.

— Bah! les rouleaux se déplaceront, il faudra les replacer, et nous perdrons à ce travail tout ce que nous aurons gagné de force.

— Mais ces rouleaux, observait Luis, vous pourriez,- en pratiquant un trou à leur centre, les assujettir au traîneau sur certains points fixes. Ou pourquoi n'adapteriez-vous pas des pièces de bois

circulaires aux quatre coins du traîneau? Regardez donc, Pedro, sur la route, là-bas... qu'est-ce qui nous arrive? Juste ce que j'imaginais, mais encore mieux réalisé. Un seul cheval le tire, et à bonne allure.

Une charrette lit halte, la première qui se fût montrée dans cette région de l'intérieur; son conducteur se mit à causer avec nos jeunes gens.

— Ces choses rondes, leur dit-il comme ils l'interrogeaient, nous les appelons des roues.

Pedro mit du temps à en accepter le principe.

— Le procédé doit cacher quelque défaut, insistait-il. Regardez autour de vous. La Nature emploie-t-elle l'instrument que vous appelez roue? Observez le mécanisme du corps humain. Observez là structure du cheval. Observez...

— Observez que le cheval, l'homme et la charrette avec ses roues sont en train de nous planter là..., interrompit Luis qui riait. Vous ne vous rendez pas au fait accompli. Vous me fatiguez avec vos appels à la Nature. Est-ce que l'homme a jamais réalisé un vrai progrès qui ne fût une victoire sur elle? N'est-ce pas lui faire violence que d'abattre un arbre? J'irai plus loin dans cette question de la charrette. Supposez un générateur de force plus puissant que ce cheval...

— Vous attelez deux chevaux à la charrette.

— C'est d'une machiné que je parle, dit Luis.

— D'un cheval mécanique aux jambes très puissantes?... suggéra Pedro.

— Non. Je voudrais une voiture motrice. Si je pouvais trouver une force artificielle, je la ferais agir sur un point dans chaque roue. Ainsi la charrette porterait elle-même son propulseur.

— Autant essayer de vous élever de terre en tirant sur vos cordons de souliers ! railla Pedro. Écoutez, Luis. L'homme est sous la dépendance de certaines lois physiques. Le cheval, il est vrai, porte plus que son poids, mais la Nature môme y a pourvu par la façon dont elle a organisé ses jambes. Eussiez-vous la force artificielle dont vous avez parlé, vous seriez tenu, dans son application, de vous conformer aux lois physiques. J'y suis! vous l'appliqueriez à de longues tiges qui pousseraient la charrette par derrière.

— C'est sur les roues que je tiens à faire porter la force.

— Par la nature des choses, vous aurez une perte d'énergie. Il vous est plus difficile de mouvoir une roue en faisant agir la force motrice sur l'intérieur de la circonférence qu'en la? dirigeant directement sur l'extérieur, comme, par exemple, en poussant ou en traînant une charrette.

— Pour diminuer le frottement, je ferais courir

mon véhicule moteur sur des rails de fer bien lisses. Ainsi la perte d'énergie serait compensée par un gain de vitesse.

— Des rails de fer bien lisses! s'esclaffa Pedro... Mais les roues patineraient à la surface. 11 vous faudrait munir de crans le bord de la circonférence, et avoir des crans correspondants sur les rails ; et comment, avec cela, empêcheriez-vous la voilure motrice de sortir des rails?

Nos jeunes gens avaient marché assez vite. Un bruit aigu les fit tressaillir. Sous leurs yeux s'allongeait la ligne d'un chemin de fer en construction, et d'entre les collines s'avançait, à une vitesse qui leur parut énorme, un train de service.

— C'est une avalanche! cria Pedro.

— Voilà la réalisation de mon rêve, dit Luis.

Le train stoppa. Une équipe d'ouvriers en descendit; et tandis qu'ils se mettaient au travail sur la ligne, le mécanicien, répondant aux questions des deux garçonnets, leur expliquait le fonctionnement de sa machine.

Au retour, ils discutaient sur la merveille dont ils venaient d'avoir la révélation.

— Que l'homme en appliquât l'usage aux rivières, disait Luis, et il deviendrait le maître de l'eau comme il l'est de la terre. Il suffirait d'inventer des roues qui eussent prise sur l'eau ; on

les fixerait h un grand cadre, analogue au corps d'une charrette, et la machine à vapeur les ferait marcher sur la rivière.

— Vous dites des bêtises ! s'exclama Pedro, Est-ce qu'un poisson flotte à la surface? Dans l'eau, nous devons voyager à la manière du poisson, non pas à la surface, mais dessous. Votre cadre, rempli d'air léger, chavirerait au premier mouvement. Et vos roues, vous figurez-vous qu'elles auraient prise sur un corps liquide?

— Que suggéreriez-vous donc?

— Ceci : que votre véhicule aquatique fût fait d'une demi-douzaine de pièces articulées, de façon h pouvoir se tortiller dans l'eau comme un poisson. Un poisson navigue. Vous voulez naviguer : étudiez le poisson ! Il y a des poissons qui se servent d'ailerons propulseurs et de nageoires. Ainsi, vous pourriez imaginer un système de larges palettes qui battraient l'eau comme font nos pieds et nos mains quand nous nageons. Mais ne parlez pas de roue de charrette dans l'eau !

Ils se trouvaient, à présent, au bord d'une grande rivière. Le premier bateau qui eût jamais navigué dans ses eaux apparaissait au loin. Il n'était encore pour nos jeunes gens qu'une forme indistincte.

— C'est évidemment une baleine, dit Pedro. Qu'est-ce qui navigue? Le poisson. Quel est le

poisson qu'on voit émerger à mi-corps lorsqu'il nage? La baleine. Voyez, il rejette de l'eau !

— Ce n'est pas de l'eau, mais de la vapeur ou de la fumée, opina Luis.

— En ce cas, c'est une baleine morte ; la vapeur est celle de la décomposition, qui la fait flotter très haut à la surface. Une baleine morte flotte très haut sur le dos.

— Eh bien, non! dit Luis, c'est décidément une voiture d'eau à vapeur.

— Avec de la fumée produite par un feu intérieur, comme dans la locomotive?

— Oui.

— Mais le feu la brûlerait.

— C'est sans doute que le corps en est en fer, comme celui de la locomotive.

— Le fer coulerait. Jetez votre hache dans la rivière, et vous verrez.

Le steamer accosta tout près des jeunes gens. S'élançant vers lui, ils eurent la joie d'apercevoir sur le pont un vieil ami de leur famille, un planteur du voisinage.

— Venez, mes enfants, leur dit-il, que je vous fasse faire le tour du navire !

Ils inspectèrent longuement la machine; après quoi, avec leur vieil ami, ils allèrent s'asseoir sur l'avant, à l'ombre d'une tente.

— Pedro, dit Luis, les hommes n'inventeront-ils

M. Henrique Sàntos-Dumont Père de M. Alberto Sàntos-Dumont, fondateur des plantations de café au Brésil.

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