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CHAPITRE PREMIER

A la façon dont les partisans de la Nature m'ont donné l'assaut, on pourrait bien me reconnaître dans l'ignorant et chimérique Luis de cette fable. N'est-il pas entendu, en effet, que j'ai commencé mes expériences dans une égale ignorance de la mécanique et de l'aéronautique? Ces expériences, ayant leur succès, n'étaient-elles pas jugées impossibles? Et la condamnation définitive du raisonnable Pedro ne continue-t-elle pas à peser sur moi?

Alors que j'ai conduit à ma volonté un navire dans le ciel, je m'entends encore opposer que les créatures volantes sont plus lourdes que l'air. Peu s'en faut qu'on ne me rende responsable des tragiques accidents survenus à d'autres qui, en mécanique et en aérostation, n'avaient pas mon expérience.

Tout considéré, mieux vaut que ce récit commence à la plantation de café où je suis né en 1873. Les Européens se représentent les plantations brésiliennes sous le plaisant aspect de colonies primitives perdues dans l'immensité de la pampa, ne connaissant pas plus la charrette ni la brouette que la lumière électrique et le téléphone. Il y a, en effet, dans les régions reculées de Tintérieur, des colonies de cette sorte, où se font à dos de cheval et de bœuf les transports agricoles, où de placides Indiens manient la pelle et la houe. Je les ai traversées dans mes chasses. Mais telles n'étaient pas les plantations de café de Sao-Paolo.

On ne concevrait guère de milieu plus suggestif pour les imaginations d'un enfant qui rêve d'inventions mécaniques. A. sept ans, j'avais déjà la permission de conduire les locomobiles aux larges roues employées chez nous pour les travaux des champs; à douze, j'avais conquis ma place sur les voitures des trains Baldwin qui desservaient, pour le transport des charges de café vert, les soixante milles de voie ferrée de la plantation. Tandis que mon père et mes frères aimaient s'en aller à cheval, plus ou moins loin, voir si Ton soignait les caféiers r si la récolte venait bien, si les pluies avaient causé des dommages, je préférais me sauver h l'usine et jouer avec les machines à café.

Je présume qu'en général on ne se fait aucune

iS DANS L'AIR

chaque fève est recouverte de sa peau. L'eau qui tombe avec les grains les porte à une machine appelée despolpador, qui broie la cosse extérieure et délivre les fèves. De longs tubes dit « sécheurs » reçoivent les fèves encore mouillées et vêtues de leur peau; elles y sont continuellement agitées dans de l'air chaud.

Le café, étant très délicat, veut être traité avec délicatesse. Une fois sèches, les* fèves sont enlevées par les godets d'une chaîne élévatoire sans fin, et, pour éviter tout danger d'incendie, elles glissent le long d'une auge inclinée, jusqu'à un autre bâtiment, qui est celui des machines.

La première machine est un ventilateur dans lequel se trouvent, animés d'un mouvement de va et vient, des tamis façonnés de telle sorte qu'ils ne laissent passer que les seules fèves. Pas un grain ne s'y perd, pas une impureté n'y demeure. Le moindre caillou, le moindre débris de bois qui passerait avec les fèves suffirait à briser la machine qui les reçoit ensuite. Un second élévateur à chaîne sans fin prend les fèves et, de la hauteur où il les porte, elles tombent, le long d'une auge inclinée, dans le descascador ou « écorcheur », lequel est un instrument d'une extrême finesse : des intervalles un peu trop larges laisseraient passer le café sans le dépouiller, tandis que d'autres un peu trop étroits, broieraient les fèves

Saisies par un nouvel élévateur, les fèves décortiquées, mais toujours mêlées à leurs peaux, arrivent par lui h un nouveau ventilateur, où les peaux sont emportées par le vent.

Enfin, les fèves étant nettes, un dernier élévateur les lance dans le « séparateur », grand tube de cuivre de 2 mètres de diamètre, d'environ 7 mètres de long, et légèrement incliné. Le café glisse à travers le tube séparateur. Ce tube est percé d'abord de petits trous, par où passent les petites fèves; puis de trous plus grands, par où tombent les fèves de grosseur moyenne ; et, plus loin, de trous encore plus larges, pour les grosses fèves rondes appelées « moka ».

La fonction du séparateur consiste donc à séparer les fèves selon des degrés conventionnels de grosseur. Chaque grosseur va tomber dans sa trémie particulière. Au-dessous se trouvent placés des balances et des hommes avec des sacs. À mesure que les sacs reçoivent leur poids normal de café, ils sont remplacés par des sacs vides; après quoi, ficelés et étiquetés, ils sont expédiés en Europe.

Toutes les machines dont je viens de parler, et celles qui fournissaient la force motrice, furent les jouets de mon enfance. Leur pratique familière m'avait appris très vite la science de les réparer en n'importe laquelle de leurs parties. Ce sont, je l'ai dit, des machines fort délicates. Les tamis

mobiles, notamment, risquent d'être atout moment hors d'élat. Leur légèreté était assez grande, leur balancement horizontal très rapide, et ils consommaient une énorme quantité d'énergie motrice. Il fallait sans cesse changer les courroies, et je me rappelle les vains efforts que nous faisions tous pour remédier aux défectuosités mécaniques du système.

N'est-il pas remarquable que, seuls de toutes les machines de l'usine, ces fâcheux tamis mobiles n'étaient pas rotatoires? Ils n'étaient pas rotatoires et ils étaient défectueux. Je crois que ce petit fait m'a dès le jeune âge prévenu contre tous les procédés mécaniques d'agitation, et disposé au contraire en faveur du mouvement rotatoire, plus gouvernable et plus pratique.

Peut-être dans un demi-siècle l'homme aura-t-il conquis l'air par l'emploi de machines volantes plus lourdes que le milieu dans^lequel elles se meuvent. Je regarde vers l'Avenir avec espérance. Pour le moment, je suis allé à sa rencontre plus loin que personne. Mes aéronefs — qui ont encouru de ce chef tant de reproches — sont un tant soit peu plus lourds que l'air. Mais il y a un point sur lequel ma conviction est suffisamment faite : c'est à savoir que, le jour où se produira l'invention victorieuse, elle ne sera pas constituée par des ailes battantes, ni par rien d'analogue qui s'agite.

Je ne saurais dire à quel âge j'ai construit mes

A douze ans, M. Santos-Dumoxt dirigeait *lej trains Baldwin transportant les charges de café vert.

premiers cerf s- volants. Du moins, je me rappelle les plaisanteries dont j'étais l'objet de la part de mes camarades quand nous jouions à pigeon-voie. Les enfants se rangent autour d'une table et l'un d'eux annonce à haute voix : « Pigeon vole ! Poule vole ! Corbeau vole! Abeille vole! » Ainsi de suite. A chaque appel, nous devions tous lever le doigt. Seulement, il arrivait de temps en temps qu'on annonçât : « Chien vole! Renard vole ! » ou quelque anomalie pareille, afin de nous surprendre; et si, alors, quelqu'un levait le doigt, il devait un gage. Mes camarades ne manquaient jamais de cligner de l'œil et de sourire d'un air malin chaque fois qu'on annonçait : « L'homme vole! » Car chaque fois je m'entêtais à lever le doigt très haut, en signe d'absolue certitude; et je refusais avec énergie de payer le gage. Plus on se moquait de moi, plus j'étais heureux. J'espérais bien qu'un jour j'aurais les rieurs de mon côté.

Parmi les milliers de lettres qui m'arrivèrent le jour où je gagnai le prix Deutsch, il y en eut une qui me fit un plaisir particulier. Je la cite à titre de curiosité :

« Vous rappelez- vous, mon cher Alberto, le temps où nous jouions ensemble à pigeon-voie? Le souvenir m'en est revenu brusquement le jour où parvint à Rio la nouvelle de votre succès.

« L'homme vole, mon vieux ! vous aviez raison de lever le doigt, et vous venez d'en faire la preuve en volant par-dessus la tour Eiffel.

« Et vous aviez raison de ne pas vouloir payer le gage. M. Deutsch le paye pour vous. Bravo! vous méritez bien ce prix de 100.000 francs.

« Le vieux jeu se joue plus que jamais à la maison; mais, depuis le 19 octobre 1901, nous en avons changé le nom et modifié la règle ; nous l'appelons maintenant le jeu de « l'homme-vole! » et celui qui, à l'appel, ne lève pas le doigt i paye un gage.

« Votre ami,

« Pedro ».

Cette lettre me reporte aux jours les plus heureux de ma vie, quand je m'exerçais, eu attendant mieux, à construire avec des brins de paille des aéroplanes dont les propulseurs étaient actionnés par des morceaux de caoutchouc enroulés, ou d'éphémères ballons de papier de soie. Chaque année, le 24 juin, au-dessus des feux de la Saint Jean qui sont, au Brésil, de tradition immémoriale, je gonflais des quantités de ces petites montgolfières et je contemplais avec extase leur montée dans le ciel.

En ce temps-là, je l'avoue, mon auteur favori était Jules Verne. La saine imagination de ce vrai

grand écrivain, s'exerçant avec magie sur les immuables lois de la matière, me fascina dès mon enfance. Dans ses conceptions audacieuses, je voyais, sans jamais m'embarrasser d'un doute, la mécanique et la science des âges à venir où l'homme, par son seul génie, s'égalerait à un demi-dieu.

Avec le capitaine Némo et ses hôtes, j'explorais les profondeurs de l'Océan dans ce précurseur des sous-marins, le Naatilas. Avec Philéas Fogg, je faisais en quatre-vingts jours le tour du monde. Dans llle à hélice et la Maison à vapeur, ma foi d'enfant saluai! d'une enthousiaste bienvenue le triomphe définitif de l'automobilisme qui, à ce moment, n'avait pas encore un nom. Avec Hector Servadoc, je naviguais dans l'espace.

J'ai vu mon premier ballon en 1888, vers l'âge de quinze ans. Il y avait à Sao-Paolo une foire ou solennité quelconque : un aéronaute professionnel fit une ascension, pour descendre en parachute. J'étais déjà tout à fait familiarisé avec l'histoire de Montgolfier; je savais la folie d'aérostation qui, à la suite de ses courageuses et brillantes expériences, marqua de façon significative les dernières années du xviue siècle et les premières du xixe; j'avais voué un culte d'admiration aux quatre hommes de génie — Montgolfier, les physiciens Charles et Pilâtre de Rozier, le mécanicien Henry

Giffard — qui avaient indissolublement lié leur nom aux grands progrès de la navigation aérienne.

Moi aussi, je désirais faire du ballon. Durant les longs après-midi ensoleilles du Brésil, bercé par le bourdonnement des insectes que ponctuait le cri lointain de quelque oiseau, je me couchais à l'ombre de la véranda, et je contemplais le beau ciel brésilien où les oiseaux volent si haut, montent si aisément sur leurs ailes grandes ouvertes, où les nuages flottent si gaiement dans la pure lumière du jour, et où Ton n'a qu'à lever les yeux pour devenir amoureux de l'espace libre. Ainsi méditant sur l'exploration du grand océan céleste, moi aussi je créais des aéronefs, j'inventais des machines.

Ces imaginations, je les gardais pour moi. A cette époque, et au Brésil, parler d'inventer une machine volante, un ballon dirigeable, c'eût été se signaler comme un déséquilibré et un visionnaire. Des aéronautes montant des ballons sphériques étaient considérés comme de hardis professionnels, pas très différents des acrobates; et que le fils d'un planteur songeât à devenir leur émule, c'eût été presque un péché social.

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