MON N° 9, LA "BALLADEUSE" AÉRIENNE
Je fus conquis d'emblée par les automobiles à grande puissance marchant au pétrole ; ils pouvaient parcourir, à la vitesse d'un train express, n'importe quelle partie de l'Europe et trouver du combustible en n'importe quel village! « Je puis aller à Moscou ou à Lisbonne ! » me dis-je. Mais quand je découvris que je ne désirais aller ni à Moscou ni à Lisbonne, je me trouvai fort satisfait du petit modèle électrique très maniable avec lequel je me promène dans Paris et au Bois.
Au point de vue de mon plaisir et de mes commodités parisiennes , le cas, en matière d'aéronef, s'est présenté pour moi de façon analogue. Une fois terminé le ballon de mon N°7 et. son moteur de 60 chevaux, je me dis : « Quelque aéronef qu'on puisse vraisemblablement m'opposer, me voici prêt
pour la lutte ». Mais quand je vis que, malgré les fonds que j'avais versés à la caisse de l'Aéro-Club, personne n'était prêt à courir contre moi, je me décidai à construire un aéronef de promenade, pour mon simple agrément et mes seules convenances. Je lui consacrerais mes loisirs, en attendant que lavenrr suscitât h mon aéronef de course des rivaux dignes de lui.
C'est ainsi que je construisis mon N* 9, le plus petit des dirigeables possibles, encore que 1res pratique. Dans le principe, la capacité de son ballon n'étant que de 220 mètres cubes, je ne pouvais emporter qu'une quantité de lest inférieure à 30 kilos. Ce fut dans ces conditions que je le montai, sans inconvénient, pendant des semaines. Même quand j'eus porté la capacité de son ballon à 261 mètres cubes, il restait encore que le ballon de mon N° 6, gagnant du prix Deutsch , cubait presque trois fois ce chiffre, et que le ballon de mon Omnibus était, largement, huit fois plus grand.
Comme je l'ai dit, son moteur Clément, de la force de trois chevaux, ne pèse que 12 kilos. D'un pareil moteur oh ne peut attendre une grande vitesse : mon vaillant petit « balladéur » ne me porte pas moins sur le Bois à une vitesse de 20 à 30 kilomètres par heure, nonobstant sa forme ovale (fig. 13, page 301), qui ne semblerait guère le prédisposer à fendre l'air.
De fait, pour qu'il réponde vivement au gouvernail, je le conduis en metlant à l'avant sa grosse pointe.
J'ai dit qu'avec les proportions que je lui donnai
Fig. 13.
dans le principe, son ballon, qui en faisait le plus petit des dirigeables, ne me permettait de prendre en lest qu'une quantité inférieure à 30 kilos. Aujourd'hui, agrandi, il possède une force ascensionnelle plus grande ; mais avec mon poids personnel, et ce que pèsent la quille, le moteur,Thélice et la machinerie, l'aéronef se^trouve n'être, tout compte fait et chargé de 60 kilos de lest, ni plus léger ni plus lourd que l'air ambiant. C'est justement cette parlicularité qui m'aidera le mieux à expliquer pourquoi j'ai qualifié de très pratique ce petit modèle. Le lundi 29 juin 1903, j'atterrissais avec lui au milieu de six ballons sphériques gon-
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liés, sur les terrains de l' Aéro-Club, à Saint-Cloud. Je n'y fis d'ailleurs qu'une courte visite, et m'apprêtai à repartir.
— Ne voulez-vous pas que nous vous donnions un peu de gaz ? me demandèrent aimablement mes collègues du Club.
— Vous m'avez vu venir depuis Neuilly, répliquai-je... ai-je jeté du lest?
— Pas du tout, reconnurent-ils.
— Alors, pourquoi aurais-je besoin de gaz?
A titre de curiosité scientifique, je puis dire que je ne perdis ou ne sacrifiai, de tout l'après-midi, ni un mètre cube de gaz ni un kilo de lest; et ce n'a nullement été là une expérience exceptionnelle, pas plus avec le très pratique petit N° 9 qu'avec ses prédécesseurs.
Un se souviendra que, le lendemain du jour où je gagnai le prix Deutsch, mon chef mécanicien constata que le ballon de mon N° 6 avait si peu perdu de son gaz qu'il n'en pouvait plus prendre.
Après avoir quitté mes collègues du Club à Saint-Cloud, je fis une promenade d'une réelle signification pratique. Pour aller de Neuilly-Saînt- James aux terrains de l' Aéro-Club, j'avais déjà traversé la Seine. Je la traversai de nouveau et m'arrêtai, pour m'y rafraîchir, au restaurant de la Cascade. 11 était cinq heures. Ne voulant pas revenir sitôt à ma station, je franchis la Seine une
troisième fois, gouvernai tout droit sur le Mont- Valérien, m'approchai du grand fort autant que la discrétion pouvait me le permettre, fis demi-tour, repassai le fleuve, et descendis enfin sur mes terrains, à Neuilly.
Pas un instant, au cours de cette sortie, je
Le N° 9. Sortie du hangar.
n'avais dépassé l'altilude de 105 mètres. Etant donné que mon guide-rope pend à 40 mètres sous moi et que le Bois élève à 20 mètres au-dessus du sol les cimes de ses arbres, il ne me restait donc que 40 mètres d'espace franc pour manœuvrer en verticale.
C'était autant qu'il m'en fallait : et la preuve en
est que je ne m'élève jamais davantage dans ces promenades d'agrément et d'expérience. Quand j'entends parler de dirigeable s'élevant, sans raison spéciale, à 400 mètres, je suis saisi d'étonnement. La place d'un dirigeable — j'ai déjà eu l'occasion de m'expliquer sur ce point — est dans les basses altitudes; et l'idéal est de guide-roper sur une ligne assez basse pour que l'on soit dispensé de manœuvrer en verticale. C'est à quoi faisait allusion M. Armengaud jeune, dans le savant discours d'inauguration qu'il prononça, en 4901, devant la Société Française de Navigation Aérienne, lorsqu'il me conseillait d'abandonner la Méditerranée pour aller guide-roper sur de grandes plaines comme celles de la Beauce.
Il n'est pas besoin d'aller sur les plaines de la Beauce. On peut guide-roper au centre même de Paris, si l'on sait choisir son heure. Je l'ai fait.
J'ai guide-ropé autour de l'Arc-de-Triomphe et le long de l'avenue des Champs-Elysées, à une altitude plus basse que les lignes parallèles de toitures, sans craindre aucun mal, sans éprouver aucune difficulté. Je me livrai pour la première fois à une expérience de ce genre le mardi 23 juin 1903, en cherchant, pour la première fois, à atterrir avec mon N° 9 devant la porte de mon domicile, au coin de l'avenue des Champs-Elysées et de la rue Washington.
La chose devant naturellement se passer à une heure où la magnifique avenue n'aurait pas son grouillement ordinaire, j'avais envoyé mes hommes se reposer une partie de la nuit à la station de Neuilly-Saint-James, où je trouverais mon N° 9 en état de partir à l'aube. Je me levai moi-même à 2 heures du matin. Ma commode voiturette électrique me porta à la station. Quand j'arrivai, la nuit était encore noire, mes hommes donnaient. J'entrai, je les éveillai, je fis diligence, si bien que je pus m'élever de terre, franchir le mur, passer le fleuve, avant que le jour eût paru. Je tournai à gauche, dans la direction du Bois, en quête d'espace libre où guide-roper tout à l'aise. Quand je rencontrais des arbres, je « bondissais » au-dessus d'eux. Ainsi naviguant, dans la délicieuse fraîcheur de l'aurore, j'atteignis la porte Dauphine et l'entrée de la grande avenue du Bois de Boulogne qui mène directement à l'Arc-de-Triomphe. Ce rendez- vous des attelages du Tout-Paris offrait, pour le moment, l'aspect d'un désert.
— Je guide-roperai sur l'Avenue du Bois, me dis-je, ravi d'aise.
On comprendra ce que cela signifie si l'on se rappelle que la longueur de mon guide-rope est d'à peine 40 mètres, et que l'on guide-rope mieux avec 15 mètres au moins de cette longueur traînant sur le sol. Il me fallut descendre aussi bas que
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le niveau des lignes de toits sur les deux côlés de l'avenue; et c'est ce que j'appelle faire, en aéronef, de la navigation pratique, parce que :
a) Elle permet au navigateur aérien de diriger sans tangage, et ne lui demande ni peine ni effort pour garder son altitude ;
b) Elle n'expose à aucun danger de chute ni le navigateur ni l'aéronef, considération qui a son importance si l'on songe au prix des réparations età celui du gaz hydrogène ;
c) Quand le vent est contraire, comme il Tétait pour moi en cette occasion, son influence est moins sensible à ces basses altitudes.
Je guide-ropai donc sur l'Avenue du Bois. Ainsi, quelque jour, des explorateurs guide-roperont vers le Pôle Nord. Ils auront conduit leurs steamers jusqu'à l'exlrémité praticable des mers septentrionales; et les ayant abandonnés parmi les glaces qui les bloquent, ils feront, en guide-ropant, à une vitesse de 60 à 80 kilomètres par heure, les quelques centaines de milles qui les séparent du Pôle. Et voyage au Pôle, retour au navire, tout cela, même si la vitesse n'est que de 50 kilomètre, ils pourront l'effectuer dans l'intervalle d'un déjeuner à un dîner. Non pas que je prétende qu'à leur première ascension il doivent atterrir au Pôle ; mais ils tourneront à l'entour, enregistreront des
observations, et seront rentrés le soir pour se mettre à table.
J'aurais pu guide-roper sous TArc-de Triomphe si je m'en étais cru digne. Je n'en fis rien, et pris . la droite du monument, comme les règlements l'exigent. J'avais, bien entendu, l'intention de descendre tout droit les Champs-Elysées. Mais ici une difficulté se présenta. De l'aéronef, toutes les avenues qui se croisent à l'Étoile se ressemblent. Toutes paraissent étroites. Il y eut là, pour moi, une surprise, une minute de confusion; et ce ne fut qu'en regardant derrière moi pour consulter l'Arc-de-Triomphe que je trouvai mon avenue.
Comme celle du Bois, elle était déserte. Un fiacre solitaire passait, très loin. Tandis que je la descendais, guide-ropant, dans la direction de mon domicile, à l'angle de la rue de Washington, je pensais au jour, qui viendra sans aucun doute, où l'on aura de petits aéronefs très maniables, et où leurs propriétaires ne seront pas obligés d'atterrir sur la voie publique, mais feront saisir leurs guidesropes par leurs gens, sur leurs terrasses mêmes, — de vastes terrasses, dont rien ne devra gêner les abords.
Je venais d'atteindre l'angle de ma rue. J'inclinai dans sa direction et, doucement, je me mis à descendre. Deux aides attirèrent l'aéronef, l'assurèrent, le maintinrent en place, cependant que je