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CHAPITRE XXUI

Le samedi 11 juillet 1903, à 10 heures du matin, le vent soufflant par rafales, je tins le pari d'aller, avec mon petit N° 9, déjeuner au restaurant champêtre de la Cascade. Bien que le N° 9, avec son ballon ovale et son moteur de trois chevaux, n'ait pas été construit pour faire de la vitesse — ou, ce qui revient au même, pour lutter avec le vent, — je pensai que la chose ne lui serait cependant pas impossible. Rendu à 11- heures du matin à ma station de Neuilly-Saint- James, je fis sortir, peser et équilibrer soigneusement le petit aéronef. Il était en parfait état et n'avait pas perdu une parcelle de son gaz depuis la veille. A 11 h. 50, j'embarquai. Heureusement, j'avais vent debout en me dirigeant sur la Cascade. Ma marche ne fut pas rapide; mais, à midi 30, j'avais tout de même rejoint mes amis

sur la pelouse du fameux restaurant du Bois de Boulogne.

Comme chacun sait, le restaurant de la Cascade est proche de Longchamps. Tandis que nous déjeunions, des officiers supérieurs de l'armée française, occupés à marquer remplacement des troupes pour la grande revue du 14 juillet, aperçurent l'aéronef sur la pelouse et, s'étant avancés, l'examinèrent.

— Le mènerez-vous à la revue? me demandèrent-ils. Déjù, l'année précédente, il avait été question d'une démonstration de ce genre en présence de l'armée. J'hésitais, pour des raisons que l'on devine. Après la visite du roi d'Angleterre, on voulait savoir pourquoi mon aéronef ne s'était pas produit en son honneur; on m'interrogea de même sur mes intentions avant la venue du roi d'Italie, dont on espérait la présence à cette revue du 44.

Je répondis aux officiers que je ne pouvais songer à ce dont ils me parlaient, que j'ignorais comment cette manifestation serait prise, et qu'en outre mon petit N° 9 — le seul aéronef de ma flottille réellement en service — n'étant pas fait pour lutter contre de grands vents, je n'avais, avec lui, aucune certitude de tenir une promesse.

— Venez donc, insistèrent-ils, et choisissez-vous un emplacement pour l'atterrissage. Nous vous le réserverons de toute manière.

Comme je continuais d'invoquer le peu de cer-

Le No 9. En l'air.

titude où j'étais de pouvoir me rendre à leur invitation, ils me choisirent et me marquèrent euxmêmes une place, en face de celle que devait occuper le Président de la République, afin que M. Loubet et son entourage pussent suivre parfaitement les évolutions de l'aéronef.

— Vous viendrez si vous le pouvez, ajoutèrent les officiers. Ne craignez pas de prendre un engagement conditionnel, vous avez fait vos preuves.

J'espère qu'on ne se méprendra pas sur le sens de mes paroles si je dis que ces officiers firent, sans doute, ce malin-là, de bonne besogne pour leur armée et leur pays. Il faut un commencement à

toute chose. Et je ne me serais guère risqué à la revue sans en être ainsi prié.

Je m'y risquai, et toute une série de conséquences suivit cette démarche.

De bon matin, le 14 juillet 1903, on pesa et équilibra le N° 9. J'étais nerveux, comme s'il eût dû m'arriver quelque accident imprévu sur mes terrains mêmes. On est souvent ainsi dans les grandes circonstances. Et je ne cherchais pas à me dissimuler que celle-ci, où un aéronef allait être présenté pour la première fois à une armée, devait être une grande circonstance.

Les jours ordinaires, je n'hésite jamais à m'élever de mes terrains en franchissant le mur de pierre et le fleuve, et à gagner ainsi Bagatelle. Ce matin-là je fis, jusqu'à la grille de Bagatelle, remorquer le N° 9 au moyen de son guide-rope.

Il était 8 heures 30 quand je criai : « Lâchez tout! >) Je pris l'horizontale à une altitude de 100 mètres. Durant quelques instants, je décrivis des cercles et manœuvrai au-dessus des corps de troupes les plus rapprochés. Puis, je passai audessus de Longchamps, et quand j'arrivai en face du Président de la République je tirai à blanc vingt et un coups de revolver.

Je n'allai pas prendre la place qui m'était réservée. Craignant de troubler le bon ordre de la revue par la prolongation d'un spectacle insolite,

je ne mis pas dix minutes à faire toutes mes évolutions devant l'armée. Je me rendis ensuite sur les terrains du Polo, où bon nombre d'amis m'adressèrent des compliments.

Ces compliments, j'en retrouvai l'écho, le lende-

M. Sàntos-Dumont quitte le panier.

main, dans la presse, avec toutes sortes d'hypothèses sur l'emploi des aréonefs en campagne. Les officiers supérieurs qui, le matin dont j'ai parlé, étaient venus me voir à la Cascade, m'avaient dit : « Votre aéronef est un instrument pratique, dont il faudra tenir compte en temps de guerre ». — « Je suis entièrement à votre service », avais-je

alors répondu. Cette fois, sous l'influence des Faits, je m'assis k ma table de travail, et dans une lettre au ministre de la Guerre je mis à la disposition du gouvernement de la République, en cas d'hostilités avec un pays quelconque autre que les pays des deux Amériques, ma flottille aérienne. En agissant ainsi, je ne faisais que donner une formule écrite h ce que j'eusse considéré comme un devoir si les circonstances prévues par ma lettre s'étaient jamais produites durant mon séjour en France. C'est en France que j'ai trouvé tous les encouragements ; c'est en France et avec du matériel français que j'ai fait toules mes expériences ; et la plupart de mes amis sont Français. J'exceptai les deux Amériques parce que je suis Américain; j'ajoutai qaç, dans le cas impossible d'une guerre entre la France et le Brésil, je me croirais tenu d'offrir mes services au pays qui m'a donné le jour et dont je suis citoyen.

Quelques jours plus tarJ, je recevais la lettre suivante :

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