MINISTÈRE DE LA GUERRE
CAB1KET DU WIMSfHE
Paris, le 19 juillet 1903.
« Monsieur,
« Au cours de la revue du 44 Juillet, j'avais remarqué et admiré la facilité et la sûreté avec les-
quelles évoluait le ballon que vous dirigiez. Il était impossible de ne pas constater les progrès dont vous avez doté la navigation aérienne. Il semble que, grâce à vous, elle doive se prêter désormais à des applications pratiques, surtout au point de vue militaire.
« J'estime qu'à cet égard elle peut rendre des services très sérieux en temps de guerre. Je suis donc très heureux d'accepter l'offre que vous me faites de mettre, en cas de besoin, votre flottille aérienne à la disposition du gouvernement dé la République, et, en son nom, je vous remercie, monsieur, de votre gracieuse proposition qui témoigne de votre vive sympathie pour la France.
« J'ai désigné M. le chef de bataillon Hirschauer, commandant le bataillon aérostier au lCf régiment du génie, pour examiner, de concert avec vous, les dispositions à prendre pour mettre à exécution les intentions que vous m'avez manifestées. M. le lieutenant- colonel Bourdeaux, sous-chef de mon cabinet, se joindra d'ailleurs à cet officier supérieur, afin de me tenir personnellement au courant des résultats de votre collaboration.
« Recevez, monsieur, les assurances de ma considération la plus distinguée.
« Général André.
« A Monsieur Alberto Sanlos-Damont. »
Le vendredi 31 juillet 1903, M. le commandant Hirschauer et M. le lieutenant-colonel Bourdeaux vinrent passer l'après-midi en ma compagnie à la station de Neuilly-Saint-James, où j'avais, tout prêts à leur être soumis, mes trois aéronefs du plus récent modèle, le N° 7 de course, le N° 10 « Omnibus » et le N° 9 de promenade. Je puis dire d'un mot que l'opinion que m'exprimèrent les délégués du ministre fut favorable sans réserves, à telles enseignes que nous décidâmes une expérience pratique d'un caractère nouveau. L'aéronef, s'il s'en tirait à son avantage, attesterait de façon concluante sa valeur militaire.
Je cesse d'être, ici, sur un domaine absolument privé, et, de l'expérience projetée, je ne dirai pas plus que n'en a déjà fait connaître la presse française. Elle consistera sans doute à pénétrer avec l'aéronef dans une des villes de la frontière française, Nancy ou Belfort par exemple, le jour même où il aura quitté Paris. Bien entendu, rien n'oblige à ce que tout le trajet s'effectue par la voie aérienne. Un wagon d'un train militaire pourra être chargé de transporter l'aéronef, avec son ballon dégonflé, les tubes d'hydrogène, la machinerie, les outils nécessaires. A une station peu éloignée de la ville où il s'agit d'entrer, le wagon sera détaché du train; des soldats qui accompagneront les officiers, et qui devront être en assez grand nombre, déchargeront
l'aéronef et son matériel, conduirontle tout jusqu'au plus prochain endroit qui leur offre un espace libre, et commenceront immédiatement à gonfler le ballon. Deux heures après qu'il aura quitté le train militaire, l'aéronef peut être en état de prendre son vol h destination de la ville théoriquement assiégée.
Telles sont les grandes lignes d'un programme, que recommandent impérieusement à l'attention des aéronautes français les événements de 1870-71 . Tout le dévouement, toute la science des frères Tissandier y échouèrent. Il semble qu'aujourd'hui le problème se pose dans des conditions meilleures. Les difficultés essentielles en peuvent être repré-
Le N° 9. Entre amis.
sentées par le tracé d'une zone hostile autour de la ville désignée pour l'expérience ; l'aéronef s'élèvera hors des limites extérieures de cette zone; et il devra la franchir.
Pourra-t-il s'élever assez haut pour échapper à la portée des balles? J'ai toujours, moi le premier, insisté sur ce fait que la place normale d'un aéronef est dans les basses altitudes ; et il servira de peu que j'aie écrit cet ouvrage si je n'y ai démontré les dangers d'une brusque montée verticale h une hauteur considérable; le terrible exemple de Severo ne nous édifie que trop bien à cet endroit. J'ai dit en particulier mon étonnement lorsque j'entends parler d'expérimentateurs qui, à leurs premiers essais de dirigeables, et sans motif déterminant, vont tout de suite chercher les grandes altitudes. Mais je n'ai jamais visé le cas d'une montée rationnelle et circonspecte, dont on a prévu la nécessité, et à laquelle on s'est préparé d'avance.
Pour se maintenir hors de portée des balles, l'aéronef n'aura que rarement à faire de ces bonds verticaux si redoutables. Même à une altitude modérée, le navigateur aérien jouira d'une vue très étendue sur le pays à l'entour. Le danger lui apparaîtra de loin et il pourra prendre ses mesures. Bien qu'il n'emporte que 60 kilos de lest, mon petit N° 9 est, grâce à ses poids déplaçables, tout aussi maître qu'un autre de s'élever à de grandes hau-
teurs. Si je ne le lui ai jamais demandé, c'est que, naviguant pour mon agrément, je n'y voyais aucune utilité pratique. Cela n'eût fait qu'ajouter du danger à des expériences d'où je voulais exclure tout danger. Des dangers comme celui que je dénonce ne doivent être acceptés qu'autant qu'une bonne raison les justifie.
Les expériences dont je viens de parler n'intéressent que la guerre terrestre. Je ne puis toutefois abandonner ce sujet sans faire allusion à un avantage maritime unique de l'aéronef : je veuxdire la faculté que possède le navigateur aérien d'apercevoir les corps en mouvement sôus la surface des eaux. Croisant à bout de guide-rope sur la mer et se maintenant h la hauteur qui lui paraît convenable, l'aéronef promène librement en tous sens le navigateur. Cependant, le sous-marin qui poursuit sa course furtive sous les vagues est parfaitement visible pour lui, quand, du pont d'un navire de guerre, il reste absolument invisible. C'est un fait d'observation et qui tient à certaines lois de l'optique. Ainsi, chose vraiment curieuse, l'aéronef du xxe siècle peut devenir, à son début, le grand ennemi de cette autre merveille du xxe siècle, le sous-marin! Car tandis que le sous-marin est impuissant contre l'aéronef, celui-ci , animé d'une vitesse double, peut croisera sa recherche, suivre tous ses mouvements, les signaler aux navires qu'il