Vers
(lu pauvre ouvrier hindou. Ils sont fouillés profon- (Icin. ni, surchargés de ciselures à demi brouillées par le temps; çà et là, des figures d'une obscénité symbolique apparaissent, quelques-unes mutilées par la morale supérieure du conquérant. Peu à peu, on s'accoutume à lire ce que dit la pierre rongée, les lignes se reforment. On reconnaît des processions de dieux entourés de gardes et de fidèles, des animaux, des tigres, des singes lubriques et les éléphants qui, de très bonne heure, semblent avoir préoccupé l'esprit hindou. Ces milliers de pierres, qui devaient s'ordonner en chapelles irrégulières, en toits feuillus, les musulmans les ont dressées en colonnades, en galeries rectangulaires, en files géométriques et simples. Sur les grandes murailles nues, des chiffres cabalistiques, des lettres qui ressemblent à des pas d'oiseaux, foudroient l'impie. Au-dessus de tout, dominant l'immense cimetière de la plaine, inviolé par le temps, le Koutub élance, à deux cent cinquante pieds dans le ciel, sa fusée droite de pierre rouge et de marbre blanc. Là-haut, il y a six siècles, quand ce soleil plongeait derrière cet horizon, le chant aigre du muezzin rompait le silence de la grande plaine....
JETPORE
17 décembre.
A huit heures du matin, je monte dans l'express du Rajpootana. Le Rajpootana express, un mot curieux et qui fait entendre beaucoup de choses. Les dehors de cette civilisation de l'Inde anglaise sont bien brillants. Sauf à Bénarès, où l'on voit exactement les mômes spectacles qu'il y a deux mille ans, dans toutes les villes que j'ai traversées jusqu'ici, à Calcutta, à Lucknow, à Cawnpore, à Agra, la beauté et la tenue des avenues, la richesse des villas, le luxe des jardins privés et publics, le comfort et le nombre des hôtels, la multitude des voitures, la grandeur des gares, feraient honneur à une grande ville européenne. Reste à savoir jusqu'à quelle profondeur cetle vie anglaise a pénétré dans le monde indigène.
Toujours la même plaine infinie où des herbes inaigres croissent pauvrement dans le sable. C'est la limite du monde végétal. A quelques lieues dans l'ouest, le désert, la sinistre étendue jaune, corn* mence.
2'f« DANS L'INDE.
A présent, des silhouettes sèches et simples de montagnes sablonneuses montent çà et là de la platitude de la plaine, comme des îlots escarpés qui surgissent de la mer. Aucun contrefort, aucune ondulation préalable. J*ai vu un effet semblable dans la mer Rouge. La presqu'île du Sinaï, émergeant au bord du disque bleu, dessinait dans l'air aride une ligne aussi nette et aussi dure. — De temps en temps, des files blondes de chameaux annoncent que le monde nomade, le monde de la tente, est tout voisin....
Vers deux heures, à Dlwar, la campagne devient plus fraîche et s'anime. De grands singes gris gambadent dans les herbes. Aux abords de la station brillent ces éternels paons bleus qui semblent peupler tout ce nord-ouest de l'Inde. Pendant l'arrôt du train, j'aperçois un groupe de femmes accoudées à une barrière. La plus jeune, tout enveloppée d'un pagne rouge, a le bel ovale et le teint mat d'une Florentine de la Renaissance. La figure est d'une régularité antique, avec le sérieux et la noblesse inexprimables qu'on rencontre si souvent chez ces femmes de basse caste. Rien de sauvage ou d'inférieur dans ces types. Les traits sont tout aryens. Celle-ci se tenait immobile, si calme et si grave, ses grands yeux sombres pleins de passion concentrée.
Deux soldats anglais, des scotch greys, montent
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dans mon compartiment. Les beaux types d'humanité! Chacun grand et fort comme deux Hindous, solide, bien cambré, serré dans son dolman gris. Et ce ne sont pas de simples brutes bien portantes. Cette chair est tout en muscles, durcie par l'entraînement. Les têtes, coiffées du petit béret écossais, respirent la franchise et l'honnêteté. Traits nets, bien coupés, énergiques, teints clairs, gestes précis et tranquilles. L'éducation morale et physique leur a donné je ne sais quel flegme, quelle dignité, quelle trempe de gentleman. Pendant les huit heures de trajet qui séparent Ulwar de Jeypore, ils sont restés muets, impassibles, n'ouvrant la bouche que pour refuser un verre de porto : évidemment, ils sont teetotalers.
.... Je feuilletais un livre écrit par un Bengali sur l'établissement anglais dans l'Inde, et de temps en temps je laissais le volume pour les regarder : ils m'aidaient à comprendre. Dans cette sorte d'excitation un peu trouble que causent l'insomnie et le mouvement prolongé du chemin de fer, dans cette demi-fièvre qui brouille et accélère les associations d'idées, leurs physionomies m'intéressaient singulièrement. Je croyais démêler dans ces visages de soldats que le hasard mettait sur ma route, non plus des caractères individuels, mais le type même de la race maîtresse de la péninsule, le type pur, complet, développé, et leurs traits m'apparaissaient
comme l'expression vivante de Tàme anglaise. J'y croyais lire la volonté calme et sûre, la ténacité, riiabitude de se gouverner, le fonds d'orgueil enthousiaste, les aptitudes pratiques qui, en Angleterre, ont doublé la force active de Thomme et sa prise sur la réalité. Et pêle-mêle des bouffées d'Angleterre me montaient à la cervelle, de simples images qui glissaient, qui défilaient toutes seules : — un soir de novembre passé dans un petit temple wesleyen, sur la côte du Devonshire; au dehors, Teau noire clapotant dans la nuit, ici, tout le village serré dans une salle de sapin nu, les regards tournés vers un homme du peuple qui prêche; des têtes rudes, toutes ravinées de rides, des rangées de vieux pêcheurs serrant leurs Bibles dans leurs pauvres mains tremblantes; — puis l'atmosphère jaune de la Cité, à l'heure où le fourmillement noir emplit les rues; — des jeunes gens en flanelle blanche lançant à toute volée des balles dans des pelouses pâles ; — des files vagues de grands bateaux brumeux sur une eau blafarde, dont le miroitement de plomb luit tristement dans le brouillard ; — des villes de briques, noyées dans une fumée lente qui tournoie éternellement de dix mille usines.
Et ces images confuses se mêlaient, s'évanouissaient, et puis, sans transition, comme si Ton avait secoué la boite à souvenirs de l'esprit, dans un rayonnement de rose, un grand fleuve bour-
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beux apparaissait, le Gange divin coulait devant les deux mille pagodes de Bénarès, devant la foule inerte des brahraes accroupis....
La Tamise au-dessous de Londres, le Gange à Bénarès, devant ce contraste, on mesure Tabîme qui sépare les deux humanités que Ton voit ici juxtaposées. Au fond de l'âme anglaise, que manifestent les grands hommes anglais, Cromwell ou Milton, Wordsworth ou Carlyle, et que nous reconnaissons plus pleinement encore dans les œuvres d'art, où le type épuré, dégagé, fait saillie avec un relief plus grand que dans le monde réel, dans Robinson ou dans Tom Tulliver, on aperçoit une personnalité forte et immuable, une volonté constante, appuyée sur un petit nombre de sentiments puissants et stables; un axe solide qui soutient tout rindividu. Tous conçoivent la vie comme une série d'actions ordonnées, dont la fin est d'améliorer notre condition, d'augmenter notre bien-être, de perfectionner notre morale. Cet idéal, avec un enthousiasme admirable et une étroitesse d'esprit qui semble la rançon de ses qualités actives, l'Angleterre le propose à l'Inde, multipliant les écoles de garçons et de filles, les collèges, les universités, se ruinant en missionnaires. On dit que les résultais sont maigres et que la culture anglaise n'a produit que des avortons misérables : Chundee Dutt, ce Bengali, que je lisais tout à l'heure, est
un spécimen du babou converti; il n'imagine pas d'autre inodMc que le modèle anglais. Par suite, il réclame l'application complète du code moral anglais et dénonce Tinconvenance des costumes féminins, la promiscuité des baignades. Voilà une idée de Bengali qui voudrait être clergyman. La rive sacrée du vieux fleuve, traitée comme une plage de Tile de Wight, divisée par des barrières et des écritcaux, les ladies d'un côté, les gentlemen de l'autre, l'invention dénote un manque de culture et de critique. Chundee Dutt, qui connaît Macaulay, n'a pas lu M. Renan. Au reste, le scandale n'est pas près de cesser. Les missionnaires ont peu de succès dans l'Inde. On calcule qu'une conversion revient à vingt-cinq mille francs et quatre sous (1000 liv. st. 2 den.), et quand le converti serait convaincu, quand il se travaillerait pour entrer dans la forme anglaise, il est clair qu'il n'arrivera qu'à se travestir. Car les habitudes intellectuelles et morales d'un peuple, comme les organes d'une plante, ont pour condition nécessaire une certaine combinaison infiniment complexe de circonstances, dont la principale est la série entière de ses états antérieurs. Il a fallu tout le passé pour les former.
Vieux ascètes, profonds rêveurs qui voulûtes, il y a vingt siècles, déchirer le voile irisé qui tisse l'illusion sur le fond noir des choses, qui renon*
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çâtes au désir pour vous réfugier dans Tindifférence et rimmobilité, avec quel sourire de dédaigneuse pitié vous la regarderiez, cette race d'Occident qui règne aujourd'hui dans votre patrie! Ils ne croient pas que ce monde soit un rêve, ces nouveaux venus. Ils n'ont pas cessé de dire : « Je suis ». Ils se réjouissent de leur force, et leur volonté se satisfait. Ils agissent, ils bâtissent sur ce monde qu'ils croient de roc et que vous connaissez pour un sable mouvant. Que diriez-vous de leur hâte, de leur fièvre? Que diriez-vous de ces bateaux chargés des biens de la terre, de ces trains qui dévorent l'espace, comme s'il importait de changer de lieu, d'arriver quelque part? Mais que diriezvous surtout de cet anglicanisme, de cette maigre philosophie qui végète sur une terre brumeuse où la nature ne déploie point le luxe de ses sèves; de l'hérésie déiste qu'ils veulent acclimater dans cette patrie de la grande spéculation? Certes, vous ne tenteriez pas de les éclairer, ces aveuglés de Maya. Vous les abandonneriez à leurs agitations ignorantes, à leur orgueil, et, fermant lentement les paupières, vous retourneriez avec délices à votre rêve solitaire, à cette contemplation de rétcrnel et de l'immuable qui tranquillise.
Vraiment la couche anglaise est bien visible, môme dans ces États indépendants. Voici l'inévitable Cliurch of Englandf sévère, nue, toute scm-
blable à celles qui veillent sur la campagne anglaise. Aux stations spacieuses, des colons en veston lisent des papers de huit pages. Des affiches annoncent un match entre les crickelers de Lucknow et les champions (J'Allahabad, des courses à Ahmedabad et Baroda. D'autres célèbrent une machine qui fabrique dix mille bouteilles de soda-water par jour. Des romans de Ouida et de Besant sont étalés en vente. Cependant les femmes, vêtues comme les contemporaines hindoues d'Homère, les jambes, les oreilles, le nez ornés d'anneaux, portent dos urnes de grès. Des guerriers passent, hérissés de sabres, chargés de boucliers, et nous sommes sur le territoire du prince qui, à Bindrabun, fait construire une pagode à Krichna.
Jeypore, 18 décembre.
A Calcutta, l'fnde anglaise; à Bénarès, l'Inde des brahmes; à Agra,,rinde des Grands Mogols; ici, à Jeypore, Tlnde des rajahs, l'Inde des romans, de Topera; féerique et paradoxale. Ce Rajpootana* est un très vieux royaume hindou, semblable à ceux qui couvraient la péninsule avant les établissements musulmans aux premiers siècles de notre ère. 11 n'a jamais été conquis. Contre les diverses races maltresses de l'Inde, ces Rajpootes ont maintenu leur indépendance. Ils sont encore le peuple aryen qu'ils étaient aux temps fabuleux du Rayamana, A travers cent trente-neuf générations, le rajah fait remonter sa généalogie jusqu'au Soleil, qui fut père du grand Rama. Il gouverne encore selon la loi de Manou, comme les rois hindous, ses ancêtres, qui vécurent avant César. Les barons sont de race aussi bonne, comme lui fils du Soleil et de la Lune, et l'origine des grandes familles rajpootes se perd dans la nuit des temps. Le peuple lui-même, organisé comme aux temps primitifs
1 . État vassal mais autonome. 29 750 milles earrés. 10 207 592 hahilants. {Uuntcr Dritish India.)
en clans, en tribus, est de race noble, de race blanche. Tout Rajpoote est kshettrya de naissance; il appartient à cette caste de guerriers aryens qui ne reconnaît de supérieurs que les brahmes. Par suite, un campagnard rajpoote s'estime Tégal de ses princes. Il s'appelle « fils du roi ». Il a des sentiments fiers, mâles, honorables; il possède un cheval, une lance, un bouclier; et, au jour du combat, il est prêt à suivre son chef de clan, à se ranger auprès de son père, le roi, pour défendre ses dieux et sa cité.
De rhôtel à la ville, on en voit assez pour reconnaître un monde très original. Des petites collines blondes, toutes couronnées de châteaux forts et de tours crénelées, bornent Thorizon. On ne s'attendait pas à trouver un décor moyen âge sous les tropiques. Sur la route, parmi la foule des petits baudets, entre les bandes de femmes qui passent en chantant, des cavaliers galopent sur de fins arabes, le bouclier rond à la ceinture, le sabre au côté, coiflés de turbans rouges, leur grande barbe séparée en deux par une raie verticale étalée, aplatie, liérissé(î à droile et à gauche, caracolant avec un air de bravoure et de fanlaronneric suprêmes. Rien de celle expression molle, indolente, revasseuse, que j'ai rencontrée si souvent dans l'Inde. Tout ce monde est très actif : piétons, cavaliers, chameaux, éléphants, chars pesants,
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petits ânes, encombrent la voie, et cela bruits étincelle au soleil, dans la poussière.
Au bout d'une demi-heure de route, on rencorilrc la poterne du mur fortifié qui ceint la ville. On passe sous de hauts bastions, on traverse un pontlevis, puis une petite cour intérieure où des chameaux agenouillés attendent qu'on les décharge, et, tout d'un coup, on débouche devant un décor d'opéra brumeux, léger, bizarre, charmant, impossible à décrire.
La première sensation est celle du rose : tout est rose ici. Que le lecteur couvre de rose tout le tableau que je vais essayer de présenter. Qu'il imagine une rue large de cent vingt pieds, longuie de trois kilomètres, bordée de maisons roses, de temples roses, de palais roses, de clochetons et de pavillons roses, d'un rose pâle tendre, délicat, si absolument droite que, jusqu'à l'autre bout, maisons, échoppes, façades, on les voit s'aligner se suivre, se presser, fuir, s'évanouir dans une vapeur de ce même rose fantastique qui baigne tout. Pas une tache noire dans cette vapeur, pas une voiture européenne, rien que le papillotement multicolore de la foule. Sur les trottoirs, des deux côtés de la rue, à perte de vue, un bazar en plein vent, une file de marchands accroupis, et, sur les tapis bleus et rouges déployés sur le pavé, un étalage de choses brillantes : pantoufles brodées d'ar-
gent, piles d'oranges et de bananes, images peintes» étoffes éclaboussées de soleil. A droite et à gauche, tout est gracieux, tout est lumineux; on voudrait mettre une journée à traverser cette Jeypore, on voudrait garder un souvenir précis de chaque détail. L'œil n'a pas le temps de se rassasier. J'ai beau crier à mon cocher : Hasta^ hasta! (doucement, doucement!), nous allons toujours trop vite, et, à son grand scandale, je mets pied à terre pour flâner à ma guise.
Seigneurs et fonctionnaires rajpootes, parés comme pour une comédie, vêtus de fleurs brodées, chargés de plumes et de joyaux, leurs larges et fières barbes savamment étalées en éventail, jolis chevaux luisants, soldats romantiques portant écus et glaives, étudiants, gardes du palais, femmes du peuple chargées d'un enfant nu à cheval sur la saillie de la hanche, tous défilent dans une brume claire faite de rosée qui s'élève. Du seuil de leurs échoppes, de petits marchands me tendent les bras, avec un joli sourire, m'offrent en riant des statuettes de marbre, des images de dieux bâclées, peinturlurées avec une verve charmante. Sur les murailles tout un tatouage de dessins bleus : éléphants, léopards, arbres, locomotives. Européens très raides, sanglés dans des redingotes ridicules. Il y a des hommes de trente ans qui lancent des cerfs-volants et galopent par la rue comme des éco-
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liers. Et tout ce peuple fantaisiste qui joue, qui rit, ce peuple enfant et artiste semble créé par un caprice humoristique de poète dans un monde de rêve où tout serait léger, drôle, heureux, aérien, où rien ne resterait des tristes et vilaines choses qui sont réelles. Dans ce monde, les gens vivent en frères avec les bêtes, bonnes âmes plus simples et plus calmes que les nôtres. Voici des files de petits ânes trotte-menu, de doux chameaux, à la démarche onduleuse et lente, qui lèvent leurs grands cous féminins au-dessus de la foule, des envolées de singes gris sur les toits, des vaches pacifiques, aux grandes cornes vertes, toutes blanches, sculpturales et comme taillées dans le marbre. Il y a des toutous teints en jaune, en bleu et rose. Plus loin, sur une grande place, un peuple serré de pigeons, abattus par myriades, couvre la terre d'un plancher bleuâtre, dense, ondoyant, qui s'ouvre quand passent les pesantes masses des éléphants caparaçonnés de rouge. Parmi toutes ces bétes vivantes, çà et là des autels où elles sont divinisées, tabernacles minuscules peuplés de petits taureaux, petits éléphants, petits singes....
Un vaste carrefour, où nous coupons à angle droit une rue aussi large, aussi droite, aussi rose que celle que nous avons suivie. Ici, au pied des temples que gardent des éléphants de pierre, c'est une inexprimable confusion de passants, de fleurs.
d'ânes, de chameaux, de cavaliers, de marchands. Parmi le fourmillement des pigeons qui picorent, cent vaches somnolent béatement, indifférentes à l'agitation de la multitude. Debout, de jeunes garçons soutiennent de hautes branches emplissant l'espace de verdure. Et les dévots achètent ces bambous, les déposent aux pieds des vaches, qui les acceptent comme une dette et les mâchent avec sérénité. Du haut des arbres pendent des vases de terre, verts de mousse, où s'abattent des volées de perroquets, leurs jolies tôtes rondes cerclées de rouge....
Tout d'un coup un piaffement de chevaux....
Qu'est-ce que cette fière cavalcade qui débouche sur la place? Les jolies bètes dont le poil brille, les beaux cavaliers dont les armes étincellent! C'est le frère du rajah, suivi de ses barons, précédé de ses hommes d'armes qui courent à pied, portant des hallebardes. Bonnet de velours sur l'oreille, en tunique de fleurs vertes, il maîtrise son cheval qui danse. Très rapidement je l'entrevois : noble et hardi visage où l'on sent la race, le sang antique, l'instinct du commandement. C'est un vrai ksHettrya, qui descend en droite ligne des premiers conquérants de l'Inde.
Cependant des éléphants rentrent à l'écurie. En voici sept, colosses rugueux et sombres, philosophes taciturnes, pleins de lenteur, supérieurs à tous les
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êtres qui tourbillonnent au-dessous d'eux. Un à un ils disparaissent sous un portique, frôlant la terre de leurs trompes, berçant trois cornacs sur leurs fronts massifs, où deux grands lobes font saillie. Pliant les jambes avec une démarche humaine, étalant doucement leurs larges pieds mous, ils passent, silencieux comme des ombres. — Quelle profonde pensée dans ces puissantes têtes mornes, et comme ils ignorent le peuple inférieur des hommes et des bêtes qui s'écartent devant eux! On comprend, à les voir, pourquoi Ganesh, le monstre à lête d'éléphant, est dieu de la Sagesse....
A toute seconde, les tableaux changent. J'essaie d'en noter un au vol : devant une haute porte de palais où s'enfoncent les pachydermes, les chameaux, tout un peuple, l'air est épais de faucons. Us tournoient et crient devant l'image rouge du dieuéléphant, qui sommeille dans une niche au-dessus du portique. Et des trompes aigres font une musique hindoue.
Tout autour de la place, des temples, des monuments, une université, des palais : l'un, entre autres, d'un rose étrangement vif, dressé en pyramide, hérisse une façade de neuf étages faite de cent clochetons et de soixante-quatre fenêtres en saillie, fleurie de colonnettes et de balcons, percée à jour de mille fleurs évidées dans la pierre, une architecture vaporeuse, aérienne, excentrique, im-
possible. C'est le palais du Vent. Le palais du Vent! Ce nom m'enchante. De même, sur les belles petites collines qui entourent la cité, on aperçoit le palais des Nuages, le temple du Soleil. La porte rose qui ferme l'autre bout de la ville s'appelle la porte des Rubis. Nous sommes dans un conte oriental de fées.
Un cri de trompette! — un cri de cuivre qui fait détourner la tête. Lancée très vite, au galop, passe une joyeuse bande mortuaire, passe le mort étroitement voilé de gaze blanche, passent les hommes qui l'emportent attaché sur des bambous, passe la famille qui bondit en frappant des cymbales, en hurlant les syllabes sacrées : « Ram! Tiam! » Envolée, disparue, la troupe bruyante ! Maintenant ce sont des lévriers en laisse, vêtus de pourpre, des jardins où, sur des lits de camp, dorment les lynx et les léopards de chasse de Sa Hautesse, étranges bêtes maigres et souples, très nobles, avec un éclair aigu dans leurs yeux perçants, et qui d'un coup de leur langue raboteuse raclent le poing que leur tend leur serviteur. Ailleurs, c'est une noce : cinquante femmes vêtues de jaune soyeux sont assises par terre, psalmodiantes. La mariée, une fillette de dix ans, est seule debout au milieu des chanteuses. — Au bout de la rue, derrière une grille en façade sur le trottoir, devant la foule rapide, dix mangeurs d'hommes, dix tigres royaux, la tête baissée, ar-
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penlcnt à grands pas doux la prison à laquelle ils ont été condamnés après jugement régulier. Ils méritent vraiment leur titre de sahebsy de seigneurs, ces fauves. Le plus beau d'entre eux est l'assassin de seize femmes. Même impression devant la tète terrible et morne, la sinuosité de Téchine qui se coule, la souplesse des muscles trapus, la détente possible des jarrets formidables, la splendeur fauve de la robe faite de lumière vivante, qu'à Ceylan, devant une gerbe de cocotiers élancés dans le ciel de feu....
Parmi cette multitude d'images qui se pressent, un spectacle incessamment répété reste toujours beau. On ne se lasse pas d'admirer la souplesse et la fraîcheur des jeunes corps nus. Les torses frêles et bombés des enfants, garçons et filles, sont adorables. Les longues tresses noires coulent sur la jolie figure sauvage, effarée, sur la petite poitrine si délicatement modelée. On sent la force et la santé des jeunes muscles et du beau sang. Cela est parfait. La lumière et l'ombre se marient, circulent harmonieusement sur le bronze uni de la peau tout enveloppée de lumière et de plein air. Les jeunes femmes, nues depuis le bas des seins jusqu'au milieu du ventre, savent se voiler avec une grflce extrême. Rien de doux à l'œil, rien de simple et de tranquille comme les plis de la molle draperie. Chez les fillettes, plus grêles, on voit l'ondulation paisible
de la charpente intérieure. Elles aussi, les toutes petites, portent sur la tête de beaux vases ronds qu'elles soutiennent de leurs bras tendus, levés très haut, se cambrant dans l'effort, le brun du torse tendre tout baigné de lumière.
Je suis entré dans un temple qui jette son grand escalier sur la place. En bas, des chameaux ago-, nouilles dorment et des chiens sont étendus au soleil sur les degrés. On monte et l'on arrive devant une cour où des vaches errent en liberté sur le marbre. Dans un coin, les deux arbres sacrés, le mâle banyan et l'arbre femelle, qu'on nomme pipala. Une vieille femme tourne rapidement autour du premier, une autre verse un peu d'eau sur les feuilles du second. A côté, une deuxième cour est ceinte d'une galerie que supportent des piliers. Là, dans l'ombre, un groupe rouge de femmes assises écoute tranquillement la mélopée nasillarde du prêtre qui lit le Ramayana. Les jolies figures régulières qu'on aperçoit sous les capuchons ne semblent guère absorbées par la méditation. Tout ici se passe en famille : le prêtre accroupi, enguirlandé de fleurs, balance son corps au rythme de sa phrase qui monte et qui s'abaisse. Quantités de moineaux picorent familièrement parmi les fidèles, et de grands corbeaux sautillent gauchement sur le dos des vaches assoupies. Tout à fait caractéristique de l'hindouisme, ce culte en plein air, ce lieu
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sacré qui tient à la fois de l'élable, de la. volière et du temple. Une violente lumière frappe les murailles barbouillées de bleu par les aventures de cinq cents dieux. Derrière le prêtre, au fond de la galerie, un tabernacle obscur où Ton aperçoit Tidole, une petite poupée à figure noire, Parabatli, habillée ^ de rouge, gardée par deux lions. Au-dessous d'elle, son époux, le grand Siva, n'est représenté que par le Lingam, emblème de la vie. Là viennent prier les femmes stériles et les jeunes lilles qui désirent un époux.
En face du temple, de l'autre côté de la grande place où bouillonne la multitude des gens et des bêtes, se dresse le collège du maharajah. J'en admirais la façade bizarre et rose comme celle du palais du Vent, quand un étudiant m'a invité à entrer. On m'introduit chez le principal, que je trouve assis dans un petit cabinet obscur, devant des piles de livres. Physionomie hindoue très douce, très fine, un peu soucieuse, tournure d'homme d'étude, fluet, voûté, vêtu simplement d'une longue tunique noire. Avec des gestes sobres, en quelques mots simples d'un anglais parfait, il m'a souhaité la bienvenue, puis m'a conduit aux salles de cours
Les examens supérieurs étant tout proches, les étudiants qui s'y préparent sont restés chez eux; nous ne voyons que les élèves de première et de seconde année. Dans de grands halls à colonnes, de petits groupes d'étudiants se serrent autour d'un professeur. Ni chaires, ni bancs, ni pupitres. Tous se lèvent à notre entrée et s'inclinent profondément en touchant deux fois leurs lèvres d'un geste empressé et gracieux. Pourtant, dans une certaine salle, les élèves sont restés assis : cette classe, me
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dit le principal, est réservée aux fils du rajah et aux nobles qui, tous descendus de Rama et du Soleil, sont trop fiers pour nous saluer.
L'enseignement tout entier donné par des professeurs indigènes est gratuit (state-supported) et les examens ouvrent aux élèves les carrières du gouvernement. On professe les mathématiques, l'anglais, la littérature anglaise, les dialectes de l'Inde, le persan. Dans les classes supérieures, me dit le principal, on ajoute le sanscrit, le pâli, les philosophies brahmaniques, bouddhiques, persanes et la philosophie moderne. Stuart Mill et Spencer sont lus comme des classiques.
Le principal, qui est Bengali, cause volontiers et semble au courant de ce qui se fait, non seulement en Angleterre, mais dans le reste de l'Europe. Il me parle avec admiration de Burnouf, de Barthélémy Saint-Hilaire, de Bergaigne, des grands sanscritistes français, « En somme, dit-il ensuite, l'Inde n'aperçoit l'Europe qu'à travers l'Angleterre. Un jeune étudiant qui aborde les études supérieures commence par les classiques anglais : Shakspeare, Milton (beau début pour une cervelle hindoue), puis et surtout Addison, Pope, plus tard les philosophes et les économistes, Locke, Hume, Adam Smith, Burke, tous les penseurs du xvni® et du xix^ siècle, jusqu'à Spencer, dont l'influence est très grande. Quant à la France et à l'Allemagne^
nous ne les connaissons que de seconde main. En général, nous ignorons leurs langues. Pourtant nous commençons à admirer autre chose que l'Angleterre. Si Hegel ou Fichte ne nous sont pas familiers, nous étudions les philosophies orientales, surtout les Upanishads, le vieux Védantisme où Ton trouve à la fois Spinoza, Kant, Hegel et Schopenhauer.... »
Peu à peu il s'est animé, et j'ai cru voir paraiti'e en lui un fonds d'enthousiasme pour la vieille métaphysique de son pays. « Depuis cinq ou six ans, il se fait une réaction en sa faveur. Sous l'influence anglaise, des écrivains de Calcutta* avaient dénoncé l'immoralité et les folies de la religion hindoue. Nous commençons à comprendre que sous son extravagance se cache une pensée profonde, et vous la verrez défendre par nos érudits et nos penseurs. Nous avons l'ambition d'être nous-mêmes. Voici le maharajah qui a introduit des idées anglaises, doté Jeypore d'un collège, d'un musée, d'une école industrielle : il ne fait rien contre l'hindouisme. Dans son palais d'Amber, on sacrifie toujours des chèvres à Kali. Mais par-dessous le symbole, il voit le sens, nous distinguons l'esprit sous la lettre, l'idée que contiennent les formes religieuses qui s'adressent à la multitude. Nous