Voir les romans de G. Kingsley
Si non, pourquoi non? Quand vous occupercz-vous de votre salut? {Areyou saved? Are you fighting? Ifnoty why noi?When doyou intend toget saved?) » Des hommes-sandwich circulent, annonçant « Tarrivéedes salutistes du Canada et une attaque générale dirigée contre le diable par le capitaine Hallclujah Smith, ancien clown » . Au milieu de la foule hindoue, des salutistes anglais forment un petit cercle, tous pieds nus, vêtus à Toricntale, les femmes drapées de rouge, leurs figures claires entourées de mousseline orange, les hommes en bédouins et coiffés de turbans. Bien curieuses, les blondes tôtes anglaises, les grandes chairs molles et roses dans ces costumes asiatiques.
Une espèce de petit singe hindou se confesse d'une voix nasillarde. Puis, Tun après Tautre, les salutistes viennent témoigner, et chacun tient un parapluie en guise d'ombrelle. Ensuite tamtam, castagnettes, cornet à piston. Les Anglaises sont impassibles, les mains tombantes et croisées, chantant des hymnes sur des airs de polka que les hommes accompagnent avec des accordéons. L'une d'elles a exhorté la foule en hindoustani, une toute jeune fille vêtue de voiles orientaux, les pieds nus dans la poussière, des yeux d'ange, un teint de lis que n'avait pas touché le soleil indien, une expression pensive, si sérieuse (earnest), si calme, si chaste : une vierge de Burne Joncs.
La conviction et l'effort de ces évangélistes ont quelque chose de comique et de touchant. Ce qui leur manque surtout, c'est Timagination sympathique qui permet de concevoir des formes d'âmes étrangères. Combien les jésuites qui eurent tant de succès en Chine au xwu'' siècle, leur étaient supérieurs! Avec quel art ils adaptaient le christianisme aux facultés, aux besoins de Tâme chinoise! Ceux-ci emploient les mômes procédés pour fondre le cœur d'un pauvre journalier de l'East-End, qui roule dans la boue noire, dans le brouillard piquant des docks, et pour toucher Tune de ces âmes hindoues dont nous savons si peu. Ces grands hymnes wesleyens, chantés sur des airs de bastringue, quelle émotion peuvent-ils éveiller chez ces Asiatiques? Sont-ils touchés par ces jeunes femmes venues de là-bas pour se mêler à la populace de Bombay, pour se vêtir de ses vêtements, pour vivre de sa vie, non comme des étrangères, mais comme des sœurs, pour les aimer en Jésus-Christ?
Là-dessus Cheddy Lall, que j'ai consulté, m'a dit : « On aime mieux les autres missionnaires. Ceux-ci ne vont pas en voiture, comme doivent faire les Européens; ils s'habillent comme nous. On pense qu'ils sont pauvres, et on les méprise. »
Je suis revenu par la plage qui borde non la rade, mais la grande eau libre. Pas un bateau. D'ici on
ne voit rien de la ville, mais seulement ce sable blond, humide de la marée descendante, et le bleu doux de cetle mer. Des parfums familiers de goémons et de varechs mouillés respires dans l'enfance sur les plages bretonnes. Derrière soi, on imagine des falaises grises, des dos sombres de lande éclairés de la pâle flamme des genêts. Ce paysage, le même en Europe et dans l'Inde, apaise l'esprit inquiété par le spectacle des humanités différentes, par le grouillement des races étrangères.
De petites lames accouraient, dressées avec une transparence pâle, tremblaient dans un éclair d'argent pour s'abattre avec un clapotis léger. Un parsi est descendu au bord de Teau et, les lèvres agitées par une prière, a regardé le soleil dont le disque palpitant tombait. Au moment où l'astre touchait la ligne des eaux, il s'est incliné deux fois, puis a tendu les bras vers la grande clarté rose qui flottait à rOccident...,
24 décembre.
Ce matin, après le chola hazri, je suis monté à Malabar-Hill, un promontoire vert chargé de villas et de palmiers à travers lesquels on voit luire le bleu incertain de la mer, étinceler la charmante et brumeuse Bombay. La rosée monte en un brouillard ténu dont la blancheur flotte, ondoie, se déchire mollement comme une gaze et d'où surgissent les grandes palmes fraîches. Par terre, des fleurs comme à Ceylan, fleurs d'azur, fleurs de sang où tremblent et roulent de grosses gouttes d'eau.
Plus loin, un jardin où cette végétation est ordonnée avec un art raffiné, un jardin comparable à celui du Taj, solennel par sa lumière, son silence et sa beauté. Parmi les massifs verts trois tours se dressent, blanches, basses, massives, qui ne sont ni des temples, ni des lieux d'habitation, énigmatiques, inquiétantes dans cette solitude. Alentour, de grands oiseaux planent.
Nous sommes au cimetière parsi; ce jardin est un lieu funèbre; sur ces tours on expose les cadavres que déchiquettent les vautours fauves : un prêtre est venu me raconter ces choses.
Vêtus de blanc, me dit-il, deux par deux, chaque
couple tenant les deux bouts d'une écharpe de mousseline en signé d'union dans le deuil, à travers les rues de Bombay, au bord de la plage, sous les bouquets de palmiers, le long des parterres de fleurs, les Parsis suivent lentement le mort que les parents portent, enveloppé de linges. Arrivés au pied de la tour, une petite porte s'ouvre, reçoit le cadavre et se ferme aussitôt. Puis le cortège se disperse. Personne n'a jamais vu ce qui se passe derrière la porte, sauf les deux gardiens mystérieux de ce cimetière.
La plate-forme du sommet, dit le prêtre, est divisée en trois zones concentriques inclinées vers un puits central qui communique avec un souterrain. Les cadavres des hommes sont rangés sur le grand cercle extérieur, ceux des femmes sur le cercle moyen, ceux des enfants sur le petit cercle autour du puits. Chaque corps est dépouillé des linges qui le voilaient, car un texte du Zend Avesta dit : « Tu es entré nu dans ce monde et tu en sortiras nu ».
A dix heures, le matin, à six heures, le soir, les grands vautours fauves arrivent à tire-d'aile de tous les points du ciel, s'installent sur les tours. En moins de quinze minutes il ne reste rien de la forme humaine qu'un squelette que la chaleur a bientôt fait de disjoindre et que la pluie ou le sang ruisselant dans les rigoles entraîne bien vite dans
ie puits. Les crânes, comme des gousses trop mûres, éclatent au soleil et la cervelle est bue par les vautours. Au fond du puits, où s'entassent ies débris et les poussières, sont des pierres filtrantes qui purifient l'eau du ciel; en sorte que pas une parcelle humaine ne rentre dans la terre. Le Zeiid Avesta dit : « Tu ne souilleras point la terre, ta mère...»
En ce moment plus de cinquante vautours siègent très graves au bord d'une tour, et d'ici j'aperçois très bien leurs étranges yeux sauvages, ces yeux fixes où luit une flamme alimentée de matière humaine. Admirable sépulture que ces corps d'oiseaux. Aussitôt mort redevenir vivant, rentrer tout de suite dans un tourbillon de vie, un tourbillon plus rapide, plus brûlant que le premier. Avoir été une pauvre grande dame parsie, une de ces femq[ies indolentes qui, dans leurs voiles somptueux, se prélassent au bord des plages pour respirer un peu de fraîcheur, et maintenant fendre impétueusement l'air enflammé d'un vol strident. . . .
Tout autour de nous le calme et la splendeur du jardin tropical. L'air tiède est plein de parfums, les éternels petits écureuils rayés trottent avec confiance dans les allées. Et dans cette douceur et cette beauté des choses, il est difficile à l'esprit de concevoir ce qu'il n'est pas permis à l'œil de comtempler. Là, tout à côté, sur les trois plates-formes
toutes blanches, sous le soleil tropical, dans un éblouissement de lumière répercutée, les rangées de corps tordus par la chaleur, les poitrines entr'ouvertes, les ventres vidés par les becs de corne, les crânes pelés, les rigoles rouges de sang desséché.... D'ici la vue est bien belle sur Bombay. La mer est d'un bleu voilé très doux sous le ciel qui blanchoie dans son ardeur, vaporeuse, pâlie par la moiteur qu'elle exhale. A gauche, au bord de cette eau, c'est une autre mer, d'un vert sombre et lustré, dont les vagues immobiles sont figées, une mer de palmes d'où sortent des tours lointaines, des beffrois gothiques, des toits de pagodes. — Ce monde estbeau....
26 décembre.
Trois cents kilomètres sur le grand péninsulaire au clair de lune, à travers d'inquiétantes silhouettes de montagnes dressées en grands troupeaux. Forêts, maisons, rochers, le détail du paysage a disparu et les grandes formes silencieuses, brumeuses comme des fantômes sous la lune bleuâtre, semblent les seuls habitants du globe obscur. Puis treize heures de carriole sur une mauvaise route, seul avec mon cocher dans le Nizam, en plein Dekkan, voilà de quoi calmer Tesprit après la chaleur et la confusion de Bombay.
Contrée sauvage, déserte, tapissée de landes et de jungles. Quelquefois un petit hameau hindou, une petite pagode pyramidale, biscornue, compliquée comme toutes les pagodes, un étang sacré où les paysans se baignent le matin suivant le rite.
Sur la route, personne, sauf, vers neuf heures, une troupe d'hommes, d'enfants, de femmes qui suivent une ûle de pesants chariots antiques tran-
quillement traînés par de grands bœufs blonds. Où vont-ils? On dirait une migration de tribu aux temps primitifs.
Bien vite dépassée la horde nomade. Vers midi, dans le sud, se dessine une ligne fauve de hauteurs. C'est un grand amphithéâtre qui se déploie dans la large plaine, du nord au sud, percé de cavernes par les hommes d'autrefois. Là, au cœur de la péninsule, sont les repaires silencieux des divinités qui, depuis trois mille ans, sont nées et se sont succédé sur cette terre de l'Inde. Là siègent le3 dieux védiques, Indra et Surya, puis des Bouddhas inertes, les yeux clos, les jambes croisées, puis le panthéon brahmanique, Siva, Parabatti, Yichnou cl le cortège de leurs incarnations, puis les vingtquatre sages des Jinas, tous taillés dans le roc antique, découpés dans la montagne dont ils font encore partie, seuls dans le désert, en face du paysage éternel, intacts comme au premier jour.
A cent mètres de la montagne on ne distingue encore rien. Tout est recouvert par une forêt de broussailles impénétrables, par la jungle fauve, qu'on dirait tombée du haut de la colline pour en cacher les secrets. Elle croît dans le sable ardent, dans la chaleur sèche et terrible, concentrée au pied de la falaise. Point de fleurs ici, rien de la mollesse et de la beauté de la végétation de Ceylan ou de Bombay. Tout est aride et brûlant. Nous
ËLLORÂ. 295
avançons avec précautions. Sous les buissons épineux, sur le mica embrasé étincelle la fuite des redoutables cobras. Us défendent l'accès des temples de Siva, et Ton se souvient que, dans les images du dieu, ils foisonnent autour de son cou et de sa ceinture, symboles mystiques du Temps destructeur. Nous voici au pied de la monlagne qui s'élève en muraille abrupte. Devant nous, elle s'entr'ouvre, entourant un rocher de pierre grise de même hauteur qu'elle. A mesure qu'on approche, ce rocher prend des allures étranges, il se creuse, s'évide, se hérissant d'aiguilles et d'écaillés comme un morne granitique torturé par l'éternel rongement de la mer. Tout d'un coup, on reconnaît les lignes emmêlées d'une pagode. C'est le Kaïlas, le paradis de Siva, un temple hindou fait d'un morceau de montagne : pavillons, terrasses, pyramides, clochetons, escaliers, statues, obélisques, éléphantsgardiens, tout est découpé dans un seul bloc, tout est taillé dans une seule pierre énorme qu'ils ont détachée, fouillée, ciselée, comme un ouvrier chinois fait d'un morceau d'ivoire. Des deux côtés, et par derrière, comme un étui qui doit préserver une chose précieuse, trois falaises brutes et verticales montent à cent vingt pieds* de hauteur et semblent
1. Mesures du Kaïlas : cour : 120 mètres de profondeur sur 60 de largeur. Le bloc isolé a 50 mètres de long sur 30 de large et s'élève à 30 mètres.
tranchées en trois coups d'une épée magîque pour isoler le roc qui glorifie Si va.
Peu à peu, devant ce Kaïlas, on se sent pénétrer d'un sentiment étrange et qu'on ne s'explique pas tout d'abord. Cela vient-il du désert et du silence environnants? est-ce parce que rien n'est construit dans cette pagode où l'on ne voit pas deux pierres superposées? est-ce parce que sa teinte uniforme est celle de la pierre exposée à l'air depuis le commencement des époques géologiques, celle de la muraille brune qui, au nord et au sud, fuit jusqu'au bout de la plaine? mais rien ici ne fait penser au travail humain. Pas une inscription, pas un détail qui rappelle le culte journalier, pas un logement pour les prêtres. C'est une œuvre de la nature louant le dieu qui la symbolise : cette pagode qui se poursuit dans les assises profondes du globe est une chose éternelle, indestructible, non pas inerte cependant, mais encore vivante de la vie de la terre. Car la toiture du roc massif est encore recouverte de sa couche végétale, hérissée de gazons et de grandes plantes rigides qui semblent des candélabres sacrés. Tout autour, l'air surchauffé tremble en ondes blanches et la vie animale palpite : des vols de perroquets qui tournoient en flammes vertes, des corbeaux qui sautillent sur les vieilles statues, des écureuils qui semblent chez eux ici, qui courent sur lies degrés, qui trottent dans les tabernacles....
A l'intérieur du Kaïlas, dans la nuit des sanctuaires creusés au cœur du roc, dans le mystère des chambres nues où se dressent les symboles de l'énergie génératrice, des chauves-souris font des cercles silencieux.
Je fais le tour du monolithe. Ce qui est accablant ici, c'est Fénormité de la boîte de pierre dans laquelle il entre, de la muraille surplombante qui Tétreint et le domine, s'évidant par en bas, se creusant profondément d'une rainure noire, d'une galerie obscure qui en fait le tour et que soutiennent des piliers bruts. Sur cette galerie, la falaise tombe d'aplomb comme un pesant et volumineux manteau de pierre, striée de bleu par le suintement séculaire de l'eau. Des trois côtés, sur cette surface nue de falaise, le Kaïlas enlace ses figures de dieux et d'animaux, découpe ses pyramides, déroule la complication de ses lignes. Rien de grandiose comme cette opposition : ôtez cette pagode de sa gangue, dressez-la en plein air, et vous supprimerez la sensation du travail écrasant et aveugle qui Ta séparée de la montagne pour la sculpter. Surtout, vous la détachez de la nature : elle n'en fait plus partie et par là cesse d'exprimer la grande idée qui est au fond du culte de Siva. La puissance, l'énergie constante qui demeure invariable à travers les mouvements et les arrêts des formes dispersées, l'être inconnaissable et absolu qui se déploie au
dehors par l'incessant enfantement des êtres particuliers, de qui sort, en qui s'absorbe toute vie, aucun symbole ne saurait l'exprimer comme cette pierre qui émerge des profondeurs du globe, affleure en collines, mais ici se dispose suivant les lignes géométriques des terrasses, puis se complique, s'assouplit, ondoie en formes organiques, figure toutes les manifestations de la vie, d'abord une armée d'éléphants gigantesques presque complètement détachés du roc, mais encore engagés dans la matière informe; — plus haut, parmi des enlacements de lianes, parmi des processions de singes et de tigres, monte, portant accroché à ses flancs le monde animal, déploie enfin les formes humaines, déroule l'épopée du Ramayana, raconte la conquête des races inférieures par les races nobles: — plus haut encore, multiplie les figures des génies et des dieux secondaires, puis se creuse en salles mystérieuses, et là, dans l'ombre comme centre et comme racine mystique de toute cette floraison vivante qui s'épanouit à la lumière sur les parois extérieures, se dresse en lingam générateur, s'amincit enfin, s'allège, élance sa pointe aiguë de pyramide dans l'espace radieux.
Nous quittons le Kaïlas. A droite et à gauche,
sur une longueur de trois kilomètres, les caves religieuses percent les flancs de la montagne.
D'abord, les cryptes sivaïstes difficiles d'accès, invisibles du dehors. Il faut s'accrocher aux saillies de la falaise, ramper sur des éboulis de pierre, serré par la jungle contre le rocher. Ces caves sont des lieux de mystère où les vieux brahmes ont enfoui leurs secrets religieux, et véritablement celui qui pénétrerait ignorant dans ces sanctuaires en sortirait initié.
Les profondes galeries s'ouvrent, éclairées d'abord par un demi-jour terne et froid qui pâlit sur la pierre grise, s'enfoncent dans une noirceur qui va s'épaississant, entre les piliers rugueux taillés à même dans le roc. Dans ces ténèbres, où le seul bruit est le frôlement des chauves-souris, on voit luire des yeux d'or, saillir en bas-reliefs géants les dieux monstrueux qui dansent ou qui trônent. A mesure qu'on s'éloigne de l'ouverture, leur file, d'abord visible dans la clarté grise de cave, pâlit, devient plus vague, va se perdant dans l'obscurité. Pourquoi donc ces figures ont-elles toutes un air de parenté? Pourquoi toutes portent-elles les mômes attributs? N'est-ce pas Siva que nous reconnaissons partout, incarné dans la série entière de ses formes? Oui, toutes ces lignes mystiques, flexibles et sinueuses comme la vie, sont celles de ses corps variés, et chacun de ces vastes bas-reliefs
représente une des faces du dieu. Le voici destructeur, et ses trois yeux, qui voient le présent, le passé, l'avenir, brillent d'un éclat blanc, de cet éclat qui fait tomber les créatures en cendres; ses six bras brandissent des épées où pendent des cadavres transpercés, ses pieds trépignent des squelettes. Ailleurs, il repose immobile, contemplateur, ceint des serpents qui s'enlacent autour de son corps et de son cou, emblèmes de son éternité. C'est encore Siva, dont les formes molles et indécises, dont les hanches qui ondoient sont celles d'un androgyne : il est mâle et il est femelle, il sourit avec mystère. De son flanc sort un corps doucement ondulé de femme, et au-dessus dé lui, très vague, avec un relief moins fort de la pierre, à peine indiqué, un nuage de formes animées flotte, s'élève, comme la fumée monte d'une flamme. C'est toujours Siva qui, au bout de la galerie ténébreuse, sourit à Parabatti; c'est lui qui danse joyeusement, entouré de ses bouffons ; lui qui, de nouveau féroce, de nouveau meurtrier, les dents serrées par la fureur, transperce un enfant. Et les squelettes, qui signifient la mort, alternent avec les taureaux, qui signifient la vie. Tout au fond du sanctuaire, une pierre nue figure l'éternel Lingam.
Devant cette transparence du symbole, devant cette révélation du dieu, on demeure saisi. L'idée rayonne de ces images et les transfigure. Ce Siva
n'est plus une divinité étrangère, particulière à une certaine race, à une certaine époque et que Ton vient regarder en curieux et en voyageur. Nous la connaissons, cette puissance! C'est la nature ellemême qu'expriment ces formes ondoyantes ébauchées dans cette solitude souterraine. C'est la divinité qui se manifeste par l'infatigable éclosion des êtres jeunes et brillants, comme par les hideuses destructions, l'éternelle et l'impassible, qui ne connaît pas la souffrance ou la joie des créatures. La force qui détruit et la force qui renouvelle ne sont pour les brahmes que les deux aspects d'une même puissance : ils ont fait un seul dieu du destructeur et du régénérateur, et c'est là leur grande originalité. Tandis que d'autres races, impuissantes à quitter le point de vue humain, ont fait du mal et du bien, du laid et du beau, des attributs distinctifs, classant ainsi leurs divinités d'après des caractères tous relatifs à notre sensibilité, les Hindous ont pensé qu'au point de vue éternel, il n'y a plus ni Dieu ni diable, mais une puissance absolue qui, créatrice ou malfaisante, reste identique à elle-même- Plus précisément, la^ mort leur est apparue comme un des changements dont la série fait une vie. Car selon eux, comme selon la science moderne*, l'être vivant n'est qu'une
i. La yie c'est la mort. (Claude Bernard.)
forme y un mode de groupement; sa matière s'écoule sans cesse : nous vivons de la mort périodique des cellules, des individus dont Tassociation fait notre corps. Nous sommes des tourbillons^ à tous moments composés de nouvelle substance : aussitôt qu'un de ces tourbillons abandonne une certaine quantité de matière, il absorbe et entraîne une quantité équivalente de la matière qui l'environne, et les morts sont incessamment remplacées par les naissances. Il en est ainsi de tous les ensembles. Partout, dans le monde sensible, on ne voit que des groupes en train de se faire ou de se défaire, mais ne se défaisant que pour former de nouvelles combinaisons, sous la variété desquelles persiste un être éparpillé, mais un et impérissable. — Tout l'univers est comparable à un océan où frémissent des millions de vagues. Chacune d'elles, qui s'élève et qui s'abaisse, est une vie qui commence et qui finit. Aussitôt écroulée en écume, une irrésistible puissance la soulève de nouveau vers la lumière. Mais qui ne voit que ces ondulations rythmiques ne sont que des apparences, puisqu'à chaque instant leur matière est différente et qu'il n'y a rien de réel en chacune d'elles que la force unique et générale qui, aveuglément, indifféremment, sans souci des heurts et des froissements locaux, fait bruire et remue toute cette mer. — Un être particulier n'est qu'un frag-
ment momentané de cette force. Qu'il change, qu il croisse, qu'il meure, elle n'en est pas affectée. C'est le même Siva qui rayonnait dans ce front candide et frais de jeune fille, dans ce sein délicat et ferme» imperceptiblement veiné d'azur et de rose, et qui fait fondre en liquides innommables ce cadavre qu'on n'ose regarder. C'est le même Siva qui agissait dans notre nébuleuse primitive, et qui aujourd'hui, déployé en soleil, en planètes, se disperse sur notre globe en continents, en mers, en montagnes, en formes organiques, en races humaines, en sociétés, en villes. C'est le même Siva qui, par la transformation des mouvements visibles en mouvements moléculaires, par la chute lente des planètes les unes sur les autres, retourne à son état primitif d'énergie indéterminée, d'où peuvent sortir de nouveau un soleil, des planètes, des mers, des continents, des végétations, toute une vie multiple et lumineuse. — Allons plus loin : cette énergie môme de notre monde solaire n'est point une puissance isolée; elle n'est qu'une portion de V énergie totale^ puisqu'à travers l'univers entier, tous les astres, bien mieux, toutes les particules matérielles font sentir leur attraction. Notre système se meut dans son ensemble vers un certain point du firmament. Qui sait s'il ne décrit pas une courbe immense, lentement diminuée; s'il ne tombe pas, lui aussi, avec les autres systèmes, sur un certain
504 DANS L'INDB.
point central, comme ses propres planètes tombent sur son soleil, et si l'univers entier ne tend pas à retourner à Thomogène, à l'indifférencié? — Cette loi possible, la sagesse hindoue l'a entrevue, quand elle a parlé de ces jours de Brahma, de ces périodes incalculables durant lesquelles le Brahma neutre s'épand, se développe, déploie les êtres, arrive à la conscience, se contracte, rentre dans son état primitif et redevient l'inqualifié? Les sivaïstes n'ontils pas pensé de même, lorsqu'ils ont dit qu'à la fin de chaque kalpa, Siva détruit les hommes, les dieux, les démons et tous les êtres créés? — Que la science considère ou non comme probables ces alternances de développements et de résolutions de l'ensemble, dès aujourd'hui, elle nous montre une puissance universelle et permanente, agissant à tous moments dans tous les points de l'univers, et dont nous ne pouvons rien dire, sinon qu'elle se manifeste à nous en haut comme en bas, dans le général comme dans le particulier, par des mouvements, par des cycles d'organisations et de dissolutions, par des phénomènes complémentaires de groupements locaux et de séparations de la matière, qui, selon le point de vue où l'on se place, apparaissent comme des vies ou comme des morts, comme des fins ou comme des commencements. — Cette puissance, comment la mieux personnifier que n'ont fait ces Hindous? Comment la mieux
représenter que par ce Si va qu'ils appellent le « destructeur-organisateur », « celui qui fait sortir la vie de la mort! » Dans une image religieuse que j'ai trouvée à Jeypore, il est assis au fond d'une caverne, dans les profondeurs de la terre. Au-dessus de lui, une riche campagne, des végétations.... Ses beaux membres féminins reposent, inertes, et ses lèvres sereines s'entr'ouvrent dans un mystique sourire. Sur son front, un croissant de lune mesure le temps; autour de son cou, un serpent symbolise les révolutions sans fin des années; d'autres, enlacés autour de ses reins, parlent du cercle des morts et des naissances. Ses cheveux tressés portent le Gange nourricier; son trident annonce le triple pouvoir par lequel il crée, détruit et régénère. Il tient un arc, un foudre, une hache, des armes surmontées de crânes. Un taureau dort à ses pieds. Tous ces symboles, je les retrouve ici, dans ces sculptures d'EUora. Il est la force reproductrice, et par là « Téternellement béni », et son emblème est le Lingam. Il est la puissance qui dissout, et des squelettes, des épées le symbolisent. 11 est « le grand ascète », sans passion, l'immobile, l'Immuable, « enraciné au même endroit pour des millions d'années » . Il est le dieu des brahmes, le grammairien, le savant, c'est-à-dire l'Intelligence. l'Ordre, le Verbe. 11 est le seigneur de la danse et du vin, roi des orgies, c'est-à-dire l'allégresse de
la vie rapide et brillante. Il est mi-mâle et mifemelle, et les êtres vaguement ébauchés montent autour de lui en processions vaporeuses. — Dans les profondeurs obscures de la montagne, sur les rudes parois du rocher, on pénètre le sens de ces images, qui furent laissées là, pour toujours, loin des villes, loin de l'humanité inquiète, par des hommes engloutis dans la nuit du Passé, dont nous ne savons rien, sinon qu'ils furent contemporains de nos ancêtres sauvages et qu'ils vécurent en ce point-ci de l'espace. Mais Celui qu'ils aperçurent au fond des choses, nous le retrouvons aujourd'hui, nous l'entendons à notre tour et nous avons reconnu sa voix dans notre Faust :
« Dans le flot de la vie, dans le tourbillon de l'action, j'ondoie, je monte, je descends, je me meus en tous sens. Naissance et tombeau, mer éternelle, mouvement changeant, vie brûlante, j'agis sur le métier bruissant du temps et je tisse le vivant manteau de la divinité. »
La montagne recèle dans ses profondeurs toute riiistoire religieuse de Tlnde. Les salles sivaïstes se succèdent, surchargées du même luxe de sculptures et de bas-reliefs.
A présent, voici une cave toute nue qui pénètre profondément dans le roc, soutenue par des piliers simples dont Tunique ornement est un cercle symbolique. Les parois sont brutes et rugueuses; on dirait que ce sanctuaire n'a pas été achevé. A mesure que Ton avance, le jour meurt et le fond est plein de nuit épaisse. Allons! il n'y a rien à voir ici, et je m'apprête à m'en aller quand un grand fantôme se lève devant moi, quand une apparition me cloue sur place. Les yeux se sont habitués à Tobscurilé, et là-bas, à cent vingt pieds de l'ouverture, une silhouelte géante, un Bouddha colossal et pâle, assis, les mains croisées, un sourire figé sur ses lèvres, effrayant dans sa rigidité, se profile vaguement au fond de la cave sur la noirceur d'une niche. Rien d'autre : il siège seul dans ces ténèbres, dans ce silence de tombe, dans cette profondeur creusée au cœur de la pierre froide, loin de la vie qui passe. A ses pieds une flaque d'eau noire, inerte
comme lui, reflète son sourire et son immobilité. Il y a beaucoup de caves, semblables à celle-ci, habitées par des Bouddhas solitaires qui, les yeux mi-clos, sont entrés dans la sérénité. Étrange contraste avec les caves sivaïstes, toutes regorgeantes des formes de la vie, exprimant toutes l'exubérance de rimagination hindoue. Pourtant malgré leur différence, elles traduisent des conceptions qui se complètent Tune par Tautre. Celles-là conduisent à celle-ci comme la débauche de la spéculation métaphysique mène à la paralysie de la volonté, à l'arrêt de l'action, comme la méditation sur l'Être unique a poussé le brahme à l'oubli de son être particulier, et, lui montrant partout des illusions, détruisant en lui le désir. Ta délivré de la tentation de faire effort et de remuer. Siva et Bouddha siègent côte à côte, comme le brahmanisme et le bouddhisme ont pu vivre en harmonie, l'un parlant à l'intelligence, l'autre dictant la pratique, et ces caves sont peut-être contemporaines. Pourtant, l'extrême différence des styles dit plutôt que de longs espaces de temps les ont séparées, que la montagne est demeurée sainte à des cultes successifs, non seulement aux sivaïstes et aux bouddhistes, mais encore aux jinas, qui, eux aussi, ont creusé leurs sanc tuaires dans ces falaises, et que les unes après les autres toutcL les religions de l'Inde sont venues s'y inscrire. •••
Elles peuvent passer et se renouveler et les races disparaître, le Bouddha ne détendra pas son sourire, ce sourire qui flotte sur ses lèvres depuis deux mille ans. Quelle paix dans cette nuit fraîche de cave, au pied de la grande figure sereine! Comme on conçoit le bonheur d'être affranchi enfin, de ne plus sentir la fuite de la vie, la chute continue dans le douloureux passé de toutes les choses aimées, de vaincre le Temps comme celui-ci, que n'a pas effleuré l'écoulement de vingt siècles ! En ce moment, appuyé à la fermeté de son genou, sous le geste éternel de sa main pâle, j'aperçois la calme vision qui filtre à travers ses paupières depuis le jour où un peuple d'ouvriers — évanouis depuis combien de temps! — l'a détaché de la montagne; — làbas, à l'autre bout de la longue galerie, c'est le jour, un rectangle lumineux encadré dans la sombre pieïre et découpé par les noirs piliers ; c'est un paysage lointain et splendide, une vaste campagne qui frémit dans l'air surchauffé. Des vols d'oiseaux raient une bande de ciel torride. Très loin, une petite pagode brille et domine un hameau où depuis longtemps, silencieusement, se succèdent et se poursuivent des vies humaines....
28 décembre.
A sept heures du matin nous quittons Bombay.
On s'installe sur le steamer, on choisit sa cabine, on examine les figures des gens qu'il faudra coudoyer pendant trois semaines, on va regarder la machine et Ton s'aperçoit que Ton est parti. Dans le bleu de Teau, un grand sillage rigide et blanc, large comme une chaussée, bruit et frémit, conduit là-bas vers des hauteurs déjà brumeuses, vers des toits brillants perdus dans de la verdure. Très vite l'espace d'eau s'élargit derrière nous; toutes les basses terres disparaissent. Longtemps les montagnes demeurent, pareilles à toutes les côtes lointaines....
Cela est toujours triste, cette disparition soudaine d'un monde dont on a vécu pendant quelque temps. Brusquement, ces choses qui, tout à l'heure, étaient actuelles, entrent dans le passé, en même temps qu'elles s'auréolent de l'inexprimable regret de ce qui n'est plus. Ces souvenirs qui, en ce moment, sont une portion de nous-mêmes, il faut qu'ils pâlissent, que i'émotion les quitte qui main-
tenant les accompagne, puis qu'ils meurent, et Ton éprouve une très grande indifférence — qui serait de la haine si ces souvenirs étaient plus chers — pour ce moi futur, pour cet étranger qui sera fait de sentiments ignorés en ce moment. Le Bouddha avait raison d'enseigner que la douleur vient du temps.
Tout passe avec une vitesse étrange; cette mer, ce soleil qui projette Tombre de ces agrès, ce navire, semblent les seules réalités. On ne conçoit pas très bien qu'en ce moment il y ait une Jeypore rose faite d'édifices solides, une Bénarès fourmillante éclairée par cette lumière....
Comme on rentre facilement dans le milieu natal ! Les choses d'Europe vous ressaisissent si vite que Ton croit ne les avoir jamais quittées. Presque tout de suite on prend plaisir à regarder les passagers. Il y en a une dizaine, très différents les uns des autres, et dont les vies se croisent ici pour quelques jours. Le contact de tous les instants établit une intimité si complète qu'il semble bientôt qu'on se soit toujours connu. On s'abandonne avec confiance. Au bout de cinq jours, on a plus de « documents » qu'après une saison de soirées et de bals parisiens.
Voici un Anglais, officier de hussards. J'essaie de le décrire parce qu*il me paraît un spécimen d'une classe très importante. Vingt-six ans : a $plendid
young fellow, un superbe jeune homme. Figure claire, aux traits nets, semés de lâches de rousseur, regard bleu, brillant, direct, plein de hardiesse et de bonté, physionomie heureuse, éclairée par de rapides sourires; quelquefois, brusquement, un grand rire qui se déploie largement. On devine un élan de jeunesse, la verve, la joie habituelle de Têtre librement développé. L'après-midi, il lance des palets avec toute Tardeur et Tentrain d'un enfant. Il se donne au jeu de tout son cœur, et ses mouvements trahissent la souplesse du corps jeune et frais. Au repos, c'est Tallure alerte et simple de l'homme tranquille, maître de soi, habitué à l'indépendance, avec un fonds de gravité sous le pétillement de la verve animale. Sa jeune femme a pour lui l'admiration de Desdémone pour Othello : elle voit en lui l'homme sûr, fort, fidèle, qu'aime la jeune fille anglaise, le héros de tous les romans anglais. En effet, on sent en lui comme une assise sérieuse et solide. Sur la religion, le devoir, la famille, il est muni d'idées héréditaires très nettes et très profondément enracinées. Physiquement et moralement il est un gentleman de race et d'éducalion. « Mes ancêtres, me dit-il avec un accent de fierté, sont arrivés en Irlande avec Cromwell. » Né sur le domaine paternel, il est l'héritier d'une lignée de squires. Première enfance passée à la campagne, au milieu des fermiers qui l'aimaient et le respectaient
314 DANS L'tNDE. «
comme le jeune maître ; la large vie de famille dans le grand manoir, les premières chasses aux côtés du père et du grand-père, eux en habit rouge sur de grands huniers, lui planté sur un petit poney; la Bible apprise et le sentiment religieux établi à demeure dès la nursery, par des images, par des textes qui décorent les murs, par les prières en famille devant les domestiques, par les longs et solennels services entendus au banc d'honneur dans Téglise de la paroisse; puis Rugby, le sentiment de liberté et de dignité appris, le contact de camarades dont il faut se faire respecter, beaucoup de cricket et de foot'ball. Par là-dessus, la préparation aux examens de Tarmée, la carrière militaire ayant été choisie comme la plus digne d'un gentleman. A présent, il est lieutenant dans un régiment d'élite (crack-regiment). Il parle avec fierté de son corps : « Mon régiment était à la bataille de Quatre-Bras. On chargea trois fois les Polonais, mais sans pouvoir les approcher. Tous nos officiers furent tués/J'ai lu le récit dans la gazelte du régiment. »
Dans rinde, sa vie a trois grandes occupations : sa femme, dont il est amoureux, son service, le sport. Existence large, coûteuse, celle d'un gentleman qui vit parmi ses pairs. J'ai vu une photographie de sa maison, grande villa fraîche, à colonnes doriques, au milieu d'une vaste pelouse : devant le portique, sa femme conduit une char-
rette anglaise. Impossible d'être officier, m'explique-t-il, sans ressources personnelles. Sa solde est de cent soixante-quinze roupies par mois. Or, au mess, les vins et la table en coûtent deux cents. Les chevaux et les uniformes sont chers, le service, rinstallation du cercle, les dîners sont luxueux. Bref, ils vivent en aristocrates, en nobles, mais généralement ils sont nobles par la fierté et le courage. Le devoir d'un noble est celui d'un chef, et ces fils de squires savent se conduire en chefs. Le sentiment du devoir soutenu par un fond d'orgueil peuvent en faire des héros. Là-dessus, voyez-les à Lucknow, voyez la conduite de sir Henry Lawrence, leur résignation religieuse, leur intrépidité froide et grave.
« Que fait l'officier indien quand il n'est pas ae service? Comment tue-t-il le temps? Why! play gamesy of course. — A jouer! répond-il avec un éclair de son œil bleu, de sa voix rapide et franche. A jouer au cricket, à chasser à pied et à courre, à jouer au polo! Mon régiment est le plus fort au polo. Nos champions sont allés en Amérique et ils ont défié tous les États-Unis. Les vieux Yankees ont été fameusement battus {couldrCt touch them). Nous étions joliment fiers. — Est-ce un jeu très rude? — Oh! très rude! On se lance à cheval k toute vitesse en brandissant un maillet pour faire voler une boule dans le camp de l'adversaire. »
Lui-même a eu le crâne fendu, et il me cite un jeune officier du régiment qui a été tué à ce jeu. Il y a aussi le foot-ball, le tennis. Tous les jours, officiers et civilians font la partie de tennis en blancs costumes de flanelle légère. Souvent, les dames font la partie contre les gentlemen. Rien n'égale la cordialité et Tentrain qui régnent dans ces réunions. Hier soir j'en avais un exemple. Après le dîner, sur le pont, le capitaine M... nous a chanté des chansons anglaises (Fil go and tell your father, won't he be angry; rather!), There's a ripper, en voilà une qui est fameuse, lançait-il de sa grande voix joyeuse, et de rireî
Trois ou quatre conversations avec mon hussard et sur tous les grands sujets : la religion, la morale, la politique. Il se livre avec une confiance admirable et qu'on rencontre souvent chez les Anglais quand on leur parle leur langue et qu'ils se sentent chez eux. Il causait avec entrain, nul désir de briller ou d'étudier mes idées en curieux et en critique. Il épanchait un trop-plein, il parlait du fond du cœur sur des sujets qu'il considère comme capitaux [vital suijects). Ses idées sont très simples, il ne prétend pas à la philosophie. Tout de suite, il me parle de Dieu, du dieu personnel anglais, avec un mysticisme qui est singulier chez un ôtre si actif et bien portant : « Savez-vous, ditil, ce n'est qu'une affaire de sentiment et rien ne
peut prouver que j aie raison, mais je ne puis imaginer que Dieu ne prend pas soin de nous. Je suis sûr que Dieu nous aime. C'est ainsi qu'un homme ne peut pas prouver que sa femme l'aime, et pourtant il en est certain. Quant à l'âme, je l'imagine comme une sorte de double à l'intérieur du corps. Lorsqu'un homme rêve, son corps est appesanti par le sommeil, mais l'âme vit, demeure active, vagabonde par le monde. Que croyez-vous que devienne le corps humain quand il est pourri? Pensez-vous qu'il disparaisse entièrement? Non, ce corps contient une essence subtile qui peut avoii la même forme que lui et qui persiste. » Ce sont là les idées primitives de l'humanité, justement celles qu'Herbert Spencer place au début de la notion du monde spirituel. Il est étrange de les retrouver, exprimées avec cette ferveur, chez un lieutenant anglais. « Prenez la parabole de la semence, ajoutait-il. Une graine se développe, devient une tige de blé, elle est la même qu'au début, et pourtant elle devient différente. C'est ainsi, j'imagine, que l'ame se développe après la mort. » Il cite des morceaux de l'Évangile. Il me parle de Jésus avec tendresse et enthousiasme. « Comment peuton lui comparer le Bouddha? Qu'a gagné Christ, à son enseignement? D'être crucifié. »
Ce soir, il me posait la question suivante, à laquelle un Français doit répondre à tout instant en
pays anglais. « Vos romans donnent une triste idée de la France. Pourquoi sont-ils aussi ignobles {smutty)^ Et comment vous juger, sinon par les descriptions que donnent de vous vos romanciers,! vos Daudet et vos Zola? Il me semble, ajoutat-il, que l'œuvre propre, que la mission d'un romancier est d'élever la moyenne de moralité', d'être un éducateur. Les vôtres sont des corrupteurs. » J'essaie de lui exposer la théorie du « roman expérimental », de la « méthode scientifique ». — « Je ne vous comprends pas. Quel est le but de la science, sinon de rendre l'humanité meilleure et plus heureuse? Vos gens l'avilissent. — D'ailleurs, s'ils veulent peindre la réalité, pourquoi vont-ils remuer cette bourbe? George Eliot, qui est plus réaliste qu'eux, reste pure et ses romans fortifient. La vie n'est pas une chose sale (life is not filthy); du moins, telle n'est pas mon expérience. » Je le crois, sa vie est une de ces réussites auxquelles aboutit le travail de cent générations. Un écrivain américain dit que le gentleman anglais développé au grand air, tranquillement assis sur quelques fortes idées morales, est un des spécimens accomplis de notre humanité, par sa noblesse et par son bonheur. Celui-ci a derrière lui une jeu
1. De même Charles Kingsley dit : A man hat no busineês te Write except to preach.
nesse saîne et joyeuse, il se respecte, il commande, ses croyances sont arrêtées, son activité et son énergie débordent. Il a épousé une petite fille simple et gaie, une child-wife^ qui le vénère comme un héros et dont il est amoureux. Il n'a guère vu que de belles et bonnes choses : la littérature qu'il connaît est sérieuse, morale, épurée et, de parti pris, se tait sur les bas-fonds obscurs de l'humanité. Certainement, il n'est pas compliqué : il n'a pas la sensibilité frémissante, les perceptions subtiles des héros de nos romans, mais il n'est pas un sceptique attristé et névrosé. Sa candeur, son optimisme, sa fraîcheur de tempérament, sa vitalité heureuse et intacte, sont d'un être vierge et fort dont rien n'a enrayé ou déformé le libre développement. Tout ceci s'applique aux trois autres officiers qui sont à bord et qui tous vont passer en Angleterre leur congé d'un an. Le matin, après la douche, vêtus de pujamas fantaisistes, ils arpentent le pont humide. Puis en petits vestons clairs, en bonnets de drap, en pantalons de flanelle, en souliers de toile, jusqu'au soir ils causent, ils jouent, ils rient, ils bourrent éternellement leurs petites pipes droites de mielleux tabac anglais, ils lisent des romans inoffensifs, de morale simple, et d'intrigue compliquée. — D... est le plus jeune, le plus écolier (boyish) des quatre. Mai? le capitaine M... est plus sérieusement, plus profon-
320 DANS L'INUE.
dément, plus constamment épanoui. Lui aussi est fils de squire, il a grandi dans un coin de cette Angleterre patriarcale et agricole, qui disparaît en ce moment. « J'aimais bien les vieux fermiers, et, quand ils avaient quelque peine {when they were in troublé)^ leur façon de venir demander à ma mère un bout de conseil. » — Le matin, quand il s'habille, nous l'entendons chanter comme un merle dans sa cabine. Il cause avec tout le monde, et son grand sourire rayonnant nous met de la joie au fond du cœur. Le soir, lorsqu'il a revêtu son habit, sa vaste poitrine tend la large surface glacée de son plastron. Assis au bout de la table où il découpe les grandes tranches roses de roastbeef, il est plus noble, plus heureux que jamais. — Aujourd'hui, 1" janvier, comme il avait à ses côtés deux jeunes filles italiennes, avec lesquelles il est en flirtation réglée, il a proposé : La reine Marguerite ! mais d'un ton de voix ordinaire, avec un demi-sourire. Ensuite il s'est levé, et cette fois, la figure illuminée, regardant lentement autour de lui, solennellement il a dit : « La reine, messieurs! » et je n'oublierai pas l'élan jeune avec lequel le lieutenant de hussards a répondu : « God Mess her! Que Dieu la l)énisse!... »
Miss M..., des missions wesleyennes, réside à
Jeypore, où son métier est de pénétrer dans les Zenanas, de visiter les dames hindoues en amie, en missionnaire, en maîtresse d'école. Petite, sèche, plate, solide, lèvres minces, un lorgnon campé sur le nez busqué, elle arpente le pont d'un pas de grenadier avec les officiers ou le professeur M..., de l'Université de Bombay. Tout d'abord elle déplaît beaucoup. Je pense à ces grands yeux sombres et timides des femmes de l'Inde, à leur grâce, à leur douceur silencieuse. On aperçoit en elles des êtres Imaginatifs et passionnés, sensuels et rêveurs. Comme on comprend que l'Hindou soit choqué par la femme anglaise, par sa démarche virile et son indépendance I
Celle-ci me décrit sa vie à Jeypore. Elle habite avec une autre dame des missions une villa confortable, munie de pankahs, de tatiies\ de tous les •raffinements anglais. Promenades à cheval, suivie de son groom et de ses chiens, parties de tennis avec les résidents européens. Voilà la sœur de charité anglaise, qui se dévoue comme la nôtre pour une idée religieuse vers laquelle convergent tous les actes de sa vie, mais qui garde les dehors, les habitudes, le ton d'une Anglaise de la classe moyenne, d'une femme de fonctionnaire ou de mé-
1. Appareil qui sert à la production d une vapeur d'eau parfumée qui rafraîchit les chambres.
32i DANS L'INDE.
decin. Le célibat ajoute à son indépendance. Elle ne s'est pas retirée du monde. Elle s'entoure de bien-être matériel. La personnalité n'a point pâli sous l'action d'une règle uniforme : au contraire elle fait saillie avec un relief qui serait remarquable chez une laïque. On la sent maîtresse et sûre d'elle-même; elle se respecte et sait se faire respecter : « Je n'ai jamais été insultée par un indigène, et pourtant je sors souvent seule à cheval. Ils comprennent ce que c'est qu'une lady, et partout on m'a traitée avec le respect qu'on me devait; »
Éducation puritaine, sans instruction supérieure et sans idée. Étroite d'esprit, absolue dans ses principes, dépourvue de la faculté sympathique, que connaît-elle de ces femmes hindoues auxquelles elle s'est consacrée? Que comprend-elle des circonstances qui ont déterminé la condition de l'épouse et de la veuve dans l'Inde? Cette religion, qu'elle travaille de toutes ses forces à détruire (which we must eradicate front the countiy), elle la confond avec toutes les formes religieuses qui ne sont pas son christianisme protestant : idolâlricy ce mot suffit pour les désigner. Mais la brave fille est toute pleine de son sujet : c Nous voulons rendre les pauvres femmes plus heureuses, leur gagner un peu de liberté, leur apprendre à penser par ellesmêmes. » C'est-à-dire en faire des Européennes et
(les Anglaises. Elle ne tarit pas sur son œuvre de missionnaire, sur ses espérances, sur ses moyens de conversion. Avec quelle émotion elle m'a cité ces paroles : « Qui est Dieu? Celui qui te parle ». Texte qui, dit-elle, a produit une grande impression sur un musulman. Les Hindous sont d'une tolérance qui l'étonné et l'attriste parce qu'elle prouve leur indifférence. Jamais mari ne lui a interdit de visiter ses femmes. Elle se fait aimer dans les zenanas. c Venez nous voir, lui disent les dames hindoues, nous avons besoin de vous. Dites-nous quelque chose de ce Jésus dont les sahebs parlent tant. j> Elles chantent des hymnes, mais en somme ce ne sont là que des distractions qui rompent la monotonie de l'emprisonnement. Elles ne songent pas à se convertir. Toutes les conditions morales et psychologiques nécessaires à l'établissement d'une foi comme celle de miss M... font défaut chez elles. Il faudrait des générations, un changement complet de milieu pour les établir. L'une d'elles, à qui miss M... venait de donner deux poupées, les a placées aux pieds de Krichnaet s'est inclinée devant elles.
Miss M... me parle religion, me fait lire des livres pieux, me démontre « l'idolâtrie » du catholicisme, me prédit l'extension et la suprématie futures du protestantisme wesleyen, me vante son œuvre (work) comme la plus utile et la plus grande. — L'excel-
lente et courageuse fille! En ce moment, après sept années de labeur, elle va se reposer pendant une année en Ecosse. Puis elle reviendra prendre vaillamment son harnais à Jeypore. Quand arrivera la vieillesse, la société des missions lui fera une pension confortable. En attendant, seule, sans famille, elle se suffît; son existence est saine, occupée, digne, appuyée sur une grande idée sérieuse. Elle aide à répandre la civilisation, la civilisation anglaise. Elle travaille pour Tidéal que sa race a conçu. La vie a un sens pour elle. C'est un combat contre le mal. Quand arrivera le dernier jour, elle s'endormira tranquille, Dieu rappelant à lui sa servante*.