And God will gather his servant unlo Ilim
2 janvier.
Étrange curiosité que de s'intéresser aux différences des races humaines, à leurs diverses façons de regarder le inonde et d'apercevoir la vie, quand on a devant soi l'incessante présence de cette grande eau monotone qui nous porte depuis huit jours. Au sortir de ces entretiens, peut-être par un effet de ces entretiens, on retourne facilement à la pensée hindoue, au rêve brahmanique.
A sept heures, après le bain, les pieds nus dans des babouches de paille dorée, on flâne sur le vaste point clair et tout frais de l'arrosage matinal. Un air subtil et jeune se glisse sous les vêtements légers et vous enveloppe délicieusement. On s'abandonne à cette caresse et l'on est heureux du bonheur qui s'épand des choses. Les espaces du ciel et de la mer sont emplis d'une large clarté calme; l'eau vaste est toute pénétrée de lumière comme d'une grande joie profonde. Sûrement cette eau n'est pas insensible; elle se réjouit ou s'attriste quand le soleil la couvre ou l'abandonne. Cette mouvance universelle, cette rumeur insaisissable, ce souffle léger qui la fait tressaillir, disent qu'elle est vivante. C'est un grand ôtrc divin, parce qu'elle
est bienheureuse, très antique, la plus simple des choses, parce qu'elle est solitaire et que sa présence emplit tout.... Par delà l'horizon, loin dans le Sud, indéfiniment étalée, suivant la courbe du globe, elle luit ainsi, immobile et frémissante, seule sous le ciel, inaperçue. Nul œil ne la voit, et pourtant elle est encore. Alors, qu'est-elle en elle-même? Peut-être une grande âme élémentaire, limitée au monde du sentiment, à peine capable de rêve, traversée par des émotions très simples et très obscures, joie de vivre, tristesses, colères, abattements, tendresse, désir, effort....
Tout près du bateau flambent de petites vagues vertes. Des millions de petites vies se jouent à la surface du grand être solitaire. Elles sortent de lui, elles sont faites de sa substance. Elles montent, s'enflent, tremblent, courent, tourbillonnent, étincellent et ne sont plus. Et d'autres surgissent par multitudes, par générations^ et c'est un frissonnement perpétuel où tout devient, où tout paraît et disparait, où rien n'est, puisqu'à chaque imperceptible fraction du temps, chaque petite vague remuante se fait d'une eau nouvelle, de telle sorte que, pendant les quelques moments de sa vie, rien ne persiste en elle que sa forme. Et pourtant, malgré son néant, chacune est une petite personne distincte qui entend l'existence à sa façon. 11 en est de paresseuses, d'entêtées, de violentes, de mutines,
de capricieuses. A Tavant, c'est un pétillement clair de joyeuse écume; le long du navire, une course rapide d'eau bruissante; à l'arrière, des ondulations placides de cristal sinueux, des surfaces lisses de grandes glaces qui se tordraient lentement et sans bruit, où d'insaisissables reflets orange s'allument, tournoient, s'éteignent.... Et par-dessous cette diversité mouvante dorment les eaux lourdes qui n'ont jamais monté à la surface, qui ne connaissent pas le flamboiement sous le soleil.... — Pourtant, par ces matinées, leurs profondeurs sont pénétrées de lumière, lumière égale, immobile, non troublée par des agitations d'ombres comme celle qui frémit à la surface. Et toute cette mer épanche une clarté douce et forte qui vient de ses grands espaces intérieurs.
Tout en haut, le ciel est très pâle, blanchâtre, d'une lueur d'opale en train de fondre. Une bande paisible de petits nuages le mesure d'un mouvement insensible. Peu à peu le vide se fait dans l'esprit, la clarté qui sort de tout le traverse, Thabitc, l'emplit. Quelquefois on sent passer en soi comme une tristesse vague l'ombre des petites vapeurs qui glissent sur le soleil. Nul autre événement. La pensée s'est tue, — et puis on oublie que l'on est, "on retourne à la quiétude de ce qui demeure, de ce qui ne change pas.
Port-Saïd, 7 janvier.
— Après rOrient hindou, cet Orient d'Egypte est de bien maigre effet. Où sont les nudités de la foule pullulante sous le soleil indien? Ces gensci sont trop vôtus, trop enveloppés de leurs jupes vertes.
Vilaines rues régulières qui se coupent à angles droits, bordées de façades carrées que couvrent des affiches. Une odeur fade monte du sable brun dans lequel on avance. Les cafés-concerts, les boutiques de photographies, les magasins de nouveautés se succèdent. Population de rastaquouères levantins. Cette ville est un hôtel cosmopolite où tous les bateaux lâchent leurs voyageurs, abondamment pourvue de toutes les jouissances que peut convoiter le matelot après de longues traversées, enrichie par ses mauvais lieux et la vente de ses photographies obscènes. Rien de triste et de laid comme ces carrefours banals qui n'ont point d'existence propre, qui ne vivent que du passage continu des étrangers en quête de plaisirs. Il n'y a ici qu'un peu d'écume européenne jetée au bord de ce désert dans lequel finissent étrangement toutes les rues.
Tout au bout de la ville, dans le quartier arabe; nous allons regarder des danseuses qui viennent de la Ilaule-Égypte. La fumée de tabac, qui se déchire en brouillards bleus, enveloppe dans une salle chaude et basse un curieux mélange de population : des Arabes, des nègres, des Européens, des Coptes. Une Abyssinienne, faite comme une Yénus hottentote, et dont le gros corps brun s'entrevoit sous la transparence de son pagne blanc, avance sur la pointe des pieds, avec un sourire nègre, suivant le rythme insaisissable de la musique. Tout d'un coup elle s'est arrêtée, les jambes fixes, le tronc immobile. Alors une chose hideuse, indescriptible : lentement la croupe tressaille sous le pagne blanc, tremble, s'avance, se détache, s'agite en saccades, vibre d'un mouvement fou. Puis, avec des torsions ' lascives des hanches, coulée à terre, relevée à demi, les yeux fermés, elle ondule tout entière comme une bote rampante qu'on a blessée, qui va mourir là....
Paraît en scène, sans qu'on l'ait vue entrer, une fillette arabe. Un sourire aigu et mystique sur ses lèvres hautaines, les yeux mi-clos, renversant la tête lentement, avec dédain, son jeune corps frôle raidi, cambré, voici qu'elle a déployé ses deux bras et tous ses doigts frémissent. — Cependant, sans bruit, avec une rapidité de mouvements sinueux qui semblent d'un serpent qui court, une troisième file autour de la salle, décrivant des cercles com-
pliqués. Étroitement drapée de velours rouge, les cheveux noirs collés sur le crâne plat, les lignes anguleuses et précises, le haut du corps très long, impassible, avec un sourire de sphinx, elle a la stature, les proportions, les traits des vieilles figures égyptiennes. Renversée à gauche avec une saccade brusque des hanches, renversée à droite, monotortement elle glisse en cercles toujours plus rapides, — être sombre dont le silence et la gravité sont énigmatiques — parfois arrêtée soudain, parcourue par des spasmes lents du tronc, par des ondes qui traversent tout son corps, ou bien, lancée de nouveau, développant une ligne magique qu'elle déroule autour des deux aimées. Et dans l'assoupissement que verse la monotonie de la musique orientale, on cesse de distinguer les trois danseuses, on ne voit plus que Tenlacement sans fin des lignes qu'elles décrivent; on reste là, hypnotisé comme devant une jonglerie éternelle de boules brillantes....
A côté, un café chantant. Assis en rangs sur des coussins, les jambes croisées, des mucisiens grattent des cordes, et leurs troncs se balancent au rythme. J'en regarde un qui a d'étranges yeux doux et voilés de rêveur, un sourire fin et immobile.... Je senè qu'il pourrait rester là toute la nuit, avec
le même sourire, tirant de sa cithare son éternelle phrase orientale.
Sur une estrade, trois femmes sont assises. Au centre, une Syrienne gi^asse, coiffée à la chien, débraillée, immonde. A droite, une Copte vêtue d'un pagne sombre nonchalant, chargée de colliers de cuivre, amollie, affaissée dans une attitude de tristesse et de fatigue inexprimables. A^gauche, une toute jeune fille arabe, mince, étroitement serrée dans la blancheur de ses voiles, étonnamment droite, les paupières baissées frangées de long cils, Tair impérieux et sauvage. A certains retours de la mélopée, que répètent les cithares, sa voix se lève, et voici que son corps se redresse, se raidit, que tout son être tressaille d'un frémissement imperceptible : les minces narines dilatées tremblent, elle vibre jusqu'au bout des doigts.... Dans ce corps frêle, comme dans ce chant, il y a de la dureté, de la volupté, par-dessus tout une indicible hauteur. Et, pendant une heure, cette musique frissonne, compliquée et enfantine, sans motif reconnaissable, faite de dissonances subtiles, de quarts de tons, impossible à noter. Au bout de vingt minutes, on en découvre le charme étrange, triste et voluptueux. Cela est absorbant et monotone, comme ces dessins et ces mosaïques sarrasines, comme ces arabesques dont on se perd à contempler l'enlacement complexe et infini, comme ces danses d'aimées dont
les Orientaux peuvent suivre pendant une nuit les enroulements et les ondulations lentes. Cela ressemble à une ivresse d'opium ou de haschich, et Ton demeurerait là pendant des heures, ensorcelé par la succession des chants et de la musique grôle, suivant, à travers une fumée trouble de rêve, les redressements et les frémissements du corps arabe. — Nul spectacle, nulle lecture, nulle étude ne fait pénétrer aussi brusquement et aussi à fond dans Tâme d'une race étrangère que dix notes de sa mu sique. Rien ne donne aussi complètement la sensa^tion de la distance qui nous en sépare. Un chant musulman, entendu tout d'un coup, le soir, en passant devant une mosquée ; une sonnerie bouddhiste jetant un appel dans le crépuscule subit, au fond d'une étonnante forêt cinghalaise, tandis que les fûts serrés des cocotiers se mirent dans l'eau rouge des mares ; des gongs hindous, des trompettes païennes vibrant sur les hautes terrasses de Bénarès, quand le soleil tombe derrière le Gange rose, sont comme des percées subites, des éclairs brusques qui, pendant une seconde, jettent une grande lueur et font tout entrevoir. Dtns ces souvenirs se ramassent, se fondent toutes les sensations d'un voyage. Ici, je croyais sentir la vie arabe, les campements, les marches des ancêtres dans le silence et la monotonie du désert, Tàme sémite, autoritaire, traversée de secousses subites et d'élans de volonté âpre.
H janvier.
Hier soir, vers dix heures, entres dans le mauvais temps. Toute la nuit, roulé sur ma couchette, j'entends le vacarme de l'eau noire au dehors et des meubles lancés à terre. Il finit par engourdir, par stupéfier, ce grand tumulte qui entre dans le rêve, et, les yeux ouverts, dans une somnolence bizarre, comme une chose inerte, on subit cette grande force déployée derrière la cloison dans l'espace et dans la nuit.
A l'aube, il fait froid et l'on frissonne. — Nous passons devant la Crète. Mer démontée, livide, comme le ciel; nuées échevelées, profondes vagues de fond, tout se môle, court, fuit dans un brouillard gris, dans une vapeur salée, avec une clameur d'eau et de vent. Et, toute la journée, le bateau tombe, tombe dans des vallées noires, se relève assommé d'un paquet glauque d'écume ruisselante, monte au-dessus d'un horizon dénivelé, d'un grand cercle de mer pâle qui oscille sur le ciel blafard, comme Secoué tout entier.
Ce soir, un peu de paix se fait là-haut, mais la grande houle court toujours d'uiiiiiouvemenl aussi fou. Au loin, des crêtes d'eau s'allument, comme
des éclairs blanchâtres, sur le tumulte gris de toute la mer.
Un crépuscule de sept<^,ntrion, interminable et froid, une barre rouge, une lueur de sang figée à Thorizon, qui traîne là, douloureusement, pendant des heures,... qui semble ne pas vouloir passer, vers laquelle nous avançons toujours. — Triste retour dans la sombre Europe....