‹ Dans l'invisibleChapitre 56 sur 57 · A M K 1)1 LM M I E GLORIEUSE · texte numérisé non relu

A M K 1)1 LM M I E GLORIEUSE

par suite de fautes graves et d une vie de désordre, il perdit sa faculté, ou plutôt elle devint l'instrument d’esprits inférieurs. Cette perte ou cet affaiblissement des pouvoirs médianimiques est fréquent chez ceux qui se laissent envahir par les passions. La médiumnité s’amoindrit et disparaît sans cause apparente; mais, ordinairement, parce que les dispositions intimes du médium se sont modifiées.

La mission des prophètes, comme celle des médiums contemporains, était semée d’embùches. Il faut lire, dans le chapitre XI de LEpître aux Hébreux, les épreuves, les humiliations, les soulïrances que subirent ces médiums inspirés. L’une des plus pénibles taches de la vie du prophète, c'était de lutter contre les imposteurs. 11 y a toujours eu et il y aura toujours Je faux prophètes, c’est-à-dire des médiums mus par de mauvais esprits. Leur but paraît être de contrarier l’action des vrais prophètes, de semer la discorde dans leurs milieux habituels. Bien des groupes spirites se sont désagrégés sous l’inlluence des esprits inférieurs. C’est pourquoi le grand art du spiritualiste consiste à prémunir les milieux assistés de ces inlluences néfastes qui s’acharnent à plaisir sur les pas des missionnaires de paix et de vérité.

En résumé, l’œuvre des prophètes hébreux a été considérable. Leurs prédications monothéistes et moralisatrices ont préparé l’avènement du christianisme et l’évolution religieuse de l’humanité. Hommes de méditation, de recueillement, de prière, les grands médiums israélites savaient et enseignaient que le commerce avec l’invisible est un principe régénéra-

DANS L*INVISinLË

teur. Ils avaient pour mission de spiritualiser la religion de Moïse qui tendait à se matérialiser, comme le spiritisme contemporain a, lui aussi, la mission de spiritualiser la société actuelle qui S'-: décompose de plus en plus et de ramener les Eglises aux pures traditions du christianisme primitif.

Les prophètes hébreux lurent les conseil ! ers des rois d Israël, les redresseurs des abus de pouvoir, les consolateurs du peuple opprimé et affligé. Comme tous les hommes de génie, ils avaient parcouru des vies nombreuses, des existences de travail, de pénible recherche, qui avaient développé en eux l'intuition profonde. Leur pénétration des choses, leur pers picacité merveilleuse, n’étaient que les fruits d'incarnations antérieures. Ayant vécu dans le passé d’Israël, ils avaient une intelligence parfaite de Lame de la nation. Ainsi Jean-Baptiste, qui était la réincarnation d’Elie, a puissamment préparé ses frères à la révélation de Jésus.

Le thènn habituel de renseignement prophétique était d’abord l’adoration « en esprit et en vérité ». Les prophètes combattaient avec énergie le formalisme pharisaïque de la loi et disaient hautement que la circoncision du cœur vaut mieux que celle de la chair. Ainsi, de nos jours, les Esprits condamnent les pra tiques matérielles et le pharisaïsme étroit des faux dévots, de tous ceux qui, sous prétexte de religion, remplacent les préceptes de l’Evangile par des pratiques superstitieuses.

La vertu que les voyants d’Israël recommandaient le plus, c’était la justice. Le mol jusle signifiait alors

LA MÉDIUMNITÉ GLORIEUSE

l’ensemble des vertus : « Rendre à Dieu ce qui est à Dieu et aux hommes ce qui leur appartient ». Ils se faisaient partout les avocats des pauvres, de ces déshérités que l’on appelait alors les Ebionim. Après le péché d’idolâtrie, celui du mépris des pauvres et de l’oppression des faibles était le plus résolument tlétri.

Isaïe, surtout, est l’éloquent avocat des pauvres. Le Messie qu il annonce est celui qui jugera les pauvres dans la justice (/«., XI, \). C’est précisément pour ce grand amour des humbles que certains rationalistes modernes ont qualifié les prophètes de démagogues, de fougueux ennemis de toute dynastie.

Ln réalité, Irois grandes révélations médianimiques dominent l’histoire Aux prophètes d’Israël a succédé le médium divin, Jésus. Le spiritisme est la dernière révélation, la diffusion spirituelle annoncée par Joël (11, 28,29), « alors que l’esprit se répandra comme une aurore sur le monde ; que les vieillards auront des songes et les jeunes gens des visions ».

Reuss lui-même convient que, d’après cet oracle : « l'effusion de l’esprit sera si ample que la nation tout entière deviendra un peuple de prophètes ». Ainsi, l’action psychique de l’au-delà transformera le monde futur en une humanité de voyants et d’auditifs. La médiumnité sera l’état ultime de la race humaine marchant vers Je terme de sa destinée.

Descendons le cours des âges et nous verrons la médiumnité s’épanouir dans les milieux les plus divers,

uniforme en son principe, variée à l’infini dans ses manifestations. L’histoire des prophètes d'Israël a été close par l’apparition du fils de Marie. Nous l’avons vu ailleurs (1), la vie du Christ est remplie de manifestations qui font de lui le médiateur par excellence. Jésus fut un voyant et un inspiré, le plus grand de tous ceux que le souffle divin a vivifiés durant leur passage sur la terre. Le mystère de l’invisible enveloppe toute sa personne, toute son existence. 11 s’entretient avec Moïse et Elie sur le Thabor et des légions d ames l’assistent. Sa pensée embrasse deux univers. Sa parole a la douceur des inondes angéliques ; ses regards lisent dans le secret des cœurs et, d’un simple attouchement, il chasse la soufïrance.

Ces facultés merveilleuses, il les communique partiellement à ses apôtres. 11 leur dit:

« Ne soyez point en peine de ce (pic vous aurez à dire et « n'y méditez point ; car l'Esprit vous enseignera à celte « heure meme ce que vous devez dire. — Ce n*esl pas vous « qui parlerez ; mais l'Esprit de votre Père qui parlera en « vous. » (Mattb., X, 19 , 20 .)

Les siècles passent ; la scène change. Là-bas, à l’Orient, une autre figure imposante se dresse.

Dans le silence du désert, ce grand silence des espaces qui communique à l ame une sérénité et un équilibre trop peu connus des habitants des villes, Mohammed (2), le fondateur de l'Islam, rédige le koran

(1) L. Pénis, Christianisme et Spiritisme , pp. f»7 et suiv.

(2) Nous disons par corruption Mahomet.

LA MÉDIUMNITÉ GLORIEUSE

sous la dictée d’un Esprit qui prend, pour se faire écouter, le nom et l’apparence de l’ange Gabriel (1). Lui-même l’affirme dans le livre sacré des Arabes :

« Votre compatriote, ô Koréichites, n'est point égaré ; il n’a point été séduit. — Le Koran est une révélation qui lui a été faite. — C’est le Terrible qui l a instruit. — Et il a révélé au serviteur de Dieu ce qu'il avait à lui révéler. — Le cœur de Mohammed ne ment pas ; il l'a vu ("2). »

Étrange rapprochement : sa mission commence comme celle de Jeanne d’Arc; elle se révèle à lui par des voix et des visionsCt). Comme Jeanne, longtemps, il y résistera; mais la puissance mystérieuse l’emporte sur sa volonté, et l’humble chamelier devient le fondateur d’une religion qui s'étend sur une vaste partie du monde ; il crée de toutes pièces un grand peuple et un grand empire.

Au sujet de ses facultés médianimiques, voici ce que dit E. Bonnemère (l) :

« Mahomet tombait de temps à autre dans un état qui

(1) Voir Barthélemy Saint-Hilaire, Mahomet et le Coran , pp. io 3 , i 58 .

« Le Coran, dit-il, est resté le plus beau monument de la langue dans laquelle il a été écrit, et je ne vois rien de pareil dans l’histoire religieuse de l’humanité. C’est ce qui explique l’inlluence énorme (pie ce livre a eue sur les Arabes, qui sont convaincus que Mahomet, dont l’instruction était rudimentaire, ne pouvait écrire ce livre et qu’il lui a été dicté par un ange. •>

(2) koran, ch. LUI, 1 à 11, Trad. de Kasimirski.

( 3 ) Caussin de Perceval, Essai sur Vhistoire des Arabes.

( 4 ) E. Bonnemèrc, l'Ame et ses manifestations à travers l'histoire, p. 210.

« frappait de terreur ceux qui l'entouraient. Mans ces mo- « ments où sa personnalité lui échappait et où il se .-entait « envahi par une volonté plus puissante que la sienne, il se « dérobait aux regards. Ses yeux, démesurément ouverts, * étaient fixes et sans regard; immobile, il paraissait en « proie à un évanouissement que rien ne pouvait dissiper. « Puis, peu à peu, l’inspiration se dégageait, et il écrivait ce « que des voix mystérieuses Lui dictaient avec une rapidité « vertigineuse. »

Au moyen âge, citons deux grandes figures historiques: Christophe Colomb, le découvreur d’un monde nouveau, poussé par une obsession divine, et Jeanne d’Arc qui obéit à ses voix.

Dans sa mission hasardeuse, Colomb était guidé par un génie invisible. On le traitait de visionnaire. Aux heures des plus grandes difficultés, il entendait une voix inconnue murmurera son oreille : « Dieu veut que votre nom résonne glorieusement à travers le monde; on vous donnera les clefs de tous ces ports inconnus de l’Océan qui sont à présent fermés par de puissantes chaînes (1). »

La vie de Jeanne d’Arc est dans toutes les mémoires. On sait qu’en tous lieux des êtres invisibles inspirent et dirigent la vierge héroïque de Domrémy. Tous les événements de sa glorieuse épopée sont annoncés à l’avance. Des apparitions surgissent devant elle ; des voix célestes bruissent à ses oreilles. L’inspiration coule en elle comme le courant d une onde rapide. Au milieu des combats, dans les conseils, devant ses juges,

(1) Roselly de Lorgues, Christophe Colomb , p. ^ 5 .

LA MEDIUMNITE CLONIE USE

partout, cette enfant de dix-huit ans comniande ou répond avec assurance, consciente du rôle sublime qu'elle joue; 11e variant jamais, ni dans sa foi, ni dans ses paroles; inébranlable, meme devant les supplices, même devant la mort; illuminée et comme transfigurée par la lumière d'un autre monde. Ecoutez-la !

« J'aime l’Eglise et suis bonne chrétienne. Mais, quant aux « œuvres que j’ai faites et à mon avènement, il faut que je « m'en attende au roi du Ciel qui m’a envoyée. »

« Je suis venue de par Dieu et les saints et saintes du pa- « radis et l’Eglise victorieuse de là-haut, et de leur cominan- « dément ; à cette Eglise là je soumets tous mes actes et tout « ce que j’ai fait ou à faire (I). »

Ea vie de Jeanne d’Arc, comme médium et comme missionnaire, serait sans égale dans 1 histoire, si avant elle il n’y avait eu le supplicié du Calvaire. L’on peut dire tout au moins que rien de plus auguste ne s’est vu depuis les premiers temps du christianisme.

A ces noms glorieux, nous sommes en droit d'ajouter ceux des grands poètes. Après la musique, la poésie est un des foyers les plus purs de l'inspiration; elle provoque l'extase intellectuelle qui permet de communiquer avec les mondes supérieurs. Plus que les autres hommes, le poète sent, aime et souffre, 'fontes les voix de la nature chantent en lui. Le rythme de la vie invisible règle la cadence de ses vers.

fous les grands poètes héroïques commencent leurs

(j) Procès , t. I, p. 162 à 17O.

chants par une invocation aux dieux ou à la nuise; et les dieux invoqués, c’est-à-dire les Esprits inspirateurs répondent à l’appel. Ils murmurent à l’oreille du poète mille choses sublimes, mille choses que seul il entend parmi les fils des hommes.

Homère a des chants qui viennent de plus haut que la Terre.

Platon disait ( Dialogues de l'Ion et du Ménon) : « Le poèteetle prophète, pour recevoir l’inspiration, doivent entrer dans un état supérieur, où leur horizon intellectuel est élargi et illuminé par une lumière plus haute. » — « Ce ne sont pas les voyants, les prophètes ou les poètes qui parlent; mais c’est Dieu qui parle par eux. »

Selon Pythagore(/)/o/7. Laërle , VIII, 32 ), l’inspira lion est une suggestion des Esprits qui nous révèlent I ave nir et les choses cachées ».

Virgile fut longtemps regardé comme un prophète à cause de son Eglogue messianique de Pollion .

Dante est un médium incomparable. Sa Divine Comédie est un pèlerinage à travers les mondes invisibles. Ozanam, le principal auteur catholique qui ait analysé cette œuvre géniale, reconnaît que le plan en est calqué sur les grandes lignes de l’initiation aux mystères antiques, dont le principe, on le sait, était la communion avec l’occulte.

C’est par les yeux de sa Béatrice, morte, qu’Alighieri voit « la splendeur de la lumière éternelle vivante », et toute sa vie en est éclairée. Au milieu de ce sombre moyen âge, sa vie et son œuvre resplendissent comme les cimes alpestres lorsqu’elles se colorent des derniers

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rayons du jour et (|ue le reste de la terre est déjà plongé dans la nuit.

Le Tasse compose à dix-huit ans son poème chevaleresque Renaud , sous l’inspiration de l’Arioste, et plus tard, en 1575, son œuvre capitale, sa Jérusalem délivrée , vaste épopée qu'il affirme lui avoir été également inspirée.

Shakespeare, Milton, Shelley, ont été aussi des inspirés.

Parlant du grand dramaturge, Victor Hugo a dit ceci : « Forbes,dans le curieux fascicule feuilletépar Warburton et perdu par Garrick, affirme que Shakespeare se livrait à la magie et que ce qu’il a de bon dans ses pièces lui était dicté par un Esprit (1). »

Toutes les œuvres géniales sont peuplées de fantômes et d’apparitions : « Là, là, dit Eschyle (â), en parlant des morts, vous ne les voyez pas; mais moi, je les vois. »

Il en est de même dans Shakespeare. Ses œuvres maîtresses (3) : Hamlet, Macbeth, etc., contiennent des scènes célèbres où se meuvent des apparitions. Les spectres du père d’Hamlet et de Banquo, attachés au

(i) V. Hugo, VV. Shakespeare, p. 5o.

(a) Berthelot, Louis Ménard et son œuvre , p. 04.

(3) Selon une thèse récente, les principales œuvres de Shakespeare devraient être attribuées au chancelier Bacon. D’autres critiques, se basant sur les relations du chancelier avec les occultistes et les kabbalistes du temps, font de Shakespeare le médium de Bacon. Quoi qu i! en soit, les faits signalés n’en gardent pas moins tout leur intérêt et leur signifi cation.

DANS f; INVISIBLE

inonde matériel par le poids du passé, se rendent visibles et poussent les vivants au crime.

Milton se faisait jouer de la harpe par ses filles avant de composer ses chants du Paradis perdu , parce que, disait-il, l’harmonie attire les génies inspirateurs.

Voici ce qu’a dit de Shelley son historien, Medwin :

« 11 rêvait tout éveillé, dans une sorte d’abstraction lé- « thargique qui lui était habituelle et, après chaque accès, « ses yeux étincelaient, ses lèvres frémissaient, sa voixdeve- « naît tremblante d’émotion. 11 entrait dans une espèce de « somnambulisme, pendant lequel son langage était plutôt « d’un esprit ou d’un ange que d'un homme (1). »

(lœthe a puisé dans une large mesure aux sources de l invisible. Ses rapports avec Lavater et M me de Klettenborg l’avaient initié aux sciences profondes, et chacune de ses œuvres en porte le sceau. Le Faust est une œuvre médianimique et symbolique au premier chef. On peut en dire autant de Klopstock et de sa Messiade , poème ou l’on sent passer le souffle de l’audelà.

\Y. Blake affirme qu’il a écrit ses poésies sous la direction de l’esprit de Milton et reconnaît que toutes ses œuvres ont été inspirées.

Plus près de nous, Alfred de Musset avait des visions, des apparitions, et entendait des voix. Un soir, sous les guichets duLouvre.il perçut ces paroles : « Je suis assassiné, rue de Chabanais. » Il y courut et se

(i) Félix Habe, Vie de Shelley.

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croisa avec un cadavre (1)... « Où me mène donc cette main invisible qui ne veut pas que je m'arrête? disait-il (2).

Tour à tour sublime et pur comme les anges ou dépravé comme un démon, il était soumis aux inlluences les plus diverses, et il le remarquait lui même. Deux témoins de sa vie intime, George Sand et M me Colet, ont dépeint avec fidélité ce côté mystérieux de l’existence de « l’enfant du siècle » :

« Oui, disait il à Thérèse, je subis le phénomène que les thaumaturges appellent la possession. Deux esprits se sont emparés de moi ( 3 ). »

« Voilà bien des années que j’ai des visions et rpic j’entends des voix. Comment en douterais je quand (nus mes sens me l’affirment? Que de fois, quand la nuit tombe, j’ai vu et j’ai entendu le jeune prince qui me fut cher et un autre de mes amis frappé .en duel devant moi!... Il me semble, aux heures où cette communion s'opère, que mon esprit se détache de mon corps pour répondre à la voix des esprits qui me parlent ( 4 ). »

M me Colet tenait du poète le récit de trois apparitions de femmes aimées et mortes qu’elle décrit d une façon émouvante (5). Elle y ajoute plusieurs cas d'extériorisation semblables à ceux de nos médiums contemporains. G. Sand et M me Colet affirment que le

(1) Annales politiques et littéraires , 20 juillet et 22 août 1897.

(2) Paul Mariéton, Une Histoire d'amour , 1897, p. 168.

(3) G. Sand, Elle et Lui. XII.

(4) M“ ,e Colet, Lui, XXIII, pp.368, 369, et cf. Mélanges de littérature et de critique (Concert de M n ° Garcia, 1889).

(5) Id ., ibid.. XXIII, pp. 369-381.

DANS T/lNVISinr.E

poète s’entrançait avec la plus grande facilité (I). Luiméme parle de souffles froids ressentis et de détachement subit, ce qu’il lui eût été difficile d’imaginer.

Il ressort de ces faits qu’A. de Musset devait à des influences occultes une partie, au moins, de l’ascendant qu’il exerça sur ses contemporains. Ce fut, à la fois, un poète d'une haute inspiration et, à proprement parler, un voyant et un auditif.

Dans tous les temps, ces subtiles communications des esprits aux mortels sont venues féconder l’art et la littérature. Certes, nous n’appelons pas littérateurs ces aligneurs de phrases qui n’ont jamais ressenti les souffles de l’au-delà. Les écrivains en qui descendent les effluves supérieurs se comptent. Il faut des prédispositions antérieures, un lent travail d’assimilation, pour que la force inconnue puisse agir sur l’âme du penseur. Mais chez ceux qui réalisent ces conditions, l’inspiration se précipite comme un flot. La pensée jaillit, originale ou puissante, et l’influence qu’elle exerce est souveraine.

La forme de l’inspiration varie selon les natures. Chez les uns, le cerveau est comme un miroir qui reflète les choses cachées et en renvoie les radiations sur l’humanité. D’autres entendent la grande voix mystérieuse, le bruissement des paroles qui expliquent le

(1) G. Sand, El le et Lui , VIII et XI. M™ Colet, Lui , VI, VII

et XXIII.

LA MEDIUMNITE GLORIEUSE

passé, éclairent le présent, annoncent l’avenir. Sous mille formes, l'invisible pénètre les sensitifs et s'impose :

« Chez Goethe, » dit Flammarion (1), « en certaines heures de passion, cette communication des esprits est apparue avec une lumineuse clarté. Chez d’autres, comme pour Bacon, cette conviction s’est lentement formée de ces menus indices que révèle l'étude quotidienne de l’homme. »

Dans l’œuvre de Roger Bacon, « le docteur admirable » : Opus majas , toutes les grandes inventions de notre temps sont prédites et décrites.

Jérome Cardan, dans Renun varietale (VIII, d), se félicitait de posséder les « dons » qui permettent de tomber en extase à volonté, de voir des objets étrangers par les yeux de l’esprit et d’être informé de l’avenir.

Schiller a déclaré que ses plus belles pensées n’étaient pas de sa propre création ; elles lui venaient si rapidement et avec une telle force qu’il avait de la difficulté à les saisir assez vite pour les transcrire.

Les facultés médianimiques d’Emmanuel Swedenborg, le philosophe suédois, sont attestées par la lettre célèbre de Kant à M ,,e de Knobich. Dans cette lettre, l’auteur de la Critique de la raison pure rapporte que que M me Harteville, veuve de l’ambassadeur allemand à Stockholm, obtint, par l’intermédiaire du baron de Swedenborg, une communication de son mari décédé, relative à un document précieux demeuré introu-

(1) Flammarion, l'Inconnu et les Problèmes psychiques , p. 373.

DANS I. INVISIRLE

vable malgré des recherches assidues; il était enfermé dans un tiroir secret dont le défunt révéla l’existence, connue de lui seul.

L'incendie de Stockholm, vu et décrit par Swedenborg, à trois cents milles de distance, est aussi une preuve de la puissance de ses facultés. On peut donc admettre que ses théories sur la vie invisible ne sont pas le produit de son imagination, mais qu’elles ont été inspirées par des visions et des révélations. Quant à la forme sous laquelle il les a décrites, il n’y faut attacher qu’une importance relative. Tous les voyants se trouvent dans la nécessité de traduire la perception qu’ils ont de l'invisible à l’aide des formes, des images, des expressions imposées par leur éducation et familières au milieu où ils vivent. C’est ainsi que, suivant les temps etles latitudes, ils donnerontaux habitants de l'autre monde les noms de dieux, d’anges, de démons, de génies ou d’esprits.

Voyons maintenant les grands écrivains du dix-neuvième siècle.

Chateaubriand et sa sœur Lucile ont les mêmes droits à être considérés comme des inspirés :

« La première inspiration du poète, sa première muse », nous dit on ( 1 ), « fut sa sœur Lucile. Nul doute que les années passées près de cet être de rêverie et de prière n'aient laissé leur trace dans le cœur du jeune homme, ému, comme il le rappelle (Mémoires d'oulre-lombe ), par les soudains abattements de cette nature extatique et désolée. Cette jeune tille

(1) Histoire de la littérature française , de Petit de Julleville. Article d'Em. des Essarts sur Chateaubriand, t. VII, p. 4 -

LA MKOIUMNITK GLOHIKUSE

mystérieuse, à demi somnambule, presque douée de la seconde vue, comme une habitante des îles Hébrides, traversa l'enfance de Chateaubriand ainsi que l’apparition de la douleur. Klle communiqua son poétique malaise à ce frère déjà si tourmenté; c’est ainsi qu’elle fut de moitié dans toutes les conceptions du poète. En ce chœur de blanches visions, nous la retrouverons partout.,. Ses bizarres prédictions ne lui ont-elles pas fait entrevoir le type d une Velléda? »

Balzac, dans Ursule Mirouel , Séraphita, Louis Lambert, la Peau de chagrin , etc., a touché à tous les problèmes de la vie invisible, de l’occultisme et du magnétisme. Toutes cesquestions luiétaientfamilières. 11 les traitait avec une réelle maestria, à une époque où elles étaient encore peu connues. C’était non seulement un profond observateur, mais aussi un voyant dans l’acception la plus haute du mot.

Edgar (Juillet eut les mêmes intuitions géniales, si nous devons en croire M. Ledrain, critique littéraire fort sceptique, qui s’exprimait ainsi dans un article de l'Eclair, à l’occasion de son centenaire, en 1903 :

« En même temps que le monde visible l'enchantait, il avait les yeux fixés sur le monde invisible. Ce fut un ardent spiritualiste, comme tous ceux de sa génération,comme Lamartine, comme Victor Hugo, comme Michelet. Il crut à la « cité immortelle des âmes », à la patrie, d’où aucun homme ne peut bannir. Le souffle de je ne sais quel pays supra-terrestre le prend à certains moments et l’emporte, comme sur des ailes, vers .les espaces infinis. Lisez son discours sur la tombe de sa mère; sur celle de son beau* fils Georges Mourouzi; quels accents d’en haut! Cest un nabi (prophète), s’élevant au-dessus de tous |es sacerdoces

DANS r. INVISIRIÆ

et parlant au nom de l’Eternel, comme investi d’une mission directe. »

Lamartiue, dans Jocelyn , dans la Chute d'un ange , Jean Reynaud, dans Terre et Ciel , peuvent aussi être considérés comme des inspirés.

Lamartine écrivait à Arlès Dufour, pour se défendre d’un reproche d’Enfantin : « J’ai mon but; il 11 e le soupçonne pas; personne ne suit lequel, excepté moi. J'y monte au pas que le temps comporte et pas plus vite. Ce but est impersonnel et uniquement divin. Il se dévoilera plus tard. En attendant, comment veut-il que je parle à des hommes de chair et d’os le pur langage des esprits (1) ? »

Michelet, à certaines heures, semble être sous l’empire de quelque pouvoir inconnu. Ecoutez-le, parlant de son Histoire de la Révolution :

« Jamais, depuis ma pucelle d’Orléans, je n’avais eu un tel rayon d’en haut, une si lumineuse échappée du ciel..... »

« Inoubliables jours; qui suis-je pour les avoir contés? Je ne sais pas encore, je ne saurai jamais comment j’ai pu les reproduire. L’incroyable bonheur de retrouver cela si vivant, si brûlant, après soixante années, m’avait agrandi le cœur d’une joie héroïque. »

Inspiré, porte-parole de l’invisible, Victor Hugo 11 e l’est pas moins : « Dieu se manifeste à travers la pensée de l’homme », a-t-il dit; « lepoète est prêtre ( c 2). » Il croit à la communication’avec les morts. On connaît

(1) Revue latine et Journal des Débats du 6 septembre 1903.

(2) V. HugOj William Shakespeare , pp. 49~ï>o.

LA MÉDIUMNITÉ GLORIEUSE

ses séances de spiritisme à Jersey, avec M me de (lirardin et Aug. Yacquerie, décrites par celui-ci dans ses Miel les de l'histoire , les vers qu’il adressait à l’esprit de Molière et ceux, terriblement ironiques, que « l’ombre du sépulcre » lui dictait au moyen des pieds d’une table (1).

Sans doute, à propos des hommes de génie, il repousse cette « erreur de tous les temps de vouloir donner au cerveau humain des auxiliaires extérieurs ». Une telle opinion — Anlrum adjuvat vatem — choque son orgueil. Mais il se contredira lui-même dans bien des cas.

N’est-ce pas lui qui a écrit :

« Les morts sont des vivants mêlés à nos combats. »

« Et. nous sentons passer leurs flèches invisibles. »

Sur la tombe d’Emilie de Putron, il prononçait ces paroles restées célèbres : « Les morts sont les invisibles, mais ils ne sont pas les absents. »

Sur le fauteuil des ancêtres qu’on voyait dans la salle à manger d’Hauteville-house, il avait inscrit ces mots expressifs : Absentes adsunt . N’était-ce pas une évocation constante de ceux qu'il avait aimés ? Toutes ses œuvres sont parsemées desuperbes invocations aux « voix de l’ombre », aux « voix du goulïre », aux « voix de l’espace », etc.

Certes, nous ne prétendons pas qu’Hugo fut médium au sens étroit du mot, comme le sont nombre de gens aptes à obtenir des phénomènes de peu de valeur. Ce puissant esprit ne pouvait être réduit au rdlesecon-

(i Voir chap. XVII, p. 237.

daire d interprète des pensées d'autrui. \ous voulons dire que l'au-delà répandait sur lui ses radiations et ses harmonies. Elles fécondaient son génie; elles élargissaient jusqu’à l'infini l’horizon de sa pensée.

Chez Henri Heine, cette collaboration de l'invisible se traduit d’une manière sensible. Voici ce qu’il disait dans la préface de sa tragédie de W. Radcliff :

« J’ai écrit William fladcli/f à Berlin, sous les Tilleuls, lors des derniers jours de 1821 , pendant que le soleil éclairait de ses rayons, plutôt maussades, les toits couverts de neige et les arbres dépouillés de leurs feuilles. J’écrivais sans interruption et sans faire de rature. J oui en écrivant, il me semblait que j'entendais au-dessus de ma tète comme un bruissement d ailes. Lorsque je racontai ce fait à mes amis, jeunes poètes berlinois, ils se regardèrent d’une façon singulière et me déclarèrent unanimement qu'ils n'avaient jamais rien remarqué de semblable en écrivant. »

Ce qu’il y a de plus remarquable, c'est que cette tragédie est entièrement spirite; le développement de l'action et son dénouement se réclament de l'influence réciproque du monde terrestre et du monde des esprits.

Beaucoup d’auteurs célèbres ont été médiums sans le savoir. D’autres en ont eu conscience. Paul Adam, un des plus féconds écrivains de notre temps, l'a avoué sans rélicences (1 ) :

« J'ai été un puissant médium écrivain. La Force qui m’inspirait avait une telle puissance physique, qu elle obligeait le crayon libre à remonter la pente du papier incliné par ma

(i ) Le Joi)rr\al> 5 août iSity.

T.A MKWUMNITK OCORIEUSE

main, malgré les lois de la pesanteur, dette Force voyait non seulement dans le passé que j'ignorais, mais elle avait la prescience de l'avenir. Ses prédictions étaient stupéfiantes par leur réalisation, vu que rien, rien, ne pouvait me les faire prévoir. »

Tous iront pas celte franchise et préfèrent laisser croire à leurs mérites personnels; mais, en général, les grands génies reconnaissent volontiers qu'ils sont dirigés par des Intelligences supérieures.

On retrouve chez nombre d'écrivains de noire temps cette sorte d’obsession de l’invisible. Itofïmann, Bulhver- Lytlon, Barbey d’Aurevilly, Guy de Maupassant, etc.. Font connue et exprimée dans quelques-unes de leurs (ouvres. Ils ont participé, à des degrés divers, à cette communion des âmes d'où sort, dévoilé, le mystère immense de la vie et de l’espace.

On le voit, dans tous les domaines de l'art et de la pensée, les cieux vivifient la terre. Les grands musiciens, les princes de l’harmonie, semblent avoir été plus directement encore sous l'influence de la médiumnité. Non seulement la précocité de quelques-uns, de Mozart, par exemple, atteste le principe des réincarnations; mais il y a aussi dans la vie des compositeurs célèbres des phénomènes absolument médianimiques qu’il serait trop longde rapporter ici. Leur histoire est dans toutes les mains.

Nous avons vu plus haut (chap. XTV) que Mozart et

DANS LINVISIBLE

Beethoven ont rendu témoignage des inlluences ultra mondaines qui inspiraient leur génie. On pourrait en dire autant d’Haydn, de Gluck, etc. Chopin avait des visions qui, parfois, le terrifiaient. Ses plus belles compositions : sa Marche funèbre , ses Nocturnes, furent écrites dans une obscurité complète. Toute l’œuvre de Wagner repose sur un fond de spiritualité. Cela est exprimé aussi bien dans les paroles de Lohengrin , du Tannhauser et de Parsifal que dans toute la musique elle-même.

Les hommes illustres ont été, pour la plupart, des médiums auditifs. C’est à leur réveil, le plus souvent, qu ils ont composé leurs œuvres. Dante appelait le matin « l’heure divine », parce que c’est celle où l’on exprime les inspirations de la nuit. Il y aurait de belles choses à dire sur les révélations nocturnes faites au génie. Les anciens connaissaient le mystère de cette initiation; ils disaient : « Le jour est aux hommes; la nuit appartient aux dieux. » Pendant le sommeil, les Ames supérieures remontent vers des sphères sublimes; elles se plongent dans les radiations de la pensée divine, dans un océan de sonorités, de vibrations harmonieuses; elles y découvrent les principes et les causes de la symphonie éternelle. François d’Assise et Nicolas de Tolentino furent plongés dans l'extase pour avoir entendu un lointain écho, quelques notes perdues des concerts célestes, c’est-à-dire de l’orchestre infini des mondes. Le Requiem de Mozart n’a pas d’autre origine. Quelques heures seulement avant son dégagement corporel, le maître crayonna d’une main déjà glacée cet hymne funèbre qui fut la dernière ma-

LA MÉDIUMNITÉ GLOIUEUSE

nifestation de son génie. Il convenait que 1 illustre médium, qui avait, toute sa vie, perçu les voix mélodieuses de l’espace, expirât dans une dernière harmonie et que son âme s’exhalât dans une plainte surhumaine, en des accents iuellables dont, seuls, sont capables les grands inspirés parvenus au seuil des mondes glorieux.

Haphaël Sanzio disait que ses plus belles œuvres lui avaient été inspirées et montrées dans une sorte de vision.

Dannecker, sculpteur allemand, affirmait que 1 idée de son Christ, un chef-d'œuvre, lui avait été communiquée par inspiration, dans un rêve, après l’avoir vainement cherchée dans ses heures d’étude.

Il y aurait beaucoup à écrire sur la part des hautes inspirations dans l’art.

Ne faut il pas voir aussi l’inlluence d’en haut dans cette puissance de la parole qui soulève et entraine les foules, comme le vent soulève les ilôts de la ruer? Elle semble surtout se manifester chez les orateurs aux hautes envolées qui, à certaines heures, sont comme soulevés de terre et portés sur de larges ailes; ou bien chez ces improvisateurs aux périodes prestigieuses, au langage harmonieux, dont la parole coule en ondes pressées, ce que Cicéron appelait « le ileuve du discours ».

Le pouvoir de guérir par le regard, l'attouchement, l’imposition des mains, est aussi une des formes par lesquelles l’action spirituelle s’exerce sur le monde.

dans l’invisible

Dieu, source de vie, est le principe de la santé physique, comme il est celui de la perfection morale et de la suprême beauté. Certains hommes, par la prière et l’élan magnétique, attirent à eux cet influx, ce rayonnement de la force divine qui chasse les lluides impurs, causes de tant de soulïrances. I/esprit de charité, le dévouement poussé jusqu’au sacrifice, l’oubli de soi même, sont les conditions nécessaires pour acquérir et conserver ce pouvoir, un des plus merveilleux que Dieu ait accordés à l’homme.

Cette puissance, cette supériorité de l'esprit sur la matière s’aflirme dans tous les temps. Vespasien guérit par 1 imposition des mains un aveugle et un estropié (1 ). Les guérisons d’Apollonius de Tyane ne sont pas moins célèbres. Toutes sont surpassées par celles du Christ et de ses apôtres, opérées en vertu des mêmes lois.

Dans les temps modernes, vers 18dO, un saint prêtre bavarois, le prince de Hohenlolie, posséda cette faculté admirable. Il procédait toujours par la prière et l invocation, et le bruit de ses cures retentit dans toute l’Lurope. Il guérissait les aveugles, les sourds, les muets; une foule de malades et d infirmes, sans cesse renouvelée, assiégeait sa demeure.

dus près de nous, d’autres thaumaturges attirèrent la foule des douloureux et des désespérés. Cahagnet, Puységur, du Potet, Deleuze et leurs disciples tirent des prodiges. Aujourd'hui encore, nombre de guérisseurs, plus ou moins heureux, soignent avec l'assistance des Esprits.

(i) Tacite, llist., lib. IV, cap. 81.

La médiumnité glohikusk

Ces simples, ces croyants sont des énigmes et des gêneurs pour la science médicale officielle, si impuissante devant la douleur, malgré ses prétentions orgueilleuses. Charcot, cet observateur génial, à la fin de sa vie, reconnut leur pouvoir. 11 écrivit, dans une revue anglaise, une étude devenue fameuse : The failli healituj, — la foi qui guérit. — En effet, la foi, quiest ellemême une source de vie, peut suffire à rendre la santé. Les faits le démontrent avec une éloquence irrésistible. Dans les milieux les plus divers, des hommes de bien : le curé d Ars, M. Vigne, un protestant des Cévennes, le père Jean, de Cronstadt; d’autres encore aussi bien dans les sanctuaires catholiques que dans ceux de l'Islam ou de l’Inde, ont obtenu par la prière des guérisons innombrables.

Ceci le démontre : au-dessus de toutes les Eglises humaines, en dehors de tous les rites, de toutes les sectes, de toutes les formules, il est un foyer suprême que l’ame peut atteindre par les élans de la foi; elle y puise des forces, des secours, des lumières qu'on ne peut apprécier ni comprendre, si on méconnaît Dieu et ne veut pas prier. En réalité, la guérison magnétique n'exige ni passes, ni formules spéciales, mais seulement le désir ardent de soulager autrui, l’appel sincère et profond de Lame à Dieu, principe et source de toutes les forces.

De toutes ces considérations, un fait se dégage. C est que, perpétuellement, dans tous les âges, le monde invisible a collaboré avec le monde des vivants, déversé sur lui ses inspirations, ses secours. Les miracles du passé sont les phénomènes du présent; les

noms seuls changent; les fails spirites sont éternels.

Ainsi tout s’explique, s'éclaire, se comprend. Sur le cadre immense du passé, le penseur se penche, le flambeau du nouveau spiritualisme à la main; et sous cette lumière, dans la profondeur des siècles, la poussière des débris de l'histoire brille à' son regard comme des étincelles d’or.

Le Génie, avons-nous dit, est une médiumnité; les hommes de génie sont des médiums à des degrés divers et dans des ordres différents. 11 y a, dans la médiumnité, non seulement une grande variété de formes, mais aussi une graduation et une hiérarchie, comme dans tous les domaines de la nature et de la vie.

Les hommes de génie, volontairement ou non, consciemment ou non,sont en relation avec l’au-delà; ilsen reçoivent les puissants effluves ; des inspirateurs invisibles les assistent et collaborent à leurs œuvres.

J’ajouterai que le Génie est une médiumnité douloureuse. Nous l’avons vu, les plus grands médiums ont été les plus grands martyrs. La mort de Socrate, le supplice de Jésus, le bûcher de Jeanne d'Arc sont quelques-uns de ces calvaires rédempteurs qui dominent lliistoire.

Tous les‘grands hommes ont soulïert. Us ont été, suivant une parole célèbre, « d’illustres persécutés ». Tout homme qui monte, s’isole; et l'homme isolé souffre; il est incompris. Un beau livre à écrire, cese-

LA MÉDIUMNITÉ GLORIEUSE

rail celui des malheurs (lu génie ; on y verrait combien a été douloureuse la destinée de tous les Christs de ce monde : Orphée, déchiré par les bacchantes ; Moïse, enterré vivant peut-être sur le Nébo; Isaïe, scié par la moitié du corps; Socrate, empoisonné par la ciguë; Colomb, enchaîné comme un malfaiteur; le Tasse en fermé avec des fous ; Dante, errant à travers les exils; Milton, pauvre comme Job et aveugle comme Homère; le Camoens, agonisant sur un grabat d’hôpital ; les grands inventeurs : Galilée, incarcéré par l’inquisition ; Salomon de Oaus, Bernard Palissy, Jenner, Papin, Fulton et tant d'autres, traités comme des insensés! Folie sublime, comme celle de Jésus qu’Uérode fait couronner d’épines et revêtir d'une robe de pourpre en signe de dérision ! "Telle est l’histoire du génie dans l'humanité. Il y a là des lois mystérieuses, autrefois connues par les sages, maintenant oubliées, et que la science spiritualiste contemporaine doit reconstituer par un long labeur et parmi beaucoup de contradictions ; car c’est la punition des peuples de reconquérir au prix de leurs sueurs, par leur sang, parleurs larmes, les vérités perdues et les révélations oubliées. Mais revenons à l’étude psychique du génie.

Le Génie est une médiumnité ; il en a d’abord le caractère essentiel qui est l'intermittence. Lu homme supérieur ne Lest jamais à l'état habituel; le sublime à jet continu ferait éclater le cerveau. Les hommes de génie ont parfois des repos vulgaires. 11 en est même qui n’ont été inspirés qu'une fois dans leur vie; ils ont écrit une œuvre immortelle, puisse sont reposés.

De nombreux exemples le démontrent, la médium-

DANS L’iNVISiBLÉ

nité géniale ressemble à la médiumnité à incorporation. Elle est précédée d'une sorte de trance que l’on a appelée justement « le tourment de l'inspiration ». Le mens diriniome pénètre pas impunément dans l'être mortel ; il s’y impose en quelque sorte par violence. Une sorte de fièvre, un frisson sacré, font tressaillir celui que l’Esprit vient visiter 1). Des signes, des transports semblables à ceux qui agitaient la pythie surson trépied annoncent l’arrivée du dieu : Eccedeus ! Tous les grands inspirés : poètes, orateurs, musiciens, artistes, ont connu cette surexcitation sibylline; quelques-uns même en sont morts. Raphaël en a été consumé à la fleur de son âge. Il est de jeunes prédes-

(l) Lamartine (A 7 * Méditation , l'Enthousiasme), a décrit cet état en des vers superbes :

Ainsi quand tu fonds sur mon à nie, Enthousiasme, aigle vainqueur,

Au bruit de tes ailes de flamme Je frémis d’une sainte horreur,

Je me débats sous ta puissance,

Je fuis, je crains que ta présence N’anéantisse un cœur mortel,

Comme un feu que la foudre allume Oui ne s’éteint plus et consume Le bûcher, le temple et l’autel.

Mais à l’essor de la pensée L’instinct des sens s’oppose en vain :

Sous le dieu mon âme oppressée Bondit, s'élance et bat mon sein.

La foudre en mes œuvres circule.

Etonné du feu qui me brûle Je l’irrite en le combattant Et la lave de mon génie Déborde en torrents d'harmonie Et me consume en s'échappant.

A MÉDIUMNITÉ GLORIEUSE

tinés dont l’enveloppe Irop fragile n’a pu supporter la puissance des inspirations surhumaines et qui sont tombés, à l’aube initiale de leur génie, comme la Jleur délicate que tue le premier rayon de soleil.

L’Eglise admet cette doctrine; elle enseigne que parmi ses auteurs sacrés, les uns sont directement inspirés comme les prophètes, les autres simplement assistés. Celte distinction entre l’inspiration et lassistance est représentée pour nous par les dilîérents degrés de la médiumnité. Rappelons à ce sujet ce que nous avons exposé ailleurs (1). L’Église a été spirite pendant les trois premiers siècles. Les E pitres de saint Paul et le livre des Actes des Apôtres sont des manuels classiques de la médiumnité. La théologie scolastique est venue troubler la source pure des inspirations en introduisant des éléments d’erreur dans la magnifique synthèse de doctrine hiératique des premiers âgeschrétiens. L’œuvreditedeDenysl’Aréopagite est tout imprégnée de spiritisme. La vie des saints déborde de la sève médianimique dont l’Eglise primitive lut remplie par le Christ et ses apôtres. Les conseils de saint Paul aux Corinthiens sont des recommandations d'un chef de groupe à ses initiés. Thomas d’Aquin dit avoir commenté ces épîtres sous la dictée môme de l’apôtre; il conversait avec un personnage invisible; la nuit, sa cellule se remplissait d'une lumière étrange, et son disciple Héginald, étant mort, revint, trois jours après, lui dire ce qu’il avait vu dans le ciel. Albert le Crand tenait sa science incomparable de

(i) Voir Christ ian : sme et Spiritisme , chap. IV et V.

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',fi0 DANS L'INVISIBLE

la nature par mode d’infusion médianimique; celle science lui fut retirée subitement, comme elle lui avait été communiquée; et, à l’âge de quarante ans, il redevint ignorant comme un enfant.

Joachim de Flore, et Jean de Parme, son disciple, furent instruits par des visions et écrivirent, sous la dictée d’un esprit, l'Evangile éternel } qui contient en germe toute la révélation de l’avenir. Les « litterati » de la Renaissance, Marsile Ficin, de Florence, Pic de la Mirandole, Jérome Cardan, Paracelse, Pomponace et lepuissantSavonarole se plongèrent dans la médiumnité comme dans un océan spirituel.

Le dix-septième siècle eut aussi ses glorieux inspirés. Pascal avait des extases; Malebranche écrivit dans l’obscurité d’une cellule close sa Recherche de la vérilé . Descartes raconte lui-même que son système génial du doute méthodique lui fut révélé par une intuition soudaine qui traversa sa pensée avec la rapidité d’un éclair (I). Or, c’est à la philosophie cartésienne, ainsi née d une sorte de révélation médianimique, que nous devons l’émancipation de la pensée moderne, l’aflranchissement de l’esprit humain emprisonné depuis des

(1) Voir ses Olympiques. M. A. Fouillée, dans sa biographie de Descartes , p. 12 (Hachette, édil., 1893), écrit au sujetdc cette inspiration : « Il (Descartes) la considérait comme une révélation de l’esprit de vérité sur la voie qu’il devait suivre. Car il avait l’imagination ardente, une sorte d’exaltation intérieure qui allait, dit Voltaire, jusqu'à la singularité !.... Dans une de ses notes, il écrit au sujet de ce jour décisif, par reconnaissance pour ce qu'il croyait être une inspiration divine : Avant la lin de novembre j’irai à Forette et je m’y rendrai à pied de Venise. »

LA MKHIUMNITI- GLOUILUSE \()\

siècles dans la forteresse scolastique, véritable baslille du despotisme monastique et aristotélicien.

Ces grands illuminés du dix-septième siècle sont les précurseurs de Mesmer, de Saint-Martin, de Swedenborg, de l’école saint-simonienne et de tous les apôtres de la doctrine humanitaire, en attendant Allan Kardec et l’école spiritualiste actuelle, dont les foyers innombrables s’allument sur tous les points de l'univers.

Ainsi, le phénomène de la médiumnité remplit les âges. Tantôt brillant d’un vif éclat, tantôt sombre el voilé, selon l’état d’âme des peuples, il n’a jamais cessé de guider l’humanité dans le terrestre pèlerinage. Toutes les grandes œuvres sont filles de l’au-delà. Tout ce qui a révolutionné le monde de la pensée, amené un progrès intellectuel, est né d’un souille inspirateur.

Dans la hiérarchie des intelligences, il existe une magnifiquesolidarité. Les grands inspirés se sont transmis, le long du chemin des siècles, le flambeau de la médiumnité révélatrice et glorieuse. L’humanité marche encore à la lueur crépusculaire de ces révélations, à la clarté de ces feux allumés sur les hauteurs de l’histoire par des éclaireurs prédestinés.

Cette vue de l’histoire générale est grandiose et consolante; elle prend l’allure et le caractère d’un drame sacré. Dieu qui, selon une parole célèbre, est « le lieu des esprits », envoie sa pensée au monde par des messagers qui descendent sans cesse les degrés de l’échelle

dans L’iNVisinr.r

des êlres et vont porter aux hommes la communication divine, comme les astres envoient à la terre, à travers les profondeurs, leurs subtiles radiations. Ainsi tout se relie dans le plan universel. Les mondes supé rieurs font l'éducation des mondes inférieurs. Les esprits célestes se font les instructeurs des humanités arriérées. L’ascension des mondes d'épreuve vers les mondes régénérateurs est le plus beau spectacle qui puisse s’olîïir à l’admiration du penseur.

Depuis les sphères les plus hautes et les plus brillantes jusqu’aux régions les plus obscures et les plus basses; depuis les esprits les plus radieux jusqu’aux hommes les plus grossiers, la pensée divine descend dans une cascade de lumière et dans une effusion daniour.

Dar cette doctrine ou, plutôt, par cette vision de la solidarité intellectuelle des êtres, nous comprenons tout ce que nous devons à nos ancêtres spirituels, aux glorieux médiums qui ont semé, par le labeur douloureux du génie, ce que nous récoltons, ce que d’autres recueilleront mieux encore dans l’avenir. Ces pensées doivent nous inspirer une piété reconnaissante pour les morts augustes qui ont assuré le progrès du monde.

Nous vivons en des temps troublés où l’on ne sent plus guère ces choses. Très peu, parmi nos contemporains, s'élèvent jusqu'à ces sommets, du haut desquels comme d’un promontoire, on aperçoit le vaste océan des âges, le flux et le reflux harmonieux des événements.

L’Eglise, devenue une société politique, n’a pas su

LA MÉDIUMNITÉ GLORIEUSE

appliquer aux besoins moraux de l’humanité ces vérités profondes et ces lois de l’invisible. Les sacerdoces sont impuissants à nous relever, car eux-mêmes ont oublié les mots sacrés de l'antique sagesse et le secret des « mystères >. La science moderne s’est abîmée jusqu’ici dans le matérialisme et le positivisme expérimental. L’Université ne saitpas dispenser, par la voix de ses maîtres, l’enseignement régénérateur qui trempe les âmes et les prépare aux grandes luttes de la vie. Les sociétés secrètes, elles aussi, ont perdu le sens des traditions qui justifiaient leur existence; elles en pratiquent encore les rites, mais l'âme qui les vivifiait s’est envolée vers d’autres cieux.

Il est temps qu'un souffle nouveau passe sur le monde et rende la vie à ces formes usées, à ces enveloppes desséchées. Seules, la science et la révélation des Esprits peuvent donner à l’Iiumanité la notion exacte de ses destinées.

Un grand travail s’accomplit en ce sens à l'heure présente; une œuvre puissante s’élabore. L’étude constante et approfondie du monde invisible, qui est aussi le inonde des causes, sera la grande ressource et le réservoir inépuisable où devront s’alimenter la pensée et la vie. La médiumnité en est la clef. Par cette étude, l'homme arrivera à la vraie science et à la vraie croyance, celles qui ne s’excluent pas l’une l’autre, mais s’unissent pour se féconder; par là aussi une communion plus intime s'établira entre les vivants et les morts et des secours plus abondants découleront des espaces vers nous. L’homme de demain saura com prendre et bénir la vie; il ne craindra plus la mort.

DANS L TNVISIHLE

Il réalisera par ses eiïorts le règne de Dieu, c’est-à-dire de la paix et de la justice sur la terre et, parvenu au terme de l’étape, son dernier soir sera lumineux et calme comme le coucher des constellations à l’heure où l’aube matinale commence à poindre à l’horizon.

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