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SIC TRANSIT GLORIA MUNDI

Une cohue, une poussée, des haillons, des oripeaux, unebadauderie, un ahurissement, une foule puant ici la sueur, et plus loin Tylang-ylàng, des gommeux et des voyoux, des bourgerons et des pardessus mastic; çà et là la carrure énorme d*un garde de Paris astiqué, luisant, battant neuf, ou la face sale et niai rasée d*tin cilirassiei* permissionnaire : là-dessus des drelin-din-din de cloche en folie, des boniments enragés, des sonneries électriques, des rugissements de béte fauve, des pétards, des enrouements féroces, des valses de Métra banales à pleurer, d'une bêtise écœurante, implaca • blement, lamentablement moulues au fond d'un

r * Peut-être invariablement servi et prononcé tous les ans en chaire dans la première huitaine de juillet.

moulin à café musical; des fiacres qui s'arrôlent, des pieds qu'on écrase, des lampions qui s'éteignent, des odeurs de graisse, de gaufre et d'humanité malpropre, une poussière acre, qui vous brûle les yeux, vous craque sous la dent et vous écorche la gorge, des effarements de bonne, des réflexions de bourgeois, le beau moment de la fête de Neuilly, de dix à onze heures du soir.

Et zim-boum-boum. Et zim-boum-boum I En avant la musique ! « Le Fils du feu (rien de M. Carvalho, nous l'espérons du moins), le Fils du feu, féerie en cinq actes et vingt-trois tableaux, de MM. Octave Feuillet et William Busnach. Deux apothéoses, messieurs. Deux apothéoses, mesdames. La Poupée nageuse et la Fée sémillante. Entrez, entrez. Deux francs les premières, un franc les secondes, cinquante centimes les troisièmes; les militaires payent demi-place, demi-place les bonnes d'enfants, le pays peut amener sa payse. Entrez, entrez. » Et sous un jet de lumière électrique, faux, aveuglant, d'un blanc à faire hurler, se démène et s^érupe la grosse M""** Cocberie, un marquis Louis XV en satin éiel, la gorge écrasée sous le jabot de dentelles, bedonnante et ballonnante sous les cassures du satin, dont le bleu s'exaspère aux lumières. Elle s'érupe et se démène avec des fan-

faronnades de grosse poule sur ses jambes aux mollets grêles, l'énorme M"«Cocherie, et, d'une laideur de savantasse avec ses gros yeux myopes et le large pince-nez posé sur le haricot rose qui pointe au milieu de son visage, M^^ Gocherie, horrible et maquillée, attifée, poudrée et perruquée, se casse en deux, arrondit les coudes, et jette en avant ses deux bras sur la foule, qu'elle attire et fascine avec des gestes de magnétiseur.

c Deux apothéoses. Entrez, entrez, messieurs ! la Poupée nageuse et la Fée simillatUe. »

Et la foule se presse, écarquille les yeux ; et des mains se frôlent, des hanches se rapprochent, des tailles se cambrent et des reins se prêtent ; un prurit inavoué travaille cette cohue attroupée ; d'étranges émanations en saturent Tatmosphère déjà formidablement chargée de relents divers et, dans une buée lumineuse et fétide, Paris planté devant la somptueuse baraque, Paris aveuglé, bousculé, hébété, abasourdi, mais chatouillé ailleurs, se pousse et se frotte avec un sourire bête, le même sourire idiot qui ouvre en la bouche peinturlurée de ce grand flandrin de Paillasse et nous exaspérait tout à l'heure sur les trente-deux dents découvertes en triangle et les gencives saignantes de la belle Fatma, éternellement souriante :

C'est Faima, ah, ah, ah !

C'est ICma, oh, oh, oh!

car, de même que le nTonde officiel compte aujourd'hui trente-trois ^fausses belles M*« Gauthereau, les concerts tunisiens des fêtes de la banlieue nous offrent aujourd'hui trente-trois autres belles Falmas souriantes. Mima après Fatma ! Zulma après Mima» il n*y a pas de motif pour que cela finisse. D'ailleurs, partout les mêmes cheveux bleu encre tressés de faux sequins et de fleurs d'oranger, le même costume de juive d'Alger, petite calotte de velours turc, culottes de gaze bouffantes et soieries orientales, le même pas du shall, dans la salle le même frère au fez bellâtre, l'air vainqueur et torturant d'un même doigt le même Pleyel aphone ; sur l'estrade le même père Falma dérobant mal aux yeux sous une vieille moustiquaire le ventre et le profil du sieur Busnach William (une fatale ressemblance, nous affirme Zola) et sur les lèvres moustachues du père, imberbes et rosées de la fille toujours le même et immuable sourire.

Tournez, tournez, bons cheyaux de bois, Tournez cent tours, tournez mille tours, Tournez souvent et tournez toujours, Tournez, tournez au son des hautbois.

Le gros soldat, la plus grosse bonne

Sont sur vos dos comme dans leur chambre.

Tournez, tournez, chevaux de leur cœur.

Tandis qu^autour de tous vos tournois Clignote rœil du filou sournois ; Tournez au son du piston vainqueur.

• Et dépêchez, chevaux de leur âme ; Déjà voici que la nuit, qui tombe.

Va réunir pigeon et colombe Loin de la foule et loin de madame !

Qu*e8t-elle devenue cette dernière poé$ie de la fofre, si curieusement et si délicieusement chantée par Paul Verlaine, Tidylle du toulourou et de la grosse bonne, chevauchant avec une vague migraine commençante,

C'est ravissant comme cela soûle D'aller ainsi dans ce cirque bote, Bien dans le ventre et mal dans la tête, Du mal en masse et du bien en foule.

le toujours immobile et tournoyant cheval de bois des kermesses ! Le sympathique et populaire cheval de bois n*est plus : les chemins de fer, les vélocipèdes à vapeur l'ont détrôné, et s'il ose se manifester encore c*est, alors, sous des formes à la fois si abracadabrantes et si héraldiques, chimères bridées d'orfroi, dragons ailés caparaçonnés de satin cramoisi, griffons, alérions et licornes sellés de ve*

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leurs vert pomme, et cela au milieu d'un tel déploiement de luxe et de fastueux décors» lambre* quins scintillants de paillettes, pivot lambrissé de miroirs et tournant sur lui-môme aux grondements d'un orgue à vapeur, et dans un teléclaboussement et ruissellement de glaces et de lumières, ma foi, que le gros soldat et la plus grosse bonne intimidés se regardent et n'osent plus se risquer, les pauvres, sur ces monstres de l'Apocalypse, au milieu des pompes de Satan et de ses œuvres : ils se contentent alors de demeurer bouche bée, au premier rang de la foule, appuyés sournoisement Tun contre l'autre et se pinçant le bout du petit doigt.

Une autre poésie qui disparaît aussi des foires, c'est la baraque des lutteurs, l'épique baraque des Pérard fils et des Marseille jeune, des Remparts de la Gironde et des Champions du Midi. Les luttes à main plate, qui ont passionné Paris aux arènes de la rue Le Peletier, qui ont inspiré un roman à Gladel, Ompdrailles; les luttes qu'on essayait, il n'y a pas quatre ans, de relever à TÂlcazar d'hiver et aux Folies-Bergère ; les lutteurs aux biceps fameux, aux pectoraux célèbres; les athlètes médaillés aux concours régionaux.*, (j'allais écrire des bétes à cornes] ; les champions authentiques et paraphés aux ceintures de soie tricolore obtenues

au concours annuel de la lutte de la salle Favié, aux reins sanglés dans des caleçons d'honneur ; les lutteurs, dont Tannée dernière encore la misérable baraque, toute falote qu'elle fût d'aspect avec ses murs de toile flottante et ses mauvais quinquets, réunissaient et la crème et la fleur de la gomme parisienne, lui, le futur leit-motif du cirque Molier, impeccable dans son pardessus clair et son plastron immaculé, elle, tout émoustillée, la joue plus rose et la narine ouverte, affriandée et mise en goût par tous ces muscles et toutes ces nudités mâles étalées pour des combats de vigueur et de force!

Oh ! les jolies mines anxieuses et même un peu féroces de nos plus aimables demi-mondaines quand, le torse nu jusqu'à la ceinture, Nicolas le boucher, le beau lutteur blond de chez Marseille, vautré, rampant sur les genoux, s'efforçait, rien qu'en serrant les bras, défaire toucher les épaules noires du nègre Bamboula dans la sciure ! Et les applaudissements des petites mains gantées, les hourras fashionables des sportsmen, et les bravi, brava des belles chéries, modulés sur les mêmes intonations flùtées acclamant Maurel aux Italiens et, certains soirs, cela s'est vu, au moment de la quête faite par le vainqueur en personne, la cas-

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quelle leudue à Thonorable assislance, à côlé des gros sous des troisièmes, une mignoune carte de visitOi empoisonnant le Chypre, pliée en quatre sur un louis d*or I

Messaline ne perd jamais ses droits, pas plus que Psyché, cette curieuse sœur d*Ève... et puis, comme Ta écrit Banville, dépouillé de Tidéal qui le transfigure et Tenivre, Tamour est la plus exacte des sciences exactes.

Mais où sont les neiges d*anlan ?

Je trouve à la page 319 du journal des Goncourt cette impression datée du 7 avril 1860 :

< A la salle du Vaux-Hall, rue de la Douane, à un assaut donné par Vigneron qui annonce le Ditespoir des bras tendus»

« Un rendez- vous de la force moderne, depuis Tathlète de la lutte à main plate et l'Hercule du Nord jusqu'au gymnaste de l'adresse française. Tous les types : les forts de la Halle, apoplectiques, à la chemise sans cravate, à la hlouse courte relevant et ouverte ; les marchands de vin à nuque de taureau, les maigres petits savetiers pâlots, à la mine de catin, le cou et les hras nus dans des gilets de flanelle rose, les souples tireurs de canne, à la tête de chat, les jolis éreintés de barrière, un bouquet de violettes à la boutonnière, ramenant

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leur avant-bras pour faire palper à leurs voisins, sur le drap de la manche, le sac de pommes de terre de leurs biceps, les maîtres d'armes de régiment, une redingote passée sur leur veste de salle, la tenue martiale et académique, etc.

« Â côté de ces hommes, deux genres de femme : la vieille teneuse de gargot et de basse table d'hôte, la petite fille du peuple, toute jeunette, au bonnet noir à rubans de feu, à laquelle le gros homme élastique qui vient de tirer le sabre redemande son mouchoir, etc. »

Aux souteneurs et aux filles de barrière en plus, c'était le public et le coup d'œil de la salle Favié il y a encore trois ans, à la fameuse séance de lutte où Nicolas le boucher eut la colonne vertébrale brisée à la nuque par Bamboula, le lutteur noir : le boucher mourut dans la nuit. Mais où sont les lutteurs d'antan I La lutte a quelque peu perdu de sa vogue à Paris; il y a deux ans, voulant tenter de donner Timpression de Paris moderne dans de lestes et précis croquis, je pouvais encore écrire ce sonnet :

Soir de fôte à Nemlly : TÉcole militairo dehors; sous-ofT, marlouS) soldats chez les li*oquets Godaillent. Chez Marseille, où fument les quinquets Ces messieurs de la lutte, une peau de panthère

Aux reins, carrent leur torse et, la peau ferme et claire, Le poil roux, font rentrée, encor lourds des hoquets Des derniers coups de vin ; en bas, plein de bouquets. Le landau de Cloclotte ou la belle bouchère I

Cloclotle au bras d'un peintre, exquise en satin noir, Venue elle jiour rire et lui voulant tout voir, Songe qu'il serait bon peut-âtre un soir d'orgie

De connatlre un vrai mâle, enfin : la nostalgie

Du ruisseau, de Tamour et des anciens bouis-bouis.

Mais Cloclotte est avare et Pierre vaut trois louis.

Le moyen d'écrire aujourd'hui ce sonnet, aujourd'hui que Pietro, le fameux Pietro, la gloire et rhomme aimé de ces temps lointains, est l'assagi et très fidèle époux de U^^ Léopoldi la somnambule, et trop heureux de Tétre, époux, puisque les célestes boniments de madame sont par ce temps de marasme la seule ressource du ménage et de la maison... roulante d'ailleurs, comme la fortune, que M"*<^ Léopoldi-Pletro ne cesse pas d'annoncer à ses radieux clients. Quant aux lutteurs, je ne leur ferai pas l'injure d'appeler de ce nom les quatre ou cinq ventres entripaillés, mal contenus dans d'innommables caleçons, qu'on voit ballonner entre les trois quinquets de feu baraque Marseille. Lutteurs, pas plus, les quelques sinistres voyous, 'échappés de la Roquette, qui réclament d'une voix

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éraillée, égueulée serait le mot, des gants et des caleçons à la porte.

« Dis donc, Sans-Dents, fais-tu la lutte ? — Malheur I je t'ai assez vu I pour une tune par jour ! — Ousqu'est l'Assassin de la Bastille? — Chez le 'chand de vins. — Le singe le demande ; tiens, v' là Rabasse 1 »

Voilà le genre de dialogue entendu ; c'est Técha* faud parlant au bagne, cela fait frémir.

D'ailleurs le public n'y va plus ; ces parades de ventrus et de comtois rachitiques (comtois, lutteurs en pékin qui réclament des gants dans la foule) ne Taguicbent plus, le public; il va ailleurs, chez les belles Fatmas, aux tableaux vivants, où on lui donne pour un franc cinquante de faux Rodin [faunes et bacchantes) et pour trente sous de fausses femmes nues ; il va à l'entrée du Bois, où d'audacieux campéadors enlèvent les jeunes Espagnoles, à l'enterrement religieux de la baronne d'Â..., à la condamnation de son mari, aux mystères bretons de la troupe de Morlais ou des clercs du gai Sçavoir, de M. Pierre Loti ! aux pièces en prose de M"*« Sarah Bernhardt, aux nouveautés, enfin.

Sic transit gloria mundi !

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