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LA COMTESSE D'ESCARBAGNAS

<L Molière ne Teût pas inventée qu'elle aurait réa-* Usé le type, » disait encore hier un de nos plus ce* lèbres académiciens, et, résumant sa pensée d'un mot : « C'est la comtesse d'Escarbagnas ; » Et, en effet, depuis ses dessous empesés et blancs de grosse dame jusqu'à ses prétentions au bon goût et à l'esprit quand même, avec son œil rond, sa grosse fraîcheur de rose épanouie, son sourire à quarantedeux dents, ses épouffements, ses « ah! ma chère! » ses visées éternelles au fin du fin, au subtil, au précieux, ses grands coups d'éventail, son salon littéraire, ses dîmes d'académiciens et son bureau de nouvelles, c'est la comtesse d'Escarbagnas ellemême.

Ignorante comme une carpe et d'une prétention

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de pintade amoureuse , c'est elle qui découvre Henry Becque après la Parisienne^ Jules Lemaitre après son entrée aux Débats et Paul Deschanel dans son père ; elle a aimé Garo, adoré Bourget et compromis Dumas, c'est elle qui se pâme à Michel Pauper et minaude aux premières de Pailleron, dont elle reconnaît avoir inspiré la pièce; c'est elle, enfin, qui prend M. Anatole France pour un bonhomme^ M. Renan pour un philosophe et le baron Doszan pour un homme du monde (voir la Noblesse de contrebande^ par Toison-d'Or) ; elle a raffolé de Schopenbauer (il fallait s'y attendre), n'a jamais lu Hugo et s'écrie ingénument après une entrevue avec d'Aurevilly : « Un homme charmant I Mais quVt-il donc écrit? »

Sa salle à manger, où elle retient autour d'un plat d'épinards malheureusement traditionnel quelques estomacs reconnaissants, dont un vieux décoré de l'empire et quelques petits rez-de-chaussée en passe de devenir peut-être des cri tiques illustres, sa salle à manger a eu des interpellations légendaires; une tonitruante sonnette brandie à tour de bras par la maltresse de céans, y imposait silence aux plus autorisés ; M. Renan n'y parlait qu'à son tour, et un de nos plus spirituels académiciens^ fouryoyé 14 comme M. de Voltaire chez la mar-

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quise de Mascarille, faute de pouvoir ouvrir la bouche à temps, ne pouvait retourner au trop fameux plat d'épinards.

Quant au salon, il en a vu bien d'autres. Sans parler de la Symphonie burlesque^ pieusement exé* cutée chaque hiver devant un public interdit d'une telle inconscience, un soir de comédie il a vu, ce salon, la toute gracieuse hôtesse s'avancer en personne sur le devant de la scène et là, plus M"*' du Deffand que jamais sous une immense perruque Louis XIV, un buste de Dumas, de Dumas fils, le favori d'alors, tremblotant au bout d'un fil de fer sur l'édifice de ses cheveux, tout son salon Ta vue, vue de ses propres yeux incliner vers le maître ce gâteau de Savoie et entamer d'un geste ces vers inénarrables ;

Du théâtre élégant et fin je suis la fée Et de Dumas je suis coiffée.

Dumas, naturellement, n*y a jamais reparu. — J'en passe, et des meilleures.

Ëtrange salon et peut-être le dernier salon français, cette enfilade de boudoirs, où toute une petite classe attentive recueille de la bouche de Bélise elle-même tous les bons mots d'une série finissante, dppt les derniers passants sont à l'heure qu'il

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est Henry Becque et M. Jules Lemaître; d'ailleurs, par une grâce d'état singulière, qu'on pourrait appeler la chance du ridicule, en général les moindres phrases de cette chère comtesse ont la fortune d'un mot d'esprit.

Ses « Dieu, que c*estlittérrrraire! » et ses < J'en suis cérrrrrrrébrrralement amoureuse c s'appliquant au plus gris des poètes modernes, sont trop universellement connus pour ne pas leur faire ici rhonneur d'une citation. Pas plus tard que l'an dernier, à la suite d'une soirée où cette chère comtesse, assaillie de demandes d'invitation, avait eu à subir quelques intrus bon gré mal gré, elle avait, en réponse à une amie s'informant du succès de la fête, un a Mais oui, je fus un peu viooolée, selon mon habitude » qui était le succès de l'hiver.

D'une prétention qui s'ignore, elle n'en est pas moins très femme en cela qu'elle a la pitié cruelle et le coup de boutoir d'autant plus dangereux, que ses perfidies les plus noires ont toujours l'air d'étourderies échappées à la distraction d'une amie; tout Paris se rappelle encore son a M. Garo n'aime pas ses mœurs, » à propos d'un de ses intimes, le spirituel***, prudemment évincé de deux dîners offerts au très psychique académicien. La comtesse d'Ëscarbagnas elle-même n'eût pas mieux sacrifié

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le président Thibaudier aux répugnances ,du vicomte. C'est ce qu'on appelle entrer jusqu'au talon dans la peau de son rôle et savoir son Molière jusques au bout des doigts.

Femme d'esprit, elle a le privilège d'inspirer ses amis : en vraie mondaine, qui sait ce qu'elle doit à ses hôtes, elle se fait leur complice ; ses charmes naturels facilitent la tache, et, bouffonnant h plaisir, elle fournit d'elle-même et le mot et le trait.

L'autre hiver, sur la foi d'un article des Débats prônant un des maîtres du roman moderne, la voilà qui découvre notre grand homme. Elle se met en campagne, à la recherche d'amis ou d'un salon communs; à la troisième porte elle trouvait' à qui parler. « Vous le connaissez 1 Ah I me voici sauvée ! Comment le rencontrer ! où Tentendre, où Taimer ? — Mais rien de plus facile. » Saurait-on lui refuser quelque chose^ à la chère ? Un dîner s'organise, le grand homme est invité, prévenu*

Le jour dit, notre comtesse arrive, épouffante, époufPée, tous ses diamants dans sa mantille. « Âh I cher maître! C'est le plaisir des dieux! J'ai pu vivre sans vous I C'était la dernière disgrâce ! Âh ! que d'esprit ! Ne parlez pas, laissez-moi vous regarder. » Et ce sont des pâmoisons, des roucoulements et des coups d'éventail, et du caquetage, et

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du verbiage, et du commérage, tant qu'à la fin de la séance, la dame enfin partie, ravie des autres et d*elle*môme, le grand homme, interrogé à son tour sur l'impression ressentie, ne trouvait que cette boutade : t Je me suis enroué à l'écouter, i

Et cette boutade, c'est la dame tout entière ! Bien portante^ exubérante comme la santé, gesticulante, empanachée, discutant celui-ci et niant celui-là du ton tranchant de Philaminte, c'est avec ses préten* tions à la littérature, au grand art, à la philosophie, sa cour de petits talents, son salon potinier et son beau teint de bouchère épanouie, c'estfeu M"«Thierret au foyer des Français ou, comme l'a mieux dit une femme d'infiniment d'esprit, W^^ Angot à rAcadémie.

En effet, comme une gaieté d'opérette émane de toute sa réjouissante personne; l'opérette est dans sa destinée, son nom même est de comédie, il fait pouffer en le prononçant, car il sied à la robuste santé de la dame comme une étoile au front d'une

commère; les résidences où elle passe ses étés, tant au bord de la mer qu'aux rives de la Seine, ont des appellations tintammaresques et superlificoquentieuses dans le genre de celles de C(istelnardo et de la Tour-Fendue ; un fredon d'Offenbach Tacco^^pago^ di^ns H vie ; c'eçt Schopenbauer en go-

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guette ou Cruelle Énigme de M. Paul Bourget adaptée par M"® Macé-Montrouge à la scène des Nouveautés ; elle a tué Caro sous les Garolines et tour à tour iùspîré Pauline Oranger et M"^ Mathilde.

Bonne femme au demeurant, elle encourage les jeunes poètes, quand ils sont joués à l'Odéon ; préside aux débuts des diseurs mondains de chansonnettes sans trop 8*inguiéter de leurs antécédents ; nourrit, pleine dlndulgence, les amis de sa famille tombés aurez-de-chaussée ; sait ignorer les mœurs, alpestres ou souterraines, des habitués de son salon; adore Schopenhauer pour sa désespérance et M™« Gauthereau pour sa physionomie ; aime dans Henry Becque comme une odeur de peuple et dans M. Paul Bourget comme un parfum de thé^ servi dans du vieux saxe sur une table de laque par une jeune miss anglaise; enfin, maternelle d'attitude, elle a des attentions touchantes pour les jeunes élèves du Conservatoire, classe de tragédie et de comédie — cela s'entend — elle les couve, les chauffe sous son aile, les produit au besoin devant ses invités entre une chanson de M. Gibert et une fugue de M. du Sautoy et, bref, serait une inaltresse de maison accomplie si ses menus, trop chargés d'épinards, connaissaient quelquefois Tar*

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tichaud et l'asperge et si ses vins avaient Tâge de ses prétentions.

Deux légers torts, que nous lui pardonnons, car elle a fourni Bellac à Pailleron, et puis, jouant son rôle au naturel, elle rajeunit le génie de Molière.

C'est une classique, c'est déjà cela.

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