LA DERNIERE GONDOLE
Je suis la gondole enfant chério Qui arrive à la fin de la fête Pour je ne sais quoi, par bouderie.
Un soir trop beau me monte à la tête .
Me voici déjà prés de la digue. Mais la foule sotte et pavoisée, Ah ! n'accourt pas à TEnfant prodigue Et danse sans perdre une fusée I
Ah! c'est comme ça, femmes volages, C'est bien. Je m'exile en ma gondole (Si fpôle) aux mouettes, aux orages, Vers les malheurs qu'on voit aux pôles.
Et puis j'attends sous une arche noire.
Mail nul ne vient : les lampions s'éteignent Et je maudis la nuit et la gloire, Et ce cœur qui veut qu'on me dédaigne !
Quand M. Jules Laforgue, poète décadent à Paris et lecteur de rimpératrice Augusta à Berlin (je commence à comprendre la haine du grand chancelier pour la France)^ composa ces inetTables vers^ voulut-il tout simplement peindre un état de sa belle âme ou ne songeait-il pas plutôt inconsciemment, je le veux bien, à certaine princesse effectivement très dernière gondole redevenue il y a un an d'actualité de par la sévérité de messieurs les juges de la correctionnelle ! En tout cas, si M. Jules Laforgue n*y songeait pas, ses vers en suggérèrent la songerie à d'autres, car quelques jours après une revue, morte depuis d'elle-même et alors florissante, publiait cette parodie, où cette fois le nom de la grrrrrande dame en question s'imposait aussi fatalement à la rime qu*à la pensée.
Je cite la parodie pour ne pas faire de jaloux :
LÀ DERNIÈRE GONDOLE (Thème second)
La dernière gondole, dont chacun ne veut plus Tant elle est connue et archi-connue, Banale et usée, si ({ue la cohue S'écrie : « A Chaillot, Tavons assez vue. »
C'est pai* trop minable et trop fendillée Sous son rouge et blanc tournant au ranci ; C'est aussi trop peinte et ti-op maquillée, C'est la Scrivaneck et la. . .
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Et en efTet est-il quelqu'un qui ne la connaisse pas à Paris^ à Londres^ à Vienne, à Bome^ à Pétersbourg^à Nice, à Genève, à Luchon, à Bagnères^ dans toutes les villes d*eaux et de plaisir et dans toutes les capitales de TEurope, où elle a tant roulé, où elle s^est tant montrée, prodiguée, exhibée sous toutes les formes et dans tous les costumes^ cette vieille princesse Gondoli, née Salisna-Doria^ exilée de France sous l'Empire, de Bussie sous le tzar Alexandre, d'Espagne sous les Bourbons^ ambassadrice à Vienne^ vice-réine à Lisbonne, pamphlétaire à Jersey, ex-actrice aux Tuileries, écuyère à Trouville et présidente de table d'hôte un peu partout et partout soupçonnée, déclassée, compromise, aujourd'hui supportée aux réceptions de TÉlysée et dans les bals ministériels, où son luxe à pampilles, à résilles et à grelots de marquise de Mirafiore fait s'ébaubir de joie les dames de ces messieurs^ tout hésitantes entre le sourire peint de la belle M""* G... et les beaux cheveux poudrés de M""* Edmond Adam> enfin résignée au rôle de mère noble.
Qui le dirait pourtant? Cette manola-réclame aux toilettes de cirque et de reine de féerie, aux coiffures en panaches roses et verts de chien savant, ce visage éteintd'un luisant de porcelaine, d*un luisant de fard gras, qui noircit en plein jour et s'avive aux lu-
mières, cette taille inclinée en deux de femme myope qui, le lorgnon d'écaillé collé au sourcil, tend le cou en avant, cherche et va trottinant, buttant sans y voir clair et sourde avec cela à converser avec un mur, si sourde qu'elle en devient aveugle ou si aveugle qu'elle en est sourde; la princesse Gondoli a été jeune, adulée, célèbre, adorablement jolie ; elle a occupé toute TEurope de son luxe et de ses fantaisies, de ses grossesses et de ses maris; mais par une fatalité toute italienne, elle a toujours été la dernière gondole. Masques de velours. Pont des Soupirs, canal Orfano, lagunes et palais du doge, grrrrrandes dames entrevues pâmées au fond de vertigineuses chaises de poste roulant au bord de précipices, sbires et échelles de corde, bouquetières et guitares, toute une Venise en toc, en carton-pâte et papier peint, a de tout temps été le décor de sa vie. Jeune, elle avait déjà Tair vieillot; d'une fraîcheur éclatante, elle semblait maquillée, et bien avant que son salon ne fût devenu ce qu'il est aujourd'hui, le Salon des Refusés d'Ida de Barancy, un sinistre fonds de bain de bas-bleus en rupture de journal de modes et de pianistes hongrois en quête de princesses russes^ jamais la presse et la littérature, conviées dès les débuts à tous les tra la las des réceptions et des fêtes, dès
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les débuts chauffées et surchauffées à grand renfort de cadeaux, de galanteries et de dîners (on donnait alors à dîner chez la princesse, et cela dans Tespoir d'un ou deux coups de grosse caisse), jamais, au grand jamais, la presse et la littérature ne voulurent prendre au çérieux et la maîtresse de céans, et sa beauté, et ses vers, et sa prose, et ses maris, et ses vingt ans!
Bien mieux, elle joua de malheur, elle inspira un poète et ce poète fut Ponsard 1 elle joua la comédie et il fallut que cela fût Horace et Lydie; elle dédia des vers à Victor Hugo et le maître l'appela Rhodope (voir les Lettres à Rhodope (sic) publiées la semaine qui suivit la mort de Victor Hugo dans les Soirées portugaises) , Rhodope, la fameuse beauté égyptienne, à la momie de laquelle un Pharaon galant éleva trois pyramides. Être la princesse Gondoli que tout Paris connaît trop; Téternelle jeunesse que chacun sait affamée, assoiffée de bruit et de réclames, d'hommages et de succès; avoir été ' jeune, adorée et chantée, et se voir comparée* à la momie dorée, calamistrée et peinte d'une reine antique morte depuis cinq mille ans! poêla vates!
D'ailleurs jolie, spirituelle, intelligente et fine par une cruauté féroce de la destinée, toute sa vie
n*a été qu'une picaresque série de mésayenlures. Elle convoque à une redoute tout le Paris des lettres et des ambassades, on met son argenterie au pillage, on lui vole ses plats, ses goblets, ses couverts; des invités sont soupçonnés (sic)! L'affaire se poursuit, on découvre le coupable, un servant de Tofflce, et Targenterie est en ruolz ; elle a les plus beaux diamants du monde et tout le inonde les croit en strass ; elle a deux cent mille francs de rente> et son boulanger refuse de lui continuer son crédit; elle aspire à jouer un rôle politique^ et réussit à passer pour être de la police; elle tente de ressusciter dans son salon le menuet, la pavane et les danses Louis XV, et les journaux l'accusent d^avoir pour esthétique les dessus de boite en soie de Gharbonnel ; douée> malgré ses soixante (?) ans, d'une taille exquise et le visage encore délicat sous son fard, on prétend qu'elle a bercé M. Chevreul. Restée jeune et souple d'allures^ elle danse encore à miracle. Il y a deux ans en pleine redoute, elle exécuteelle*même en costume Louis XVI le fameux pas de ï Éventail^ s'en tire à merveille, et le lendemain le bruit court dans Paris que la princesse Gondoli au plus mal> vient de danser le pas des Funérailles. Elle a toujours aspiré à jouer les madames Tallien et Récamier, travaillé de tout temps
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à se créer un salon liltéraire, mondain cl pulilique, et c'est à qui n*ira pas chez elle, un sauve qui peut général; non seulement on hésite, mais pis, on s'en gare et on s'en défend comme d'un mauvais lieu ; ce salon influent, où elle a rêvé de réunir l'élite de ce temps, est pestiféré : il démode un homme, déclasse une femme et compromet un talent ; la presse y va dîner le soir où Ton y reçoit l'ambassadeur de Bomagne pour voir un peu les types de tra los montes, et revient en pouffant souper chez Tortoni, se prétendant empoisonnée par le vin de chez le chand de vins d'à côté servi dans des carafons de bohème, et de sinistres ollapodridas déguisant mal un vieux bœuf; sa salle à manger, où elle invite infatigablement, et sans succès d'ailleurs, rinstituty le Sénat et jusqu'à l'Académie, est une tour de Babel où Ton parle espagnol, péruvien, portugais, javanais, polonais, japo^ nais, argot et rastaquouère, tout excepté français et parisien ; elle a déjà publié vingt romans, dont un assez piquant parle titre du moins : Une grande Aventurière, et tout le monde lui dénie même la facilité d'écrire, on veut qu*ils soient écrits par une secrétaire; elle tente d'inventer un grand homme politique et présente à Paris Emilie Gastelar; un poète personnel, et c'est M. Mendès; un Tous-
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saint Louverture,ct cVst le docteur Janvier; ane Delphine Gay, et c'est M"^^ Peyrebrune ; elle a M** Pardo Bazan pour George Sand, et son Liiz et Chopin est M. du Sautoy ; une série à la noire, une guigne acharnée et féroce qui la tenaille et la poursuit partout et fait de cette femme bien née, jolie et bien douée, une des figures de cire du Musée Grévin des grotesques de demain.
La guigne du ridicule, certains salons en ont la chance : celui de la comtesse d*£scarbagnas est de ceux-là, je Vai déjà dit ailleurs, celui de la princesse est l'exemple du contraire. Démodée par son entou* rage, parla facilité de ses relations et de son accueil accordé sans discernement au bas-bleu comme à l'écrivain, au musicien comme au pianiste, à la peintressecomme au peintre, au reporter comme au chroniqueur, au Polonais comme au prince russe, uniquement préoccupée d'elle-même et jamais de ses invités, toute à son couturier, à son coiffeur, à sa lingère, à sa modiste, c*est la gaffe incarnée, l'impair fait femme, la maîtresse de la maison la plus pillée, la plus volée, la plus endettée et la plus déconsidérée de tout Paris, et avec cela toujours jabotante^ le corsage offert, le sourire aux lèvres, donnant sa poignée de main à tort et à travers, se trompant sur l'âge, le sexe et Tidentité des per*
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sonnes, saisissant mal, n'entendant, ne voyant rien, mais enchantée et ravie, et malgré les protêts, et malgré les huissiers et la dernière condamnation, enchantée parce que sa robe brodée d'or vert sort de chez Laferrière, qu'elle lui moule la taille, ravie parce que Étincelle la citait hier parmi les gratinées à l'Opéra, en un mot toujours la gondole enfant chérie de M. Jules Laforgue, mais la seule à ignorer qu'elle est, cette pauvre chère princesse^ la gondole dont chacun ne veut plus, la dernière gondole !