‹ Dans l'oratoireChapitre 18 sur 18 · MADEMOISELLE SALAMANDRE · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE SALAMANDRE

— Goucbe-t-elle ?

— Non, chaste, mais elle a dans le cerveau une alcdve, où elle fait forniquer M"* Sapho et M. Ganymëde, d'où Monsieur Vénus, le livre qui Ta lancée... D'ailleurs il ne manque pas de sots, qui se font fort d'expliquer ses mœurs pures ; easta, $ed invita, c'est un ciboire cadenassé!

— Oh I tout au plus un verre incassable et elle s'appelle Rachilde?

— Nom de guerre, son véritable nom est Marguerite Eymery.

— Aimeri. Ah f vous m'en direz tant...

Et les deux boulevardiers se levèrent.

C'était à l'absinthe chez Tortoni : ce fut tout ce

que j'appris ce soir-là. Mais en rentrant chez moi,

je prenais chez Sevin rétonnant livre de cette Rachilde, et le même soir à minuit j'avais lu Monsieur Vénus,

Monsieur Vénus est l'aventure d'une jeune fille du m.pnde et du meilleur, M"® Raoule de Vénérande, qui trouve le moyen de s'éprendre d'un ouvrier fleuriste sur la foi de son poitrail blanc et duveté d'or, de l'entretenir et d'en faire sa maltresse; quand M. Vénus^ absolument desexué par M^^^ de Vénérande, prend son rôle assez au sérieux pour s'offrir au cousin de Raoule, un musculeux ofKcier de huBsards. M"« de Vénérande brûle de sa propre main la cervelle à son idole et fait mouler d'après ce cadavre une cire posthume, un Adonis idéal à Tadoration passionnée duquel elle se voue tout entière, murée vivante dans une effroyable fidé-lité.

Ce livre étrange devait fatalement plaire à M. Barbey d'Aurevilly, le maître par excellence de l'étrange, le grand évèque in partibus du diocèse de la Perversité : c'est dans sa bouche que j'entendis l'éloge de Rachilde ; l'analyse qu'il fit du roman me pénétra du désir d'en connaître l'auteur. Henri Fouquier lui avait consacré trois colonnes de Colombine, où il la peignait avec les cheveux fatalement roux et les yeux fatalement verts de la femme

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perverse; Catulle Mendès, le doux Catulle luimôme, venait de la compromettre dans un article intitulé: Vierge; j'étais tout à fait attiré vers ce jeune monstre littéraire.

Je trouvais une pensionnaire d'allures sobres et réservées, très pâle, il est vrai, mais d'une pâleur de pensionnaire studieuse, et quand je dis pensionnaire, je n'entends parler ni de l'ingénue du théâtre de Madame, ni d'une Renée Mauperin, l'ingénue détraquée du théâtre de M. de Concourt, mais une vraie jeune fille un peu mince, un peu frêle, aux mains inquiétantes de petitesse, au profil grave d'éphèbe grec ou de jeune Français amoureux, et qui n'aurait pas été au collège... et des yeux:., oh I les yeux! des yeux longs, longs, alourdis de cils invraisemblables et d'une clarté d'eau, des yeux de fleur ou d'enfant, des yeux qui ignorent tout, à croire que Rachilde ne voit pas avec ces yeux-là, mais qu'elle en a d'autres derrière la tête pour chercher et découvrir les truffes odorantes et les piments enragés dont elle assaisonne sesélucubralions ; d'ailleurs M"« Rachilde a une mère respectable, comme nous en avons tous une à vénérer et à adorer, et à qui elle demande jour et nuit de vouloir bien lui pardonner ses imaginations solitaires, car dame, la chère madame, Monsieur Vénus,

Qtietie de Poisson, la Marquise de Sade^ tout cela naturellement la désole.

Et bien à tort en vérité. Dans la très curieuse préface d'un non moins curieux roman, A Mort, l»\}^^ Rachilde a pris elle-même le soin de nous instruire que bien née et bien élevée, c'est-à-dire ne sachant faire œuvre de ses dix doigts, et mise à la suite de revers imprévus, dans la nécessité de choisir entre le cabinet particulier et la pornographie, elle préfère le sadisme littéraire à l^mour de nos plus jolis Narcisses de l'encrier, d'où Monsieur Vénus, le plus merveilleux produit, a4-elle écrit elle-même, de l'hystérie arrivée au paroxysme de la chasteté dans un milieu vicieux.

Il y a du vrai'dans cette apparente folie : les vicieux sincères sont chastes; le véritable vice, c'est l'imagination et non l'habitude plus ou moins honteuse : être vicieux, c'est vouloir être un autre et ailleurs. Raoulede Vénérande voudrait être homme et Jacques Silver voudrait être femme... Leurs cerveaux sont d'accord, mais voilà, la nature, elle, n'est pas à l'unisson et tous deux sont par la force même des choses dans la situation épineuse de M^i* de Maupin assaillie par Rosette ; elle répondait bien aux baisers de la dame, mais ne savait de quel bois faire flèche.

Si j'étais poète symbolisle, je dirais que Monsieur Vénus est le symbole du tempérament de Rachilde. J'ai tout à rheure écrit le mot pornographie, je le rétracte. Monsieur Vénus, où Tauteur a décrit dans des termes absolument chastes le plus scabreux des cas pathologiques, vaut mieux que cela ; il y a plus que de la curiosité, mais du joli mépris rageur et méchant dans Raoule de Vénérande pour ce mâle, qu'elle ravale au rôle de femelle et tue ensuite, comme un mari vieux jeu tuerait sa femme surprise en flagrant délit dans le fumoir de soa amant.

Méprisante et dédaigneuse, comme haineuse de l'homme humilié et avili dans Monsieur Vénus, M^i* Rachilde nous apparaît pire encore, s*il est possible, pour la femme dans son avant-dernier roman : A Mort. Ce n'est plus du mépris qu'elle a pour son héroïne, pauvre petite cervelle d'oiseau, qui s'écrase anéantie sous le coup de pouce du premier homme intelligent, qui s'oublie à la caresser, mais une jolie pitié du bout des lèvres et du haut des épaules, cent fois plus cruellement injurieuse que la colère toujours indignée du mépris. Berthe Soirès, une adorable poupée parisienne, la femme du gros banquier Soirès, s'attife, se coiffe, s'admire et sourît ; un homme se lue pour elle, Berthe sourit

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encore, le sourire allant bien à son exquise joliesse de blonde, et elle sourirait toujours, si le comte Maxime de Bryon, un délicat Bourgetisant revenu des autres et de lui-même, élégant dandy mâtiné d*Hamlet et de Brumel, ne s'avisait de vouloir éveiller la pensée dans ce joli cervelet d'oiseau ; il y éveille Tamour, et voilà cette pauvre petite Soirës qui en meurt. Morale : Rien n'est plus malsain pour les jolies femmes que l'intelligence de la pensée et de Tamour ; la prostitution ou la frivolité, à la bonne heure voilà leur lot. Quant à croire que le beau Maxime ait aimé sa victime une seconde, gardez-vous bien de le faire : il a joué ce joli jeu, cet exquis et ce sceptique, histoire de voir et de passer le temps ; bien mieux, lui aussi est un chaste et refuse absolument d'élre l'amant de cette pauvre petite Berthe affriandée.

Raoule de Vénérande déprave et tue Jacques Silver; Maxime de Bryon, rafdne, éduque, fait penser, aimer et vivre la jolie M^* Soirès, et puis froidement et très lentement, il la torture et la tue : le résultat est le même, les moyens seuls diffèrent; curiosité et amour des frissons délicats, une théorie particulière à M*^ Racbilde, et qui fleure terriblement le sadisme, cette manie de brûler les gens à'

petit feu en se penchant patiemment sur la flamme

pour noter les diverses façons de souffrir ! histoire d'essayer in anima vUi ses instruments de torture ! Néron avait aussi de ces fantaisies-là, Tignoriezvous, mademoiselle Locuste ?

Je viens d'écrire le gros mot de sadisme, et me voilà forcément aux prises avec le dernier roman de Rachilde» roman à fracas, dont les éditions volaient en 1886 et disparaissaient comme emportées dans un tourbillon de curiosité exaspérée et malsaine, la Ifarquise de Sad^. Je n'analyserai pas ici ce volume, et cela d'autant moins, que pour moi gui ai le bonheur etl*honneur d'être maintenant desamis de Rachilde, ce roman m'a tout l'air d'une autobiographie intellectuelle, sinon de la clef même de l'énigme. Dès le lendemain de la mise en vente, la question était posée dans tous les bureaux de rédaction : « Rachilde est-elle oui ou non la marquise.de Sade? » Â cela je répondrai oui et non. Certes, elle n'est pas une inconnue pour moi, cette petite Mary Barbe, cette petite fille nerveuse, fiévreuse, déjà obsédée de songes et de visions au-dessus de son âge, et regardant avec des yeux efEarés d'épouvante la misérable et cruelle injustice de la vie. Oui, cette orpheline, à qui la science et la nature tuent sa mère, à qui la propriétaire tue son chat, et le siroco, son seul ami, cette petite âme d'enfant, exaspérée et

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ulcérée, malmenée par sa vieille fille de tante, brutalisée par les bonnes, et négligée par son père, une ganache d'ofiieier viveur, oui, cette plante sauvage, élevée à l'abandon dans ces étranges milieux de garnisons et de cercles militaires, devait à la puberté éclore la fleur sinistre et vénéneuse, gui devient et l'Abigaïl de son oncle; un vieillard, et la maltresse volontairement stérile de son mari, un clubman,etla Phèdre incestueuse de son beau-fils, et puis enfin la crapuleuse et superbe coureuse de garnis et de bouges, qu'est la baronne de Gaumont, moderne Pasiphaé, éprise de la sensation inconnue, juive errante de la curiosité, à la recherche d*abord du beau crime à voir et à la fin du beau crime à faire ; mais, chose étrange, c*est dans ce livre monstrueux qu*éclate la parfaite innocence de Rachilde : tout ce qui est théorique est parfait, tout ce qui est pratique est d*une naïveté de petite fille ; non seulement le divin marquis est un inconnu pour M"*" Rachilde, mais pis... l'auteur de la Marquise de Sade semble, dans ses plus urticantes descriptions, ignorer, mais totaleinent, Palphiabet même des sensations physiques de l'amour; c'est ardemment rêvé; d'accord, mais pas du tout vécu... oh I pas du tout... Il y a entre autres erreurs un certain saignement de ne»; mais passons. Comme dans

sainte Thérèse, cette sadique mystique, c'est la virginité de Diane qui brasille et flamboie dans la marquise de Sade, une virginité faite de haine, de mépris et de rancune; un ennemi écrirait une virginité d'eunuque ; Fauteur s'est d'ailleurs plusieurs fois trahi lui-même. « Les hommes sont des brutes, écrit-elle; elle avait le mépris des jeunes comme des vieux, des oncles comme des maris, et des maris

comme des amants. » Bravo ^ M""* de Véné-

rande.

Et plus loin : « Où était le mâle effroyable qu'il lui fallait, à elle femelle de la race des lionnes. Il était ou fini ou pas commencé. » Sainte Thérèse, plus maligne, elle, est allée vers Dieu ; et enfla cette dernière page du dernier chapitre, qui m'a tout Tair d'être une confession : me démentirez-vous, mademoiselle Raoule ?

« Elle allait infatigable, se grisant de ce mauvais vin, qui est l'émotion forte, et qui n'atteignait eu elle que la moitié de sa raison; son être d'une chair incorruptible passait au milieu des hystéries de son temps, comme la salamandre au milieu des flammes ; elle vivait des nerfs des autres bien plus que des siens propres, suçant les cerveaux de tous avec la volupté d'un cerveau, qui sait analyser à une fibre près la valeur de leurs infamies, et avoue sincère-

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ment qu'il ^grette ses cruautés^ parce que beaucoup de ses mets sont d'un goût douteux. 9 Gela est assez clair, il me semble.

G*est un peu, me direz-vous, les théories de M. d'Aurevilly dans V Amour impossible ^ et de Joséphin Péladan dans Curieuse et le Vice suprême. Fille naturelle de Tun et sœur adultérine de l'autre, M"* Rachilde appartient évidemment comme eux à la grande famille des exaspérés de sensations^ bien plus friands descelles d'autrui que des leurs propres, ce qui constitue le tempérament essentiellement littéraire. Cette cruauté dans l'analyse et cette perversité aiguë dans la curiosité conduisent parfois les unes à Lesbos et les autres ailleurs, quand elles n'en font pas des chastes et des hermitiques, qui cérébralement sont de terribles érudits et de bien plus effroyables jouisseurs dans l'ordre vicieux, et entrent alors en pleine magie noire. Consultez le livre d'Eliphas Lévy.

De cette chasteté, espèce de troisième, sexe aussi énigmatique que séduisant. M"* Rachilde a fait le mystère et l'attrait de ses livres, sinon la réclame de sa vie ; elle en a fait aussi le charme de son style, chatouilleux et soyeux, tout de frôlements et de caresses k peine appuyées, provocantes comme des invités et parfois coupantes comme un rasoir; un

Style où il y a des effleuremeats d'éventails de plumes et des morsures d'acier poli.

Ce qu*il a souleyé de curiosités autour d'elle, ce diable de style ! Naguère encore, M'** Rachilde marchait dans la vie, escortée d'un sérail déjeunes icoglans, éphèbes de lettres aussi déliquescents que maquillés; bons escompteurs du scandale, qui est presque une situation littéraire, chacun d'eux, à défaut de talent, aspirait à l'honneur déjouer Monsieur Vénus : lasse un beau soir d'être l'inutile Henri III de cette cour de mignons, M^^ Rachilde mettait Verlaine dans son lit et allait, cette nuit-là, coucher chez sa mère : c'était se tirer d'un mauvais pas avec esprit; le lendemain, tous les élèves romanciers étaient poètes, Rachilde avait fondé l'école décadente. Il y a aussi l'histoire des cheveux de Rachilde, vendus vingt-cinq louis à un prince russe, qui la veille à souper, avait coté à ce taux le plaisir de les défaire et de les peigner ; le lendemain, Rachilde se faisait tondre à la Titus et envoyait la dépouille au boyard, qui faisait la mine mais s'exécutait, hélas! le cher seigneur : en somme, une rouée très ingénue ou une ingénue très rouée, une vierge très perverse, une oseuse doublée d'un timide, une chaste qui a tout désiré, tout rêvé et puis méfiante a préféré s'en tenir là ;

mieux qu'un bas-bleu, un cordon-bleu expert dans Tart d'accommoder les truffes, une femme pour les collégiens, un joli garçon pour les vieux messieurs, un revenu pour son éditeur, un homme d'esprit pour les chroniqueurs, un monstre pour les imbéciles, M"*' Salamandre, ma seule amie... d'alors c'était il y a deux ans en octobre 1886.

Depuis y if"® Rachilde a commUM^^ Adonis et reçu du papier timbré de Jf"» Sapho, elle a édité /'Homme Roux et souffleté de sa main virginale et guerrière un conférencier coupable de ne pas croire à la vertu de Af™® Léonide Leblanc^ nota avons également appris que M. Maurice Barrés ^ Fauteur du seul roman dandie de ce temps j Sousrœildes Barbares, auraUposé devant elle pour le Maxime de Bryon de son livre A Mort et quelle aurait.,, subi le charme très réel de ce délicat entre les délicats et de ce seul sincère entre les Bourgetisants. De profundis donc sur la Salamandre^ puisque la Salamandre s'est quelque peu, je ne dirai pas brûlée, mais empêtrée dans le bourbier du ridicule.

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