LE SANCTUAIRE
Après les grosses dames les femmes minces^ après les grenouilles, qui veulent se faire aussi grosses que le bœuf, les souples et fines couleuvres onduleuseSy le sanctuaire après la nef après les commères les vestales.
tE FILS DU RAJAH
c C'est mon goût à moi : j'aime rartifîciel, le compliqué, le miroitant, le joli, le délicat, le rare; les femmes maquillées, les cheveux teints, les lèvres , peintes, les toisons d'un or invraisemblable, qu'elles soient trempées dans la potasse ou carminées au henné, les nuances délicieusement fausses, les étoffes Louis XV, les tons fanés, la corruption du rose et du vert, les fadeurs de l'héliotrope, la rouille des bois d'automne, le vert laiteux des pousses d'avril; j'aime les vieux étains fleuris de chrysanthèmes roses, le bois de Boulogne les jours de neige, et les pommiers en mai, parce que le pommier est un arbre adorable, absurde, presque japonais avec ses touffes de fleurs en étoiles sur la grisaille de son bois sans feuilles; j'aime encore les arbustes
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par la gelée blanche, presque en madrépores, des (fins coraux blancs sur un ciel rouge; je suis folle de llris qui a Tair d'un fer de hallebarde et du 'glaïeul qui ressemble à un tbyrse; j'ai le culte des femmes minces et Thorreur des femmes grasses, j'adore Gustave Moreau, Watteau et le Vinci, Sarah Bernhardt et 'Milly-Meyer, Desclauzas et Mounet- SuUy; un œillet blanc dans un verre de Venise a le don de me faire rêver des heures ; un habit rouge se détachant bien en clair sur un dessous de bois bien brumeux d'octobre me met Tàme en joie, un joli proQl m'intéresse comme un livre, et je note sur ma palette une nuance de cheveux.
« Leconte de Lisie est mon poète, et Baudelaire est mon ami, mais ils ne valent pas les Japonais, ah 1 mes amis, les Japonais, ceux qu'on ne connaît pas, les vrais, les rares, ceux des albums de trente mille francs comme en possède M. de Goncourt,les Japonais qui peignent des femmes dix-huitième siècle et sont des Parisiens quand même; il y a aussi Reynold, le peintre anglais, et quelquefois Burne Jones... un monsieur celui*là..4 et voilà ma confession faite. .. Âh ! pardon, j'oubliai s la musique, j'adore Wagner et comprends Oflenbachj j'aime aussi Reyer à cause de Sigurd, et Sigurd à cause d'Holmes. Âugusta, à votre tour. »
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Et, charmante, sanglée dans une veste d'homme en drap gris, le pâle profil d'oiseau de proie posé sur le carcan en hauteur du faux-col, le plasiroiiL blanc épingle d'un fer à cheval à clous de saphA^s,' celle qui vient, debout, les mains dans ses poches, de débiter d'un si beau ton de crânerie cette profession de foi tintamarresgue, se tourne vers une superbe créature à crinière rousse, au masque tragique de jeune dieu Scandinave, la fait lever de son divan, l'installe de force au piano, et ce n'est pas un mince régal pour les oreilles et pour les yeux, je vous assure, mais une délicate et rare aubaine d'artiste, de pouvoir entendre et admirer dans le décor exquis, que tout Paris intelligent connaît, cette femme presque géniale, qu'on appelle M"* Âugusta Holmes, cette poétesse au profil de Walkure, incendié de clartés, comme auréolé d'un nimbe par cette chevelure d'or en fusion, attaquer d'une voix implorante et voilée, comme ardente, le fameux hymne à Eros :
Ohasseur Cruel aux yeux si doux, toi qui m'apparus en songe, maître du divin mensonge.
tandis que, étendu sur une pile de coussins, le menton appuyé aux deux mains et les coudes enfoncés aux broderies, le fils du Rajah, les yeux
fixes, écoute et boit passionnément paroles et masique dans l'attitude hiératique d'un sphinx.
Le -fils du Rajah, le mot n'est pas de moi» il est d'une chronique du Gil Bios ^ aujourd'hui oubliée el qui eut l'autre hiver une heure de retentissement; Louise Abbéma accepta crânement le surnom, et nous l'en félicitons de tout cœur; elle est en effet très fils du Rajah avec ce profil d'aigle, ce nez busqué^ ces yeux perçants. Son corps souple et nerveux, ses mouvements agiles et, chose qu'on a peine à croire, nullement garçonniers, mais empreints d'une grâce féline, qu'elle essaie bien à tort de dissimuler, sont évidemment ceux d'une Indoue. D'une princesse ou plutôt d'un jeune prince de l'Inde est bien aussi sa frénésie des fleurs pour la fleur, cette adoration qui s'attache encore bien plus à la couleur et à la forme qu'au parfum et à la fleur même ; tout à fait orientale enfin est sa manière de les comprendre et de les interpréter; en effet, soit qu'elle détache une gerbe d'iris violets sur un ciel bleu lunaire ou jette une branche de pêchers en fleurs au-dessus d'un étang empourpré par l'aurore, la fleur surtout décorative a toujours l'air d'être groupée en sélam; les quelques vers obligatoires, qui compléteraient le poème, chantent d'eux-mêmes
* Chronique de M. Manoël de Granfort.
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dans la mémoire, et Ton se surprend à murmurer :
Les grands iris au clair de lune Bleuissent au bord de la mer Et Todeur du varech ameï Se change en encens sur la dune.
absolument comme si Ton était l'auteur des poèmes de. la Libellule, illustrations de Yayamoto, et traduction de M*"^ Judith Gauthier, avec cette différence néanmoins que Yayamoto me paraît être demeuré plus d'une fois au-dessous de la tâche et que le moindre panneau de fleurs d'Âbbéma m'est cent fois plus suggestif que l'éternelle envolée de cigognes, et la non moins étemelle branche de saule effeuillée du dessinateur japonais; très fils du Rajah encore son amour pour Leconte de Lisle et rinde qui lui fait citer en plein atelier les beaux vers du Sommeil de Leilah :
Ni bruits d'aile, ni sons d*eau vive, ni murmures,
La cendre du soleil nage sur Therbe en fleur,
Et de son bec furtif le bengali siffleur
Boit, comme un sang doré, le jus des mangues mûres.
comme il l'a fait dans un moment d'enthousiasme s'emballer sur les retentissantes tirades de Nana- Sahib. Très fils du Rajah enfin cette prédilection marquée pour les broderies d'or, les foukousas et
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les flammés du Japon, les lapis d'Orient, les sta« tuettes de Tanagra, cet art grec presque indoo, les plantes rares et les peaux de tigre, qui font de l'atelier de la rue Lafitte avec ses bizarres recoins de chapelle^ ses larges divans abrités sous des palanquins, sa profasion d*ivoires et de bibelots, ses fleurs uniques s'élançant hiératiquement de buires au colgréle, ses masques barbus d'idoles, ses hauts palmiers, ses vols d'oiseaux de proie immobilisés en Tair, et ses grands personnages de soie brodée aux murs, un mystérieux et chatoyant intérieur de pagode, où le jour tombé d'un plafond en coupole vient se corrompre au reflet de pierreries d'un curieux vitrail de verre anglais vert glauque, enchâssé dans un angle comme une énorme aigae marine.
Mais où je ne retrouve plus du tout Tlndoue dans Abbéma, mais du tout, et où ma théorie craque par la base et se fend par le milieu, c'est dans ses portraits de femme, dans ses derniers pastels surtout exposés l'autre printemps chez Greorges Petit, de la vraie peinture dix-huitième siècle avec quelque chose de plus poussé et de plus brillante peut-être dans la facture, des pseudo-Latour qui ont trouvé grâce devant Fourcaut lui-môme, de la peinture d'abbé galant si l'on peut s'exprimer ainsi,
poudrée, spirituelle, musquée, quelquefois un peu contournée dans l'expression des physionomies à la Mailhy-Nesles. Tout Paris se souvient encore de cette chatoyante et fringante série de Golombines, d'Arlequines et de M'"'' Scaramouche, admirée dans la galerie de la rue Godot-de-Mauroy ; c'était h la fois gouailleur et charmant, très parisien et très comédie italienne , d'une couleur étonnante et dessiné de main de maître ; des Gamargo vues et comprises par un Richelieu et exécutées par un petit neveu de Chardin. Si c'est là de la peinture de fils de Rajah, soit, mais alors c'est un Rajah de r Acadéniie royale de musique en Tan 1 764, dans le ballet des Indes Galantes.
M"^ Abbéma a bien voulu m'expliquer par le menu la dualité de son tempérament et de sa nature; rinde, rOrient, le Japon l'attirent, l'enivrent, l'enthousiasment, la transportent ; le dixhuitième siècle la charme, la pénètre, la retient, là la couleur, ici la nuance. A une époque où l'atavisn^e explique tout. M"* Abbéma s'explique d'ellemême. En effets Louise Abbéma est tout simplement par une aïeule paternelle Tarrière-petite-ûlle de Louis de Narbonne, fils naturel de Louis XV et de Louise Gontat, de la Comédie-Française, de la fameuse Gontat, la Suzanne du Mariage de Figaro :
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nous tommes suCBsamment, il me semble, enplein dix-huitième siècle. D'un autre côté, un autre aïeul, un comte Âbbéma, gouverneur des possessions hollandaises aux Indes, épousait vers 176... une flllë du pays, une Indoue, à peu près vers la même époque, où Dupleix, vice-roi des possessions françaises, avait pour femme la femme Begun. Et voilà le mot de l'énigme, une énigme qui n'a rien de cruel, n'en déplaise à M. Paul Bourget.
Dans la vie ordinaire, cette dormeuse éveillée, chevauchant toujours la palette à la main entre l'Inde des Ramayanas et les vieux parcs à la française du siècle dernier, est une active, une fiévreuse, une agitée, toujours à la recherche d'une sensation nouvelle en art, à la poursuite d'une autre note à trouver, à donner, d'une nuance et d'une forme non déjà vue. Cet hiver dernier on la rencontrait au Bois dès neuf heures du matin, peignant dans la neige ; on la retrouvait à midi boulevard Pereire, déjeunant chez Sarah Bernhardt ; le soir, àl'Opéra, applaudissant Rose Garon et la musique de Reyer, car Abbéma est une enthousiaste de M"*« Garon, et c'est là une preuve de plus de la sûreté de son goût, à moins qu'on ne la croisât au foyer de la Comédie-Française, où elle est comme chez elle en sa qualité de petite-fille de la Contât et
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OÙ elle n'en est plus à compter les amies. Qui ne se souvient des Quatre Saisons du Salon de 1882 / le paravent, comme disent les intimes. Des amis d'antan que reste-t-il ? Baretta mariée^ retirée du • inonde, sinon du théâtre; la grande Sarah, l'amie* préférée, très loin, ramassant des millions à l'étranger; Samary toute à sa couvée d'enfants; quant à Reichemberg !...
Assidue de toutes les premières et de tous les théâtres^ où Abbéma compte au moins une admiration, sinon une amitié, Théo aux Nouveautés, Cerny au Vaudeville, Granier un peu partout, Milly-Meyer aux Bouffes. Parisienne au point de ne pouvoir abandonner Paris Tété, en août dernier on ne voyait qu'elle au Jardin d'Acclimatation où elle peignait les Cinghalais, d'anciens sujets à elle, car ses ancêtres ont dû évidemment régner sur la lointaine Geylan. Fin novembre qui rencontrait-on dans le parc abandonné de Chantilly croquant un coin d'étang mélancolique? Abbéma, Abbéma redevenue la fervente attristée des grâces d'antan évanouies. Quant à la vie privée de cette fantasque et de cette emballée... Abbéma vit bourgeoisement, presque en petite fille dans l'intérieur le plus honnête et le plus paisible qu'il soit possible de rêver, entre sa mère, une belle dame à cheveux blancs, et
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» son père, tête intelligente et fine de grand seigneur .de Van Dyck, auquel Âbbéma semble avoir voué un culte passionné à la Renée Mauperin... n'en auxai-je que pour garant certain portrait en pied àThuile que Paris a jugé au Salon dernier; \nais chut,., voici M*** Abbéma qui rentre, les bras chargés de lilas blancs et je ne veux pas faire de jaloux. D'ailleurs il est cinq heures, l'heure du madère, et l'atelier s'emplit de jeunes et jolies femmes minces, élégantes, fringantes, enrubannées à croire que tous les portraits d' Abbéma sont descendus de leurs cadres, et cela est d'autant plus vrai que toutes ont plus ou moins servi de modèles : C'est la jolie M^^^ E..., un chignon d*or attitré des premières et un des plus fins profils rococo de ce temps; Miss G..., la neigeuse et froide Miss G.,., un Tennyson retouché par Grévin, comme Ta spirituellement définie la maîtresse de céans ; la comtesse de B..., Théo montée là en passant, rose comme un bouton de rose niché dans des fourrures; Pierson, qui a toujours l'air de jouer M"® de Thauzette à la ville .^Gôté des hommes : M. de Lesseps, Ghéramy Tavoué, Mouton, l'ezcandidat de l'Académie, Morlet des Bouffes, un habitué, Duchéne de TOpéra^Gomique, un ami... Et Ton cause et Ton jabote, Tune de la pièce de
Judith Gautier, l'autre de l'acajou d'A-drienne Lecouvreur, tous des performances de Cerny, uneai^ie de la maison, dans Iza Clemenceau, son rôle d'hier, et dans Colette de Mensonges, son rôle de demain, et cela en toute sécurité,. car, si Abbémaest une anûe passionnée, féroce même, dévouée presque jusqu'au crime à ceux qu'elle aime, elle ne pardonne ni indiscrétions ni trahisons et ce qui est dit dans son atelier ne doit jamais en sortir. Aussi les mots à Temporte-pièce partent, se croisent et ricochent. « Qui^ c'est de la musique suce ton pouce, » raille une voix mordante que je ne veux pas reconnaître. — « Oh! bien bonne pour lui, » riposte Abbéma, « avec sa bouche arrondie il a toujours l'air de pondre un œuf quand il chante, c'est le Bouguereau du chant, d On parle de musique, Holmes s'est levée ; appuyée du coude au piano, elle écoute, un mystérieux sourire aux lèvres, toute cette jeunesse effervescente et jabotante, et calme, pensive dans cet intérieur de sanctuaire indou, évoque assez l'idée d'un grave et beau génie de quelque race éteinte accueillant avec indulgence une invasion de marquises et d'abbés galants dans la crypte aux trésors d'un roi de Singapour, ce vieux Rajah, dont Abbéma est bien le petit-fils, mais un petitfils civilisé, éduqué dès l'enfance en plein Paris
moderne, potache à Gondorcet, élève de M. Cabanel aaz Beaux- Arts, poète à Tatelier et clubmann assidu des premières des Bouffes et du foyer de la maison de Molière, au demeurant un très honnête homme à la poignée de main cordiale et sûre et un des rares confrères dont on soit fier d'être vraiment Tami.
LA PETITE DACHELLERY
« Le petit hôtel, laisse donc, je le sens venir. » Et la petite Dachellery se tourne vers sa mère avec un tel jeu de physionomie, un tel hennissement, un tel frémissement des narines que tous les gilets en cœur présents à la première de Numa Roumestan en avaient la vision nette et comme mathématique du petit hôtel pointant à Thorizon, souriant et coquet entre sa cour et son petit jardin aux allées bien sablées.
Tout le monde le voyait déjà comme vous et moi, M. Lockroy dans sa loge, M. Vacquerie dans la sienne et M. de Goncourt dans sa baignoire^ ce petit hôtel avec ses stores de soie jonquille à toutes les fenêtres, ses encadrements de pierre de taille, ses revêtements de brique rose, son double perron
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et sa petite marquise en forme de coquille, un amour de petit hôtel, comme on en rencontre à la douzaine au coin des avenues du quartier de l'Etoile, nids dlngéone très haut cotée ou de vieille actrice amoureuse, dont le chapelet galant s*égrèD6 de TArc de Triomphe à la plaine Monceau par les mes de Longchamps, de Pron; et d*Offémont.
Et certes il viendra, le petit hôtel. Gela se sent, cela est dans l'air, comme les hruits de guerre et la haisse à la Bourse ; il n*y avait qu*à vdr les baignoires de certains journaux et les loges des grands clubs certaine soirée de l'autre hiver : TOdéon était plus que littéraire ce soir-là, il était parisien (chose rare), et cela par la toute-puissance de M, Alphonse Daudet, ce Parisien de Provence, et la grâce toute parisienne de la petite Dachellery, un des plus exquis produits S. G. D. G. qu'ait jamais débités le commerce parisien, depuis que la femme çst désirable, que l'homme est désirant et qu'il existe des mères de débutante.
Innocence et roublardise, pudeur et fausse étourderie, espièglerie et sang-froid d'ambitieux, la petite Dachellery avait tout cela et quelque chose de plus encore, car elle avait la saveur de ses djx-sept ans, pas une heure de plus, vous disait sa mère, la bouche la plus fraîche, les deuts lés plus solides et
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les plus authentiques, pas de proôl, ce qui est presque une force par ces temps à physionomies, des yeux longs, longs, cillés dé cils plus longs encore, et mouillés et prometteurs, ces diables d'yeux, à rendre fou l'imprudent assez fat pour croire à leurs promesses, et enfin une taille ah, dame, une de ces tailles tout à fait rares, guépées et souples, avec lesquelles on pourrait faire un nœud, la taille que possédaient seules alors à Paris quatre femmes de théâtre: Jane Hading, Lina Munte, Rose Garon et la petite Dachellery. M^^^ Bartet est déjà plus raide ; quant aux autres, c'est très joli, mais on sent trop le corset et l'absence du reste. La taille de la petite Dachellery, TOUS l'avez vue se briser dans l'agonie de Renée Mauperin, et cela avec quelle grâce 4e calice de fleur, qui penche et qui verse ! Dans Numa Roumestan, ce sont ses jambes qu'elle nous montrait dans le petit mitronnet des « chauds, chauds, les petits pains de gruau »^ ses jambes déjà apparues lors du Songe d'une nuit d'été, dans le bleuâtre éclair d'une apparition de Buck; et sous le maillot ciel du lutin, comme dans le satin blanc du petit pâtissier, il fallait avouer que Tanatomie était parfaite : c'était d un élancé, d'un éphébique, d'un virginal et d'un juvéniUe dont Jane Hadiug seule ait jamafs donné
l'impression dans le maillot gris du petit Charles des Bendez- Vous bourgeois^ à la Renaissance. Si vous ajoutez à cela une voix dont le timbre mordait et caressait, un nez gouailleur, un sourire de jeune loup et une réputation inattaquée de vertu, eûtes les fraîcheurs et celle de Tâme, l'attrait du fruit vert et celui du fruit intact et défendu...
Et Bischof demandait, en regardant les toiles Du décor, quel heureux directeur patenté Avait à rOdéon négligemment jeté Ce petit mitronnet dans le champ des étoUes!
D'ailleurs, quand on a tenu un premier rôle du marquis de Massa au cercle de la place Vendôme, on est acceptée, classée et la renommée d'une jolie femme est faite.
La petite Dachellery devait donc entrer au français haut la main et les portes grandes ouvertes, sans avoir besoin pour cela ni de subventions offertes à Gardillac ni du protectorat des Numa Roumestan et autres tout-puissants grands seigneurs en baudruche; elle devait entrer au Français en sortant du Vaudeville, devenu l'antichambre de la maison de Molière, le Vaudeville où feu M. Perrin a été trop heureux d'aller quérir, sur la présentation de Dumas, M""BartetetPierson; la'petite Dachellery devait entrer au Français portée par la mode, le
boulevard et Tengouement énamouré de la vogue qui devaient l'imposer à M. Glaretie, comme le cercle des Mirlitons l'avait imposée au monde, où Tou s'amuse, et comme le salon de M"*^ Âubernon l'avait implantée dans l'autre, le monde où le divin Paulin Bourget s'ennuie en expliquant Schopenhauer.
Elle devait arriver, la petite Dachellery , et c'était de toute justice, car chez elle étourderies de petite âUe, gaoïineries de M^^^ Gavroche, effarements d'oiseau, audaces d'enfant gâté, candeurs de pensionnaire, tout était calculé, médité et voulu avec le sérieux d'un avoué, le sang-froid d'un député du Nord et le vu de loin d'un hopme d'affaires. Pas de danger qu'elle s'emballât, la petite Dachellery, sa mère pouvait dormir en paix sur ses deux oreilles. Consciente de sa séduction, très au fait de ses moyens, sûre de ses sens et maltresse d'elle-même, c'était, croyait-on, Agnès doublée d'un vieux procureur (un traité de procédure en personne). Ce n'est pas elle qui s^attardera jamais aux bagatelles de la porte, disait-on alors à la classe de Guillemot, l'élève de Worms, auquel nous devons déjà le talent si vivant de M'^* Brandès, elle piochait dur et ferme, la petite Dachellery, et ce n'est pas elle que Meilhac eût surprise mangeant des gâteaux avec ses petites
amies chez un pâÂti.^.ssier en face du Gonser...vatooire.
Aussi eu trois ans, jour pour jour, avait-elle décroché haut la main le premier accessit^ le second et puis enfin le premier prix de comédie aux applaudissements du tout-puissant M. Saroey luirméme!
C'est alors que les yeux ingénus grands, ouverts, un sourire d'enfant sur les lèvres, charmante dans des rohes de tulle rose d'une simplicité idéale, elle avait commencé sous la sacro-sainte égide maternelle à s'infiltrer de salon en salon, partout où peut éclore une réputation à faire, partout où peut se ramasser une ombre d'influence.
Ce fut avenue de Messine, où elle donna la réplique à M"^* A.,., dans Verconsin et dans Molière; rue Laffite, chez Abbéma, où elle enthousiasma tout un hiver un public tiré sur le volet de jolies femmes, d'artistes et d'hommes de lettres, ep détaillant d'une voix de perle le répertoire de la Voix d'Or ; et elle était toujours charmante, charmante dans le salon gourmé, académique et doctrinaire, charmante dans l'atelier parisien, viy^t, moderxie et gouailleur, charmante et charmée d'être trouvée charmante et de charmer son monde, la fine mouche.
Elle débutait enfin à l'Odéon à côté de Léonide
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Leblanc dans la reprise de la Vie de Bohême. Léonide Leblanc et la petite Dachellery, le crépuscule et Taurore. Elle y était exquise, mais ce n'était là que Idimi Pinson ; et puis c'est bien un peu démodé Rodolplxe^ Schaunard et la Grande-Chaumière ; rien de plus qu'un succès d'étudiants.
Ltei Demoùelle à marier lui valait, il est vrai, un succès de dilettantes et le Beau Léandre une ovation de poètes ; mais M. de Banville et M. Eugène Scribe, tout cela est bien de 1830, marguillier de Saint-Sulpice et petites rentes, petits rentiers. Porel montait alors, avec musique et chœurs de Mendelsshon, le Songe d'une nuit d'été de Paul Meurice ; la petite Dachellery avait flairé le coup à faire ; le galbe de ses hanches, le modelé de ses jambes, tout l'indiquait pour le personnage de Puck ; or le rôle était destiné à une autre, elle avait obtenu ce rôle, laissant la dépossédée aller jouer les Marion Delorme ailleurs, et le soir de la répétition générale, une vraie première avec tout Paris potinier dans la salle, brûlant ses vaisseaux, elle avait joué le lutin à'Obéron en clown. Au lieu d'être ailée, vaporeuse, aérienne, elle s'était montrée très carrément acrobate, pirouettante, tintamarresque, avait réveillé le public qui s'endormait d'ennui, battu des entrechats, risqué des pointes expertes, avait été le
clou de la soirée, avait sauvé la pièce et les auteurs. Le Rappel enthousiasmé, et cela d'autant plus qu'il avait durant quelques minutes craint sérieusement un four, offrait au joli clown de faire une pirouette et de glisser d'un bond jusqu'à M. Glaretie... enlui donnant la main.
La petite Dachellery refusait, elle avait mieux que cela dans son sac. Elle n'avait pas joué Puck en frère Zemganno pour Tamour de la seule gymnastique; elle connaissait, la rusée, la composition des loges et savait plaire à quelqu'un dans la salle.
Rappeler les frères Zemganno, c'était toucher au cœur M. Goncourt.
M. Henry Géard lui confiait le rôle de Renée dans sa pièce. Tout Paris a vu Renée Mauperin. G*est Denoisell Denoisel, Denoisel et toujours Denoisel, un Denoisel charmant d'ailleurs. Quanta Renée — la petite Dachellery, cette fois, avait une création, un vrai rôle à elle. —
Parnasse, Puck lui avaient valu Tattention des peintres et le protectorat du ministère non pardon, du iiappe/; Renée Mauperin lui acquérait les sympathies du Grenier Goncourt et deux nouveaux rôles. Avec le marquis de Masso elle enlevait les clubs et son engagement au Vaudeville, douze mille francs par an ni plus ni moins, et dix-huit
tus estrâge de Mademoiselle; dans son petit pâtissier de Numa Roumestan elle conquérait Paris et le Boulevard :
Chauds, chauds, chauds, Les petits pains de gruau.
Quant à la vie privée du petit mitron, les rosières sont comme les peuples heureux, elles n'ont pas d'histoire; la chronique scandaleuse était muette, et ron avait beau alors jeter en l'air le nom de Dachellery, le GiUBlas était sans écho. Saint-Simon a écrit de Monsieur, frère du roi, qu'il était d'une coquetterie telle et dévoré d'un tel désir déplaire qu'il en charmait les maris comme les femmes, et les femmes autant que les maris. LapetiteDachellery descend un peu de ce Monsieur, frère du roi : coquette, mais coquette comme la coquetterie même, par instinct, par nature, sans distinction d'âge, de condition, de sexe et même d'espèce (elle ferait des frais pour un chien] ; c'est avant tout, surtout et toujours et partout, le duc d'Anjou, désir de plaire.
Elle y a réussi, d'ailleurs, elle a charmé, elle a séduit, elle ensorcelle encore. Quant à pousser plus loin ses expériences, dans ee temps on ne parlait encore que de repoussés avec perte. C'était un grand
directear de théâtre, un roublard et on rusé pourtant, conduit à la baguette, un fil de soie au bout du nez, et pas plus avancé maintenant qu'au jour de la première audience. On avait même parlé d*une révolution de palais et d'une Ariane abandonnée sur un simple désir du petit mitronnet; on n'avait pas moins fortement causé d'un bon petit camarade, passionnément épris et cruellement torturé, très joli garçon, celui-là, et, malgré sa jolie figure, réduit, comme les autres, à la portion congrue de l'ami Denoisel auprès de Renée Mauperin; enfin, puisque nous voici retombé dans Renée, le soir de la première on chuchotait assez haut, le nom d'un jeune naturaliste, confiné jusqu'ici dans de subtiles recherches dans les musées d'art rétrospectif| et de mise autrefois négligée, converti tout à coup aux élégances du plus pur copurchisme^ manteaux à pèlerine et bottines pointues, dans le stérile espoir de plaire à la czarine.,. Mais de tout cela qu'y avait-il de vrai? Potins de coulisses ou de chapelles, ravages ou ramages littéraires. Et puis, que diable. Renée avait bien raison I Thôtel Carnavalet n'est pas un petit hôtel et l'Odéon un théâtre de genre.
Toutcela c'était encore la rive gauche, le Marais, la province, le quartier bouquiniste, savantasse et
studietLX. Âhl le Vaudeville, au coin du boulevard et de la chaussée d'An tin, avec Bignon h droite et Peters à gauche, à la bonne heure! Voilà un vrai terrain pour engager la lutte avec Jokey à deux pas, la rue Royale et les Champs-Elysées gagnés en cinq minutes... et puis le petit mitron, Parisien de Paris et du Paris de Montmartre, était bien trop de son siècle pour ignorer que les étoiles — les célèbres et les vraies — ne se lèvent jamais que sur la rive droite. Nous récrivions alors.
Hélas, nous n'avons été qu'à demi prophète; la petite Dachellery a bien traversé les ponts, est bien effectivement en trée au Vaudeville, l'étoile s'est bien levée dans le ciel de la bijouterie, mais sa fortune ne s*est pas élevée avec elle et le petit hôtel entrevu est à venir encore. Lugete, vénères cupidinesque.