‹ Dans l'orbe de la PléiadeChapitre 2 sur 45 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

J'ai quelquefois songé. en écrivant ces pages, que je réalisais un souhait malicieux de Du Bellay. Ne t'effraie pas, dit-il à Ronsard, de voir en France tant de poètes, Ceux-là seuls survi-

vront à qui Minerve à souri :

Tout œuvre qui doit vivre, il a des sa naissance Un Daemon qui le guide à l’immortalité

Mais qui n'a rencontré telle naltivilé,

Comme un fruict abortif, n’a jamais accroissance.

Virgile, Horace eurent ce démon ; les autres sont oubliés. Et

pourtant, ajoute le poète,

Qu'eussions-nous leurs escripts, pour voir de nostre temps Ce qui aux anciens servoit de passelemps, Et quelz estoient les vers d'un indocte Mevie (1).

Que n’avons-nous en effet les poèmes de Mévius! Si l’art n'a rien à gagner à ce qu'il revive, l’histoire de l’art et même celle de ses illustres rivaux y trouverait son profit. Nous jugerions s’il méritait que Virgile envoyât « traire les chevreaux » ceux qui osaient l'aimer ® et pourquoi, lorsqu'il partait en voyage, Horace promettait aux Tempêtes de payer du sacrifice d’une

brebis noire le naufrage de son ennemi (.

(1) Regrets, CXLVII, édit. Chamard, p. 1%.

(2) Bucol., ecloga IIT, 90.

(3) Epodes, X.

Il CHARLES D’ESPINAY

Charles d'Espinay fut plus heureux que Mévius, d’abord parce que ses écrits nous restent et surtout parce qu’il eut le bonheur de plaire aux Virgiles de notre Renaissance. Ainsi, en l'étudiant, j'ajouterai une pierre aux monuments superbes que notre temps a élevés à ses glorieux amis; analyser et rééditer ses œuvres, ce sera faire revivre des formes d’art de la même famille, sinon de la même valeur, que les leurs; retracer sa vie si agitée et diverse, ce sera parcourir l’histoire artistique, littéraire, religieuse, politique de l’une des époques les plus curieuses de notre pays. Il fut mêlé à toutes ces renaissances; tous les rêves de sa génération fiévreuse, il les rêva; toutes ses ambitions, il les tenta. Sa personne donc, si elle n’a pas le relief et l’éclat de ceux dont il reconnut la supériorité en les prenant pour modèles, a cependant plus de personnalité que n’en ont beaucoup de ses contemporains, les Denisot, les Malvyn, les Brodeau, et tant d’autres à qui on a consacré des livres.

Ses œuvres mêmes, tout imparfaites qu’elles sont, présentent un certain intérêt pour l’histoire de notre Renaissance. Elles appartiennent à la meilleure époque de cette école et sont un témoignage curieux du succès et de l’influence de la jeune Pléiade. Tout de suite, si nous en croyons notre poète, Ronsard et Du Bellay devinrent des modèles à l’égal des classiques. La Deffence et Illustration de la Langue françoyse avait recommandé d’imiter les anciens grecs et latins, mais non les poètes français « pour ce qu’en ceux cy on ne scauroit prendre que bien peu, comme la peau et la couleur : en ceux la on peut prendre la chair, les oz, les nerfz et le sang 4). » D'Espinay a tenté un défi à cette menace du législateur de la Pléiade. Il est vrai que l’expérience a tourné contre sa témérité et donné raison à Du Bellay. Si le jeune poète, au lieu de se nourrir de Virgile et d’Homère, s’est appliqué à s’assimiler Ronsard, Du Bellay, Magny, on verra dans cette étude qu'il n'a pris que leurs hémistiches sans réussir à se pénétrer de l’esprit divin qui les agitait.

Je ne voudrais pas être accusé de surfaire mon héros et d’exagérer l’importance de mon livre pour l’histoire générale

(1) Deffence ct Iilustr., ch. IT, éd. Chamard, p. 189.

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