MON AMIE JEANNE
attentive et sérieuse : petite figure d'ange aux yeux bleus, encadrée de cheveux blonds ébouriffés qui voltigeaient au vent du laîge.
Elle n'avait pas de lit ni d'oreiller, mon amie Jeanne, et cependant c'est cela qu'elle récilait.….
Quand on a peur des loups, des vents, de la tempête. .
Elle les connaissait bien, les loups, mon amie Jeanne, et même d’autres bêtes encore plus terribles d'aspect : elle les voyait journellement rôder autour de la ferme, et bien souvent, se rendant seule à sa lointaine école, elle se rencontrait face à face avec eux. Elle avait bien peur quelquefois, elle aussi, quand elle les voyait s'asseoir sur le bord du chemin, les oreilles droites, la gueule entr'ouverte, la langue à demi tirée, pour la regarder passer. Mais il fallait passer quand même, elle le savait bien, et elle passait en se détournant un peu, fixant sur les yeux noirs de la bête ses beaux yeux bleus candides.…..
Elle connaissait bien aussi la tempête, mon amie Jeanne : quand le vent courbe, fait craquer et renverse les grands arbres de la forêt primitive, que la pluie cingle, que le tonnerre éclate, et que, surpris en route, on va se ca-
cher dans un buisson fourré! Mais il fallait ensuite continuer quand même, elle le savait bien, et elle repartait à la première éclaircie…
Elle affrontait souvent les loups et la tempête, mon amie Jeanne, et cependant c'est cela qu'elle récitait..….
Cher petit orciller, que l'on dort bien sur toi!
Oh! non, elle ne dormait pas, mon amie Jeanne, sur son oreiller de guenilles, quand le vent d'hiver hurlait dans la ramure dépouillée des trembles, que la poussière de neige tourbillonnait sur la plaine, que les arbres, tonnant comme des coups de canon, éclataient à la gelée, ct que le père, s'en allant seul pendant des jours à travers un désert et campant sans abri, charroyait du bois à la station lointaine! Elle savait trop bien ce qu'était la terrible tempête d'hiver pour ne pas penser alors à ceux qui voyageaient dans la prairie sans fin. Elle se souvenait trop bien de ce soir où, le père étant malade et la mère ne pouvant le quitter, elle avait dù elle-même aller chercher du secours chez les plus proches voisins, à deux milles de distance : elle avait couru si longtemps, ce soir-là, sans trop savoir comment se diriger! Elle avait couru si longtemps dans la