‹ Dans l'ouest canadien: la Pointe-aux-RatsChapitre 20 sur 20 · ORGUEIL · texte numérisé non relu

ORGUEIL

Sous la coupole bleue du ciel, effleurant les loques de nuées grises, un grand oiseau blanc plane et passe, se balançant doucement. Ivre d'espace et de hauteur, bercé sur la brise, le triomphateur de l'air regarde fuir au-dessous de lui, petites, petites, les aspérités de la terre : taupinières qui sont des collines, fils d'argent qui sont des rivières, plaques sombres qui sont des forêts, minuscules taches claires qui sont des tanières humaines. Et le cœur de l’homme planant dans l’azur immense se dilate et vibre de joie et de fierté.

Mais une panne de moteur, un défaut d’équilibre, et le grand oiseau s’abat, tournoyant dans l'espace, de plus en plus rapide, et vient fracasser ses ailes blanches sur le sol où s'apla-

tissent, bouillie de chairs broyées, les restes de ce qui fut le triomphateur.

Sur la route sans fin, blanchie de soleil, dans une brume tourbillonnante de fine poussière blonde, l'auto fuit, hoquetant et trépidant, traversant comme une trombe les plaines et les forêts, les montagnes et les fleuves, les villes et les déserts, entraînant dans sa course vertigineuse une famille humaine qui, fouettée de vent, ivre de mouvement et de grand air, regarde autour d'elle, brouillé de vitesse, le paysage se former, se modifier et défiler sans trêve : arbres, maisons, rochers surgissent de l'horizon, paraissent accourir, vouloir se précipiter sur la machine fuvante, et soudain chancellent, s’abattent. disparaissent dans le tournoiement de cyclone, violemment projetés en arrière.

Mais un dérapage, un virage trop brusque, et l'auto, broyée contre un arbre, essaime autour d'elle, avec des débris de ferraille, des lambeaux de chairs déchiquetées et sanglantes : reste de ce qui fut une famille humaine...

Une ville blanche sertie dans un cercle de hautes collines couvertes de verdure sombre et de maisons claires. Un pan de mer bleue, de ce bleu lapis des climats plus chauds, dont les flots berceurs ondulent, chantent, miroitent sous le ciel bleu, pailleté de feu par le grand soleil roux. Au milieu du golfe, monstres sombres et immobiles semblant accroupis sur l'eau bleue, crachant par leurs cheminées des volutes de fumée noire qui s’éparpille entre les fines antennes des mâts, les cuirassés d’escadre arborent le grand pavois.

Des flots d'or ont coulé. Des fourmilières humaines ont, pendant des années, travaillé, peiné, souffert, dans les hauts fourneaux, dans les chantiers, dans les mines, dans l'ardente chaleur des fonderies, pour donner la vie à un seul de ces monstres. #

Tout ce que peut le génie de l'homme est accumulé sur ces formidables machines à tuer, dont le mécanisme complexe, énorme et délicat, est réglé avec la précision d’un mouvement de chronomètre.

Autour d'eux, tels des insectes frêles évo-

luant auprès de léviathans, de blanches baleinières, frêles scarabées d'eau, agitent en cadence, plongent et replongent sans cesse les longues tiges de leurs avirons qui resplendissent, argentés par la lumière ; des chaloupes à vapeur, moucherons au corselct de feu, font rutiler dans le soleil les cuivres éblouissants de leurs chaudières et de leurs plats-bords.

Salués par les matelots en tenue de parade, des amiraux chamarrés d'or, des ministres, des ingénieurs, tout ce qui représente l'intelligence, le pouvoir, la force d'un pays, viennent de passer en revue la formidable escadre, et ils se retirent fiers de leur œuvre énorme, le cœur gonflé d'orgueil.

Et soudain, on ne sait pourquoi, sans cause apparente, dans un flamboiement de volcan, dans le fracas de milliers de tonnerres, l'Zéna s'éparpille dans l'espace, pulvérisant les hommes, et ses débris informes s'abiment dans les flots bleus. “

Sur les eaux grises de la Mersey, sous le ciel brumeux des pays du Nord, acclamée par une foule en délire, la plus gigantesque et la plus

merveilleuse machine que l’homme ait enfantée, s'ébranle pour son premier voyage.

Évoluant lentement dans les passes trop étroites pour un tel géant, le splendide navire se glisse prudemment entre les vaisseaux pygimées qui le saluent au passage, sort du port trop petit qu'il encombrait de sa masse imposante, aborde la haute mer, et sentant enfin l'espace libre, il fume, il pouffe, accélère progressivement son allure, s'éloigne des côtes qui s’évanouissent lentement dans un lointain brumeux, et s'élance de toute sa vitesse sur son élément, son domaine : l'océan.

A bord, les rois du jour. Au commandement le meilleur et le plus ancien offcier, dont ce dernier voyage, cette lourde responsabilité, diplôme d'honneur décerné au mérite, couronne une vie de labeur et de dévouement.

Jour et nuit, sans repos, sans trêve, fendant les hautes lames glauques de l'Atlantique, le Titanic trace son sillage infini, cité flottante isolée du reste du monde par l'infini des mers.

Mais, un petit bloc de glace, un choc à peine sensible, et cette énormité minuscule, infime fétu ballotté sur l'océan immense, disparaît sous les eaux profondes.

Memento quia pulvis es.

Si l'esprit de l’homme a le droit d’être fier, ce n'est pas tant de ces carcasses d'acier qui gisent maintenant éventrées et informes sous les mers impassibles, dont les flots berceurs n'en modulent pas moins leur tranquille cantilène, ondulant et’ miroitant toujours sous le ciel bleu, pailletés de feu par le grand soleil roux. Si l'esprit de l'homme a le droit d’être fier, ce n'est pas tant de ces machines volantes et roulantes, qu'un soupir du vent, une légère glissade renversent et fracassent, mais de son stoïcisme et de son dévouement en présence du cataclysme... et l’on n'oubliera pas facilement cette splendide agonie du géant des mers, s’engouffrant lentement sous les eaux noires aux derniers scintillements des myriades d’ampoules électriques étoilant les ténèbres, ct l'hymne solennel qui, remplaçant soudain les airs de fête, dominant la puissante mélopée des hautes lames, jusqu’au dernier moment s'éleva dans la nuit calme.

Mais, s'il est beau de savoir mourir, il est plus beau cet plus pénible de savoir vivre, ct combien de ceux qui acceptèrent ainsi stoiquement la mort inévitable furent ou auraient été lâches devant les mille épreuves et les embüches banales de la vie courante, devant la lente agonie de la mort, quotidienne : déceptions, misères, naufrage d'illusions, faillites matérielles et faillites morales ?... Mourir n’est rien, vivre c'est pire...

Et combien, parmi ces rois de la fortune, qui acceptèrent ainsi stoïquement la mort inévitable, ont su vraiment utiliser leur vie pour le bien de la communauté humaine? Combien ont pu se dire, au moment suprême : « Je m'en vais sans reproches, ayant rempli ma tâche sans jamais nuire à qui que ce soil?»

Tous les jours, dans les usines des chaudières sautent, dans les chantiers des échafauds se rompent, dans les mines des blocs de roche s’effondrent, causant la mort, émiettant dans leurs décombres des lambeaux de chairs pantelantes et sanglantes; des émigrants, chassés de leur patrie par la misère, meurent de fièvre, d'insolation et de froid dans des contrées désertes, défrichant, assainissant, préparant la terre vierge pour les popu-

lations futures... Qui se soucie de ceux-là?

.. Pour la majorité des hommes, la vie est une lutte perpétuelle qui laisse sur le terrain des vaincus, des blessés, des agonisants école d'héroïsme banal et d’obscurs dévouements : qui se soucie de ceux-là? Quelques rares prix Montyon, qui laissent indifférente la foule, consacrent encore en France l’abnégation des humbles, bonne tout au plus à alimenter les faits divers, les feuilletons, les romances populaires.

Le progrès matériel marche, semant sur son passage, comme toute grande force aveugle, ruines, deuils et misère : c’est la loi. Honneur aux travailleurs qui s'en font les pionniers ! Mais si l'or se sème, si les millions se trouvent, si les prix se multiplient pour les risque-tout, les machines à tuer'et les machines à se casser le cou, pour tout ce qui peut exalter l'orgueil du pauvre esprit humain, l’héroïsme banal est dédaigné, lui, qui ne pique plus la curiosité de personne sinon de quelques fous... (à).

(1) Inachevé.

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